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Nos parents nous blessent avant de mourir

Publié le par Yv

Nos parents nous blessent avant de mourir, My Seddik Rabbaj, Le serpent à plumes, 2018.....

Une jeune femme, à Marrakech, à peine trentenaire, divorcée, après des recherches, apprend que beaucoup des femmes de sa famille ont eu des vies maritales difficiles : divorcées, seules ou veuves. C'est la vie de Habiba, sa grand-mère, née dans les années 50, qu'elle va raconter à son frère et à sa sœur. 

Habiba, à l'aube de sa vie d'adulte tombe amoureuse de Taoufik, mais la tradition et la volonté du père de la jeune fille vont la détourner du jeune homme et la marier de force à un tanneur. Habiba ne se fait pas à cette union et se rebelle.

My Seddik Rabbaj est romancier et vit à Marrakech ; j'ai déjà eu le bonheur de le lire dans son superbe roman précédent Le lutteur. Dans ce dernier, il faisait le portrait d'un jeune homme doué pour la lutte, don qui allait le sortir de sa misère. Dans Nos parents nous blessent avant de mourir, le romancier parle des femmes de son pays. Les hommes n'ont pas le beau rôle, usant et abusant de leur droit de décider de la vie de leurs épouses, filles ou sœurs. Dès les premières pages, on sent la différence entre les droits et les devoirs des hommes et des femmes au Maroc en 1950, mais aussi de nos jours. La femme est soumise à son mari et même à la famille d'icelui lorsqu'elle s'installe chez lui. C'est ce qu'apprendra Habiba dès la semaine qui suit son mariage, elle avait été protégée jusque là par une grande sœur et un grand frère aimants. "Son rôle était d'égayer les jours de son homme, d'être la nuit un objet de soulagement et le jour un accessoire de fantaisie qu'on exhibait avec ostentation pour montrer qu'on était important, qu'on était capable d'avoir à ses côtés une jeune et belle femme." (p.84)

Malgré cette oppression, les femmes marocaines sont omniprésentes. Ce sont elles qui transmettent. Grâce à elles, les hommes peuvent vivre. En écrivant cela, j'ai la sensation d'enfoncer des portes ouvertes, et puis finalement pas tant  que cela, lorsque j'entends encore autour de moi des femmes se plaindre du manque de participation de leurs conjoints aux tâches ménagères, à l'éducation des enfants... 

My Seddik Rabbaj écrit un roman profondément féministe qui parle de femmes rebelles qui pourtant ont grandi comme les autres dans des familles modestes avec l'éducation courante. Des femmes qui osent relever le défi de l'égalité sans pour autant nier leur féminité et leur amour des hommes. Son livre est fort, sans temps mort, il parle aussi de l'histoire du Maroc, de Marrakech et d'Essaouira. Je ne connais pas le Maroc, je le découvrirai volontiers et notamment ces deux villes, mais à ma façon, pas à celle des tour-opérateurs. Je veux aller chez les gens, les rencontrer. Bon, revenons à ce très beau roman, vif, dynamique, emmené par des femmes volontaires. My Seddik Rabbaj est un raconteur d'histoires, l'un de ceux dont on ne peut pas lâcher les livres. Ce roman tombe en plus pile dans une période où l'on parle beaucoup d'égalité des sexes, de respect de la femme. Je vous le conseille ardemment. Et quel titre !

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Prenez soin d'elle

Publié le par Yv

Prenez soin d'elle, Ella Balaert, Des femmes-Antoinette Fouque, 2018.....

Lorsque Jo, femme de quarante ans fait une tentative de suicide aux médicaments, elle est transportée, dans le coma, à l'hôpital. C'est Monique Loiselier, la concierge de son immeuble qui a prévenu les secours. Dans l’appartement, pas une explication sur le geste de Jo. Juste une photo de son chat, une femelle de 16 ans, au dos de laquelle sont notés ces quelques mots : "Prenez soin d'elle"

C'est Monique Loiselier qui contacte l'amie de Jo, Rachel ; son amant, Franck ; son frère, Alban ; son père, Georges, pour se relayer autour de la chatte, elle-même étant allergique aux poils des félins. 

Construit en trois parties, une par semaine qui suit la tentative de suicide, ce court roman m'a paru un peu long sur la toute dernière semaine, heureusement la plus restreinte. Néanmoins, je vais avoir du mal à cacher le bonheur que j'ai eu à lire de nouveau Ella Balaert (après Canaille blues -l'un des tous premiers articles du blog- et Placement libre).  J'ai adoré les deux premiers chapitres, subtilement construits et écrits ; ils m'ont surpris moi qui ne savais rien du thème de ce livre. La suite est tout aussi excellente. Le ton est direct, Ella Balaert va au  plus rapide dans des phrases épurées, élégantes, travaillées, parfois l'ordre des mots est chamboulé, oh, pas grand chose, juste de quoi mettre l'accent de la phrase sur un autre mot que celui attendu. J'aime beaucoup. L'écriture est fine et sensible, délicate et franche, elle touche profondément et va au plus près des émotions. Elle parle du quotidien lorsqu'on est confronté à la mort envisagée d'un proche, la difficulté de l'appréhender dans les mots même : "Le père qui se vante de toujours regarder la réalité en face, sans illusion, sans attendrissement inutile, le pharmacien qui est capable de réciter sans sourciller un manuel  de médecine devant le lit de sa fille, ne prononce jamais le mot mort. La mère d'Alban, un jour, est partie. Ses grands-parents les ont quittés. Ce sont des mots qu'on peut encore prononcer. Il y en a d'autres qui ne franchiront jamais ses lèvres comme si le silence pouvait faire barrage à la mort." (p.95) Et la page suivante, cette courte phrase, comme un adage : "Sans tuer parfois les mots empêchent de vivre." (p.96/97)

Les carcans de l'éducation sont aussi abordés, comment s'en défaire lorsque ce sont des principes dont les parents ont été abreuvés et qui les ont eux-même assénés à leurs enfants ? Georges, le père est engoncé dans ses vieux schémas : "Le père ne raconte pas qu'il n'a pas pris la main de Jo dans la sienne, et l'infirmière qui insistait, allez-y, monsieur, prenez-lui la main, caressez-la, quelle obscénité, prendre dans la sienne la main de sa fille quand il ne l'a jamais tenue, ou bien rarement et c'était il y a si longtemps, quand la femme était encore une enfant, jadis, hier, tout est allé si vite, les corps les vies les histoires se sont séparés et on ne refera pas le chemin, toutes les routes sont à sens unique." (p.90)

Puis arrivent les questionnements de chacun des proches de Jo, sur leur relation avec la gisante. Et l'on apprendra beaucoup sur leurs vies et sur celle de Jo. Les non-dits, les petites trahisons, les reproches individuels et parfois accusateurs de ceux qui n'ont pas vu que Jo allait mal. Chacun de jeter la pierre à l'autre avant de s'interroger lui-même ou de rester dans ses assurances de bien agir. 

Un roman, pas gai certes, mais comme je les aime, qui va au plus profond de nos questionnements les plus intimes, sans prendre de détour, sans circonvolutions inutiles et oiseuses. Ella Balaert nous pousse à la réflexion et à l'introspection. De temps en temps, ça ne peut pas faire de mal. En l’occurrence, ça fait avec Prenez soin d'elle, beaucoup de bien.

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La bobine d'Alfred

Publié le par Yv

La bobine d'Alfred, Malika Ferdjoukh, Nicolas Pitz, Rue de Sèvres, 2018.....

1964, Harry vit avec Gustave, son père, cuisinier dans un restaurant parisien. Le jour où Gustave se fâche avec son patron qui a giflé Harry, une heureuse rencontre le propulse cuisinier personnel de Lina Lamont star hollywoodienne du cinéma muet. Direction les Etats-Unis et le monde du cinéma. A coups d'autres heureuses rencontres, Harry se retrouve sur le plateau du maître du suspense, Alfred Hitchcock, qui tourne dans le plus grand secret un film très différent des ses productions précédentes. 

Tiré du roman de Malika Ferdjoukh paru à L'école des loisirs, cette bande dessinée est bien agréable et ne s'adresse pas uniquement à la jeunesse, même si, ayant à peine dépassé l'adolescence, je suis pile dans la cible privilégiée (ben quoi, en 1964, je n'étais pas encore né, c'est vous dire su je suis encore jeune). Le scénario est bien écrit, qui fait se côtoyer des stars hollywoodiennes réelles -si tant est qu'Hollywood soit "vrai- et des personnages de fiction. On verra donc, dessinés par Nicola Pitz, Alfred Hitchcock, Steve Mc Queen, Fred Astaire, ... C'est coloré, assez classique dans le trait et néanmoins très personnalisé. Les jeunes filles sont insolentes et drôles, piquantes, Harry est plus emprunté, timide et impressionné par ce monde qu'il découvre. 

Evidemment, intrigue il y a et bien menée est-elle. Un peu de suspense -avec Hitchcock en participation amicale, le contraire eut été dommage- qui se laisse suivre avec plaisir. Une belle adaptation qui plaira à tous les publics. 

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Des fleurs dans le vent

Publié le par Yv

Des fleurs dans le vent, Sonia Ristić, Intervalles, 2018.....

2007, Summer, jeune femme presque trentenaire rejoint Jean-Charles dit JC à la gare du nord. Ensemble, ils se rendent à Fresnes, à la prison, de laquelle sort le troisième larron du trio d'amis d'enfance, Alain-Amadou dit Douma. Ces trois-là se connaissent depuis la toute fin des années 70, juste avant l'élection de François Mitterrand. Ils vivaient dans le même immeuble à l'angle de la rue Myrha et du boulevard Barbès, se sont trouvés et ne se quittent jamais sans la promesse toujours tenue de se revoir. 

Sonia Ristić a, quel honneur -pour moi évidemment-, déjà été chroniquée sur ce blog pour son roman La belle affaire. Un avis mitigé que j'avais rédigé alors. Cette fois-ci, je tergiverserai moins parce que j'ai beaucoup aimé Des fleurs dans le vent. Au fil des pages, on retraverse -"re" pour les moins jeunes d'entre nous- les années 80, 90 et 2000. J'ai aimé cette image de "la créature mêlée emmêlée" qui naît ce soir du 10 mai 1981 : "trois corps d'enfants accrochés les uns aux autres par les dents et les ongles" qui revient si ce n'est dans cette position exacte au moins dans le lien qui unit ces trois-là. Ils sont besoin de se sentir, de se toucher, de vivre.

Roman initiatique, celui du passage de l'enfance à l'âge adulte. Roman d'une génération, d'une amitié hors du commun. Chacun aura son histoire individuelle, mènera sa vie comme il l'entend mais toujours sous le regard des deux autres. Pas de jugement, juste de l'écoute, de l'ouverture d'esprit et de la compréhension. 

Sonia Ristić ajoute à son histoire d'amitié les origines, les familles, les éducations diverses. C'est dans la différence que l'on s'enrichit, cela reste un adage fort, à maintenir à tous prix, l'auteure l'illustre ici à merveille. 

Son roman est fin, pose des questions sur l'amitié, la solitude, l'amour, la manière de "réussir" sa vie -que je mets volontairement entre guillemets car pour moi, c'est quasiment un oxymoron. On peut réussir un plat, une rénovation de maison, un tricot, ... mais sa vie, on la vit. Point. Qui peut juger d'une vie réussie ou pas ? 

Sonia Ristić invente de beaux personnages, qui ne vont pas toujours très bien certes, mais qui essaient de relever la tête, qui se bougent pour rebondir, pour vivre tout simplement. Son roman est ponctué des grands événements des trente dernières années, une toile de fond qui peut aussi expliquer certaines bifurcations prises par certains d'entre nous qui n'ont pas suivi un chemin tout tracé et rectiligne et des attitudes et comportements de maintenant, entre repli sur soi, peur de l'autre, extrémismes, ... . Roman fin et émouvant, tendre et pour autant pas mièvre ni complaisant. Il y souffle -malgré ce que j'ai écrit plus haut- un petit vent d'optimisme et de joie de vivre qui me sied parfaitement. Longtemps -tant mieux- me hantera l'esprit cette "créature mêlée emmêlée".

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Les arbres et leurs hôtes. La vie insoupçonnée dans les arbres et arbustes

Publié le par Yv

Les arbres et leur hôtes. La vie insoupçonnée dans les arbres et arbustes, Margot et Roland Spohn, Delachaux et Niestlé, 2018.....

Margot et Roland Spohn sont biologistes, elle spécialisée en botanique et biologie pharmaceutique. Ils organisent des sorties naturalistes et écrivent des livres de transmission de leurs connaissances. Lui photographie et illustre. Dans ce livre, ils parlent des hôtes des arbres, arbustes, feuilles, écorces, végétaux, racines, graines... Les insectes, oiseaux, mammifères, coléoptères, lépidoptères, et autres hyménoptères y pullulent et j'en oublie parce que je tente de résumer, notamment des végétaux et des micro-organismes. 

Tout possesseur de jardin sait que moult bestioles diverses et variées hantent les lieux. Et plus les variétés d'arbres et arbustes sont larges, plus les petites bêtes sont nombreuses. Après un rapide survol (qui apparaîtra comme tel au spécialiste mais qui est déjà très instructif pour un béotien comme moi), les deux auteurs procèdent par type d'arbre, et c'est là que je comprends que chaque arbre a ses habitants privilégiés. Des amateurs de chêne, ou de hêtre ou de noisetier. Certains se retrouvent dans plusieurs arbres, mais certaines espèces non. 

Je ne suis ni féru ni même enclin à observer les punaises et autres bêtes peu ragoûtantes, mais en photos, ça me va et en outre, on en apprend beaucoup plus sur leur mode de vie et leur rôle. Je n'en suis pas encore à les inviter à entrer dans la maison et d’ailleurs lorsqu'elles y entrent inopinément, je tente de les en faire sortir énergiquement -ou moins si je ne les aime pas du tout, mais j'évite -presque- toujours la solution catégorique de l'écrasement. 

Livre complet et fort documenté, très illustré et pédagogique, il s'adresse à un public très large qui apprendra plein de trucs, sur le mode de vie de certaines espèces, sur les différences ou ressemblances entre d'autres, sur des termes spécifiques qui feront briller en société. Tiens savez-vous ce qu'est un imago ? Moi, je ne le savais pas, c'est l'insecte adulte sexué, le stade final de la métamorphose après l’œuf et la larve. Nous ne voyons donc pas que des coccinelles par exemple, mais des imagos de coccinelles. Ce n'est pas formidable comme nouvelle ?

Un livre à emporter en promenade en forêt, dans le jardin ou dans tout lieu avec des arbres, histoire de voir en vrai tous les hôtes décrits. Comme toujours chez les éditions Delachaux et Niestlé, ce guide est très bien fait, pratique et pas élitiste, il met à la portée des ignares -dont je suis, en ce domaine, et dans d'autres (mais bon, je ne vais pas tout révéler), je le répète- des moyens de mieux connaître le monde qui nous entoure.

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Où l'on apprend le rôle joué par une épingle à cravate

Publié le par Yv

Où l'on apprend le rôle joué par une épingle à cravate, Juan José Millás, Plon, 2018 (traduit par Hélène Harry)....

Damián Lobo, quarantenaire madrilène vient de perdre son emploi. Il vit isolé et parle seulement à Sergio O'Kane un présentateur télé, totalement imaginaire, son seul confident. En balade dans une galerie marchande, il chaparde une épingle à cravate siglée SO qu'il veut offrir à Sergio puisqu'elle a ses initiales. Damián y voit un signe. Pour échapper aux vigiles, il se réfugie chez un antiquaire dans une vieille armoire. Mais l'armoire est achetée et très vite livrée chez Lucia et Federico un couple gangrené par les habitudes et les soucis financiers. Damián bricole l'armoire et s'y installe, totalement invisible aux membres de la famille, le couple et sa fille adolescente. Bientôt, Damián sort lorsqu'il est seul, se met à ranger la maison, faire les tâches ménagères, préparer à manger. seule Lucia se pose des questions.

Étrange et un peu flippant lorsqu'on imagine qu'un homme vit calfeutré dans un placard d'une maison, qu'il y entend tout, se balade dans la journée et participe activement aux tâches ménagères. Ce ne serait que cela, ce serait bien, et je pense que beaucoup signeraient le contrat, heureux d'être débarrassés des corvées. Mais on se demande jusqu'où ira Damián. A priori, pas de mauvaises intentions, mais un homme qui parle à un ou plusieurs amis imaginaires tout en se cachant, ce n'est pas très rassurant.

Juan José Millás écrit une fable, une histoire barrée à la fois drôle et plus profonde qu'il n'y paraît. Elle questionne sur la vie moderne, la solitude, l'inactivité après la perte d'un emploi, le monde virtuel, Internet et les réseaux sociaux qui, pour certains les empêchent de vivre normalement dehors. J'entends normalement, sans portable, connexion, tablette, etc etc. Il y est aussi question de ce qu'on peut voir à la télé : Sergio O'Kane est, dans la tête de Damián présentateur d'une émission racoleuse, faite de confidence les plus inavouables pour faire monter les audiences. Mine de rien donc, le romancier espagnol critique assez férocement notre société actuelle dans laquelle malgré nos multiples connexions, nous n'avons jamais été aussi seuls. 

Son histoire est inquiétante, drôle parce qu'évidemment on rit de la situation et des remarques de Damián qui ne sait plus trop s'il est dans la réalité ou pas -nous non plus parfois, il faut faire l'effort de se replacer dans la tête du héros tant ses réflexions et sa vie cachée nous entraînent. Avec talent et humour, Juan José Millás rend ses situations crédibles, et le lecteur que je suis de s'imaginer -pas nécessairement de le souhaiter- un homme -ou une femme, je ne suis pas sexiste- dans un placard qui sortirait et se baladerait chez moi, ramassant ici une chaussette qui traîne, retapant là le canapé avachi... Rudement convaincant et bien fait ce roman qui jusqu'à la fin tient plus que ses promesses, moi qui le pensait être un joyeux divertissement uniquement. 

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La Dame aux Nénuphars

Publié le par Yv

La Dame aux Nénuphars, Viviane Cerf, Des femmes-Antoinette Fouque, 2018....

Une jeune femme, provinciale, erre dans les rues de Paris. Elle est née non désirée, a subi des violences dans son enfance et tente de fuir tout cela. Ses rencontres avec Automne un homme aux yeux verts sapin dont elle tombe amoureuse, avec Chagrin son confident et avec la Dame aux Nénuphars qu'elle rencontre dans les lieux de culture et d'ouverture au monde, seront déterminantes pour elle. 

Encore une étrangeté des éditions Des femmes-Antoinette Fouque après celle de Nathalie Léger-Cresson. Pour cet ouvrage, premier roman d'une jeune femme née en 1992 et écrit à 19 ans, que j'ose à peine qualifier de roman, c'est d'abord la forme qui surprend. J'ai plutôt eu l'impression de lire un long poème, autant dans la mise en page que dans l'écriture. Petites phrases qui ne finissent quasiment jamais une ligne. Parfois trois mots, parfois un seul, quelquefois un peu plus. Phrases nominales, ou plus classiques, rarement. Elles sont torturées, bizarrement tournées, le verbe parfois en position finale curieusement. Beaucoup d'images aussi, comme celle par exemple des nénuphars qui fleurissent sur des eaux troubles, les nénuphars qui sont les yeux des humains qui peuvent éclairer un visage même lorsque cet humain a vécu des événements terribles ou qu'il vieillit et que la fin approche. La résilience vue par les fleurs, j'ai trouvé cela très beau. 

C'est aussi un voyage initiatique pour la jeune fille qui va devoir dépasser ses peurs et ses angoisses pour quitter son enfance violente. Les adultes qu'elle rencontre l'aideront à comprendre et s'enrichir. La Dame aux Nénuphars notamment qui l'ouvre à des réflexions et des images poétiques et fortes sur le sens de la vie, la vieillesse, l'éternité.

"Elle reprend : l'éternité : regarder.

Quand le nénuphar s'ouvre vainquant les eaux

boueuses.

Quand les yeux s'aperçoivent de la beauté

d'un instant.

L'éternité alors parce qu'il domine le temps.

Sort de la chaîne qui lie futur, présent, passé.

Tellement différent des autres qu'on peut pas

le mettre bout à bout des autres instants.

L'éternité : alors.

Des autres instants : il sort." (p.44)

Ce n'est pas toujours aisé d'entrer dans cet texte et peut-être cet extrait vous déroutera. En fait, le mieux serait de lire l'entièreté de ce texte, car toutes les strophes se parlent, se répondent et au bout de quelques pages, une musique naît qui ne nous quitte plus jusqu'à la fin. Un rythme. Une mélodie. Étonnant livre. Envoûtant. Poétique. 

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Elles sont folles de mon corps

Publié le par Yv

Elles sont folles de mon corps, Marc Villard, L'Atalante, 2003.....

Vingt-huit nouvelles dans cent-soixante-et-onze pages, c'est dire si les histoires de Marc Villard sont courtes. Mais cette brièveté n'est pas synonyme de mauvaise qualité, au contraire. L'auteur excelle dans ce genre et à chaque fois que j'ouvre un de ces recueils, je me régale. Là, encore. 

Marc Villard est surtout connu pour ses romans ou nouvelles noirs et dans ce livre dont le titre évidemment ne peut faire référence qu'à moi -même si pudiquement, l'auteur le cache en se l'attribuant à lui-même-, la meilleure preuve étant que les éditions de l'Atalante sont basées chez moi, à Nantes, si ça, ce n'est pas une preuve... je disais plus haut avant de digresser que ce livre ne faisait pas dans le polar ou le noir, mais plutôt dans une certaine légèreté, dans de la nostalgie, un brin de mélancolie et surtout dans l'humour et l'auto-dérision. 

Difficile de dégager une histoire par rapport aux autres tant elles m'ont toutes plu. Les notes de service de la société Parfums Topaze, l'employeur de Marc Villard héros sont à se tordre de rire. Pas aisé non plus de choisir un extrait à citer ici, peut-être ce dernier qui m'a tiré un rire, formidablement bien tourné et drôle, mais il n'est qu'un parmi un très grand nombre :

"Et je repérai mon gosse, son petit foulard rouge d'Eyraguais autour du cou, qui trottinait avec des comparses de quinze ans autour de la bête à cornes. Christine et moi nous dévisageâmes : ça ne pouvait pas être notre enfant. Aussi loin que remontent nos souvenirs, nous devons avouer ici faire partie des trouillards d'une veulerie insoupçonnée. Et nous nous retrouvions parents d'un aventurier de dix ans, en route pour braver les toros camarguais." (p.18)

Envie d'un excellent moment de détente ? Ne cherchez pas plus loin, en plus la couverture est signée Loustal. 

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Jeux de mains...

Publié le par Yv

Jeux de mains..., Yves Laurent, Esfera, Imaginons ensemble, 2017....,

Deux ans avant que cette histoire ne commence, l'inspecteur Corduno a dû faire face à une série de cinq meurtres apparemment sans lien, mais néanmoins tous attribués au même tueur qui lançait des défis au célèbre flic, chef de groupe à la crim' de Bruxelles. Puis, la série s'est arrêtée. Mais elle repart de plus belle -deux ans plus tard, merci ceux qui suivent- avec de nouvelles provocations du tueur envers Corduno et son équipe, il faut le dire totalement largués. Rien, pas la moindre piste, pas le moindre indice à exploiter pour trouver le coupable. Et les assassinats s'accumulent, toujours plus spectaculaires et violents...

Heureuse surprise que ce polar/thriller belge écrit à quatre mains par Yves Vandenberg et Laurent Vranjes. Presque 400 pages de suspense et de travail de fourmi des enquêteurs pour dénicher et creuser des pistes qui seront toutes -ou presque- bien sûr des impasses. Certes, on pourrait reprocher quelque longueurs par ci par là et quelques maladresses dans l'écriture (Ah ce "baillant aux corneilles" -p.69- fort malvenu et surtout inexact puisqu'on baille à s'en décrocher la mâchoire mais qu'on baye aux corneilles...), mais cela ne gâche pas la lecture et lui donne même un côté fragile rafraîchissant. Les deux auteurs ont pris le parti d'être ultra réalistes et chaque intervenant du roman a droit à quelques lignes descriptives, même lorsque son intervention ne dure que ces quelques lignes avant de se faire sauvagement trucider -certaines scènes de crimes sont à la limite du soutenable, pour mon petit cœur sensible. A tout seigneur, tout honneur et évidemment David Corduno a le droit aux meilleures pages avec Sasha sa compagne et ses équipiers : Michel l'ami d'enfance dragueur et fidèle second, Pascal jeune futur papa aux blagues lourdes, Alex jeune femme un peu -beaucoup ?- amoureuse de son patron, Fabien l'ex-hacker embauché par Corduno suivent de près, si bien que le lecteur sait vraiment à qui il a affaire. Tout est décrit par le menu, même les moindres gestes du quotidien, donnant au roman un ancrage évident dans la réalité et le quotidien. Il est parfois surprenant de lire le contenu du petit déjeuner en entier, on aurait presque la notice de la cafetière, mais je vais être franc, j'ai bien aimé, ça donne aux personnages un côté humain, comme s'ils étaient nos voisins. 

L'intrigue tient la route également. J'ai lu une critique sur Babelio disant que le coupable était facile à trouver dès la première partie et bien que nenni ! J'ai quasiment suspecté chaque protagoniste au moins une fois pour des raisons plus ou moins sérieuses. Soit ma sagacité légendaire m'a fait ici défaut soit les auteurs ont savamment écrit leur histoire pour emmener les lecteurs dans leur sillage jusqu'à la toute fin. Ce que je peux dire c'est que je n'ai jamais eu de certitude que forcément la majorité de mes soupçons ne s'avéra point et que la fin ne m'a pas déçu. Pour toutes ces raisons, j'écrivais plus haut : "heureuse surprise"

Si comme moi, vous lisez toutes les pages jusqu'aux dernières présentant l'ouvrage et les auteurs, vous verrez que la suite des aventures de Corduno et son équipe est en cours d'écriture. En voilà une bonne nouvelle. 

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