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Jacques à la guerre

Publié le par Yv

Jacques à la guerre, Philippe Torreton, Plon, 2018.....

Jacques, né au tout début des années trente subit la guerre à Rouen, ville qui sera quasiment entièrement détruite par les bombardements. Son père, ex-représentant de commerce, meurt à la toute fin de celle-ci. Entre l'absence du père, pesante, une mère qu'il n'a jamais connue tendre et affectueuse, des études difficiles et une ville en pleine reconstruction, Jacques ne se sent pas bien. S'offre à lui la perspective de s'engager dans l'armée. Il y va, ni enthousiaste ni à reculons. Bientôt, ce sera l'Indochine. Jacques y sera aussi, dans un corps qui ravitaille en fioul et carburants. 

J'aime bien Philippe Torreton. Je l'ai découvert dans L.627 de Bertrand Tavernier, un film qui m'a fait forte impression. Je l'ai vu plusieurs fois ensuite dans divers films. J'aime bien aussi ses prises de position, ses coups de gueule, je trouve sain qu'aujourd'hui on puisse s'indigner et s'exprimer sans filtre. On est de la même génération, je n'ai pas eu la chance d'avoir mon papa aussi longtemps que lui et j'aurais aimé avoir son talent pour écrire un aussi bon bouquin -non pas que j'aie des envies d'écrire, c'est juste une réflexion, une façon de dire que j'ai beaucoup aimé ce roman qui est d'une humanité et d'une tendresse folles et bourré d'émotion. Un peu long peut-être sur la partie indochinoise, mais c'est un détail largement surmontable. Philippe Torreton est un exalté dans ses rôles, qui cache sans doute une grande timidité héritée du père et ces deux facettes transparaissent dans toutes les pages. 

Revenons au début du livre et à la ville de Rouen détruite par les bombes et admirablement décrite. Un tout petit chapitre, sobre, m'a beaucoup plu, lorsqu'après avoir enterré son père dans un cimetière, sur une colline, Jacques se retourne vers la ville : "De temps en temps, je regardais la ville depuis ma triste colline. Et j'avais pensé que c'était cela qu'il lui fallait à cet amoncellement de ruines et de chantiers : un beau manteau de neige. Pas la peine de reconstruire, la neige suffisait, une neige pour toujours." (p.25) Comme s'il fallait recouvrir toute la laideur de la guerre par des neiges éternelles. Comme si lui devait recouvrir sa vie, combler l'absence du père, le vide de sa ville ; pour cela, l'armée lui conviendra : se plier aux ordres, ne pas réfléchir, ne pas prendre d’initiatives, tout ce qu'il faut pour garder un voile sur sa vie.

C'est beau, fort, émouvant, tendre. L'amour, le respect et l'admiration du fils pour son père sont dans toutes les pages. Jamais jugeant, Philippe Torreton est d'une grande sensibilité, il avance en finesse dans une écriture enflammée. Profondément humain, l'homme donc, ses réflexions, ses doutes, ses peurs, ses angoisses mais aussi ses joies sont formidablement mis en avant. Sans vouloir trop en dire -mais on n'est pas dans un thriller, il n'y a rien à dévoiler- j'ai été particulièrement touché par les lignes en italique, celle d'un homme sur sa fin de vie. Sobre et juste, encore une fois.

Je ne voudrais pas faire l'éloge d'un homme que je ne connais que par ses rôles au cinéma et quelques interventions publiques ni être hors sujet, même si sur ce blog je parle en tant que lecteur de mes ressentis et pas en tant que critique littéraire -je laisse aux professionnels les critiques argumentées, construites et garde pour moi ma suite de sensations, de réflexions, parfois brouillonnes-, mais ce très bon livre me conforte dans l'image que j'avais de son auteur, celle d'un homme timide et exalté, simple et cultivé, un type bien, bref celle d'un bon copain avec lequel on aime partager de bons moments. Voilà, il m'évoque tout cela ce roman, cette histoire de Jacques à moi racontée, par son fils, autour d'un verre et/ou d'un plat. Simple et fort. Humain.

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Les fruits encore verts

Publié le par Yv

Les fruits encore verts, Wioletta Greg, Intervalles, 2018 (traduit par Nathalie Le Marchand)...,

Pologne, village d'Hektary, décennies 1970-1980, Wioletta d'abord fillette puis jeune fille, grandit. On est loin de la grande ville, des soubresauts politiques du pays, même si tout cela est en filigrane, ainsi que l'occupation allemande puis soviétique des années d'avant. A Hektary, la religion est très présente dans les vies quotidiennes, mais aussi les fêtes païennes, les traditions auxquelles tout le village assiste. Il faut y faire bonne impression, gare à ceux qui se laissent aller.

Plus qu'un roman, ce livre est une succession d'anecdotes, de saynètes, de moments de la vie de la jeune Wioletta. Tout se suit sans être lié par une histoire particulière, seuls les personnages sont présents du début à la fin. La famille de Wioletta, les voisins, ses camarades, ... Tantôt comique, tantôt tragique cette chronique de la vie en Pologne dans des grands moments de son histoire (c'est le général Jaruzelski qui est au pouvoir, communiste et qui voit naître une opposition forte et déterminée avec le syndicat Solidarność et son leader Lech Walesa) est écrite simplement, sans effet de style et se lit d'autant plus agréablement.

Sans y toucher, avec l'air d'écrire une jolie suite de petites histoires, Wioletta Greg dresse un portrait de ce que fut la vie polonaise, de l'insouciance des enfants et de la difficulté des adultes à vivre selon leurs désirs, du poids de l'histoire du pays pendant la guerre et l’immédiat après-guerre. C'est fin, il faut lire entre les lignes, mais on peut aussi n'y voir qu'une enfance en Pologne sans être déçu.

C'est un livre tendre et dur, doux, mélodieux (pour reprendre un adjectif du dossier de presse, je ne l'aurais sans doute pas dit comme cela, mais de fait, il colle parfaitement au texte.) 

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La somme de nos folies

Publié le par Yv

La somme de nos folies, Shih-Li Kow, Zulma, (traduit par Frédéric Grellier), 2018....,

Mary Anne vit dans un orphelinat de Kuala Lumpur, Malaisie. Un jour, elle est victime d'un grave accident de la route dans lequel ses deux futurs parents adoptifs meurent. C'est alors Beevi, demi-sœur de la femme tuée qui accueille Mary Anne, dans la grande maison dont elle hérite, à Lubok Sayong, petite ville un peu perdue au nord du pays, qui subit des inondations régulières. Vit là également Auyong, homme vieillissant, ex-directeur d'un hypermarché, venu pour diriger l'usine de mise en boîtes de litchis.  

Charmant récit, tour à tour humoristique et léger, grave et profond, dans lequel un homme vieillissant et une jeune fille alternent les prises de parole pour dire leur vie, leur ville, des anecdotes sur Beevi, leur amie commune. Rafraîchissant, tendre, on pourrait croire à une suite de petites nouvelles racontées de deux points de vue. Lorsque Auyong prend la parole, il revient sur la fin de l'événement dont parlait Mary Anne juste avant, et inversement, avant  que chacun ne prolonge l'histoire. Ce qui fait qu'on en sait beaucoup sur eux, sur Beevi, sur Lubok Sayong et sur la vie en Malaisie en général.

Très bien mené, la note reste positive même lorsque Shih-Li Kow aborde des sujets encore délicats dans la société malaisienne -et dans beaucoup d'autres aussi-, comme l'homosexualité, le trans-genre, mais aussi la polygamie. L'auteure constate, donne parfois un avis tranché par ses personnages, mais laisse souvent le lecteur se faire sa propre opinion, elle décrit avec humour certaines situations difficiles, ajoute ici et là des traces de fantastique ou de légendes. Par exemple (pour l'humour, la légèreté), le jour où les habitants devaient choisir un nouveau non pour leur village :

"Tous les habitants furent conviés à une réunion, à l'ombre d'un cerisier près du principal arrêt de bus, pour choisir un nouveau nom. Vu que nos transports publics relèvent du tiers-monde, entièrement soumis aux caprices de l'appétit, de la soif et de la vessie du chauffeur, les gens arrivèrent au compte-gouttes. Entre l'attente, les discussions et le vote, une bonne partie de la journée y passa. Toute espèce de créativité fut étouffée par la chaleur, et la vision d'une cité étincelante, moderne, s'estompa bientôt parmi ces gens qui se grattaient le dos et se curaient les ongles des pieds en attendant qu'il se passe quelque chose." (p. 132/133)

Joli roman de cette rentrée littéraire, original, particulièrement plaisant, qui parle d'un pays peu présent en littérature -je crois que c'est mon premier roman malaisien. C'est aussi le premier roman de Shih-Li Kow.

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Pense aux pierres sous tes pas

Publié le par Yv

Pense aux pierres sous tes pas, Antoine Wauters, Verdier, 2018.....

Dans un pays imaginaire, une île, dirigé par un dictateur vivent Marcio et Léonora, des jumeaux. Lui, très jeune travaille aux champs avec Paps, le père, pendant qu'elle travaille dans la maison avec Mams, la mère. Très pauvres comme tous les paysans du pays. Un jour Paps surprend Léo et Marcio, douze ans, dans la grange, nus, leurs corps emmêlés et ce qu'il soupçonnait se confirme. Paps et Mams décident de séparer les jumeaux, Léo ira chez son oncle Zio pendant que Marcio restera à trimer à la ferme. 

Quel texte ! Sur un thème qu'on pourrait aborder de manière triviale et lourde, Antoine Wauters préfère la beauté et la poésie. Et puis rassurez-vous l'inceste, jamais nommé comme tel,  n'est pas de toutes les pages, n'est surtout pas décrit et érigé en sujet majeur du livre. Icelui est plutôt centré sur l'amour bien sûr, l'amour fou, la conquête de la liberté et la manière de se construire lorsque la chance ne fut pas au rendez-vous du début de la vie. Bien sûr l'amour physique entre un frère et une sœur -fussent-ils jumeaux- est dérageant ; bien sûr Antoine Wauters le sait ; bien sûr il sait qu'il va gêner des lecteurs et des critiques qui ne l'auront pas lu. Mais à travers cet amour, il aborde d'autres thèmes forts et d'une manière qui m'a bluffé : comment peut-on se libérer de son enfance, surtout lorsqu'on y a subi des violences ? Comment se construire après les coups, les brimades ? Quelle image garder des parents violents que l'on aime malgré tout, qui sont sans doute eux-mêmes malheureux de se comporter ainsi ? 

"En tant qu'enfant, vous ne mesurez jamais à quel point votre vie peut être sinistre. C'est toujours après coup, plus tard, quand vous vous retournez sur votre passé pour en recomposer l'histoire, que tout ça vous éclate à la tronche. Jusque-là, malgré toutes les horreurs que vous traversez, la violence est votre ligne d'horizon, comme la souffrance et le malheur et les coups de livraxiu [nerf de bœuf local] que vous recevez en cascade ; et à aucun moment (ou presque) vous n'imaginez que votre vie puisse être différente. Vous manquez tout bonnement de point de comparaison pour pouvoir juger autrement." (p.69)

Le texte est magnifique, la langue belle et directe en même temps qu'elle peut prendre des détours pour raconter. C'est Léonora qui raconte parfois coupée par Marcio et des interludes, l'auteur intervenant dans les notes de bas de pages. C'est d'une justesse incroyable et d'une tendresse pour tous les personnages palpable dès le début, même les plus abîmés d'entre eux, même ceux ayant recours à la violence. Pas de jugement de l'auteur, le lecteur peut en poser s'il le souhaite, ce n'est pas ce que j'ai fait.

Le roman parle aussi de la vie dans une dictature, des moyens de recouvrer la liberté, de la société de consommation nous poussant toujours à vouloir plus pour atteindre le bonheur, comme s'il était atteignable par la possession. Je découvre avec ce roman Antoine Wauters, jeune romancier déjà très affûté, au texte d'une force rare, qui semble parfois partir dans pas mal de directions, mais qui maîtrise totalement son sujet et nous ramène tranquillement dans ses filets dans lesquels je serais volontiers resté un peu plus longtemps.

Rentrée littéraire qui s'annonce très bonne chez Verdier ; le contraire m'eut étonné.

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La femme à la mort

Publié le par Yv

La femme à la mort, Samuel Sutra, Flamant noir, 2018.....

Une femme est retrouvée morte dans une chambre d'hôtel de La Rochelle, porte et fenêtre fermées. Tout pousse à croire au suicide. L'enquête a été vivement menée voire court-circuitée par l'ambassade russe qui voulait rapatrier le corps de la jeune femme, fille d'une famille puissante du pays. Mais, le commissaire divisionnaire Jacques Verdier, proche de la retraite ne parvient pas à se faire à la thèse trop vite annoncée, quelque chose cloche. Il fait appel à son vieil ami, ex-flic, ex-Rochelais, Stanislas Jana, qui reprend les éléments un à un.

Très belle intrigue dans laquelle on avance pas à pas et à pieds dans La Rochelle, au rythme de Stan. Chaque indice est exploité qu'il mène à un cul-de-sac ou pas. Difficile de ne pas voir la référence au Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux. Dans son polar, Samuel Sutra ne parle pas du fameux "Bon bout de la raison" de Rouletabille mais fait référence à un principe que je ne connaissais pas, le rasoir d'Ochkam. "C'est un principe en science, qui encourage la simplicité. Vous entendez battre des sabots, vous pensez cheval avant de penser zèbre. Les hypothèses les plus simples sont les plus vraisemblables. C'est un principe de parcimonie, d'une certaine manière, qui fait en grande partie la beauté des théories avérées." (p.140)

Evidemment, l'auteur sème doute et confusion dans l'esprit des lecteurs, car tout n'est pas si simple qu'il pourrait y paraître. En fait, on peut être amené à douter de tous à un moment ou un autre : et si c'était lui ? Ou elle ? L'intrigue est donc bien menée, embrumée jusqu'au bout -personnellement, j'avais quelques idées, mais pas les bonnes-, joliment agrémentée de personnages sympathiques, attachants. Le polar de Samuel Sutra fait aussi dans les relations humaines et ne se contente pas d'aligner des indices. Stan, qui revient à La Rochelle, un poil nostalgique ; son ami Jacques Verdier, un peu perdu à l'idée de quitter son boulot sur une affaire qui le titillera longtemps, et la belle Catherine la légiste, et Angèle la réceptionniste de l'hôtel, et Natasha la victime...

Tout s'emboîte parfaitement bien dans ce roman qui se lit d'une traite bien que -ou grâce au fait que- il n'y ait ni coup de feu, ni violence, ni description morbide, ni sexe -disons que si sexe il y a, Samuel Sutra décrit plutôt la montée du désir et laisse la porte close pendant les ébats.

De l'auteur, j'ai lu pas mal : la série des Tonton (voyez dans l'index au nom de Sutra) par exemple mais aussi d'autres titres, pas sur le registre de l'humour, l'excellent Kind of black par exemple ; on serait plus dans ce registre, du polar qui même si cette fois-ci n'a pas le jazz en fond sonore, est très mélodieux. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, à la fois classique qui peut s'encanailler, passer du très factuel au tendre, du langage du flic au sensuel. Grand écart très largement réussi.

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Requiem pour l'Ankou

Publié le par Yv

Requiem pour l'Ankou, Hugo Buan, Palémon, 2018.....

Le commissaire Lucien Workan est heureux. Ce jour d'août bientôt fini, les vacances sur le canal du Midi avec sa compagne, la lieutenante Leila Mahir -mais chut, ça doit rester secret- commencent. A peine une heure avant la délivrance, le directeur les appelle tous les deux et les voici obligés de partir sur le pèlerinage breton catholique : le Tro Breiz (sans H). Depuis six ans, des jeunes femmes qui l'ont fait disparaissent dans le mois qui suit. Et cette année, la dernière du cycle du pèlerinage, pourrait voir une septième victime. Leila Mahir et Workan, bien que chagrins à l'idée de reporter leurs vacances n'ont pas d'autre choix que d'aller marcher entre Quimper et Saint-Pol-de- Léon.

Une comédie policière c'est soit formidable quand c'est réussi soit un calvaire -et en Bretagne, Dieu sait qu'il y en a à tous les coins de rue- pour le lecteur, l'humour, s'il ne fait pas rire, ratant donc sa fonction première. Et Hugo Buan m'a fait rire et sourire tout au long de son pèlerinage. Imaginez un flic d'origine polonaise, certes, du village de Jean-Paul II, re-certes, mais ignorant en matière de religion et il faut bien le dire un rien bouffeur de cureton -là, je ne le blâmerai point-, macho, un peu réac, un poil à côté de la plaque, du moins pas en phase avec l'évolution de la société, n'aimant pas le camping -comme je le comprends !-, accompagné d'une superbe lieutenante qui n'hésite pas à dire très haut ce qu'elle pense, loin très loin de la religion et en particulier de celle dont il est question ici, plongés tous deux dans un cortège de croyants dont certains, traditionalistes. Les situations sont cocasses, décalées, les personnages caricaturaux, et c'est pour cela que ça fonctionne parfaitement. 

"... je n'ai pas envie de coucher sous une tente, s'émut Workan, on pourrait attraper des maladies

- [....] on peut aller voir si Triathlon est ouvert, ils ont tout pour le camping.

- Ça va pas bien la tête, non ? J'exècre le camping, je hais les campeurs et les randonneurs. Je déteste faire la cuisine sur une petite bouteille de gaz.

- Eh bien, t'as pas de chance ; dans le genre campinge, on ne peut pas faire pire que le Tro Breiz... Et le tout, accompagné de chants chrétiens. Me faire ça, à moi ? Je n'en reviens pas !" (p.59)

Le pire c'est qu'on se marre aux aventures et aux réparties de Workan, qu'on le prend même en sympathie alors que franchement, il est un peu vieille France et je ne suis pas sûr que j'aimerais passer des soirées en sa compagnie. 

Et l'intrigue, bon si je me suis douté de certains points, j'avoue avoir été surpris par d'autres, donc encore un bon point. Hugo Buan se sert des codes du genre policier, pour nous mener tranquillement et dans la bonne humeur là où il veut. Il écrit là le dixième tome avec son commissaire -que personnellement je découvre- ; je me ferais bien la série en entier...

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Le repentir

Publié le par Yv

Le repentir, Patrick Weiller, Cohen&Cohen, 2018.....

Le narrateur de ce roman, mentor d'un marchand de tableaux auquel il a fait faire des années auparavant des études de médecine, puis une spécialisation en psychiatrie et qui, à son grand désespoir n'a pas pu devenir psychanalyste, car n'a jamais pu suivre une analyse et l'a finalement dirigé vers l'art, ne peut s'empêcher de le critiquer. Il raille ses limites, ironise sur son dernier achat censé être un Poussin et n'étant sans doute qu'une copie. Toute sa vie à tirer son élève vers le haut pour en arriver à cet échec. Élève qui toujours s'en remet grâce à la présence lumineuse de Marianne.

Difficile de n'y voir pas une partie autobiographique lorsqu'on sait que Patrick Weiller a été psychiatre, puis marchand d'art avant d'en venir à l'écriture.

Difficile aussi de décrocher de ce roman qui parle du monde de l'art, du métier de marchand de tableaux, des achats risqués, des gros coups, des coups parfois tordus. Tout cela est le contexte, le fond de la toile du roman qui s'intéresse beaucoup plus à ses trois personnages au premier plan : le marchand de tableaux dont on ne connaît pas le prénom, le mentor et Marianne. A partir d'un matériau mou, sans réelle volonté, la narrateur va construire un homme : "Mais le pire fut qu'au lieu de dégager l'être ouvert, sensible, intelligent, inventif, dynamique qu'il portait sans doute en lui, cette psychanalyse eut pour effet de verrouiller son regard sur la contemplation angoissée de son nombril qui avait, comme beaucoup de nombrils, la forme d'un point d'interrogation. Après qu'il eut passé dix ans sur le divan, son analyste déclara forfait. Son type de problématique, lui apprit-il un jour, était inanalysable. Plus exactement, on ne trouvait rien en lui qu'on pût analyser, seulement un vide, une béance, un trou. - On n'analyse pas un trou, conclut le praticien." (p. 21/22)

Son tableau prend forme sous nos yeux, à coups de pinceaux et de brosses subtils, Patrick Weiller dévoile les failles et les forces de ses héros, entre en détails dans leurs vies, leur fonctionnement, leurs esprits. C'est magistralement fait. J'ai beaucoup aimé cela et la manière qu'il a de faire interagir ses personnages qui les uns sans les autres ne seraient pas aussi intéressants, aussi profonds. Chacun sert à l'autre à se montrer sous un jour parfois différent de ce qu'il est au plus profond de lui-même, parfois non. Les questionnements sur l'amour, l'amitié, l'attachement, le sens de la réussite d'une vie, la pression sociale, l'héritage, la culture, le formalisme, l'indépendance d'esprit, tout cela est passionnant et m'a souvent paru très proche de mes pensées et propres interrogations. En outre, la langue est belle, pas précieuse mais riche et travaillée, de belles phrases, longues parfois

Difficile également de parler de ce roman sans trop en dire, j'aimerais que chaque lecteur puisse se faire sa propre idée, sa propre interprétation de ce texte. Comme lorsque l'on regarde un tableau et que chacun y met sa sensibilité.

Publié chez Cohen&Cohen, maison spécialiste de l'art, tant dans les beaux-livres que dans les romans voire les polars (j'ai lu et apprécié Varvara de Patrick Weiller dans la collection Art noir), ce roman est une vraie réussite, de celles qui font se poser des questions, qui touchent les lecteurs.

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Prix Hors Concours

Publié le par Yv

Prix Hors Concours, le prix de l'édition qui n'a pas de prix

Connaissez-vous le Prix Hors Concours, qui s'intéresse, pour sa troisième année, à la francophonie ? J'étais de la première saison, ai oublié de candidater pour la deuxième, mais me voici de retour. Quarante textes de quarante éditeurs indépendants. Chaque éditeur choisit un livre, sélectionne un extrait, l'Académie Hors Concours les compile en un catalogue, cette année vert, et et c'est sur la base de ces extraits que des professionnels du livre et des lecteurs votent pour leurs cinq titres préférés. Ensuite, un jury de cinq journalistes : Bintily Diallo (LCI), Catherine Fruchon-Toussaint (RFI), Tara Lennart (Bookalicious), Isabelle Motrot (Causette) et Pierre Lavavasseur (Le Parisien-Aujourd'hui en France) liront les cinq titres choisis et proclameront le vainqueur.

J'aime assez l'idée de sélectionner un livre sur un extrait d'environ 2,5 pages du catalogue, ce qui doit faire un peu plus dans un livre. Je pousserais bien volontiers le concept un peu plus loin en cachant les noms des auteurs et éditeurs et en ne les révélant -éventuellement- qu'à la fin de la compilation. Je l'ai fait sur une grande partie des quarante textes (parfois le nom indiqué en bas de page me sautait aux yeux), et j'aime bien, car je lis sans a priori positif ou négatif quasiment inévitables puisque je connais pas mal d'éditeurs, certains lus, d'autres que de nom et des auteurs comme Derek Munn, Sonia Ristić ou Julien Syrac.

Je tais mon choix tant que le prix n'est pas attribué, mais ma lecture de ces extraits m'a donné l'envie de découvrir l'entièreté de certains romans. Allez, hop, direction la librairie !

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Retour à Buenos Aires

Publié le par Yv

Retour à Buenos Aires, Daniel Fohr, Slatkine & Cie, 2018....,

Mais que peut bien faire un bibliothécaire avec l'urne funéraire contenant son grand-oncle -dit l'Aviateur- mort plus que centenaire, sur un navire porte-conteneurs en partance vers l'Argentine au départ du Havre ? L'amour serait-il la clef de l'énigme ? En attendant sa résolution, le petit-neveu embarque, seul passager sur le bateau, peu habitué aux us et coutumes des marins, à la multitude de langues parlées, au roulis, au tangage.

Si comme moi vous êtes sensibles au mal de mer, ne savez pas nager mais aimez quand même la mer, pas pour s'y baigner juste pour la voir, la sentir si possible sans la foule estivale, ce voyage à bord d'un porte-conteneurs est pour vous. Il faut bien reconnaître que c'est un voyage particulier, l'urne funéraire de l'Aviateur étant très présente. Bienvenue à bord de ce roman d'humeur et d'humour désenchantés, qui parle de choses sérieuses sans l'être vraiment : "J'ai appris à démarrer et à piloter le canot tous temps, en cas d'abandon du navire, et c'était presque aussi simple qu'une auto-tamponneuse. Je ne suis pas sûr d'avoir compris comment on le mettait à l'eau, ce qui fait que ça ne servait pas à grand chose. Je n'ai pas osé faire répéter. Les grandes tragédies naissent souvent d'une inhibition." (p.40). Daniel Fohr use d'un stratagème connu et efficace pour peu qu'il soit bien mené -ce qui est le cas- : écrire un paragraphe sérieux et le finir par une phrase en apparence anodine et qui donne le ton léger et drôle du livre. Publicitaire réputé et créateur de certains slogans marquants, il a le sens de la formule. Ses portraits ne sont pas mal non plus : "Un garçon d'une trentaine d'années est arrivé, en bermuda de surfer, des tongs aux pieds. Il portait un T-shirt à l'effigie d'un groupe de métal sur un torse surdéveloppé, mais le point le plus remarquable de sa physionomie était son incroyable neutralité expressive. Il avait deux yeux, un nez et une bouche, ni grands, ni petits, ni vicieux, ni tristes ni rien, des cheveux sans couleur définie, un visage flottant, neutre. A le regarder, on comprenait combien l'absence d'originalité est rare, et combien la banalité constitue une exception." (p.43/44)

Et le voyage continue. Vingt-quatre jours de mer, parfois un peu longs, mais c'est sans doute pour nous faire mieux ressentir la lenteur du navire et l'ennui de certaines journées. Le voyageur apprendra à connaître les marins pourtant assez farouches, peu diserts, à passer certaines épreuves, pourra se poser des questions importantes sur la vie, la sienne et celle de l'Aviateur auquel il s'adresse souvent. J'ai aimé voyager en sa compagnie, sur ce navire. J'ai aimé l'ambiance qui se dégage de ces pages, cet humour désenchanté, un peu décalé, la lenteur, l'absence d'action, ces deux derniers points qui obligent à lire à un rythme ralenti. 

Belle découverte que je vous conseille fortement. Je vous souhaite déjà un bon voyage.

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