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Ça coince ! (41)

Publié le par Yv

Le jour ou Beatriz Yagoda s'assit dans un arbre, Idra Novey, Les escales, (traduit par Caroline Bouet), 2017.,

Un jour la grande et un peu oubliée écrivaine Beatriz Yagoda, criblée de dettes, monte dans un arbre avec sa valise et s'y assoit. Puis, elle disparaît, personne ne sait plus ce qu'elle est devenue. Alors, sa traductrice aux Etats-Unis, qui connaît sa vie presque mieux qu'elle part pour Rio et tente de la retrouver. 

Un résumé tentant. Hélas, ça ne fonctionne pas. Dès le début, je sens fleurir la mièvrerie et la trop grande légèreté là où j'aurais espéré de l'humour mais pas celui-ci. Le roman est qualifié "plein d'esprit qui rappelle les films des frères Coen..." Je n'ai pas dû voir les mêmes films que le critique du Wall Street Journal, parce que je ne sens pas de frères Coen là-dedans. Rien de subversif, de décalé, de loufoque...

Pour être franc, je reste totalement hermétique au style et donc à l'histoire. Pas grave, un livre de plus à rejoindre mon carton "à donner"...

 

 

Wonderland, Jennifer Hillier, Points 2017, traduit par Claire Desserrey (Hugo et Cie, 2016)..

"Vanessa Castro pensait avoir fait le choix de la tranquillité en rejoignant les forces de police de Seaside, sur la côte ouest des Etats-Unis. Mais quand des employés de Wonderland, le parc d'attractions qui fait la fierté de la ville disparaissent les uns après les autres, elle comprend que cet endroit est loin d'avoir livré tous ses secrets. Et elle craint d'avoir jeté sa propre famille dans un piège diabolique. Car à Wonderland, les attractions peuvent être véritablement mortelles." (4ème de couverture)

Dernier titre reçu en lice pour le Prix du meilleur polar Points et donc, forcément loin d'être retenu de mon côté. Je ne suis ni spécialiste ni amateur des thrillers étasuniens, mais là, j'ai eu l'impression de lire un condensé (un condensé de 425 pages tout de même) de clichés, bavardages, redondances, dialogues inutiles, scènes familiales convenues et attendues,... pour être bref du "déjà-vu-déjà-lu" des centaines de fois. Rien, même pas le fait que tout se déroule dans une petite ville et dans un parc d'attraction n'est novateur, ni même haletant, je me suis traîné en sautant des passages, et j'avoue avoir été vite à la fin grand-guignolesque et encore une fois tellement vue et lue qu'elle en est risible. 

Pour amateurs du genre qui n'aiment pas les surprises et qui ne jurent que par les productions de banale série B. Pfff, à oublier très vite...

Tiens, c'est déjà fait, mais de quoi que je cause là ?

Un thriller ?

Bah non, je m'en souviendrais...

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Schtilibem 41

Publié le par Yv

Schtilibem 41, Georges Arnaud, Finitude, 2008 (première édition, Julliard, 1953).....

"Schtilibem 41, drôle de titre. Schtilibem, ça veut dire prison en argot. Et 41, pour 1941. C'est l'année où le futur auteur du Salaire de la peur découvre la prison, accusé d'un triple meurtre. Il sera innocenté, mais dix-neuf mois de captivité, en pleine guerre, cela laisse des traces.

Schtilibem 41 est le cri d'un homme meurtri, cassé. Et Georges Arnaud sait crier fort. Il se révolte en argot, la langue des irréguliers, des irréductibles, pour nous offrir un brûlot qui prend aux tripes." (4ème de couverture)

Georges Arnaud, de son vrai nom Henri Girard (1917-1987) fut donc accusé en 1941 d'avoir tué son père, sa tante et une domestique. Il fut acquitté à son procès en 1943, reçut même un triomphe du public du palais de justice mais les dix-neuf mois passés en prison dans des conditions terribles où le froid et la faim ont entraîné des dizaines de morts, le marqueront à vie. Dix ans plus tard, il écrit ce drôle de petit livre, drôle dans le sens de bizarre par son titre mais aussi par la langue employée. 

J'ai découvert ce titre suite à une visite dans ma librairie ; je regardais le dernier roman de Philippe Jaenada, La serpe et l'histoire qu'il y raconte est celle du triple meurtre dont fut accusé Henri Girard. Mais devant l'épaisseur du bouquin, j'ai regimbé et évité l'obstacle. En cherchant quelques renseignements sur le livre, je suis tombé sur une note concernant Schtilibem 41. Et hop, retour à la librairie et commande. Dans sa préface intitulée Présence sentimentale des langues d'argot, Pierre Mac Orlan écrit : "A mon avis, il n'est pas possible de le critiquer parce qu'il n'existe pas de mesures officielles, légales afin de vérifier et comparer ses dimensions sentimentales." (p.9). Je le rejoins sur la difficulté de critiquer un tel texte qui est à la fois déroutant, puissant, hermétique, poétique, beau, noir, violent, prenant, émouvant, dur, ... 

Mon ressenti sera assez bref : j'ai rarement lu un texte aussi étonnant, différent. Je n'ai pu m'en détacher même si je n'ai pas tout compris, l'argot y est omniprésent et même si certains mots sont désormais populaires, d'autres le sont beaucoup moins. J'avoue avoir souvent consulté au début le lexique final, puis au fil des pages, je me suis laissé porter par les mots, même ceux que je ne connaissais pas ni ne comprenais vraiment, je les ai plus devinés que compris. Un récit très court, d'à peine 70 pages duquel je ressors un peu groggy, mais que jamais je n'aurais pensé quitter brutalement. Franchement, je ne regrette pas mon choix, entre ce court livre et le pavé de P. Jaenada, dont je respecte le travail mais les pavés, très peu pour moi. 

Pour finir, deux extraits, vous m'excuserez la longueur, mais ils m'ont touché :

"Il arrive aussi qu'on meure. Des fois c'est la faim, des fois la misère et des fois la peur de très exactement tout. Mais toujours c'est de la taule qu'on meurt et tout le monde s'en fout. Alors les autres sentent monter le coup de sang, de pétaga, de rébecca, et gambergent qu'ils vont pas laisser ça là, mais personne bouge, on y croit pas mais alors ce qui s'appelle pas. Wallou." (p.17)

"Maintenant quand on dit "misère" devant moi, baissant la voix, je sais tout ce qu'il y a sous ce mot, ce qu'il y tient de peine, inclus peine à croire et pas la peine. Il ne me reste qu'envie de ne plus avoir faim et envie de ne plus avoir trop froid ; on me ferait pleurer seulement à me dire à l'oreille, une voix douce, une voix de femme : un lit chaud pour ton sommeil d'enfant perdu." (p.35)

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Crève saucisse

Publié le par Yv

Crève saucisse, Simon Hureau, Pascal Rabaté, Futuropolis, 2013.....

Lorsque Didier, boucher de son état, apprend que sa femme le trompe avec l'un de leurs bons amis Eric, il décide de se venger. C'est dans une bande dessinée qu'il trouve le moyen. Il fera tout pour cacher qu'il est au courant de la liaison extra conjugale des deux amants et dirigera lentement son ami vers le chemin qu'il lui destine.

Avec ce titre et la couverture, je pensais qu'il allait s'agir d'une bande dessinée sur un petit commerçant de province, sa vie sans doute banale mais importante pour tous ceux qui l’aiment et ceux qui aiment le voir travailler et qui profitent de ses talents pour manger bon, telle que Pascal Rabaté sait les raconter. Il aime les gens simples, ceux que l'on rencontre tous les jours, nous-mêmes parfois et c'est ce que je pensais retrouver. Certes, j'ai vu en Didier un boucher de province, comme celui chez lequel je vais, moi l'acheteur de province, mais la BD qu'il scénarise est plus que la vie simple de Didier. Elle se présente comme un polar, un homme qui cherche à se venger de son ami qui le cocufie. Simon Hureau dessine et c'est très bien fait, très coloré et des personnages expressifs, dont on devine les humeurs en regardant les cases. 

De l'histoire, je n'en dirais pas plus pour ne rien déflorer, mais elle m'a plu et elle tient le lecteur jusqu'à la fin. Je me suis régalé à défaut de manger une belle côte de bœuf -que les végétariens et taliens me pardonnent, je ne suis pas très gros mangeur de viande, mais j'ai du mal à m'en passer.

Voilà donc une belle surprise mise en couleur par Claire Champion que je conseille très fortement. 

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188 mètres sous Berlin

Publié le par Yv

188 mètres sous Berlin, Magdalena Parys, Agullo, 2017 (traduit par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez).....

Année 2000, Berlin,  Klaus, qui a aidé beaucoup de personnes à passer de l'est à l'ouest avant la chute du mur est assassiné. Dix années plus tard, Peter, l'un de ses amis tente de comprendre les raisons de ce meurtre. Tous les deux étaient dans l'équipe qui, en 1980, a creusé un tunnel de 188 mètres de long sous Berlin. Peter est persuadé que le meurtre de Klaus est en rapport avec le tunnel. Alors, un à un, il rencontre les acteurs de l'époque, ceux qui ont aidé à creuser et tous ceux qui étaient dans le secret. 

Peter sert de fil rouge à cette histoire, c'est lui qui relie les différents témoignages, c'est par lui que le lecteur comprendra cette histoire rocambolesque. C'est un roman choral fort bien mené. J'aime beaucoup la manière dont tous les intervenants sont liés entre eux, pas seulement par le tunnel mais aussi par d'autres liens, familiaux, amicaux, amoureux, d'affaires, d'espionnage, de chantage, ... Parfois certains liens sont connus de tous, d'autres fois uniquement de certains qui se gardent bien de les divulguer, même les relations les plus intimes. Magdalena Parys tricote un roman dans lequel elle fait avancer ses lecteurs à petits pas. Ligne après ligne ou rang après rang si l'on veut rester dans le tricot, ils découvrent la vérité sur tel ou tel point, et toujours en recoupant les informations de plusieurs témoins. Le procédé m'a plu. L'histoire itou. Et le contexte pareillement : Berlin et plus largement, l'Europe de l'est de la seconde guerre mondiale à nos jours. La guerre, je l'ai souvent lue, mais vue à travers nos yeux de "vainqueurs" et/ou d'occupés, plus rarement il m'a été donné de lire à travers les yeux de ceux qui, peu après avoir été occupés par les nazis seront sous le joug de l'URSS, et ce point de vue est passionnant, il permet de regarder cette période sous un autre angle. C'est aussi le roman de l'émigration forte à cette époque pour fuir les différents régimes totalitaires, notamment les gens qui fuient la Pologne et ceux qui tentent de fuit la RDA. 

En plus de tout cela, Magdalena Parys fait intervenir pas mal de personnages, tous très particuliers, tous très bien décrits. Ils révéleront dans les difficultés leurs caractères, pas toujours pour le meilleur. Ils sont attachants ou franchement antipathiques, courageux ou veules, des faquins ou des généreux, des altruistes, des combattants d'une cause, la liberté, ou des combattants d'une cause inverse travaillant pour la Stasi... La galerie est vaste, sept narrateurs (cinq hommes et deux femmes) qui vont raconter leur vision de ces années-là. Cela peut paraître beaucoup de personnages pour un seul roman, car il faut ajouter en plus ceux qui n'interviennent pas comme témoins mais qui sont cités. En fait, tout va bien. Moi qui n'aime pas les romans avec de multiples entrées où les nombreux personnages vont et viennent, je ne me suis pas perdu (bon, un peu parfois parce que la romancière fait des allers-retours dans le temps, mais toujours un indice, un mot, une phrase m'a situé), chacun apparaît et est bien décrit et identifiable, aucune confusion ou arrachage de cheveux de ma part (et c'est mieux, parce que, c'est une denrée qui se raréfie). 

Je me suis régalé avec ce roman des éditions Agullo, qui, encore une fois ont fait un choix judicieux, audacieux et excellent. Magdalena Parys, polonaise qui vit en Allemagne a écrit ce roman en 2011 et c'était son premier.

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Les enfants du dernier salut

Publié le par Yv

Les enfants du dernier salut, Colette Brull-Ulmann avec Jean-Christophe Portes, City éditions, 2017....

"En 1942, Colette a 22 ans et elle est étudiante en médecine à l'hôpital Rothschild de Paris. En fait d'hôpital, c'est plutôt l'antichambre de l'enfer puisque les Juifs qui passent par cet établissement sont ensuite envoyés dans les camps de la mort. Face à l'atrocité de la situation, Colette intègre un réseau d'évasion qui permet aux enfants de l'hôpital d'échapper à la déportation. Car, si personne ne sait vraiment ce qui les attend, on connaît l'horreur du transport, entassés pendant des jours dans des wagons sans eau et sans vivres. Pour sauver ces enfants, le réseau truque les registres ou déclare décédés des nourrissons que l'on fait sortir en passant par la morgue... Malgré les soupçons des Nazis et plusieurs arrestations, des centaines d'enfants sont ainsi sauvés. Dernier membre vivant de ce réseau, Colette témoigne dans ce document bouleversant et essentiel." (4ème de couverture)

Ce témoignage recueilli par Jean-Christophe Portes connu pour ses polars historiques (Victor Dauterive mène l'enquête pendant la Révolution), est effectivement bouleversant. Colette, aujourd'hui presque centenaire y raconte son parcours jusqu'à la guerre qu'elle subit en tant que juive et celui de sa famille. C'est terrible à lire, parce que bien que les gens de ma génération connaissent les faits, par leurs parents, ce qu'ils ont appris à l'école, les témoignages de beaucoup de survivants pendant nos jeunes années, j'avoue que le quotidien d'une famille juive pendant la guerre, privée de tout que raconte Colette est marquant et fait frémir. Et c'est dans les détails parfois que l'on mesure la volonté d'éliminer les juifs de la société, de les mettre au ban, de les humilier : "Interdiction de posséder un poste de radio ou une bicyclette. [...] Couvre-feu obligatoire de huit heures du soir à six heures du matin.[...] Un jour de juillet, j'apprends, indignée, que nous n'avons plus droit aux mêmes horaires que les autres pour faire nos achats. les courses, ce sera uniquement entre quinze et seize heures." (p.111/112), sachant qu'il n'y plus rien en magasin dès midi !

Colette parle des actes héroïques de certains dont Claire Heymann, l'assistante sociale de l'hôpital et responsable du réseau d'évasion des enfants, de la peur et de la bassesse d'autres voire pire pour certains qui envoient sciemment des enfants en déportation. 

Voici un livre primordial, un témoignage à lire et faire lire à tous, une preuve supplémentaire que l'extermination des juifs fut une entreprise à grande échelle à laquelle l'administration française prit part. Le temps avance et les témoins directs sont de plus en plus rares, leurs témoignages seront donc de plus en plus précieux à garder et diffuser avant que les révisionnistes et négationnistes déjà actifs ne profitent de cette rareté pour tenter de répandre leurs théories nauséabondes encore plus largement.

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D'exil et de chair

Publié le par Yv

D'exil et de chair, Anne-Catherine Blanc, Ed. Mutine, 2017.....

1939/1940, Soledad, jeune espagnole accompagnée de son fils Jacinto a fui son pays depuis l'assassinat de son mari un républicain opposant à Franco , elle atterrit au Camp Joffre de Rivesaltes, là où l'état français parque les réfugiés qui le gênent. C'est dans ce camp que Mamadou Diamé, tirailleur sénégalais qui a échappé aux fusillades de l'occupant nazi qui veut blanchir l'armée française affronte le vent et le froid en surveillant les détenus. 

Début des années 2000, Issa Diamé, petit-fils de Mamadou tente la remontée du Sénagal vers la France et l'Angleterre ; il émigre et veut devenir un artiste reconnu, comme Basquiat. 

Roman à trois voix, assez étonnant puisque soit elles ne se rencontrent que brièvement soit elles se parlent à 70 années d'écart. Étonnant également parce que l'auteure joue avec les retours en arrière, les avancées dans le temps, il faut bien lire les titres des chapitres qui indiquent le nom du narrateur, le lieu duquel il s'exprime et la date et tout coule parfaitement. Aucune difficulté dans ce roman qui prend aux tripes, qui résonne au plus profond du lecteur. Avec son écriture fluide et tellement belle, Anne-Catherine Blanc cisèle des personnages simples, d'une épaisseur et d'une humanité incroyables. De ceux qui restent longtemps en mémoire, qui laissent une trace indélébile. Ils racontent ce que furent les années trente/quarante et l'accueil que la France fit aux réfugiés, les enfermant dans des camps construits à la hâte et dans lesquels ils -enfants, femmes et hommes- mouraient de faim, de froid, ... La Retirada ou cet exode sans précédent de réfugiés espagnols hante les pages du livre, les charpente et les densifie de la même manière que le sort réservé aux tirailleurs sénégalais avant, pendant et après la guerre. La lecture est intense. La France ne sort pas très glorieuse de cette période  ayant oublié ses valeurs d'accueil, de liberté, d'égalité et de fraternité.

Je sais qu'AC Blanc s'est documentée pendant trois ans pour étayer son histoire. Il m'a fallu quelques jours pour la lire, en passant par divers stades : la colère, le dégoût, la honte, l'interrogation (mais qu'aurais-je fait dans ces conditions ?), l'émotion, et le plaisir de lire des pages absolument splendides... C'est un livre puissant, prenant qui ne se lâche pas. Les chapitres se déroulant de nos jours avec les tentatives d'Issa pour venir en Europe ne sont pas les plus reposants, car plus près de nous il interrogent encore plus fortement. Tout ce que j'ai pu écrire plus haut à propos de Soledad et Mamadou est ici aussi d'actualité. Et je n'ai pu m'empêcher de penser à tous ces migrants quittant les conflits et cherchant à survivre que l'Europe ne veut pas accueillir et qui meurent par bateaux entiers. 

AC Blanc s'empare d'un sujet fort et casse-gueule et s'en sort admirablement, comme l'avait fait Pascal Manoukian avec Les échoués. Elle y ajoute, au détour de scènes fortes, des phrases superbes, terribles, comme celles-ci racontant comment les tirailleurs sénégalais ont été recrutés : "Ils ont emmené des imbéciles consentants, pris comme moi aux rets d'une parole faussaire, des jeunes fiers de partir se battre, fiers de partir voir la France et le monde. Fiers des regards posés sur eux : les regards sincères des vieux et des femmes. Les regards admiratifs des enfants. Les regards des recruteurs, ces regards où dormait le mensonge." (p.26)

Ou encore celles-ci dans lesquelles elle sépare "le monde qui bouge" entre les voyageurs et les clandestins :

"Les voyageurs dessinent librement des réseaux d'amitié dans le temps et l'espace. La rencontre, puis la séparation, ouvrent des perspectives d'échanges, de messages, de photos et, à long terme, de retrouvailles joyeuses. Les clandestins esquissent furtivement des lignes de vie que le vent efface.

Les voyageurs suivent un trajet rectiligne pour partir, puis pour revenir au pays se construire un avenir. Les clandestins fuient le pays où ils n'ont pas d'avenir et se déplacent de biais, comme les crabes. Comme les crabes, ils fréquentent les trous discrets." (p.238)

Pff, je sors de ce roman tout chose, entre la sensation d'avoir lu un très grand roman et celle d'avoir lu un très très grand roman. Un coup de cœur, évidemment, sans doute le livre le plus fort que j'aie lu cette année. Attention, chef d'oeuvre à ne manquer sous aucun prétexte ! 

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Trois personnes en forme de poire

Publié le par Yv

Trois personnes en forme de poire, Suzanne Azmayesh, L'âge d'homme, 2017....

Trois jeunes femmes tout juste ou à peine trentenaires. Trois jeunes femmes autour d'un jeune homme. Lui, c'est Theo Nadea, acteur auréolé d'un succès, qui veut marquer le cinéma. Elles, ce sont Victoria, sa compagne depuis plusieurs années, vaguement actrice, écolo, qui ne se sent plus à sa place dans le monde factice de Theo ; Madeleine, partenaire de Theo dans le film qui les a propulsés au top du cinéma français, depuis sa carrière piétine, Madeleine se cherche ; Émeline, qui vient de lâcher son boulot pour écrire et tenter d'en vivre, passionnée par Theo au point d'en devenir lassante.

Tour à tour ces trois jeunes femmes prennent la parole ou la plume pour dire ce qu'elles ressentent, ce qu'elles vivent et ce qu'elles désirent. Il y a un peu de désillusion, un peu de cynisme, de l'humour, du détachement, mais aussi une envie folle d'exister par elles-mêmes, de se réaliser dans ce qu'elles ont au plus profond d'elles. Elles semblent prêtes à prendre des risques pour y parvenir. Trois femmes de ce qu'on appelle la génération Y (nées entre 1980 et 1995) que l'auteure connaît bien puisqu'elle même en fait partie, appelée aussi notamment aux Etats-Unis, les "natifs numériques". Si je ne suis pas de la même génération, les questionnements et les envies des Y peuvent ressembler à ceux que j'avais au même âge.

Bien que jeune écrivaine, Suzanne Azmayesh se pose beaucoup de -bonnes -questions sur l'écriture et les tourments d'un écrivain : le style, le fond, la description des lieux et des personnages, etc, sur la création artistique en général. Elle décrit ses femmes assez finement, Madeleine, Émeline et Victoria, aux ambitions et aux moyens d'y parvenir différents, elles se complètent. En fine bouche, on peut regretter que le roman se déroule dans le milieu un peu idéalisé de l'écriture et du cinéma, et ne soit pas vraiment ancré dans la réalité, mais sans doute pour cette génération -et c'est encore pire avec la suivante- ce monde-là est-il un rêve, la gloire et la notoriété à portée de tous, d'un clic ?

Pas mal de remarques, apartés et réflexions intéressants sur les différentes obligations faites aux femmes dans nos sociétés, sur une certaine superficialité du monde actuel, principalement dans les milieux ci-dessus-nommés. Ce n'est pas révolutionnaire, Suzanne Azmayesh le dit elle-même d'ailleurs par l'une de ses héroïnes, mais ça a le mérite d'être dit et plutôt joliment. C'est un roman dans lequel les femmes ont le quasi monopole des pages. Est-ce pour autant un roman féminin ou féministe ? Je ne sais pas. Sans doute, mais que les hommes ne fuient pas, le féminisme est aussi notre affaire. 

L'autre bonne surprise de ce roman c'est qu'il est bien écrit ; la romancière fait preuve d'un évident talent d'écriture, alternant descriptions et dialogues, les styles aussi, en fonction de l'état d'esprit de la narratrice. Chaque femme est bien décrite et ce que dit l'une ne lui va qu'à elle pas aux autres, très différentes. Bien mené également, c'est un roman à quatre -car Theo fait de courtes apparitions- entrées qui se lit très agréablement. Une belle découverte que cette auteure qui signe là son deuxième roman après un polar. 

PS : le titre me faisait de l’œil, me disait kekchose sans que je puisse savoir quoi exactement. Et puis, tac, éclair de génie (bon, très dirigé par Suzanne Azmayesh, page 45) : "Je soupire. Plus que quelques mètres, et le calvaire sera terminé. Je vais prendre le métro. Rentrer toute seule. Prendre mon Xanax. Ecouter de la musique. Éric Satie. Les Gymnopédies. Trois morceaux en forme de poire. M'injecter mon héro (sic). Me coucher." Bon dieu, mais c'est bien sûr le titre d'une oeuvre de Satie que je mets en lien (ici). Un peu plus de temps ? Ecoutez aussi les Gymnopédies et les Gnossiennes du même compositeur, elles sont dans le ton du livre, simples de cette simplicité qui pousse à raisonner, mélancoliques et légères, parfois tristes parfois moins. Oui, la petite musique de Satie est celle qu'il faut écouter en le lisant.

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La daronne

Publié le par Yv

La daronne, Hannelore Cayre, Métailié, 2017...,

Patience Portefeux, la cinquantaine est interprète pour la police. Travailleuse, elle a élevé seule ses deux filles et doit s'occuper de sa mère sénile qu'elle a été contrainte de placer en EHPAD. Un concours de circonstances, une opportunité, et la voici transformée en Daronne, celle qui refourgue avec un certain talent du cannabis haut de gamme à des dealers, rendant chèvre la police puisqu'elle joue toujours un coup d'avance. Mais une dilettante saura-t-elle déjouer tous les pièges des flics comme des voyous ?

Étrange personnage que cette Patience Portefeux. Interprète de l'arabe au français et vice-versa, elle a été élevée dans une famille pas banale. Son père était dans les "affaires", de celles qui rapportent beaucoup d'argent... et de prison si l'on se fait prendre. Mais Patience est honnête et ce n'est que la cinquantaine passée, que les gènes la titillent. 

Hannelore Cayre sait écrire des comédies policière si ce n'est déjantées au moins très plaisantes. On sourit souvent aux remarques et saillies de Patience, on peine avec elle lorsqu'elle porte ses valises, lorsqu'elle doit subir les récriminations de sa mère, ses cris et les remarques peu amènes de la directrice de l'EHPAD. Au passage, la romancière égratigne un peu ces institutions surtout lorsqu'elles sont gérées par des investisseurs qui veulent des dividendes et se moquent bien des personnes âgées qui y résident. L'humanité n'est pas de leurs valeurs ni même de leur vocabulaire. 

Mais revenons à Patience qui va vivre moult aventures et tracas. Son histoire est un peu longue à démarrer mais l'écriture et la légèreté dont Hannelore Cayre fait preuve font passer le temps agréablement. Je ne vais pas ici simuler un enthousiasme béat que je n'ai point ressenti, mais je ne voudrais pas non plus laisser croire que ce roman ne m'a pas plu. Pile entre les deux. Pas mon polar préféré du moment, mais loin, très loin d'être le pire. J'ai passé un très bon moment, je dois même confesser -merci mon père- une impatience à connaître le final et savoir si Patience s'en sortait ou pas et comment. Et si vous cherchez bien, vous trouverez nombre de bonnes voire excellentes critiques générées par ce roman qui, comme la photo le montre a obtenu le Prix Le Point du polar européen. Pas mal. 

Je remercie Zazy pour son prêt et vous laisse avec les premières phrases de La daronne :

"Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l'argent. Pas comme une chose inerte qu'on planque dans un coffre ou que l'on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L'argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s'achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d'avant Babel qui réunit tous les hommes." (p.11)

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Merci

Publié le par Yv

Merci, Zidrou et Monin, Bamboo, 2014...

Merci Zylberajch, jeune fille de 16 ans est prise en train de taguer la maison de son professeur de maths M. Le Parmentier, agélaste notoire. Entre les mains du juge Pirlot, elle écope de 150 heures d'une peine de substitution ; elle devra, au sein du conseil municipal de Bredenne, monter un projet durable en faveur des adolescents. Merci n'y croit pas. Personne n'y croit. Et si un petit coup de pouce faisait que tout semble possible ?

Revoilà Zidrou, scénariste prolifique, pour une bande dessinée positive, légère et bien agréable même si on flirte un peu avec une certaine mièvrerie. Arno Monin aux dessins est dans le ton, des teintes vives, des cases dynamiques, des personnages qu'on identifie vite. L'histoire peut sembler légère eh c'est vrai, elle l'est. Je ne pense pas que Merci soit une représentante des adolescents actuels, j'en côtoie quotidiennement et ne suis pas sûr qu'ils s'identifieraient, mais elle est bien sympathique et malgré son peu d'enthousiasme, on sent "qu'il suffira d'une étincelle" comme chantait un phénix-chanteur-de-variété-rockeur (rayer la ou les mentions inutiles, en fonction de vos goûts, oui, bon, je n'aime pas JH mais j'assume).

Un album à mettre entre toutes les mains, et surtout entre celles de nos ados qui pourraient éventuellement étudier l'idée de penser à l'ouvrir voire étudier l'idée de penser à avoir l'idée de le lire -au moins de regarder les dessins-, et peut-être si après cet effort, ils ne sont pas trop fatigués, s'ils n'ont pas la flemme quoi, ils pourraient en tirer bénéfice et comprendre enfin que se bouger pour obtenir ce qu'on veut c'est mieux que de l'attendre tomber du ciel en maltraitant un clavier de portable, d'ordinateur ou des manettes de consoles de jeux. Oui, je rêve, que voulez-vous, je suis et reste optimiste... et naïf. On ne se refait pas.

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