Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Mortel imprévu

Publié le par Yv

Mortel imprévu, Dominique Monféry, Rue de Sèvres, 2022

Pour échapper à un mari médecin violent, Edith Womble traverse l'Atlantique pour la Californie et part bientôt en compagnie de Hans dont elle est tombée amoureuse vers le Klondike, où des gisements d'or viennent d'être découverts. Ils s'installent avec trois autres hercheurs d'or dans une maison éloignée. Puis un hiver survient beaucoup plus précocement que prévu, les bloquant dans ce lieu. Les rapports entre eux changent jusqu'à l'inattendu, le violent...
Bande dessinée au temps de Far West qui reprend les codes de l'époque : la ruée vers l'or, la cohabitation avec les tribus indiennes, les difficiles et longs voyages et vie quotidienne. Tout cela sert admirablement le fond de l'histoire qui est basée sur la relation entre les personnages, leurs violences enfouies qui se heurtent au désir de justice légale. Car il s'agit davantage d'opposer la volonté de ne pas prendre de risque, de se faire justice soi-même à celle de laisser la société juger, de ne pas se mettre hors la loi ni d'avoir de crime sur la conscience. Les valeurs morales contre l'instinct de survie. L'histoire est forte, les personnages itou. Excellemment scénarisée, elle est haletante, ne ménage pas le lecteur qui va de tension en tension et risque la surprise à chaque tournage de page.

C'est violent, certes, mais le monde de l'époque l'était, tout comme le nôtre. Dominique Monféry met en scène un personnage de femme forte et qui ne cède pas à la facilité et à ses plus bas instincts et qui ne renonce pas. Pas si fréquent que cela dans le Far West.

Voir les commentaires

Le serpent blanc

Publié le par Yv

Le serpent blanc, Yan Geling, L'Asiathèque, 2022 (traduit par Brigitte Duzan)

Sun Likun, danseuse chinoise a sublimé par son interprétation la légende du serpent blanc. Cette légende raconte que deux esprits-serpents, le blanc et le vert ont pris forme humaine et féminine -une femme noble et sa suivante -et qu'un jeune homme a épousé la première. Lorsqu'il découvre sa vraie nature, il tente de la tuer, mais la femme retrouve sa forme serpent et s'enfuit. Sun Likun a remporté un tel succès qu'elle a dansé partout. Mais à la fin des années 60, elle est arrêtée et séquestrée par le gouvernement. Isolée, très pauvre, ne vivant que de mendicité, elle reçoit un jour la visite d'un jeune homme qui semble être haut placé.

Ce roman est présenté dans la collection Novella de Chine de L'Asiathèque qui propose également l'excellent Sur le balcon de Ren Xiaowen.

Il est écrit en trois formes distinctes, d'abord un rapport des autorités locales censées surveiller Sun Lukun, puis l'histoire vue par les personnes qui côtoient la danseuse et enfin, le récit de l'intérieur. Dès le début, le rapport officiel, une lettre au Premier ministre Zhou Enlai éclaire le lecteur sur les raisons de l'arrestation de Sun Likun, "classée élément bourgeois décadent, soupçonnée d'être une espionne internationale, déclarée séductrice contre-révolutionnaire sous des dehors de serpent" (p.15) Puis il y est fait mention de cet étrange visiteur "Revêtu d'un manteau militaire, le jeune homme en question avait une attitude arrogante et autoritaire et semblait avoir pas mal d'entregent." (p.16)

Puis Yan Geling déroule son histoire dans cette période où vouloir être libre était mal vu en Chine, ce qui n'a sans doute pas beaucoup changé. La révolution culturelle voulue par Mao conduira à des millions de morts et d'arrestations arbitraires. Chacun surveille et est surveillé, ce que Yan Geling raconte bien, grâce aux rapports des autorités mais aussi grâce à l'histoire racontée par l'entourage de Sun Likun. Lorsque dans sa partie plus intime, on sent la soif de liberté de la danseuse, la difficulté d'être une femme en Chine dans les années 60/70 : "Dans quelles mesures vais-je pouvoir explorer les diverses voies qui s'ouvrent ainsi à moi ? Est-il possible de dépasser les limites d'une existence déterminée par les différences sexuelles entre hommes et femmes ? Même si on a un utérus et des ovaires, peut-on malgré tout choisir ?" (p.83) Des questions qui se posent encore de nos jours.

Avec subtilité, Yan Geling, mèle l'histoire de la danseuse et la légende, l'actualise. C'est un très beau texte, parfois assez dur lorsqu'il décrit les conditions de vie de Sun Likun, mais cette femme ne se résigne pas, jusqu'au bout elle cherche à acquérir sa liberté et résiste au pouvoir autoritaire. Une autrice chinoise à découvrir dans ces belles traduction, maison d'édition et collection ainsi que présentation.

Voir les commentaires

La connaissance et l'extase

Publié le par Yv

La connaissance et l'extase, Eric Pessan, Ed. de l'Attente, 2018

"Un journaliste, un jour, m'a demandé si j'écrivais pour changer le monde. Surpris par la question, j'ai ri. Mon premier réflexe a été de répondre non. Puis, j'ai réfléchi, j'ai pensé au contenu de mes livres, j'ai pensé à ces ateliers que je mène un peu partout en direction de publics éloignés de la littérature, j'ai pensé à la joie de voir un môme ou un adulte touché par une phrase qu'il lit ou qu'il écrit, j'ai pensé à la façon dont la littérature a changé ma vie, alors je me suis repris, et j'ai répondu : oui." (4ème de couverture)

Un jour, dans un café, l'écrivain attablé pense pouvoir faire abstraction de l'environnement pour travailler. C'est sans compter sur un client qui gueule sur tout le monde dont on parle à la télé allumée : David Bowie qui vient de décéder, les islamistes, les politiques... "Tous, qu'ils crèvent tous !". Et le sentiment de honte de n'avoir pas réagi s'empare de l'écrivain qui sort, laissant les clients à leurs haines. Puis, la graine de la réflexion est plantée : "Comment convaincre ?" Comment combattre le racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme, l'intolérance, le mépris, le fanatisme... ? La lutte semble perdue d'avance, et pourtant, il faut la mener contre l'obscurantisme, les misogynies, l'endoctrinement, les préjugés, la xénophobie... Parfois c'est dur de se rendre compte que soi-même on n'est pas exempt de reproches :

"Je me sens supérieur à celui qui trempe sa moustache dans sa bière à 8 heures du matin et crie qu'il faut tuer les Arabes à l'écran d'un téléviseur. Je méprise la haine.

Je méprise le racisme.

Je méprise l'inculture.

Je méprise l'étroitesse d'esprit.

Je n'aime pas ce sentiment de supériorité que pourtant je ressens." (p.20)

Chaque mot qu'écrit Eric Pessan, je le ressens au plus profond, je crois m'entendre penser. Je ne renie rien de ce qu'il a écrit dans ce texte, je prends tout pour moi. Cette impuissance à convaincre les plus obtus que l'humanité est une. Et la force, la conviction qui m'empêche de baisser les bras devant tous les extrémismes. Seront-ce alors la connaissance et l'extase qui permettront d'ouvrir les esprits les plus fermés : "L'intelligence serait le résultat de la connaissance et de l'extase ? La tolérance serait au bout de la connaissance et de l'extase ? Aimer la littérature, le théâtre, l'art, c'est une affaire de connaissance ou d'extase ?" (p.43)

Et pourquoi et comment s'ouvre-t-on alors que d'autres s'enferment : "Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? j'ai répondu mille fois à cette question, j'ai dit avoir voulu imiter le plaisir ressenti à lire, j'ai dit qu'écrire ne coûtait rien alors que jouer d'un instrument de musique était trop onéreux pour ma famille, j'ai dit le désir de revanche sociale, j'ai dit l'envie d'aller là où personne de ma famille ne se trouvait, j'ai dit le plaisir, j'ai dit la joie de la langue, j'ai dit la solitude..." (p.69) Je prends également à mon compte, mais pour la lecture que j'ai cherché à varier, dans laquelle j'ai cherché la découverte des thèmes, des écritures, des horizons, des messages, habitué avant au plus vendeur, comme pour la musique, j'aime quand on invente, quand on me surprend -à ce propos, p.48, je ne sais pas si c'est voulu, mais Bashung l'a dit mot quasi pour mot dans Samuel Hall : "[tu ferais] mieux de pondre un truc qui marche."

Comment dire mieux que j'ai adoré ce bouquin et qu'il va rester longtemps à portée de main ? C'est court, c'est dense et puissant, ce sont les réflexions d'un homme devant la bêtise humaine. C'est un ouvrage indispensable, à lire et faire lire et offrir.

Voir les commentaires

Un été à Anafi

Publié le par Yv

Un été à Anafi, François-Xavier Freland, Intervalles, 2022

Antoine débarque à Anafi, une île grecque, pour quelques semaines de vacances. Il rencontre Diane, une jeune femme, serveuse dans un bar. Ils se voient régulièrement, entament une liaison qui semble pouvoir durer plus que l'été. Mais la communion des corps et des esprits est bientôt mise à mal, par la situation mondiale de pandémie, par l'afflux de touristes et par les rencontres que fait Diane qui attisent la jalousie d'Antoine.

Court roman sur la naissance d'un amour, d'un couple, les premiers moments idylliques, puis les premières tensions et incompréhensions et divergences. La différence d'âge, d'éducation, la notion de couple, de liberté viennent alimenter les conversations ou plutôt les disputes.

François-Xavier Freland bâtit son roman avec de courts chapitres, très ancrés dans la société actuelle : "... on dirait que l'urbanisation avance inexorablement, même ici, comme une sorte de rouleau compresseur, une île après l'autre. Je n'aime pas cette modernité uniformisée, Antoine. Je déteste ce monde que l'on construit, pour toujours plus de confort, plus de sécurité, de divertissement." (p.32) Ses deux héros s'interrogent sur eux, sur leur relation mais aussi sur l'état du monde et sur l'avenir, le leur, mais aussi plus largement. Et ils ne sont pas très optimistes ni pour l'un ni pour l'autre, tout en gardant espoir.

Ce très beau texte questionne le couple et la relation amoureuse qui pourraient être un socle dans ce monde qui va mal. Il peut permettre d'avancer, de rester soi-même dans un monde qui s'uniformise : "Mais ce qui m'étonne le plus, c'est le mimétisme, cette façon que la société a de nous imposer ses codes, de vouloir nous donner les clefs du bonheur. On dirait qu'il n'y a plus aucune place pour l'instinct, l'intuition, la découverte. Tout est bordé."(p.44) Et si c'était dans la relation à l'autre que l'on trouvait la force de se singulariser, de rester soi-même, de ne pas céder au conformisme ambiant ? Cultivons notre différence, c'est une phrase que j'aime bien, que je répète sans cesse aux ados qui sont à la maison et que j'essaie d'appliquer quotidiennement.

Voir les commentaires

Azucena ou Les fourmis zinzines

Publié le par Yv

Azucena ou Les fourmis zinzines, Pinar Selek, Des femmes-Antoinette Fouque, 2022

Azucena vit entre Paris et Nice, le Train Bleu qui relie les deux villes semblant être l'un de ses domiciles. A Nice elle vit avec plusieurs groupes, que l'on appellerait altermondialistes, écologistes, désobéissants, décroissants. Ils ont tous en commun de regrouper des "marginaux" autrement dit des gens qui ne veulent vivre qu'à la marge de la société, refusant beaucoup de ses dogmes.

Azucena est souvent accompagnée d'une chienne qui la suit partout. Elle rencontre Gouel le chanteur de rue, Alex, "prince des poubelles", Manu, Monique, Nadette, Siranouche.

Pinar Selek est née à Istanbul. Après un séjour en prison en 1998 pour désaccord profond avec le pouvoir, elle s'exile en France. Elle y vit aujourd'hui et enseigne à l'Université de Nice-Antipolis.

Son texte, très beau est parfois difficile à suivre, tortueux, présentant beaucoup de personnages. Mais lorsqu'il s'intéresse plus particulièrement à l'un d'entre eux, en peu de mots, Pinar Selek va au plus profond, par exemple la grand-mère d'Azucena, espagnole qui subit la guerre d'Espagne : "Les résistances. Les massacres. La fuite. Les routes. La mort. La vie. Des dizaines, des centaines de mains qu'on ne lâche pas pendant les jours que dure la Retirada, qui ne finira peut-être jamais. Les sacs qui s'allègent. Les vêtements qui se déchirent. Les estomacs qui rétrécissent. les maladies. Puis le jeune Français, Nico. Le grand-père d'Azucena. Un anarchiste au regard tendre qui avait tout lâché à Lyon pour rejoindre le mouvement révolutionnaire en Espagne. L'amour, ce miracle qui change la merde en fleur, Marisa l'avait porté sous ses côtes, à gauche, tout au long de sa vie. Nico était un homme qui semait l'espoir. Les histoires qu'il avait pu raconter à sa bien-aimée en passant la frontière française... "Je vais te montrer ça, je vais t'emmener là-bas..." Comment deviner qu'ils allaient être traités comme des pestiférés !Ils doivent avoir peur du vent qui souffle sur les fleurs de l'autre côté de la frontière. Après avoir été trimballée de-ci, de-là pendant des mois, Marisa s'était retrouvée dans un cap de concentration. Son Nico est resté dehors car il avait la nationalité française, mais Marisa avait vécu sa dix-huitième année en enfer." (p.38/39) J'avais cru comprendre qu'on appelait la France le pays des droits de l'homme, force est de constater que c'est sans doute un titre usurpé déjà en 1936 et encore davantage de nos jours.

A travers ses personnages, Pinar Selek interroge notre modèle de société, consommation à outrance, croissance infinie, pouvoir des multinationales qui veulent tout régenter, même vendre des graines de légumes ou de fruits est devenu illégal, et pourtant le réseau local garantit le goût et la qualité.

Je n'ai pas tout aimé, c'est parfois tortueux, je l'écrivais plus haut ; je n'aime pas non plus cette façon de s'interpeller : "mon+prénom" ou "mon+un petit mot doux", je la trouve artificielle et fausse en règle générale, ce qui est le comble dans cet texte. Mais hormis cela, ce texte est d'une grande beauté et d'une grande force. C'est un hymne à l'humanité, à l'entraide et à une société sortie de ses croyances extérieures qu'elles soient religieuses, économiques, politiques. Bref, une société dans laquelle l'humain -le vivant en général, animaux et végétaux compris- est le principal protagoniste. Vivre avec, dans et pour la nature.

Voir les commentaires

Froid comme l'enfer

Publié le par Yv

Froid comme l'enfer, Lilja Sigurdardottir, Métailié, 2022 (traduit par Jean-Christophe Salaün)

Aurora est une détective privée spécialisée dans la finance et elle est très demandée, parce qu'efficace. Lorsque sa mère, inquiète, l'appelle parce que sa sœur Isafold a disparu, Aurora n'a pas envie de quitter l'Angleterre où elle vit pour aller enquêter en Islande où vit sa sœur, leur pays d'origine. D'une part, elle est fâchée avec Isafold qui l'a bannie de ses réseaux sociaux et de sa vie et d'autre part, Aurora a beaucoup donné ses dernières années pour tenter de protéger sa sœur des coups de son compagnon Björn, mais à chaque fois, elle retournait avec lui. Cependant, sous la pression maternelle et parce que Isafold est introuvable, Aurora cède et se rend à Reykjavík.

Nouvelle reine du polar islandais ai-je lu je ne sais plus où, Lilja Sigurdardottir écrit là un roman policier pas banal, et ce titre sans doute exagéré et galvaudé pourrait néanmoins lui aller fort bien. Trois histoires s'écrivent en parallèle : celle d'Aurora qui recherche sa sœur et trouve une enquête davantage à sa portée, celle de Grimur, voisin d'Isafold, obsédé par ses poils et celle d'Olga, voisine des deux précédents, qui héberge illégalement Omar, un réfugié illégal. Trois histoires dont on se demande comment -et si- elles vont se rejoindre sauf à parler de la proximité géographique. C'est diablement bien fait, puisque jusqu'au bout, je me suis posé la question. Lilja Sigurdardottir sait mener son lecteur par le bout du nez et l'emmène là où elle veut, le perdant dans des intrigues parallèles, dans des fausses pistes et dans une enquête qui n'en est pas vraiment une même si elle existe pourtant. Je ne suis pas clair ? L'autrice l'est davantage que moi, même lorsqu'elle tente et parvient à nous éloigner des principaux suspects.

A base de courts chapitres qui alternent les narrateurs, ce roman est vif, rapide et addictif. Il est difficile de le lâcher une fois débuté. Il est imprévisible, rempli de surprises et captivant. Lilja Sigurdardottir place ses histoires dans le contexte islandais post-crise de 2008, dans lequel des petits malins croient pouvoir s'enrichir de nouveau en magouillant. L'Islande est très présente, géographiquement, certes, mais aussi sociologiquement, par des détails sur la vie des Islandais, sur les us et coutumes. Elle parle aussi des violences conjugales, de la difficulté de certaines femmes à quitter l'homme qu'elles aiment et qui les bat. Tout est bien fait parce que jamais péremptoire, elle évoque, décrit, ne juge pas.

Excellente découverte que ce polar islandais qui me donne très envie de lire les précédents romans de Lilja Sigurdardottir, notamment sa trilogie Reykjavík noir.

Voir les commentaires

Ceux qui brûlent

Publié le par Yv

Ceux qui brûlent, Nicolas Dehghani, Sarbacane, 2021

Après un accident, la jeune flicque Alex se voit affecter comme binôme Pouilloux, la risée du commissariat. Elle l'impulsive et lui, le timide voire le couard si l'on en croit ses collègues. Dès leur premier briefing et alors qu'un corps a été retrouvé, brûlé à l'acide, ils se font remarquer et le commissaire les envoie fouiller les poubelles du quartier, histoire de s'en débarrasser.

Premier album pour Nicolas Dehghani qui signe dessins et scénario et il tape assez fort. L'histoire si elle n'est pas très originale a le mérite de mettre en scène deux personnages qui eux le sont, et qui forment un duo qui ne l'est pas moins, et elle se suit très agréablement sans temps mort. La mise en scène participe à ce rythme, changeant les tailles des cases et passant de certaines très cadrées à d'autres très libres, sans contours. Du bavard et du muet. Des couleurs sombres tirant sur le noir et le violet, le rouge et quelques touches de bleu (la chemise de Pouilloux). Le dessin est à la fois moderne et classique, des contours noirs, beaucoup de lignes droites dans les décors ; la couverture est très réussie et résume assez bien le contenu de cette grosse bande dessinée. L'on ne s'y ennuie jamais et la surprise d'un cadre, d'un dessin peut survenir en tournant une page.

Très bon et très bel album au dos toilé. Pour un premier, Nicolas Dehghani met la barre très haut.

Voir les commentaires

De si bonnes mères

Publié le par Yv

De si bonnes mères, Céline de Roany, Presses de la cité, 2022

Juillet 2019, le cadavre d'une femme atrocement mutilé est retrouvé entre Nantes et Saint Nazaire. C'est la capitaine Céleste Ibarbengoetxea -dite Céleste Ibar, par commodité- et le lieutenant Ithri Maksen qui sont dépêchés sur l'enquête mais qui n'aboutit pas.

Septembre 2019, un autre cadavre pareillement mutilé est découvert en Brière. Le duo est appelé en renfort de la gendarmerie, c'est une co-saisine. Il devra travailler avec Gwilherm Guézennec, un gendarme de réserve lui aussi appelé en renfort. La tension monte dans ce coin de Bretagne normalement paisible.

Les beaux mensonges, la première enquête de Céleste Ibar installait les personnages et les lieux, Nantes et sa région, le sud Bretagne. Ce deuxième épisode est beaucoup plus dur, les nerfs des flics sont mis à rude épreuve, et les nôtres aussi parfois. Le premier chapitre n'est pas de tout repos, qui décrit les tortures qu'a subies Céleste avant d'arriver à Nantes, celles qui lui valent un regard surpris voire dégoûté de certains, balafrée du visage et handicapée d'une jambe. Mais il explique également la violence qu'elle a en elle et dont elle a dû se servir pour s'en sortir. Plus elle avance dans cette enquête, plus elle découvre des horreurs qui la mettront face à son histoire et renforceront son désir de mettre sa femme et leurs filles à l'écart de son travail.

Le duo qu'elle forme avec Ithri Maksen est original et peu conventionnel, que dire du trio avec Gwil Guézennec, flic breton, colosse noir de peau ? L'enquête est longue, tortueuse et réserve des surprises, et même si je me suis douté du coupable assez tôt, j'ai pris plaisir à lire tout le roman jusqu'au bout. Entre légendes locales et visites de la Brière que je connais certes, mais qui m'ont donné l'envie d'y retourner, Céline de Roany bâtit un polar vif et rapide. Le problème des enquêteurs est qu'ils se doutent que le tueur est l'un des habitants ou un proche, mais qui soupçonner ou ne pas soupçonner dans ce microcosme ? Et quel est le mobile ? Pourquoi autant de haine et de déferlement de violence ?

On découvre également un peu plus chaque individualité du duo, ses peurs, ses doutes, son environnement familial, ce qui renforce le lien que le lecteur peut avoir avec eux. Une série avec Céleste Ibar qui commence bien et qui promet de bons futurs moments.

Voir les commentaires

Vierge jurée

Publié le par Yv

Vierge jurée, René Karabash, Belleville, 2022 (traduit par Marie Vrinat)

Dans ce village d'Albanie, vivent Mourash et sa femme. Mourash veut un fils, mais c'est Bekia qui naît, une fille. Cependant, elle est proche de son père et aime ce qu'aimerait un fils, un garçon manqué disait-on jadis. Lorsqu'elle atteint 16 ans elle est en âge de se marier, mais elle décide de devenir une ostaïnitsa, une vierge jurée, une femme qui fait le serment de virginité et qui mène une vie d'homme ; elle acquiert ainsi tous les droits d'un homme. Mais renoncer au mariage la veille d'icelui entraîne pour la famille offensée un droit au Kanun, la vendetta albanaise qui s'étend sur plusieurs générations. C'est à Bekia, devenue Matia, de choisir quel homme de la famille en sera la victime, son frère, frêle jeune homme ou son père.

Sur des thèmes lourds, Rene Karabash écrit un texte pas aisément abordable mais qui, une fois que l'on a fait l'effort d'y entrer, révèle toute sa force et sa beauté. Il faut aimer ou se laisser séduire par l'absence de ponctuation -sauf la virgule-, par l'art du contournement qui consiste à ne pas aller par le chemin le plus direct pour décrire un fait. C'est joliment fait, souvent très poétique -la mise en page participe de cette sensation de poésie.

Ce n'est pas léger, Rene Karabash y aborde les traditions violentes et patriarcales albanaises "ici, il y a beaucoup d'hommes qui meurent, c'est l'impôt du sang, tout tourne autour du Kanun" (p.29), où le droit des femmes n'existe pas, où la seule manière de vivre libre lorsqu'on est femme est de devenir une ostaïnitsa, un homme quoi. Sinon, elle se soumet aux hommes et au Kanun : "il en a toujours été ainsi, à l'époque turque, au moment des occupations, durant la Première et la Seconde Guerres mondiales, aujourd'hui et demain, le Kanun ne connaît pas les lois du temps, ma fille, je ne veux pas t'entendre, le mariage est un marché, l'amour est une faiblesse, le mariage ne peut pas être défait une fois qu'il a été conclu, donc, fais preuve d'intelligence" (p.50). Et que penser des sexualités autres que l'hétérosexualité qui ne sont même pas envisagées ?

Le roman est dur, fort et beau. Bekia est un personnage qui ne se laisse pas faire, qui marque durablement les esprits des lecteurs.

Rene Karabash est bulgare, et tradition chez Belleville, l'illustratrice de la couverture, Teodora Simeonova, l'est aussi.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 200 > >>