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Elles se rendent pas compte

Publié le par Yv

Elles se rendent pas compte, Boris Vian, Ed. Le terrain vague, 1953

Francis, un jeune homme de bonne famille de Washington tente d'aider une de ses amies, Gaya en proie aux affres de la drogue. Il va devoir lutter, en compagnie de Richard, son frère contre un gang d'homosexuels hommes et femmes, dirigé par Louise Walcott, lesbienne affichée.

Ce livre est présenté comme tous les polars noirs de Boris Vian : écrit par Vernon Sullivan et traduit par Boris Vian. De nombreuses éditions existent, notamment en poche et 10/18.

Envie de revenir à des lectures de ma "jeunesse" (je mets entre guillemets, pour faire croire que je suis encore très jeune, afin de m'attirer un public jeune lui aussi, dynamique, qui boostera mes statistiques. Bien joué, non ?). J'ai donc replongé avec délices dans ce vieux Boris Vian que je n'avais pas ouvert depuis des années. Il a un petit côté désuet par l'approche que fait l'auteur du monde homosexuel : les lesbiennes y sont décrites comme des femmes pas satisfaites par les hommes et lorsque Richard et Francis en honore une, celle-ci se révèle être une quasi nymphomane. Evidemment, Boris Vian y met de l'humour qui atténue ce qui serait peut-être difficile d'écrire aujourd'hui. Ceci étant, il n'est jamais homophobe même s'il n'est pas très tendre avec les homos, mais bon, dans ce livre les méchants sont homos, donc forcément pas très sympathiques !

Cette parenthèse fermée, j'ai retrouvé le monde des polars noirs américains des années 50 : le sexe, la drogue, les mecs virils qui tombent les filles : Boris Vian n'a rien à envier aux écrivains étasuniens de souche ! De l'action, du suspense, des bagarres, du fric à gogo.

Aujourd'hui, on lit beaucoup plus rapide, beaucoup plus violent et sexuel, mais dans les années 50, il faut savoir que les romans noirs, très durs de Boris Vian, tel J'irai cracher sur vos tombes ont été interdits à leur sortie. Bon ce n'est sans doute pas le cas de celui ci, beaucoup plus léger qui joue plutôt la carte de l'humour, tout en décrivant tout de même la jeunesse riche des Etats-Unis plongée dans l'alcool, la drogue et l'argent facile.

Une très bonne lecture : allez-y les jeunes ! Et les autres !

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Le potentiel érotique de ma femme

Publié le par Yv

Le potentiel érotique de ma femme, David Foenkinos, Gallimard, 2004

"Après avoir collectionné, entre autres, les piques apéritif, les badges de campagne électoral, les peintures de bateaux à quai, les pieds de lapin, les cloches en savon, les bruits à cinq heures du matin, les dictons croates, les boules de rampe d'escalier, les premières pages de roman, les étiquettes de melon, les œufs d'oiseaux, les moments avec toi, les cordes de pendu, Hector est tombé amoureux et s'est marié. Alors, il s'est mis à collectionner sa femme." (4ème de couverture)

David Foenkinos -dont je lis là le premier livre, même s'il parait qu'il est un des écrivains dont on parle beaucoup en ce moment ; je me suis laissé dire que les femmes l'apprécient particulièrement... pour des raisons littéraires bien sûr !- David Foenkinos, disais-je avant de m'égarer dans des  considérations autres que littéraires, fait preuve de beaucoup de légèreté et d'humour dans ce livre. Je me suis laissé emporté par cette histoire rocambolesque, absurde, loufoque, par ces personnages improbables, certes, mais pas si irréalistes que cela.

C'est donc drôle, léger et puis, au fil de la lecture je me suis demandé où l'auteur voulait nous emmener, pour conclure par ces deux mots : nulle part !

Voilà donc une histoire basée sur une bonne idée qui décolle bien et qui retombe vite tel un soufflé que l'on sort du four un petit peu trop vite -oui, je sais l'image est classique, usée, archi-usée, mais c'est la seule qui me soit venue à l'esprit après cette lecture, finalement assez vaine.

D. Foenkinos est trop détaché de ses personnages pour qu'on y croie nous-mêmes, et même s'il possède une plume bien agréable et un humour qui me plait bien, (il a des trouvailles excellentes, par exemple, lorsque qu'Hector emmène sa "future", Brigitte, chez ses parents et que celle-ci leur fait une bonne impression : "Brigitte, de son côté, notait les recettes de soupe, si bien que Mireille [la maman d'Hector] frôlait le suicide au bonheur" (p.60)) le résultat est au-dessous de mes espérances.

Une sorte d'humour à la voix off d'Amélie Poulain, qui ne tient pas la distance : on s'ennuie dans la fin du livre. 

Je résume donc pour ceux qui ne lisent que les fins de billets : très bonne idée de départ + humour + écriture légère (dans le bon sens du terme) et agréable, mais livre qui "cale" avant la fin.

Bon, je retenterai ma chance avec David Foenkinos.

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Monroe

Publié le par Yv

Monroe, Tom Tirabosco et Pierre Wazem, Ed. Casterman, 2005

Un Inuit trouve dans le ventre de la baleine qu'il vient de pêcher avec les hommes de son village, une chaussure de femme et une photo de Marilyn Monroe qui porte une paire identique aux pieds. La photo étant prise sous les lettres "HOLLYWOD", l'Esquimau décide de se rendre là-bas pour rapporter l'escarpin, car :"On ne peut pas marcher avec une seule chaussure" (p.8)

Très bel album avec des dessins réalistes, simples passant du blanc des neiges au sombre des nuits étasuniennes jusqu'au jaune-orangé des scènes sur un baleinier. L'histoire part d'une belle intention, puis peu à peu, l'Esquimau découvre la noirceur du monde, des gens qui le composent : en quelques jours, il est confronté à la modernité, à la société de consommation et à ce qu'elles engendrent de pire, alcool, convoitise, voleurs, ... Peu de place dans ce monde pour sa candeur, sa naïveté et sa volonté de rendre service.

C'est un album noir. Peu de texte, mais les dessins (Tom Tirabosco) sont très explicites. C'est un terrible constat sur la mort des petits peuples, la mondialisation culturelle et la perte des identités particulières.

Qu'en sera-t-il dans quelques années de ces différents peuples qui vivent encore selon leurs traditions ? Y-a-t-il encore une place dans ce monde uniforme pour des individualités ? L'histoire ne le dit pas mais pose les questions. Des bonnes questions.

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Maus

Publié le par Yv

Maus, Art Spiegelman, Flammarion, 1987/1992

Maus est une bande dessinée ou un roman graphique comme on dit maintenant qui raconte la vie du père d'Art Spielgelman. Né en 1906 en Pologne, Vladek fait un beau mariage avec une jeune femme riche, Anja. Très vite intégré dans l'entreprise de sa belle famille, Vladek prospère. Mais un jour, les nazis envahissent la Pologne et l'histoire de la Shoah commence.

Ce livre est donc la vie de Vladek, racontée par son fils. Les deux hommes se rencontrent régulièrement et malgré sa réticence, Vladek narre sa vie dans la Pologne de ces années-là : les ghettos, les confiscations, les camps de concentration. La débrouille pour tenter de survivre au jour le jour. Le livre fait des allers-retours entre les années 80 et les années 30/40. Ce qui est frappant c'est que Vladek devenu vieux est insupportable : radin, avare, coléreux et de mauvaise foi, la femme qui partage sa vie, Mala, (Anja est morte en 1968) n'en peut plus. Même son fils ne peut pas vivre avec lui plus de deux-trois jours et encore c'est prises de bec sur engueulades. Art Spiegelman n'enjolive pas son père, c'est aussi ce qui le rend plus humain et plus réaliste. Sa survie des camps et des horreurs subies n'explique pas tout : il a un caractère de chien, il est raciste et vieux jeu.

Mais ce qui fait le cœur du livre, c'est bien sûr le récit des années 30/40.  Que dire de plus que ce qui a déjà été dit, écrit, filmé ? Avec une économie de moyens : dessins et textes simples, l'auteur montre l'horreur, l'indicible, la cruauté absolue ; je ne sais même pas quels mots utiliser qui pourrait décrire cela.

"Et ceux qui finissaient dans les chambres à gaz avant d'être jetés dans les fossés, c'étaient eux qui avaient de la chance. Les autres, dans les fossés, ils devaient sauter quand ils étaient encore vivants. Les prisonniers qui travaillaient là, sur les vivants et les morts, ils versaient de l'essence. La graisse des corps brûlés, ils la recueillaient, et la versaient à nouveau pour que tout le monde brûle bien." (p.232)

Les Polonais juifs sont représentés par des souris, les non-juifs par des cochons, les Allemands sont des chats, les Américains des chiens et les rares Français par des grenouilles, bien entendu. Le symbole déjà dans le choix des représentations !

Art Spiegelman n'est pas toujours convaincu du bien fondé de son livre : la somme de travail qu'il représente, les relations conflictuelles avec son père le font douter. Il met dans la bouche de son psy ses doutes :

"La vie est toujours du côté de la vie, et d'une certaine manière, on en veut aux victimes. Mais ce ne sont pas les MEILLEURS qui ont survécu, ni qui sont morts? C'était le HASARD ! [...] Je ne parle pas du VOTRE, mais combien de livres ont déjà été écrits sur l'Holocauste. A quoi bon ? Les gens n'ont pas changé... Peut-être leur faut-il un nouvel holocauste, plus important." (p.205)

Entre la solution finale, les grandes théories nazies, et les petites trahisons des uns ou des autres les dénonciations pour gagner un peu d'argent, de la nourriture ou un ou deux jours de survie en plus, Art Spiegelman montre tout.

Prix Pulitzer en 1992, cet ouvrage est à conseiller et même à recommander. Notamment pour ceux qui n'aiment pas lire, mais qui ne dédaignent pas ouvrir une bande dessinée : un fabuleux moyen de ne pas oublier.

Beaucoup d'autres avis sur ce livre très lu et largement commenté chez Babelio.

Merci les enfants : cadeau de fête des pères !

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Kiki de Montparnasse

Publié le par Yv

Kiki de Montparnasse, Catel et Boquet, Casterman écritures, 2007

La vie d'une véritable icône du Montparnasse des années 20, élue reine de ce quartier oh combien artistique à l'époque. Cette BD d'un peu plus de 300 pages revient donc sur le parcours d'Alice Prin, qui deviendra le modèle le plus côté pour sculpteurs et peintres sous le nom de Kiki. Née en 1901, Alice est élevée par sa grand mère, à la campagne. A douze ans, sa mère linotypiste à Paris la reprend chez elle pour lui apprendre un métier. C'est là qu'Alice fait la rencontre d'un sculpteur qui lui demande de poser pour lui. La suite n'est pas facile, car vivre de ce métier est difficile. Mais Alice est positive, elle est jolie, a bon caractère et tombe facilement amoureuse de ceux qui la peignent. Elle rencontrera et deviendra amie avec Soutine, Modigliani, Utrillo, et surtout Foujita et Man Ray avec lequel elle vivra pendant 7 ans et qui lui inspirera ses plus belles photos, les plus célèbres, dont celle archi-connue qui inspire la couverture du livre.

Conçue comme une biographie chronologique s'attardant évidemment sur les années 20, l'âge d'or de Kiki, cette bande dessinée est d'une lecture à la fois intéressante et instructive. Souvent les livres -enfin ceux que j'ai lus, notamment la trilogie de Dan Franck- parlent de cette époque globalement ne se posant sur aucune des personnalité, ou alors sur les plus marquantes, Picasso, Modigliani, ... Là, le propos est centré sur Kiki, personnage haut en couleur qui a  posé, chanté dans des clubs et des cabarets -des chansons osées : son tour de chant commençait quasi invariablement par Les filles de Camaret. Elle a peint également. Ses toiles ont d'ailleurs remporté un succès certain. Ce qui fait également la différence de ce livre, c'est que Kiki est une femme dans un monde essentiellement masculin; Kiki est la pionnière de la femme libérée, émancipée, choisissant son style de vie, s'affichant ouvertement amoureuse de nombreux hommes, parfois plusieurs en même temps. Une femme pour qui la nudité n'est pas un problème, fort heureusement puisqu'elle a inspiré aux artistes de l'époque leurs plus belles œuvres.

Elle rencontre tout ce que Montparnasse compte d'artistes plus largement que les peintres. Par exemple des écrivains, Desnos, Cocteau, Tzara, Breton et tous ceux qui composent le mouvement Dada et composeront celui des surréalistes. Elle a aussi joué dans des films, ceux très avant-gardistes de Man Ray notamment. Elle écrira aussi, ses mémoires, interdites aux États-Unis, pays qui ne lui réussit décidément pas puisqu'avant son livre, elle avait fait une tentative de cinéma avec Cecil Blount DeMille, avortée.

Très belle mise en page, dessins noirs et blanc à la fois simples et travaillés qui semblent au plus près du physique des personnages. Le scénario est linéaire, très aisé à suivre, les personnages sont tous attachants, particulièrement Kiki qui ne s'embarrasse d'aucun principe, aime, jouit de la vie comme bon lui semble. Elle est d'une nature positive, optimiste, malgré un début de vie pas très facile.

A noter à la fin de la bande dessinée, une biographie d'Alice Prin et des notices biographiques de tous les intervenants, bien faites, succinctes, juste pour se remémorer un peu le nom des illustres artistes que Kiki a côtoyés.

D'autres lecteurs : Alain, Papillon, Canel.

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Conchito

Publié le par Yv

Conchito, Pascal Juan, Ed. Presque lune, 2010

Patrick est un jeune homme qui ne trouve pas de travail. Pas d'ambition ni de volonté particulière, il crée sa propre activité : faire le ménage nu. Il devient, dans le travail, Conchito. Mais, Conchito phagocyte Patrick, et celui-ci file un mauvais coton. Plus son entreprise se développe, plus Patrick doit faire face à une "régression pénienne" (p.162). En d'autres mots, "son sexe rétrécit, aspiré de l'intérieur" (4ème de couverture).

Sur une idée de départ originale, un homme qui décide de se lancer dans le ménage nu, Pascal Juan écrit un livre non dénué de longueurs -si je puis m'exprimer ainsi eu égard aux malheureux déboires de Conchito-, mais doté de belles qualités -bon, c'est pareil, évitons toute allusion.

Les longueurs sont au milieu du bouquin où l'on sent que Patrick/Conchito tourne un peu en rond et que le livre n'avance plus. Mésaventures et malheurs s'amoncellent sans que l'on ait vraiment d'empathie pour lui. Mais la fin redonne un peu de couleurs au personnage et d'intérêt à la lecture.

Les belles qualités dont je parlais se révèlent dans la description de la descente de Patrick : sa dépression vient lentement mais sûrement et il touche le fond assez vite, toujours lucide, du moins le croit-il. C'est un homme qui a toujours tout raté et qui continue à rater admirablement ce qu'il tente et à ne pas tenter ce qu'il est sûr de rater.

Mais ce que je retiens surtout ce sont les qualités de l'écriture de Pascal Juan. Pas de fioriture, pas de tentative de "faire du style". Les phrases sont simples, directes, franches et pleines d'humour, d'ironie, de références à des maximes célèbres, à des slogans publicitaires (peut-être même en ai-je raté quelques unes).

"Le café du rendez-vous n'est pas de ceux que je fréquente habituellement. Je me suis rendu compte de ce décalage au bout d'un moment, en laissant traîner une oreille inoccupée sur la banquette d'à côté où un trio de types, vêtus comme une vieille tante à moi qui faisait du veuvage une occupation à plein temps, avait choisi le néo-existentialisme pour thema du jour. Pas inintéressant, même si j'ai eu un peu de mal avec les références citées, les miennes ne dépassant guère celles généralement demandées par les quizz télévisés." (p.83)

Au risque de rouvrir un débat -jamais clos d'ailleurs, conséquemment toujours ouvert, donc je fais une faute en disant "rouvrir", car peut-on rouvrir quelque chose qui n'est pas fermé ? Je vous laisse à vos réflexions, et hop, j'en profite pour revenir dans mon propos, ni vu ni connu, bien embrouillés que je vous ai laissés- ce livre est sans doute  destiné à un lectorat masculin. Tout tourne autour du sexe et particulièrement autour de celui qui rétrécit. Ça me rappelle l'histoire de José Artur entendue sur la radio cette semaine :

" Un petit garçon qui s'ausculte précautionneusement les bourses demande à sa maman :

- Dis maman, c'est là mon cerveau ?

- Pas encore, répond sa maman !"

Là, c'est un peu pareil, Patrick a placé dans son instrument tout son avenir, et lorsque celui-ci flanche, Patrick ne peut plus raisonner, penser, réfléchir : il sombre, diminue à ses propres yeux, comme son pénis.

Néanmoins malgré quelques plaisanteries ou tournures de phrases très ciblées, la lecture n'est point du tout à réserver à un public averti. Je ne sais pas si mesdames, vous vous retrouverez dans ce roman, mais je suis curieux de connaître vos réactions : achetez-le pour vos maris et lisez-le -comme ils font avec vos magazines féminins-, juste pour voir et pour combler ma curiosité.

Il m'a été permis de lire Conchito grâce aux Agents Littéraires qui sévissent sur la Toile depuis quelques mois, leur but étant de faire connaître des petits éditeurs, des auto-éditeurs, enfin des gens peu exposés, mais qui pourtant mériteraient de l'être ! Merci Vincent.

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Où on va, papa ?

Publié le par Yv

Où on va, papa ?, Jean-Louis Fournier, Stock, 2008

Jean-Louis Fournier est célèbre pour avoir longtemps collaboré avec Pierre Desproges. Il a aussi beaucoup écrit, des livres drôles et impertinents souvent. Il est aussi à l'origine du personnage de La Noiraude. Il a écrit un très joli livre sur son père, médecin de campagne, porté dur la bouteille : Il a jamais tué personne, mon papa dont je vous recommande la lecture. Dans Où on va, papa, il parle de ses deux garçons, handicapés mentaux avec qui la vie n'a pas été toujours très facile. Longtemps cachés, il a décidé d'en parler, mais à sa manière, en riant d'eux, grâce à eux et si possible avec eux.

Jean-Louis Fournier est toujours entre l'humour, la dérision et la larme qui coule :

"Matthieu n'arrive pas à se redresser. Il manque de tonus musculaire, il est mou comme une poupée de chiffon. Comment va-t-il évoluer ? Comment sera-t-il quand il sera grand ? On va devoir lui mettre un tuteur ?

J'ai pensé qu'il pourrait être garagiste. Mais garagiste allongé. Ceux qui réparent le dessous des voitures dans les garages où il n'y a pas de pont élévateur." (p.23)

Jean-Louis Fournier rigole de tout, mais pas avec n'importe qui comme le disait justement Pierre Desproges : pour rire avec lui, il faut accepter qu'il puisse dire des choses fortes et dérangeantes. Le nombre de fois où il a pensé à l'infanticide, à la disparition inopinée et peut-être pas si inespérée de ses deux fils, à un accident fortuit mais libérateur, au suicide. Qui pourrait lui reprocher d'écrire aujourd'hui ses pensées les plus viles, celles qui passent par la tête ne serait-ce que le temps d'une petite seconde -ou d'une grande d'ailleurs ? J-L Fournier revendique le droit de rire des ses garçons :

"Comme Cyrano de Bergerac qui choisissait de se moquer lui-même de son nez, je me moque moi-même de mes enfants. C'est mon privilège de père." (p.40)

Évidemment, la frontière entre le rire et la vulgarité est ténue, mais le père ne la franchit jamais. On ressent à le lire toute la tendresse qu'il a pour Thomas et Matthieu, malgré l'énervement et l'éloignement qui furent les siens parfois. Malgré la déception de ne pouvoir partager avec eux son amour de la musique, de la littérature, de la peinture, ... Malgré la déception de ne partager que les "Où on va, papa ?" de Thomas dès qu'il monte en voiture et qu'il répète inlassablement tout au long des trajets. Des déceptions qui l'ont probablement conduit à voir ses enfants pire qu'ils n'étaient en réalité, si j'en juge par les réactions de la maman de Thomas et Matthieu. Sur son site -le premier qui s'appelait Où on va, maman, fut interdit par l'auteur et l'éditeur-, elle explique son point de vue, montre des photos des enfants et explique que pour elle, le livre de son ex-mari est un roman qui prend pour base la caricature des deux garçons. Je ne reviendrai pas sur la querelle entre les deux parents, mais confronter les deux avis est intéressant. On sent dans les propos de la maman, un réel et fort attachement pour ses enfants différents, alors que le papa avoue avoir eu beaucoup de mal avec le lien filial. Pour plus de détails, c'est ici.

Souvent très drôles, les anecdotes sont entrecoupées de passages nettement plus tristes et de réflexions plus intimes:

"Il ne faut pas croire que la mort d'un enfant handicapé est moins triste.  C'est aussi triste que la mort d'un enfant normal.

Elle est terrible la mort de celui qui n'a jamais été heureux, celui qui est venu faire un petit tour sur terre seulement pour souffrir.

De celui-là, on a du mal à garder le souvenir d'un sourire" (p.90)

En fait, J-L Fournier parle de ses garçons anormaux -il n'aime pas le mot handicapé- de la même manière qu'il parlerait d'eux s'ils étaient normaux. C'est en cela que son livre est sain, profond et malgré une présentation de Thomas et de Matthieu, malgré une introspection personnelle, malgré un humour ravageur et totalement politiquement incorrect, absolument pudique.

Livre qui a reçu le prix Fémina 2008 et qui a été beaucoup lu et chroniqué sur les blogs : plusieurs critiques chez Babelio.

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Fruits et légumes

Publié le par Yv

Fruits et légumes, Anthony Palou, Albin Michel, 2010

Le grand-père du narrateur, réfugié espagnol du début du siècle dernier devient marchand de fruits et légumes à Quimper. Son fils, le père du narrateur prend la même voie, dans la même ville. Loin de vouloir suivre la lignée, le jeune homme retrace le parcours de ses ascendants, entrecoupé de souvenirs d'enfance. Une chronique des années 70 dans le monde des petits-bourgeois-commerçants bretons.

Pas mal du tout ce livre. Tour à tour drôle, émouvant, nostalgique. Le grand-père, pendant la seconde guerre mondiale a l'idée qui fera sa notoriété : cultiver et vendre ses légumes préparés en "sope mallorquine". Le fils, élevé dans ce monde prend la suite : "Pour tout dire, mon père n'eut jamais le virus ni du fruit ni du légume, encore moins celui du commerce. [...] Disons qu'il continua l'oeuvre de mon grand-père comme un fils de militaire perpétue la tradition sans y croire. C'est parce que les curés n'ont pas d'enfants qu'ils sont en perte de vitesse. Chaque profession se reproduit comme des animaux." (p.29)

Roman qui se lit assez vite : petit chapitres constitués de paragraphes courts qui permettent des pauses faciles et une reprise de lecture tout aussi aisée. L'écriture est très agréable ; elle fait la part belle à l'humour et à la nostalgie. Les personnages en prennent tous pour leur grade, Marie, la petite amie épisodique du narrateur, particulièrement :

"Marie se maria dès l'âge de dix-huit ans avec un clerc de notaire de cinq ans son aîné. Ils s'installèrent à Brest dans un petit pavillon charmant. Ils divorcèrent trois ans plus tard.

C'est alors que je réapparus, après quelques déboires sentimentaux. Son cerveau était un véritable courant d'air. C'est sans doute pour cela que je l'aimais puisque, par la suite, il s'avéra que je fus toujours attiré par le vide." (p.57/58)

L'écriture de l'auteur va au plus juste, et même en utilisant des images lorsqu'il fait le portrait d'un huissier par exemple, il va au plus direct, à l'immédiatement "visualisable" par le lecteur :

"Robert Quintin, cinquante-quatre ans, en pleine santé, avait l'air immortel, les épaules larges du déménageur, l'estomac plat du marathonien, la nuque bien raide du gradé, les cheveux gris comme plaqués au beurre sur un crâne massif. La mâchoire d'un australopithèque attardé. Entre sa lèvre supérieure et son nez, une petite moustache en filet lui donnait l'air du con, implacable et prétentieux." (p.118)

Anthony Palou ne s'attarde pas sur les sentiments, sur les états d'âme de ses personnages : ils avancent malgré leurs difficultés, malgré la réalité qui n'est pas représentative de leurs rêves. Son roman est un état des lieux d'une famille : "l'essor et le déclin d'une "dynastie fruitière"" (4ème de couverture). Une fois cela su, qu'on ne cherche pas ici la psychologie des protagonistes, ils n'ont pas le temps de s'épancher, le travail de primeurs leur prend tout leur temps. Seul le narrateur est capable -mais lui a du temps- d'avoir un regard -désabusé- sur ceux qui l'entourent : il les regarde comme ils sont et se voit lui-même sans complaisance. La fin du roman plus centrée sur le début de sa vie d'homme est d'ailleurs plus mélancolique, plus triste. Des regrets de n'avoir pas fait autre chose de sa vie, de n'avoir pas su le faire ou simplement de n'avoir pas pu, par peur du risque ou par simple connaissance de ses limites personnelles.

D'autres billets chez Lili, Pimprenelle, Stéphie

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Vie et mort de Ludovico Lauter

Publié le par Yv

Vie et mort de Ludovico Lauter, Alessandro de Roma, Gallimard, 2011

"Ettore Fossoli est un écrivain raté, qui n’a jamais écrit que des livres mineurs désormais introuvables. Pour racheter cette misérable carrière, il a un dernier projet, qui l’obsède depuis des années : rédiger la biographie de Ludovico Lauter, un des derniers géants de la littérature en activité, à qui ont été consacrés de nombreux ouvrages, sans qu'aucun ne soit complet et satisfaisant. Fossoli, lui, entend aller plus loin et, pour ce faire, il bénéficie d’un atout majeur : il sait où se trouve Lauter, qui s’est retiré de toute vie publique depuis des années. [...]  le biographe retrace le parcours de Lauter, sa naissance à Cagliari, d’une mère sarde et d’un père allemand, ancien soldat de la Wehrmacht surnommé l’Allemand triste, son enfance à Rome et à Wiesbaden, ses études à Bologne, le rôle de son oncle Siegfried et ses débuts littéraires décevants, puis le succès, l’exil américain, la consécration, la chute et la disparition. Mais qui est vraiment Ludovico Lauter, et pourquoi fascine-t-il autant un vulgaire scribouillard ?" (4ème de couverture)

Qu'il m'a été difficile d'entrer dans ce livre et de le continuer ! Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi précisément. Peut-être le style de l'auteur, ou alors ses digressions très fréquentes, des réflexions en marge de l'histoire, sur la littérature, la liberté, sur la guerre, ... "La littérature, le langage, c'est la communauté, c'est la fraternité, c'est la noblesse même de l'âme humaine. Celui qui n'aime pas la littérature ne peut aimer aucun homme, parce que ce n'est pas du tout la vie en soi qu'il aime, mais seulement la sienne." (p.78/79)

Et pourtant, il y a un je-ne-sais-quoi qui attire et retient le lecteur : l'humour, les portraits des personnages, une certaine fascination pour les ascendants de Ludovico Lauter tous plus ou moins "barrés". Bien décrits, ayant droit quasiment chacun à leur chapitre, ils expliquent la personnalité du héros. Les hommes sont peu glorieux, traîtres et faibles. Les femmes sont folles, mystiques ou jalouses. Par exemple, Hermann "l'Allemand triste", le père de Ludovico :"Comme beaucoup de ses compatriotes -et comme beaucoup d'Italiens, d'ailleurs- Hermann s'était fait à l'uniforme de son armée par lâcheté et par peur. Il avait ensuite découvert avec dégoût que le pouvoir, le droit d'accomplir n'importe quelle mauvaise action, l'enivrait" (p39)

Ce roman dense retrace toute la vie des Italiens depuis le début du siècle dernier : une sorte de saga, le romantisme en moins, l'ironie en plus. Un roman linéaire, chronologique avec de brèves avancées dans le temps lorsque l'auteur revient à Ettore Fossoli, le narrateur, le biographe. Un roman qui fait naître un maître de la littérature italienne et mondiale, qui se plaît à en faire une vraie icône, qui malgré son aura se compromettra dans des livres moins bons, dans des émissions de télé annonçant le début de ce qu'on nomme désormais la télé-réalité. Alessandro de Roma prend un évident plaisir à faire et défaire ses personnages, à créer et détruire son intrigue à loisir. Il montre assez brillamment la force de la création artistique, romanesque, fictionnelle mais aussi ses faiblesses et notamment celles de dépendre de ses créateurs. Il prouve qu'un personnage de fiction, bien que de toutes pièces créé, peut influencer fortement et durablement la vie des lecteurs ou des spectateurs jusqu'à influer sur leurs comportements les plus intimes.

Pour résumer un peu mon propos, que je ne sens pas forcément clair : un roman foisonnant, bien écrit, avec des personnages hauts en couleur, des situations incroyables, qui malheureusement souffre de longueurs et de digressions pas indispensables. Un roman qui, cependant recèle un charme et une attirance tels qu'il est difficile de le refermer avant la fin, malgré des passages que l'on peut passer rapidement, lire en diagonale. La fin -les cent dernières pages- est formidable et contribue grandement  à ce que j'ai appelé plus haut une "certaine fascination". A découvrir. Ce que j'ai fait grâce à la librairie Dialogues.

 

dialogues croisés

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