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Ça sent le tabac

Publié le par Yv

Ça sent le tabac, Bernard Jannin, Ed. Champ Vallon, 2010

"Première cigarette au coin de la rue dans les années 50, havanes gastronomiques de la maturité ou calumet de la méditation dans l'âge : fumer aura ponctué, influencé, parfois même déterminé l'existence du narrateur..." (4ème de couverture). Ou comment raconter une vie entière avec comme fil rouge la cigarette, la pipe et le cigare.

Totalement à contre-courant de la pensée dominante actuelle politiquement et tabagiquement correcte, Bernard Jannin raconte donc toute la vie de son personnage, par le biais de son amour du tabac. Tout y passe, la cigarette, la chique, la pipe et en point d'orgue, le cigare, le havane. Non-fumeur de puis très longtemps, je n'ai pas ressenti de nostalgie, mais certaines scènes me sont connues : les cigarettes échangées dans la cour du lycée, les paquets au service militaire, ...

Si vous êtes allergiques physiquement ou intellectuellement au tabac, ne vous effrayez pas, ce livre à un atout supplémentaire -si tant est que l'on puisse accoler les deux termes tabac et atout-, il est formidablement écrit. Bernard Jannin fait preuve d'un style littéraire particulièrement soigné. Par exemple : "Il avait beaucoup consumé de tabac pendant une longue partie de sa vie, sans pour autant souhaiter jamais qu'on incinérât sa dépouille après sa mort. Il estimait qu'il aurait produit auparavant suffisamment de cendre et de fumée comme cela." (p.9) Ces phrases qui sont les toutes premières du livre m'ont personnellement donné l'envie de poursuivre, sûr de trouver une belle langue, des mots bien placés, bien servis par des adjectifs et des verbes bien conjugués ; d'ailleurs, n'est-il pas beau ce subjonctif imparfait ?

La suite ne m'a pas déçu, même si certains passages sont plus difficiles à comprendre, le plaisir de lire de belles phrases est toujours présent. Voici un second extrait que je ne résiste pas à vous proposer : la maman du "héros" du livre est enceinte de lui, mais ne peut l'accepter. L'auteur, suite à des détours linguistiques, prend la métaphore du voyage dans l'espace pour raconter la vie in utero de son personnage :

"Comme on avait tenté plusieurs fois de faire retourner le petit voyageur au néant avant même qu'il en fût sorti, il s'était arrangé de drôles de positions dans la trompe de lancement, ensuite dans sa capsule. Sous peine d'être expédié sans scaphandre dans le vacuum [...], tantôt il se recroquevillait pour parer les coups bas de terriens équipés en faiseurs d'ange, tantôt il s'appuyait de toutes ses forces de la tête et des quatre membres contre la paroi de sa bulle de croissance afin qu'elle ne cédât pas avant l'heure.Et lorsqu'il repliait ses petits poings pendant les pauses, celui contre sa poitrine l'était sur un cœur à la chamade, inquiet de ce qui risquait d'arriver d'un moment à l'autre. Celui devant sa bouche, pas dans l'intention d'une succion du pouce mais pour se mordre déjà les doigts. Sans que l'aventurier involontaire négligeât pour autant d'accumuler des réserves en vue du voyage, dans un sens ou dans l'autre, aux périodes où sa génitrice s'abandonnait à l'idée qu'elle était fusée porteuse." (p.18/19)

Pour finir, au détour d'une phrase sibylline, on peut comprendre -mais on peut aussi se tromper- que finalement, ce récit est en partie autobiographique : "... il balançait entre les deux : que son saint patron, politicien en quelque sorte autant que lettré et arpenteur inlassable, se disait être "la chimère de son siècle" ; et que, si on ne fumait pas à l'époque, néanmoins ce cistercien-là en avait dans le cigare..." (p.112) Quelques recherches vite menées sur "la chimère de son siècle", le saint patron du narrateur, nous mènent vers Saint Bernard de Clairvaux ; et enfin, si on poursuit "l'enquête" en allant sur la page de l'auteur sur le site de l'éditeur, les soupçons deviennent très forts. Ceci uniquement pour finir sur une note anecdotique, puisque finalement, peu importe que tel ou tel récit soit autobiographique ou totalement inventé ; ce qui compte, c'est la qualité du livre. Et là, elle est indéniable.

dialogues croisés

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Jean II le Bon, séquelle

Publié le par Yv

Jean II le Bon, séquelle, Fabrice Vigne, Ed. Thierry Magnier, 2010

On retrouve le trio Elsa, Stan et Arthur, les ados qui ont écrit Jean 1er le Posthume, roman historique. Cette fois-ci, les voici partis pour écrire Jean 1er, la suite, soit Jean II le Bon (1319-1364). Désormais âgés d'environ quatorze ans, en proie à des questions importantes et existentielles, ce roman tombe pile pour faire le point sur la solidité de leur amitié.

Les petits jeunes ont grandi. Leurs préoccupations sont celles des enfants de leur âge : l'amour, les filles, le brevet (enfin, ça c'est plutôt le leitmotiv des parents), leur futur métier. Aussi lorsqu'on leur parle orientation, Elsa réagit assez brutalement : "Ce n'est pas un collège, c'est un centre de tri. On sépare les bons élèves "sans problèmes" qui choisiront, ceux qui débarquent là, qui prendront ce qui reste, les "manuels", et puis ceux qui n'auront rien du tout, les "chômeurs"... Félicitations, vous avez tous gagné ! Tout le troupeau obéit comme un seul mouton, et tout le monde est content,, le déterminisme et la génétique et le droit divin et l'hérédité et le président... Mon cul ! Ce que je veux faire plus tard, moi ? C'est la Révolution. Mais ça, bien sûr, ça ne fait pas partie des mille et vingt fiches métiers." (p.88/89)

Ce qu'il y a de bien dans ce bouquin -que je ne qualifierais pas de "jeunesse", ce serait trop réducteur-, c'est que le prétexte de l'écriture d'un roman permet à Fabrice Vigne de cerner les tourments adolescents. Entre Stan, l'inventeur d'histoire et Elsa la rebelle gothique et révolutionnaire, le torchon brûle plus que jamais, mais on sent bien que leur amitié est en train de se transformer. Ce livre permet aussi à son auteur de parler des affres de la création littéraire (Arthur), cinématographique (Stan) ou musicale (Elsa). Le créateur de cette oeuvre, bien dans son époque décrit également les différents familles actuelles : Stan vit seul avec sa mère depuis que son père est décédé, Elsa vit dans une famille "normale" et Arthur est dans une famille recomposée, chacun vivant différemment l'absence, la solitude ou la fratrie.

Plus dense que Jean 1er, avec toujours les notes humoristiques chères à Fabrice Vigne, ce petit roman se lit vite et très agréablement.

Ceux qui lisent régulièrement mon blog ont pu remarquer que j'aimais beaucoup le travail de Fabrice Vigne, et là encore peuvent constater que je reste sur mes affections littéraires. Ne reste plus qu'à faire comme moi, découvrez, si ce n'est déjà fait cet auteur qui le mérite.

A toutes fins utiles, voici le lien vers son blog, ou plutôt celui de sa micro-maison-d'édition : Le fond du tiroir. En prime, un lien vers son dernier écrit, une lettre au Dr Haricot, alias Louis-Ferdinand Céline (dont on parle beaucoup en ce moment) et éditée au Pré Carré.

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A quoi tu penses ?

Publié le par Yv

A quoi tu penses ?

Piqué chez Armande, en provenance directe de chez Gwen, j'ai repéré le petit exercice ci-dessous qui m'a inspiré :

"Aujourd’hui, en vous inspirant de ce tableau, je vous propose de vous glisser dans les pensées de cette jeune femme…

A quoi pense-t-elle? Hein? Vraiment, on se le demande…

On dirait presque qu’Edward Hopper n’a peint cette scène que pour pousser le spectateur à tenter de répondre à cette difficile question…

Vous êtes libre de traiter le sujet comme vous voulez. Essayez de ne pas dépasser 1000 mots…"

Voilà donc ma modeste participation en ce dimanche terne et gris par chez nous.

«Qu’il est mauvais ce café ! Je ne sais pas ce qu’il a mis dedans, le cafetier, mais il aurait voulu m’empoisonner qu’il ne s’y serait pas pris autrement. ! Et pourtant, je l’ai sucré. Deux morceaux ; moi qui d’habitude n’en mets qu’un seul ! Il faudrait que je lui dise. Il faut absolument qu’il change de marque. Je pense qu’il devrait passer au café bio et commerce équitable. Ça ne se fait pas encore ? Je suis un peu en avance, je sais, mais j’ai l’habitude. Déjà ne porter qu’un gant, ce n’est pas encore à la mode, mais je sens que ça va le devenir. Bon revenons au café. J’aurais dû prendre un thé. (N’importe quoi, je dis « revenons au café » et je parle de thé, tu parles d’un enchaînement.) Un thé au jasmin. Ou un Earl Grey. Ah oui, j’aime bien la bergamote. Ma mère dit que le meilleur c’est le Darjeeling, mais moi, je préfère l’Earl Grey. Ou alors une tisane. Oui, c’est cela que j’aurais dû commander. Ça fait mémère, mais  au moins j’aurais pu boire quelque chose, parce que là, ce café est imbuvable. Et puis, mémère, mémère, je n’ai que vingt-cinq ans, je ne passerai pas pour une petite vieille quand même. J’aurais pu demander un alcool, mais j’ai peur qu’on me prenne pour une alcoolique. Les qu’en-dira-ton, ça va vite. Il aurait suffit que quelqu’un de ma connaissance me voie attablée seule avec un verre d’alcool et c’en était fait de ma réputation. Ceci étant, ce café est dégueulasse. Oh, mais qu’est-ce que j’ai à me parler comme ça ? Si maman m’entendait. Toute ton éducation à refaire, dirait-elle.  Mais bon, comment pourrais-je qualifier ce breuvage ? Abominable, détestable, écœurant, exécrable, infect, insipide, insupportable, etc. ? Et cetera ? Je ne sais pas s’il est utile, j’ai fait le tour des adjectifs, je crois. Bon, je le garde, parce que j’ai pu en oublier un ou deux.

Bon alors, que fais-je ? Je lui fais remarquer au tavernier que son café est abominable, détestable, écœurant, exécrable, infect, insipide, insupportable, etc. , ou je lui commande autre chose, tout simplement ? J’ai aussi la solution de sortir dignement, calmement. De toutes manières, il faudra bien qu’il revienne, je n’ai pas encore payé.  Et ce rendez-vous qui n’arrive pas. Au moins, si Lucie arrivait, elle me sauverait la mise. Elle, elle saurait lui dire au patron qu’on ne peut ingurgiter pareille mixture. Mais elle est en retard, comme d’habitude. J’espère seulement qu’elle n’a pas oublié. Ah si j’avais un téléphone portable, je l’appellerais bien, mais encore faudrait-il qu’elle en ait un aussi. Et le plus important serait que les portables soient inventés, parce que c’est comme pour le commerce équitable, je suis en avance.  Ah c’est dur d’être dessinée dans une époque et de penser dans une autre. On n’a pas en tableau les moyens de ses pensées. J’aurais tellement aimé avoir un bon café, dans un bistrot bien chauffé plutôt qu’être obligée de garder ce manteau que je n’aime pas, parce que le bar n’a pas les nouvelles normes d’isolation en vigueur au moment où mon « penseur » écrit. Et puis, vous avez vu ce chapeau ridicule ? Qui oserait porter cela dans la vraie vie ? Une espèce de cloche à fromage. J’aurais préféré quelque chose de plus moderne. Bon, pas ceux de la reine d’Angleterre, ils sont encore plus ringards que le mien. Ou alors carrément tête nue. Scandale à l’époque. Quel dommage, j’aurais tellement aimé les cheveux au vent.

Bon alors, elle arrive Lucie ? Elle m’agace elle aussi à toujours tout oublier. Et maintenant mon café-poison est froid. Tout pour plaire ! Bon, j’en ai ma claque, je me barre. Je me tire. Je me casse. Et basta. Le patron, il peut s’asseoir sur son pognon ; je ne lui paye pas son horrible ersatz qu’il ose appeler café. Allez, café-basket, je me taille en courant et salut la compagnie. J’espère juste ne pas me prendre les pieds dans ma p….. de robe à la c…

Ah ça fait du bien de parler « d’jeuns » comme les gens des années 2000. Toujours en avance, je vous dis. »

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La rigole du diable

Publié le par Yv

La rigole du diable, Sylvie Granotier, Albin Michel, 2011

"Catherine, une jeune avocate parisienne, doit assurer dans la Creuse la défense d'une femme soupçonnée d'avoir empoisonné son époux, un riche et vieux paysan. Tout accuse sa cliente. Mais, de manière inattendue, c'est à son propre passé que Catherine se retrouve confrontée, à travers un crime jamais élucidé : celui de sa propre mère dont elle a été, enfant, le témoin innocent." (4ème de couverture)

Quatrième livre du Prix des lecteurs de l'Express. Je finis par croire que je ne suis pas dans une bonne passe de lecture, tant ce que je lis en ce moment me déçoit. Ce livre ne m'attire pas. Je l'ai commencé, mais rien ne m'y retient. Les personnages me paraissent plats, falots, et caricaturaux. Déjà vus. Déjà lus. Même l'intrigue ne relance pas mon intérêt. Mais, ça doit venir de moi. Avant d'ouvrir un livre, quel qu'il soit, j'ai toujours des secondes de plaisir : j'ai envie d'être surpris par l'histoire, par le style, par l'originalité du propos ; j'ai envie de lire du nouveau, si ce n'est dans l'histoire, au moins dans la manière de la raconter ; j'ai envie pourquoi pas d'être choqué -mais là, il faut y aller fort- quitte à ensuite dire que je n'aime absolument pas. Ce qui peut m'arriver de pire, c'est de ne rien ressentir, d'avoir l'impression de lire des mots qui ne me racontent rien ou qui me racontent des choses qu'on m'a déjà dites. Dans ces-moments là, je referme l'ouvrage et le laisse à ceux qui sauront mieux apprécier que moi. C'est donc ce que je fais avec ce livre de Sylvie Granotier. Pas forcément mauvais. Juste pas pour moi.

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Le jaguar sur les toits

Publié le par Yv

Le jaguar sur les toits, François Arango, Métailié, février 2011

1996, Mexico, un homme d'affaires mexicain, responsable d'un laboratoire pharmaceutique disparaît. Quelques jours plus tard, sa famille reçoit son cœur dans un paquet, probablement arraché de sa poitrine selon un vieux rite aztèque. Alexandre Gardel, journaliste français est détaché par son journal pour suivre cette affaire. Il faut préciser qu'il est l'auteur d'un livre : Racines mythologiques et religieuses des crimes rituels, ce qui fait de lui un spécialiste de ce genre de crimes. Il fera équipe avec le chef de la crim' de la ville, vieux flic bourru, Rodolfo Suarez,  et une jeune femme anthropologiste, Catarina Marin. Sur fond de révolte des Indiens, de la corruption des élites mexicaines, de la recherche de la jeunesse éternelle, quelques autres morts viendront émailler l'enquête et la relancer.

Thriller très atypique. Loin d'une construction-type d'un thriller états-unien. Tout d'abord, François Arango part très vite avec la restitution du coeur de la victime à sa famille. Ensuite, il prend le temps de placer le décor : le Mexique, les légendes, traditions aztèques, la révoltes des Indiens extrêmement pauvres et qui agonisent. Tout au long du livre, viennent s'intercaler des paragraphes entiers qui nous racontent tout cela, ce qui fait qu'on est totalement plongé au coeur de ce pays, avec ses habitants. Un contexte magistralement décrit.

Ensuite, l'histoire proprement dite est menée assez vite, mais point trop pour qu'on puisse en comprendre toutes les subtilités. Heureusement d'ailleurs, parce que l'intrigue est fouillée et plutôt maîtrisée : entre pillage des coutumes indiennes, bio-piraterie, trafic de médicaments et bien sûr gros sous, toujours dans les parages.

Enfin, les personnages, l'auteur ne s'arrête pas trop sur les détails croustillants : on sent bien, dès le début que Catarina et Alexandre vont avoir une relation beaucoup plus que professionnelle, mais cela se fait  presque naturellement, sans que François Arango ne soit pesant sur le sujet. Par allusions, plus que par phrases directes, on sait le moment où les deux protagonistes passent aux choses sérieuses, physiques, pour être plus direct. Parents, soyez rassurés, pas de sexe dans ce livre !

De même, à part une ou deux descriptions de cadavres ou de mutilations -mais très supportables-, l'hémoglobine ne coule pas à flots continus. Tout le talent de l'auteur est de créer du suspense sans décrire de situations insoutenables. A nous d'imaginer les scènes avec nos propres images, ce qui, de mon avis, est bien plus efficace.

J'ai cependant une petite réserve : la dernière partie n'est à mes yeux pas indispensable. Ces 30 dernières pages expliquent précisément les causes, conséquences et raisons de l'intrigue, avec force détails médicaux, chimiques, hormonaux. Somme toute, ce n'est pas bien grave, parce qu'à ce niveau du livre, l'enquête est bouclée, on a bien compris de quoi il retournait. C'est une espèce d'épilogue redondant que l'on peut passer vite sans rien perdre du bouquin.

Très bon bouquin, bien écrit : les descriptions des personnages sont assez fameuses, par exemple celle de Suarez : "Le petit homme en civil à demi assis sur l'arête de son bureau portait son ventre comme une majesté et un pantalon pratiquement remonté jusqu'au sternum. Une cravate à pois barrait sa chemise avec autant d'incongruité qu'un bandeau Miss Amérique latine. Surtout, un nez vermillon séparait  sa fine moustache de son front, un tout petit front planté de cheveux drus et calamistrés. Au milieu, un sourcil broussailleux reliait les deux tempes d'un seul trait. L'exemplaire unique, pensa Gardel, à mi-chemin entre l'homme des cavernes et le sybarite recuit par le mezcal." (p.78) Alors, ça ne fait pas envie de faire sa connaissance ? Au moins de l'auteur qui réussit à placer dans une seule phrase "calamistrés" et "sybarite". Chapeau !

Premier roman de François Arango, qui "dans le civil" est chef de service de réanimation dans un hôpital parisien.

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Les saumons se perdent aussi

Publié le par Yv

Les saumons se perdent aussi, Lionel Robin, Ed. du Pierregord, 2009

Pyc et Nikk sont frères. Ils parcourent les campagnes, toujours ensemble, inséparables. Ils ont grandi entre une mère douce, aimante, mais dépressive et un père autoritaire violent avec eux et avec leur mère.

Dans le même temps, les journaux régionaux se font l'écho de divers incidents, accidents, actes de rebellion effectués contre des sociétés, des entreprises, des usines qui polluent la Terre. Les flics de France sont en émoi et sur les dents.

Roman naturaliste ? Nature writing, comme on dit maintenant ? Roman de société ? Difficile de classer ce livre étonnant. Lionel Robin raconte simultanément la vie de Pyc et Nikk adultes, leur vie d'enfants et d'adolescents et relate les coupures de journaux relatifs aux actes "terroristes" tels que qualifiés par les autorités. Et puis, lorsque, la jeune femme apparaît -puisque jeune femme il y a dans la seconde partie du livre-, il rajoute sa vie à elle en tant que petite fille. Mais rassurez-vous, tout cela est fluide, limpide, et on ne confond personne. On se retrouve dans les époques sans aucun souci ni exercice de haute voltige intellectuelle. Habilement, grâce à des repères physiques et temporels, l'auteur identifie ses sujets.

On avance donc par petites touches dans cette histoire pas banale. Là où Caroline Bruno-Charrier décrit un monde futur apocalyptique, dans Croissez et multipliez, Lionel Robin préfère s'ancrer dans le présent et dans l'humour. En effet, à chaque fois qu'il fait monter la tension, le suspense, il intervient en tant qu'auteur pour houspiller ses lecteurs "qui écoutent la radio en même temps qu'ils lisent, ceux qui se raclent la gorge chaque fois qu'ils tournent une page ou ceux qui font des commentaires à haute voix et à chaque paragraphe" (p.81) et qui l'empêchent d'avoir le calme suffisant pour "travailler normalement". Il peut aussi, bien sûr féliciter la "sympathique lectrice-bibliothécaire" qui est tombée sous le charme du livre (et de l'auteur ?). Ses incursions dans le roman pour des remarques sans lien apparent avec l'histoire peuvent gêner, prêtent à rire ou peuvent agacer. Ou les trois options en même temps. J'ai d'abord ri, je me suis ensuite demandé si ce n'était pas quelque peu déplacé, et finalement, je trouve qu'elles donnent un côté "je ne me prends pas au sérieux" plutôt sain et salutaire. Bon, par contre, je crains que cette attitude ne vous nuise M. Robin. Les tenants d'une littérature de bonne facture vous le reprocheront. Ceci dit en toute amitié - je dis amitié, parce que même si nous ne nous connaissons pas, j'ai partagé vos sentiments pendant l'écriture de votre roman, je peux donc maintenant me permettre cette petite familiarité.

Bon, revenons à cette histoire bien écrite, dans une langue accessible mais qui dégage néanmoins une bonne odeur de français de qualité : chaque phrase est bien pesée, les descriptions des paysages permettent la visualisation des montagnes, des forêts, ... On a également Pyc et Nikk en image tout le long du livre. L'auteur maîtrise tout à fait ses effets, nous emmène gentiment mais sûrement dans son déroulement, nous rend sympathiques ses personnages, paumés mais forts d'une grande détermination, totalement inadaptés à notre monde et très proches de la nature. Dans son préambule, Lionel Robin annonce la couleur de ce que sera son roman, résolument écologiste et humaniste : "En guerre. [...] L'humanité se résume à ces deux mots ridicules, à ce mal implacable. Cette guerre, finalement il n'y en a qu'une, les détruit autant qu'elle détruit leur environnement. Jamais un animal ne va aussi loin dans la déraison. Même si le spectacle nous horrifie, un lion mâle dévorant ses petits ne veille qu'à préserver l'espèce parce que la démographie léonine atteint un seuil que le territoire ne peut absorber. Il préfère ce choix plutôt que d'avoir à chasser tant et plus qu'à la fin plus aucune antilope ne pourra nourrir tout le clan. L'homme ne régule pas : il accapare les richesses, se persuade qu'il y aura toujours une solution pour poursuivre dans cette voie suicidaire." (p.9/10) Une théorie dure à entendre, certes, mais jusqu'à quand pourrons-nous nous permettre de tout prendre, tout saccager, de réduire jusqu'au néant les ressources, les gisements, de polluer les terres, les eaux, ... ? Il est temps, grand temps, que, sans aller jusqu'au comportement léonin, cela va sans dire, nous réfléchissions, que dis-je, nous agissions et que nous fassions agir autour de nous et au-dessus de nous pour que nos attitudes et comportements individuels et communs soient respectueux de la faune de la flore et de la Terre.

Une très bonne surprise ce livre partenariat B.O.B/Editeur.

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Les quatre morts de Jean de Dieu

Publié le par Yv

Les quatre morts de Jean de Dieu, Andrée Chedid, Flammarion, 2010

Je viens d'apprendre le décès d'Andrée Chedid, survenu hier soir. Une des très grandes de la littérature française. Je l'ai découverte avec L'autre et L'enfant multiple, deux romans très forts et à relire ou à lire absolument. Voici en forme d'hommage, mon billet consacré à son dernier roman et paru fin 2010.

Jean de Dieu, naît en 1915 en Espagne. Prénommé ainsi en référence maternelle à un Jean de la Croix, un grand mystique et en référence paternelle à un Jean de Dieu, "qui avait fondé l'ordre laïc des Frères hospitaliers" (p.22), il grandit dans cette famille de la bourgeoisie espagnole. Au moment de la guerre civile, il se réfugie en France et vivra tout le reste de son âge dans ce pays. "De la guerre d'Espagne à la chute du mur de Berlin, Andrée Chedid fait le portrait d'un enfant du siècle dans ce roman profond et émouvant qui est comme la quintessence de toute son œuvre." (4ème de couverture)

Une petite explication du titre qui me paraissait bizarre avant que je n'ouvre le livre : Jean est mort quatre fois : "La première mort avait été la perte de sa foi catholique. La seconde fut une lente et longue agonie : l'exil de son Espagne chérie en 1936 [...] suivie, une cinquantaine d'années plus tard, par l'enterrement du communisme dans le fracas de la chute du fameux mur de Berlin. La troisième mort, c'était celle de sa dernière maladie, la Salope."(p.14). Et la dernière, c'est bien sûr sa vraie mort à laquelle on assiste dès le début du roman.

Andrée Chedid, dans un style à la fois simple et riche, avec de nombreuses références à la mythologie, à l'histoire, à la religion dresse un portrait d'un homme droit, bon et légèrement arc-bouté sur ses principes. Ses filles -et son fils- d'ailleurs le lui reprocheront qui s'en iront loin de lui pour ne plus subir sa domination. Un homme du début du siècle dernier : un patriarche !

Andrée Chedid aborde tellement de notions que j'ai peur d'en oublier ; Jean se pose des questions sur la religion, lui qui est devenu athée et qui s'oppose à sa femme et ses filles très croyantes et pratiquantes ; il s'interroge également sur le rôle de la poésie dans la société, le lien qu'elle a avec la science.

L'auteure décrit aussi l'absence de l'être que l'on perd, la peur qu'a Isabelita, la femme de Jean, de se retrouver seule, sa hantise de ne plus pouvoir toucher le corps de son mari. Malgré les attentions dont elle fait l'objet de la part de ses enfants et petits-enfants, malgré ses croyances en une autre vie après la mort, Isabelita est dans une souffrance qu'elle ne peut maîtriser : elle ne s'imagine pas vieillir seule. Jean lui manque. Sa présence physique.

La vieillesse est aussi un thème dont Andrée Chedid parle, très librement et très ouvertement. Elle qui, à quatre-vingt-dix ans continue à écrire admirablement et à raisonner d'une manière incroyable, elle nous donne à nous, ses lecteurs assidus d'environ la moitié de son âge -enfin, pour moi !-, une leçon de vie : "profitez de la vie" nous dit-elle. De chaque instant de votre vie.

Un très beau roman sur la vie, la vieillesse et sur nos questions existentielles. Un très beau roman dont le fil rouge est tout simplement l'amour.

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L'homme de Lyon

Publié le par Yv

L'homme de Lyon, François-Guillaume Lorrain, Grasset, 2011

"Un jour, le narrateur reçoit de son père un cadeau d'outre-tombe, un mystérieux paquet : des photos, quelques lettres." (4ème de couverture) Ce narrateur, un journaliste trentenaire qui avait des rapports très espacés avec son père décide d'ouvrir ce paquet et de suivre les indications paternelles lui demandant, d'après ces quelques éléments, de retracer sa vie. Entre Lyon, Paris, Berlin, le journaliste va alors plonger dans la Seconde Guerre Mondiale pour tenter de comprendre sa famille et ses secrets.

Je ne sais si c'est de mon fait ou non, mais en ce moment, j'ai du mal à entrer dans les bouquins. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Mais, j'ai passé le cap des premières pages pour mieux m'imprégner de cette quête. Et finalement, je sors du livre plutôt réjoui.

Toute la partie sur la Résistance, Jean Moulin et la guerre est intéressante, et François-Guillaume Lorrain, au travers de cette grande Histoire, nous conte la petite, celle de la famille du narrateur. Le Docteur Guy Rolin, douze ans en 1944 a vécu douloureusement cette période. L'enquête et la quête du fils sont bien menées et le secret ne se dévoile qu'en fin de roman, après des suppositions, des fausses-pistes, bien amené pour clore de belle manière ce livre. Le contexte est là, pesant, lourd, propice aux secrets, aux non-dits, aux mensonges.

Mais ce qui m'a le plus intéressé, ce sont les relations père-fils, père-fille, et comment l'histoire de l'un peut influencer notablement et durablement ces relations. En bien, ou malheureusement en mal. Cette famille est mal en point, même lorsque le père est mourant : "Sa chambre d'hôpital aurait pu nous réunir, mais la mort avait déjà mis les barbelés. Ceux qui entraient croyaient voir un père et son fils venu à son chevet, mais il n 'y avait plus qu'un vivant et un déjà-mort. Je faisais semblant de m'intéresser aux infirmières, je suivais leurs gestes mécaniques, j'écoutais malgré moi leurs propos insignifiants. Des banalités, toujours des banalités, qu'il laissait dire. Il gisait comme une tortue renversée sur le dos. Un père, à la fin, c'est un animal blessé, vulnérable. Une machine qui se déglingue et qui casse de partout." (p.18)

Au fil des pages, le journaliste découvre réellement son père. Entre eux, il y a toujours eu beaucoup de retenue, comme souvent dans cette génération de père-fils -et je sais de quoi je parle, mon papa avait aussi 12 ans en 1944 ! Et je suis un petit peu -à peine (?)-  plus que trentenaire !- : "Je revois son visage. Était-il beau ou laid ? Je ne sais pas. C'était un visage dur et fermé de statue, que j'effleurais du bout des lèvres, sans jamais le toucher. Mais les pères ne sont pas faits pour qu'on les touche." (p.109)

Sobrement écrite, cette recherche d'identité parlera aux hommes de ma génération. Mais je crois qu'elle touchera également un public plus large, plus jeune et féminin. Tout le monde, quoi !

 

dialogues croisés

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La vie très privée de Mr Sim

Publié le par Yv

La vie très privée de Mr Sim, Jonathan Coe, Ed. Gallimard, 2011

Maxwell Sim est un loser. Quarante-huit ans, en dépression depuis que sa femme l'a quitté, il n'a goût à rien. Pourtant, de rencontres en rencontres, à l'aéroport notamment -il revient de voir son père qui habite en Australie-, il va se retrouver vendeur de brosses à dents écologiques, obligé de rouler jusque dans le nord de l'Angleterre, au volant d'une voiture hybride, une Toyota Prius. L'occasion pour lui de revenir sur son enfance et de comprendre beaucoup de choses sur ses parents, ses amis.

Troisième livre lu dans le cadre du Prix du livre de l'Express et troisième déception. Quelle longueur ! Quelles longueurs ! L'idée de départ est excellente : un road-movie fait par un looser en mal de reconnaissance. Ajoutez à cela une dose d'humour anglais, et  tout devait bien se passer. Mais que de digressions totalement inutiles qui ne font qu'alourdir le livre : à croire que le contrat stipulait 450 pages et que l'auteur a "comblé" les pages blanches ! Entre les explications des notices de certains appareils ménagers, la description quasi publicitaire de la Toyota Prius et les nombreuses transcriptions des paroles du GPS -il y en des pages- : "Continuez tout droit sur cette route.", " Dans deux cents mètres, tournez à gauche" (p.370), j'avoue que mon agacement est monté. Alors certes, on peut croire que c'est de l'humour. Certes, on voit que c'est de l'humour lorsque Max tombe amoureux de la voix de son GPS et qu'il lui parle. Certes, c'est drôle, un peu décalé -mais pas tant que cela, moi aussi, je dis bonjour et merci aux machines qui parlent : distributeurs de billets, pompes à carburant, ...-, mais là où ce n'est plus drôle c'est que ça dure très -trop !- longtemps. Manifestement Jonathan Coe ne connaît pas l'adage suivant : "les blagues les plus courtes sont les meilleures !" Et c'est franchement dommage, parce que le reste est pas mal. Il aborde des thèmes pas si faciles que cela : la question de l'identité, de la réussite sociale, de la réussite privée, de l'image que l'on a de soi, de celle que l'on donne aux autres, ... Autant de thèmes, et d'autres encore, qui sont noyés dans la masse des mots et des pages.

Je me dois de dire par contre, que la fin du bouquin est excellente, à partir de l'avant dernière partie, "Kendal-Braemar", page 293. Et la toute fin, jusqu'à la chute, est formidable. Dommage que tout le début du bouquin soit long, si looooooooooooooong...

Allez, pour finir sur une note positive, un petit extrait d'un dialogue très drôle (il est fort regrettable qu'il n'y en ait pas plus) :

"Alors, il a décidé de faire bouger les lignes. Il avait une vision, il voyait l'avenir. Comme Lazare sur le chemin de Damas.

- Non, celui-là, il est ressuscité d'entre les morts, a dit Lindsay.

- Quoi ?

- Lazare, il est ressuscité d'entre les morts. C'était pas lui, sur le chemin de Damas. Lazare, il n'y est jamais allé à Damas, que je sache.

- Tu es sûre de ça ?

- Écoute, il y est peut-être allé, va savoir. Peut-être qu'il y faisait un saut de temps en temps. Il y avait sans doute des parents, quoi.

- Non, je te demande si tu es sûre que ce n'est pas Lazare qui a eu une vision.

- Sûre à quatre-vint-dix pour cent, quatre-vingt-quinze, peut-être même." (p.134)

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