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Les petits

Publié le par Yv

Les petits, Christine Angot, Flammarion, 2011

Un couple. Ils se rencontrent. Lui, noir. Elle, blanche. Ils s'aiment. Font des enfants. Quatre. Elle devient infernale, impossible à vivre. Instaure des règles très strictes qu'il tente de suivre en faisant le gros dos. Parfois, il n'y arrive pas. Ils se détestent. Elle l'accuse de violence conjugale. De violence sur sa fille à elle. Lui, rencontre d'autres femmes. A des aventures, plus au moins réussies. Ils se déchirent. Les enfants en pâtissent.

Voilà donc le dernier Angot. Le premier pour moi. Eh oui, jusque là, j'avais réussi à éviter la star des médias.  Là, pour les besoins du Prix l'Express du livre, je m'y suis collé. Alors, j'ai débuté avec un petit sourire dubitatif, un peu sûr de moi, -les interviews radios de l'auteure me laissaient penser de la sorte. Trop confuse, sûre d'elle, de ses propres qualités, du "phénomène littéraire" qu'elle représente. Tout ce que je fuis.- me disant : "allez, on va voir ce que ça vaut, mais à mon avis, ce n'est pas terrible." Les premières pages ont confirmé mon sentiment : des tonnes de "il y a", de "on", de "ça" qui rendent la lecture très désagréable, pesante. Je me suis dit encore -décidément, je me parle beaucoup pendant mes lectures : "Qu'il est cruel de passer de Makine à Angot ! D'un orfèvre du style à une écriture adolescente attardée."  L'écriture est sèche, les phrases sont rapides. Trop. Pas de temps mort pour respirer. Et puis, certaines phrases sont bancales, mal construites, dont je me demande encore la signification. Exemples, qui certes tirés de leur contexte sont plus difficiles à comprendre, mais tout de même... : "Billy téléphone à des heures précises. C'est un lien de subordination dont l'horloge est fixée" (???) (p.32) "Comment quelqu'un qui est pris sous un truc militaire se sent ?" (p.47) "Il se focalise sur retomber sur ses pieds" (p.73)

Et puis, je me suis un court instant dit que j'avais exagéré. Une partie du milieu du livre m'a plu, j'avais sans doute pris le rythme. Je n'aime pas le style de Christine Angot, mais une certaine attirance pour ses personnages me retenait de fermer prématurément son roman. Pour l'histoire en elle-même, on est dans un roman réaliste. Des personnages vraisemblables. Caricaturaux, sans doute, elle dans son attitude stricte et ses reproches, lui dans sa soumission.

Et puis, juste après ces quelques reproches à moi-même formulés, la lassitude est arrivée. L'overdose de phrases extrêmement courtes qui commencent toutes par "il", "elle" ou "je", ce qui fait qu'on a l'impression de ne lire que ces pronoms. Lorsque Christine Angot s'essaie à la description d'un paysage de Martinique, je ne peux pas dire que je visualise vraiment. Même cette description est écrite dans le rythme rapide, comme si on ne pouvait pas profiter un peu du même repos que la narratrice qui voit le paysage martiniquais depuis sa terrasse. Fatigant et frustrant !

Décidément, les romans de Christine Angot ne sont pas faits pour moi et sans doute pas pour l'idée que je me fais de la littérature. Elle ne mérite pas tout le battage fait autour de ses bouquins, mais elle aborde des thèmes tellement vendeurs que les médias s'en emparent pour faire de l'audience. Connivences entre critiques, presse et éditeurs ? Elle n'est pas la seule certes, mais sa posture et son écriture sans élégance me sont assez désagréables pour que je ne renouvelle pas l'expérience de la relire.

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Le livre des brèves amours éternelles

Publié le par Yv

Le livre des brèves amours éternelles, Andreï Makine, Seuil, 2011

Le narrateur, un jeune russe raconte huit histoires qui lui sont arrivées. A chaque fois, il vit dans cette Russie communiste d'avant la chute du mur de Berlin. A chaque fois, un regard de femme, la rencontre d'une femme lui fait ouvrir les yeux sur sa vie, son pays, sa liberté.

Commençons par le début : quel titre ! Qui illustre à merveille, d'une part le contenu du livre et d'autre part, l'excellence de l'écriture de Andreï Makine.

Andreï Makine est un écrivain que j'aime beaucoup. Il manie la langue française comme peu d'écrivains savent le faire : "Sur plusieurs kilomètres, la splendeur qui nous entoure n'a pas varié. Le bouillonnement des branches fleuries, la crème fouettée des pétales, une vague blanche débordant sur une allée de pommiers où nous marchons, ivres de leur arôme qui a fini par remplacer l'air. Comme si, nous retrouvant sur une planète inconnue, nous nous étions accoutumés à respirer une atmosphère composée de fragrances surnaturelles au lieu de l'habituelle combinaison des gaz terrestres." (p.153) Ses phrases sont assez classiques, le vocabulaire riche, tout est là pour qualifier Makine de grand auteur.

Il aborde des thèmes universels : le bien, le mal, l'amour, les petits moments de bonheur : "Notre erreur fatale est de chercher des paradis pérennes. Des plaisirs qui ne s'usent pas, des attachements persistants, des caresses à la vitalité des lianes : l'arbre meurt mais leurs entrelacs continuent à verdoyer. Cette obsession de la durée nous fait manquer tant de paradis fugaces, les seuls que nous puissions approcher au cours de notre fulgurant trajet de mortels. Leurs éblouissements surgissent  dans des lieux souvent si humbles et éphémères que nous refusons de nous y attarder. Nous préférons bâtir nos rêves avec les blocs granitiques des décennies. Nous nous croyons destinés à une longévité de statues." (p.81) Ensuite, Andreï Makine déroule son histoire sur la joie toute simple que le jeune narrateur avait à aller retrouver une amie dans des lieux pauvres, isolés.

Situé en Russie soviétique, son livre donne une dimension historique : comment faire pour vivre ou survivre dans cette société ? Comment se forger sa propre opinion, lorsque la doctrine est omniprésente, dès le plus jeune âge ?

Malgré tout ces compliments, très à propos, je trouve qu'il manque quelque-chose dans ce livre. Quoi ? Je n'en sais trop rien ! Je n'ai pas été emporté, comme je l'avais été avec La femme qui attendait et La musique d'une vie (que vous devez lire absolument). Un peu plus de lien entre les histoires, du souffle -slave-, de l'émotion auraient pu faire de ce livre un grand Makine. Là, je reste un peu sur ma faim. Néanmoins, si vous voulez lire de la belle écriture, un style parfait, n'hésitez pas, lisez Makine !

Livre lu dans le cadre du Prix du livre L'Express, pour lequel, j'ai été sélectionné en tant que juré. Dès que j'ai plus d'informations, je vous les donne. Promis !

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Ma mère disait...

Publié le par Yv

Tagué par A rmande, je dois répondre à cette demande difficile :

 

Quand vous étiez enfant, votre père ou mère avait cette expression qui vous agaçait et puis parfois quelques années plus tard, vous vous êtes surpris(e) à l'utiliser ou à en rire...

 

Alors, je ne me souviens pas particulièrement d'expression, mais d'une petite blague maternelle dans les deux sens du terme, c'est-à-dire qu'elle vient de ma maman et qu'elle est de niveau classes de maternelle. D'où le plaisir de la refaire à mes enfants dès qu'ils ont atteint l'âge idéal. Attention, je commence :

Ma maman nous -parce que, bien sûr, tous les enfants y ont eu droir !- montrant l'un de ses doigts nous demande :

"- Tu vois mon doigt ?"

Nous :

"- Oui, bien sûr !"

Elle :

"- Eh bien, lui, il ne te voit pas !"

 

A ceux qui n'ont pas ri, je dis c'est normal, c'est une blague familiale. Alors, on ne rigolait pas dans la famille M . ?

 

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Barjot !

Publié le par Yv

Barjot !, Jean-Hugues Oppel, Ed. Payot et Rivages, 2011 (1ère éd. Gallimard, 1988)

Jérome-Dieudonné Salgan est un homme ordinaire. Il habite un pavillon de banlieue. Est marié. A deux grandes filles. Un bon job. Trompe sa femme avec collègues, femmes de clients, voire prostituées. Ne supporte pas que l'on puisse manger sans lui, chez lui. Ce soir-là, sa famille l'attend pour un dîner avec les Barruh, leurs meilleurs amis et les beaux-parents de Jérome-Dieudonné. Retardé par une crevaison, il n'assiste pas au massacre des toutes les personnes présentes dans son salon. Par erreur. Lorsqu'il arrive devant son pavillon en flammes, Jérome-Dieudonné devient fou. Barjot !

Roman noir diablement efficace. Une écriture rapide, sèche, directe. La description de la fusillade est un exemple du genre : terrible, horrible. Filmée "à la lettre" la scène serait insoutenable. Écrite, chacun y met ses propres images pour la rendre supportable. Le reste du bouquin est moins "hard", mais, je le redis, efficace. La transformation de ce père de famille en barjot total et incontrôlable est impressionnante. Pas incroyable, parce que le talent de J-H Oppel est justement de nous faire croire à l'incroyable, nous y amenant par petites touches : Salgan a la baraka, la chance du débutant, la haine totale et plus aucune raison de s'émouvoir. Une idée de la rapidité du style ? Salgan arrive devant les ruines fumantes de sa maison : "Jérome-Dieudonné Salgan s'affole derrière son volant. Il voudrait écraser tous ces cons qui lui barrent le passage. Des voisins en pyjama. D'autres en tenue d'intérieur, tricot de corps et bretelles pendantes sur les fesses. Des bigoudis. Des robes de chambre. Des normaux habillés, les pantoufles aux pieds. Se couchent pas tous comme les poules, dans la Cité.

Des uniformes, aussi. Beaucoup. Qui s'écartent devant la Mercedes. Se méprennent." (p.37)

Jean-Hugues Oppel nous plonge dans les arcanes de la raison d'état, dans les magouilles des puissants pour se débarrasser de ceux qui les gênent. Les officines secrètes, obscures qui font le sale boulot, dirigées par des personnages louches, sans scrupules. Les secrets d'état bien gardés, par des hommes prêts à tout pour que rien ne s'ébruite.

Une sacrée bonne idée de Payot et Rivages de rééditer ce roman très noir qui n'a pas pris une ride, (écrit en 1988), et ceci malgré l'absence d'Internet, de téléphones portables et autres gadgets dont sont remplis les romans récents. Souvent à juste titre, mais parfois jusqu'à l'overdose.

 

dialogues croisés

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Géotropiques

Publié le par Yv

Géotropiques, Johary Ravaloson, Ed. Vents d'ailleurs, 2010

Un surfeur malgache vit à La Réunion entre sa passion pour le surf, son travail dans une maison des jeunes et son amour avec B. C'est ce que raconte la première partie du livre. La seconde est le récit que fait ce surfeur du journal d'Andy, ancien amoureux de B.

Je n'ai pas réussi à finir le livre. La première partie n'est pas très évidente, de nombreux allers-retours entre les vagues, le surf et la vie avec B. Voilà d'ailleurs ce qu'en dit l'auteur : "Dégager un fil plus évident dans ce récit. Certains voudraient peut-être que cela soit efficace comme un film hollywoodien ! Dans un bouquin que j'ai potassé pour préparer mes séances d'atelier, on fournit une structure que chacun peut garnir. Cela s'appelle le schéma de Propp. On fait du cinéma avec, on tient les gens aux couilles (sans le culot perdu depuis Boris Vian !). On est assuré que le lecteur ne vous lâche pas, il peut s'identifier à vous et vous suit dès les premiers moments de quête aux rebondissements et des rebondissements au climax, ce moment de tension extrême, avant le dénouement, final et heureux.

A croire que la rencontre s'imposerait." (p.69)

Je partage tout à fait l'analyse de Johary Ravaloson et ne lis pas beaucoup des livres construits comme il le décrit. J'aime trouver des personnages, des lieux, des circonstances, des contextes originaux. Dans son bouquin, il y a tout cela, mais comme il le dit très bien, la rencontre ne s'impose pas et ne se fait pas avec moi.

J'en suis d'autant plus déçu, qu'a priori tout devait coller, le thème, l'écriture de l'auteur, moderne, mais pas trash, assez rapide. J'aime également bien la maison d'édition qui fait des livres-objet de qualité et qui publie des livres que j'aime beaucoup (par exemple, Le sang et la mer, de Gary Victor).

Néanmoins, je reconnais que certains passages, notamment dans la seconde partie sont vraiment très bien : lorsque J. Ravaloson décrit les circonstances de la première rencontre d'Andy et de B. Cette seconde partie, pour moi est plus aisée.

Désolé Johary Ravaloson. Désolé Vents d'ailleurs. Une autre fois sûrement. Mais que ce billet ne vous empêche pas de découvrir cet auteur, il y aura d'autres avis chez B.O.B, puisque c'est un partenariat.

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J'attends

Publié le par Yv

J'attends, Capucine Ruat, Stock, 2011

Une femme de trente cinq ans, enceinte, parle à son bébé. Elle lui raconte sa famille. Les deux grands-mères, maternelle, Mané et paternelle, Grammy. Elle présente ses parents, sa sœur. "Ce qu'il y a de bien dans cette famille, c'est qu'ils meurent tous. Ils deviennent inoffensifs. Ce qu'il y a de moins bien, c'est que nous mourons avec eux. Bientôt on ne sera plus que quatre, les parents, ma sœur et moi ; et ça ne changera pas grand-chose, parce qu'au fond on a toujours été seuls, nous quatre." (p.11)

Voilà pour planter le décor pas très joyeux de ce livre. Bon, comment dire, pour ne pas fâcher ? C'est un livre... allez, j'y vais : c'est un livre qui, loin d'être désagréable, ne me laissera pas un souvenir impérissable. Bien écrit avec des phrases courtes, rapides, il dit toutes les angoisses d'une future mère. Cette future mère qui vit dans une famille dans laquelle les relations et la communication sont difficiles, voire conflictuelles. Envie, jalousie, ... Une petite dose de secret de famille en plus que l'on sent poindre dès le début autour des hommes, grands absents de la fratrie. Se lit vite, même si j'ai mis un petit peu de temps, peut-être par manque de motivation (139 pages aérées).

Malgré ces bons points, j'ai eu du mal donc à aller vite, parce que je me suis senti relire. Comme si Capucine Ruat écrivait des choses déjà dites, sans rien inventer. C'est un peu larmoyant, mais sans vraiment d'émotion. Peut-être mon statut d'homme m'empêche-t-il d'entrer dans la psychologie de la femme enceinte (mais, bon, j'ai quand même dû supporter -dans les deux sens du terme- ma femme pendant deux grossesses, et ce n'était pas une sinécure !) et dans la subtilité des relations mère-fille, très largement évoquées : "Toute ma vie j'ai souhaité qu'elle meure, très fortement, j'ai souhaité que ma mère meure, ça ne se dit sans doute pas, mais tout irait mieux si elle n'était plus là, j'ai mis du temps à comprendre, ce n'était pas ma faute, elle ne m'aimait pas, ne m'avait jamais aimée, c'était si clair, et trop tard, la vie avait passé, toute mon enfance et mon adolescence, envolées, une partie de ma vie de femme, gâchée, je voulais sa mort, puisque tout était mort entre nous, que sa dureté, sa sécheresse me brûlaient, je ne supportais plus de la voir, de l'entendre, notre indifférence, moi quémandant ses miettes d'amour, je n'osais pas me l'avouer, et puis un jour, à la télévision, une actrice a dit qu'elle n'aimait pas sa mère, souhaitait sa disparition, ôter le poids mort, elle a dit à ma place ces mots incorrects." (p.98/99)

Cette phrase symbolise bien le livre : un bon début, un style littéraire que j'aime bien, et puis, patatras, arrive la fin, cette actrice, qui dit à la place de l'autre. Comme si justement, Capucine Ruat ne faisait que répéter ce qui avait déjà été dit par d'autres.

Rien de bien original, rien de bien désagréable. Un livre qui ne touche ni n'émeut, malgré les thèmes qu'il aborde. Dommage.

 

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Double bonheur

Publié le par Yv

Double bonheur, Stéphane Fière, Ed. Métailié, janvier 2011

François Lizeaux est un spécialiste de la Chine et parle couramment le mandarin. Aussi lorsqu'on lui propose un poste d'interprète au consulat de Shanghai, il saute sur l'occasion et arrive très rapidement et plein de bonne volonté dans cette ville particulièrement active. Son travail est très prenant, il ne l'empêche pas néanmoins de faire la connaissance d'étrangers mais aussi de Chinois, et parmi eux, la très belle An Lili dont il tombe immédiatement amoureux. Petit à petit, il se sent devenir un vrai Chinois et veut oublier sa vie d'avant. Mais tout n'est pas aussi simple que cela.

Un point en préambule sur l'auteur : Stéphane Fière travaille en Chine depuis très longtemps, parle le mandarin et vit avec les communautés chinoise et pas avec les expatriés. Il connaît donc parfaitement son contexte.

Le livre commence par l'immersion de François Lizeaux qui deviendra très vite Li Fanshe ou encore Xiao Li. Après des débuts sur les chapeaux de roues, Li Fanshe s'aperçoit que le consulat est empli de personnes sans scrupules, qui profitent du système, de leur éloignement de France pour vivre royalement. Mais de l'autre côté, en Chine, tout est prétexte à négociations, à l'achat : la moindre demande de service est rémunérée - au noir bien sûr. Il est assez incroyable de voir que tout tourne autour de l'argent. La société chinoise, communiste, aime l'argent, et les gens qui en ont -légalement ou illégalement- et qui ne le partagent pas, vivent bien. Cette plongée dans la Chine moderne est très intéressante et instructive.

Vient ensuite la seconde partie, qui se recentre autour de Li Fanshe et de ses amours. Afin d'offrir à sa belle une vie facile, Li Fanshe commence à faire des "piges" rémunérées au noir, il se laisse également embarqué dans une histoire pas très claire au risque de ne pas s'en sortir. A partir de là, il devient presque antipathique, totalement obnubilé par l'amassage d'argent : il n'y a plus que cela qui compte, peu importe les moyens d'y arriver. Il faut dire que du Consul au moindre salarié du consulat, tout le monde tente de gagner plus, si possible sans travailler plus. La tentation est donc grande, et y céder est très facile.

Remarquablement documenté ce roman nous montre une Chine très différente de ce que l'on veut bien nous faire voir habituellement. Par exemple, voici ce qui dit Li Fanshe des industriels venus chercher des marchés dans ce pays dont on nous dit qu'il est porteur : "Mais sur leurs visites, je ne m'étendrai pas, je suis interprète, pas mage, sorcier ou devin : leur exaltation initiale cédera progressivement le pas à la surprise, à l'étonnement, à la déception, au découragement, à la lassitude et à l'accablement, le marché chinois ne se pénétrant pas aussi facilement que les oracles en France le prédisaient." (p.318)

Très bien écrite l'histoire se laisse suivre très agréablement, et Stéphane Fière montre une vraie belle plume : "j'ai souvent trouvé singulière cette facilité avec laquelle les femmes entraient dans ma vie, et plus troublante encore la désinvolture avec laquelle elles en sortaient comme si, dans une sorte d'intuition prodigieuse ou par le truchement d'un système d'entraide secret, exclusivement féminin, à l'homme inconcevable, à moi en tout cas incompréhensible, elles se donnaient le mot pour ne pas rester au-delà d'une imite raisonnable et déterminée au départ, pour ne pas s'attarder ni pérenniser une relation à l'avance sans issue et dont le sens était perdu avant même d'avoir été trouvé" (p.209) Je ne sais pas vous, mais moi, j'aime beaucoup cette partie de phrase. D'ailleurs les passages dans lesquels Li Fanshe est soit désespéré d'être seul, soit amoureux, soit dans l'attente des retrouvailles avec sa belle An Lili, sont les plus belles du livre, souvent poétiques, parfois un peu trop lyriques, mais que voulez-vous, ce sont les transports de l'amour !

Excellent bouquin donc, qui en prime, offre une petite dose de suspense sur la fin : la cerise sur la gâteau... de riz bien sûr ! Keisha a lu et aimé aussi.

NB : le symbole double bonheur apporte la bonne fortune à celui qui le porte ou entre en contact avec lui. Il est très important dans la culture chinoise. Il représente une certaine perspective et philosophie de la vie, à savoir que chaque personne a une âme sœur en ce monde (source : chine-informations.com)

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Contes de la liberté

Publié le par Yv

Contes de la liberté, Ben Okri, Ed. Christian Bourgois, 2010

L'histoire se passe dans une forêt. Vieil Homme et Vieille Femme y déambulent, discutent, se disputent et cherchent des clairières. Accompagnés de Pinprop, leur bouffon eunuque, leur esclave, ils philosophent, Pinprop dirigeant à la fois leurs pas et leurs échanges verbaux :

"Sans se retourner vers le vieux couple, il [Pinprop] déclara :

- Comme nous le disions. Nous avons effectivement trouvé l'endroit, et l'endroit nous a effectivement trouvés. Nous ne sommes pas encore arrivés, mais chaque endroit où nous nous arrêtons exige une redéfinition de notre destination.

- Tu veux dire que nous ne sommes pas encore arrivés ? demanda Vieille Femme, indignée.

- Oh, si, répondit Pinprop. Mais seulement à titre provisoire.

- Quoi ! s'écria Vieille Femme.

- C'est comme ça, dit Pinprop d'un ton rassurant. Quand une oie pond un oeuf, beaucoup d'autres oeufs seront pondus. Quand une tapette attrape une souris, beaucoup d'autres souris seront attrapées. L'objectif final d'une oie, c'est de devenir oeuf ; pour la tapette, c'est de finir souris.

- Oui, dit Vieille Femme. Cela est très sensé. Continue." (p.14/15)

Ce court conte ou fable philosophique recèle de nombreux dialogues de ce type. On y croise également  d'autres personnages : l'Homme, Nouvel Homme et Nouvelle Femme, tous emplis de questionnements et en recherche de réponses. J'avoue que je n'ai pas toujours tout compris, mais Ben Okri a une écriture qui fascine et qui fait qu'on a envie d'aller au bout de son histoire. Sa forêt peut être une sorte de Purgatoire, de salle d'attente du Paradis, ou encore un jardin d'Eden, chacun y voyant ce qu'il a envie d'y trouver. Qui des réponses, qui des pensées, comme Nouvel Homme : " Le jeune homme attendit patiemment. Puis il parla.

- La vie est un chef-d'oeuvre de l'imagination, dit-il.

- C'est tout ?

- Oui. Ne trouves-tu pas que c'est adorable ?

- L'imagination d'un esprit malade, je dirais. Allons-y.

- C'est honteux que ça ne te plaise pas. C'est la meilleure pensée que j'aie eu de toute ma vie.

- Allons-y.

- La meilleure pensée de toute ma vie et elle disparaît en en clin d'oeil.

- Je suis sûre que nous survivrons à cette déception.

- Allons-y, ma chérie.

- Oui. Allons-y." (p.75)

Cette fable  est suivie de 13 "stoku" forme narrative que Ben Okri a créée : "Sto" pour story (= nouvelle) et "ku" pour haïku. "Selon ses propres mots, son origine est mystérieuse, son but est la révélation, sa forme compacte, son sujet infini. Sa nature est l'énigme. (4ème de couverture) Ce sont en fait de très courtes nouvelles, de une à trois pages, racontant des faits, des histoires de manière poétique, dans le même genre que le conte qui précède, et qui "proposent un mode différent d'appréhension du monde, dur et extrême, qui nous entoure." (4ème de couverture)

Une lecture passionnante, très différente des productions en vue. De l'ironie, du décalage, de la poésie, de l'humour, de la philosophie, etc, etc, ... A lire et à relire ; pour cela, je le garde pas très loin de moi, pour piocher dedans, de temps en temps.

 

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Les joyeuses

Publié le par Yv

Les joyeuses, Michel Quint, Ed. Folio 2010 (première éd. Stock, 2009)

Un metteur en scène de théâtre sur le déclin revient dans le village de son enfance, à l'invitation de la propriétaire d'un domaine viticole (Vacqueyras, Gigondas, Sablet) pour y monter Les joyeuses commères de Windsor de William Shakespeare. Là, il trouvera des comédiens amateurs, dont Rico, fils du responsable des ventes du domaine, pour compléter les acteurs professionnels, mais plus vraiment en haut de l'affiche qu'il amène avec lui. Ce responsable des ventes du domaine est aussi un ancien ami du metteur en scène, jadis tous deux rivaux dans le coeur de celle qui est devenue la propriétaire du domaine. Bon vivant, aimant le vin et les femmes, Jean-Pierre Bernier, le metteur en scène va mener tout ce petit monde à son rythme de buveur et de coureur de jupons.

Le narrateur est Rico, jeune homme de 20 ans, handicapé par un bégaiement qui jusque là l'a empêché d'aller vers les filles. Cet été-là, il remarque que boire et atteindre un certain niveau d'ébriété lui délie la langue. Il passera toute la saison dans cet état, d'abord pour pouvoir jouer dans la pièce et ensuite pour se rapprocher des filles et des femmes présentes, toutes aussi désirables les unes que les autres.

Sous l'impulsion de Jean-Pierre Bernier, tous vont se parler, se révéler, les uns hâbleurs, les autres timides, et pour certains totalement différents de ce qu'ils pensaient être.

Truculent, dionysiaque, ce livre est d'une part un éloge du théâtre, et d'autre part, un hymne à la vie et à tous ses plaisirs. Ça baguenaude, ça drague, ça apprend son texte, ça batifole, ça répète, ça s'embrasse, ça se touche, ...

Je n'avais lu jusqu'ici de Michel Quint qu'Effroyable jardin, dont je n'ai pas gardé souvenir de lecture, puisque j'avais vu le très beau film avant et que le film a phagocyté le livre. Là, je répare donc cette inculture et je tombe dans une écriture formidable, totalement libre et maîtrisée. J'aime beaucoup les phrases de M. Quint dans lesquelles la ponctuation prend tout son sens : faire une pose après la virgule, bien faire attention aux accords des adjectifs pour bien comprendre les subtilités de sa langue. Voici un extrait assez représentatif du livre : "Ce jour-là, j'ai été ivre très tôt. Et chaque soir suivant, flacon après flacon, je pénétrais plus loin dans mes excès, mes explorations de la parole et du monde, je me sentais à ma taille véritable, conforme aux constellations régissant mon destin, l'égal de ces comédiens burinés de mille vies, de ces femmes dorées, le livre universel à moi seul, je suivais Shakespeare et Marlowe au long des docks de Londres, je me préparais aux servantes à tétons magnifiques, aux rixes de bouge et à la mort qui vient tôt. Ce qu'il me fallait c'était de l'hypocras à boire avec Richard III, du gros, de la vinasse à poilus versée par Cendrars, le pinard des soudards de Hugo, du rouge sombre, sang-de-bœuf ! J'aurais bouffé cru mes compagnons de ripaillerie, ribaudé les dames. Et toutes ces démesures je les hurlais, j'emmerdais tout le monde." (p.104/105)

Voilà, tout le livre est écrit comme cela, de la belle langue française avec parfois des mots désuets ou plus guère usités, qui donnent au roman de Michel Quint un charme et une élégance fous, et de la joie de vivre : on ressort de cette lecture joyeux.

Mille mercis à B.O.B et à Folio pour ce partenariat.

 

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