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Totally killer

Publié le par Yv

Totally killer, Greg Olear, Gallmeister, mars 2011

New York, 1991. Taylor Schmidt, une charmante jeune femme de 23 ans débarque de son Missouri natal. Toute nouvelle diplômée, elle ne réussit pas à trouver de boulot. Elle écume les bureaux de placements sans succès. Un jour, dans la boîte à lettres de l'appartement qu'elle partage avec Todd Lander (le narrateur), elle trouve une annonce d'un bureau de placement pas comme les autres :

"Des jobs pour lesquels vous seriez prêts à tuer.

Marre des autres agences ? Essayez la meilleure - QUID PRO QUO." (p.37) 

Dans cette agence, il suffit de dire ce qu'on veut faire et on obtient un poste à peu près correspondant, très rapidement. Mais il existe une contrepartie. Un prix particulièrement difficile à payer.

Qu'il m'a été difficile de résister à la première partie du bouquin : la mise en place des personnages, des situations est très longue. Beaucoup de références à l'année 1991 avec des noms de personnes et de lieux a priori connus, mais pas de moi. Loin d'être un spécialiste des Etats-Unis et pas forcément passionné par les années 90, je m'y suis perdu. Heureusement, il y a de bons passages qui permettent de tenir. Et tant mieux serais-je tenté de dire, parce qu'à partir de la page 131, l'histoire s'emballe. Et là, je me suis retrouvé en plein roman noir à la fois grinçant, drôle et dérangeant. Voilà le passage qui, selon moi, fait basculer vraiment le livre : "Tandis qu'il la tenait serrée tout près de lui, Taylor prit conscience de deux choses en même temps. Premièrement, le lendemain était le jour de son entretien de suivi avec le boss de Quid Pro Quo (dont le nom n'avait jamais été mentionné par Asher) et il allait être question du remboursement.

Deuxièmement, ce qu'elle avait pris pour du rouge à lèvres était en fait du sang." (p.135)

Ensuite, Taylor, jusque là, jeune femme ambitieuse certes, mais seulement ambitieuse, passe du côté obscur de la force. Todd, son co-locataire, le narrateur, ne peut que constater que celle dont il est amoureux lui échappe totalement.

L'écriture est plutôt moderne, sans être trash. Rien de bien nouveau, mais à part ces références étasuniennes des années 90 auxquelles je ne comprends rien (qui s'estompent dans la seconde partie au fur et à mesure que le récit s'épaissit), le livre se lit bien et agréablement. J'ai pu trouver dans ce livre des ressemblances avec certains films : Le prix du danger, d'Yves Boisset ou encore Le couperet, de Constantin Costa-Gavras. Surtout avec le second d'ailleurs. Mais j'ai eu également des flashs du premier au cours de ma lecture. Peut-être le constat que certains sont obligés d'aller au bout de leurs limites pour exister ? Peut-être la vision de l'auteur sur le monde des médias et de la justice ? 

Enfin, ce que je peux dire c'est que cette seconde partie est passionnante et que je me suis demandé jusqu'à la fin comment cette histoire pourrait  finir. Je suis d'ailleurs plutôt surpris de la manière dont Greg Olear clôt son roman : une fin bien amenée et assez étonnante.

Pour résumer, si vous passez rapidement les 130 premières pages, vous découvrirez un très bon roman noir, qui franchement vaut le coup que vous fassiez ce petit effort.

dialogues croisés

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La princesse de Montpensier

Publié le par Yv

La princesse de Montpensier, Madame de Lafayette, 1662 (nouvelle édition contenant le scénario du film de Bertrand Tavernier, Flammarion, 2010)

"En 1567, dans un pays déchiré par les guerres entre catholiques et huguenots, Marie de Mézières est éprise depuis toujours du jeune duc de Guise, auquel la lient les serments que se donnent les enfants amoureux. Quand la volonté paternelle lui désigne pour mari le prince de Montpensier, elle se cabre d'abord. Contrainte de se soumettre, elle décide de ne jamais lui céder ce cœur qu'elle a déjà donné à un autre."(4ème de couverture) Puis, la jeune princesse se lie d'amitié avec un ami de son mari, le comte de Chabannes qui tombe amoureux d'elle. Survient aussi le duc d'Anjou, frère du roi, très sensible lui-même au(x) charme(s) de la jeune femme.

Au hasard d'un jeu sur Internet (je crois que c'est sur facebook), j'ai gagné ce livre qui est en fait le scénario du film de Bertrand Tavernier suivi de la nouvelle de Madame de Lafayette. Pour être complet, ce scénario est co-écrit avec Jean Cosmos et François-Olivier Rouseau. Dédicacé personnellement par Bertrand Tavernier, je l'avais un peu laissé à l'abandon. Au hasard d'un rangement je l'ai retrouvé et si j'ai laissé un peu de côté la lecture du scénario, j'ai directement filé vers la fin du livre, vers la nouvelle de Mme de Lafayette. Et quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver grand plaisir à la lire, moi qui fuis les grands transports amoureux et qui ne suis pas totalement amateur du style 17° siècle. Mais quelle femme -et quel lecteur- pourrait résister à un tel renoncement-déclaration d'un prétendant, à part la princesse de Montpensier : "C'est un homme qui n'est capable que d'ambition, mais puisqu'il a eu le bonheur de vous plaire, c'est assez ; je ne m'opposerai point à une fortune que je méritais sans doute mieux que lui, mais je m'en rendrais indigne si je m'opiniâtrais davantage à la conquête d'un cœur qu'un autre possède. C'est trop de n'avoir pu attirer que votre indifférence : je ne veux pas y faire succéder la haine en vous importunant plus longtemps de la plus fidèle passion qui fut jamais." (p.214) ?

Ce qui surprend dans ce texte, c'est d'abord le très jeune âge des protagonistes, puisque lorsque l'histoire commence ils ont 13 ou 14 ans et que celle-ci finit lorsqu'ils arrivent à un peu plus de 20 ans. Ensuite, c'est la morale qui se dégage de la nouvelle qui étonne : il n'est pas question de passage à l'acte de chair. Les élans amoureux se font entre deux portes ou bien sont épistolaires. La morale est sauve, et la femme n'a pêché qu'en pensées.

Dans l'avant-propos, Bertrand Tavernier explique très bien cela, et dit pourquoi, dans son film, il a préféré prendre des options différentes de Madame de Lafayette plus en relation avec notre époque. Je n'ai pas encore vu son film, librement adapté de la nouvelle, pourtant j'en avais très envie. Après cette lecture, je suis encore plus motivé à aller le voir. J'espère qu'il est encore projeté.

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Sukkwan Island

Publié le par Yv

Sukkwan Island, David Vann, Ed. Gallmeister, 2010

Un père et son fils de treize ans se retrouvent sur une île du sud de l'Alaska pour y vivre une année entière. Sukkwan Island. Les relations ne sont pas si simples, entre eux qui ne se connaissent pas vraiment. Le séjour démarre très mal et la malchance perdure jusqu'au drame prévisible.

Que dire de ce livre tant décrit sur les blogs et ailleurs ? La première partie, celle qui concerne l'arrivée de Jim (le père) et de Roy (le fils) se déroule assez lentement, malgré les événements qui s'enchaînent et qui les empêchent de profiter réellement l'un de l'autre. Les relations que Jim pensait nouer avec son fils sont très longues à se créer : "Observant l'ombre qui bougeait devant lui, il [Roy] prit conscience que c'était précisément l'impression qu'il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s'il détournait le regard un instant, s'il l'oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s'il n'avait pas la volonté de l'avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu'à la seule volonté de Roy." (p.112). Le jeune homme oscille entre sa volonté de rester et celle de partir. Son père lui demande beaucoup : de se conduire comme un homme, d'affronter le climat et les événements, de "renoncer" un an à sa mère et à sa soeur, ... Jusqu'au drame qui même s'il est prévisible surprend par sa brutalité, et là, le récit change totalement. Plus dur. Plus âpre. Plus rapide. Je ne décrirai pas là de peur de dévoiler trop du livre et donc de "casser" le suspense et de diminuer le plaisir de le découvrir.

Un roman qui dissèque les relations père/fils et que je trouve assez juste. Dépaysant. L'île de Sukkwan et les paysages semblent quoique froids, superbes. De là à proposer à mon fils -du même âge que Roy- d'aller y passer une année, il y a un grand pas que je ne franchirai pas, refroidi -ah ah quel jeu de mots !- que je suis par l'aventure de Jim et de Roy !

Haletant, je vous préviens qu'une fois commencé  ce roman, vous ne le lâcherez plus. Je dis ça, mais je dois être un des derniers à le lire, tellement j'en ai entendu parler. En bien. A juste titre. Encore que sa diffusion pourrait grandir puisqu'il vient de sortir aux éditions France Loisirs. Je remercie d'ailleurs beaucoup ma maman qui l'a acheté chez ce distributeur, sur mes conseils, et qui après l'avoir dévoré me l'a prêté.  

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Effondrement

Publié le par Yv

Effondrement, Horacio Castellanos Moya, Ed. Les Allusifs, 2010

La famille Mira Brossa, la mère dona Lena, la fille Teti et le père don Erasmo, chef du parti au pouvoir, avocat, est très en vue au Honduras dans les années 60. Mais dona Lena voue une haine féroce à sa fille et méprise son mari. Elle empêche même celui-ci, en l'enfermant dans les toilettes, d'assister au mariage de Teti avec Clemente un Salvadorien beaucoup plus âgé qu'elle considère comme communiste. Ainsi commence ce roman, traversé de part en part par les insultes et les accusations de dona Lena.

Ce roman est construit en trois parties, chacune s'intéressant à une période différente. La première parle de l'année 1963, celle du mariage de Teti avec Clemente avant qu'ils ne partent ensuite s'installer au Salvador, avec leur fils Eri. C'est une véritable pièce de théâtre : beaucoup de dialogues, très virulents de la part de Lena, beaucoup plus apaisants de la part d'Erasmo. Très rapide, elle ouvre le roman en fanfare. Les quelques phrases qui ne sont pas du dialogue, pourraient être les didascalies de cette pièce. Lena est une furie, une mégère, lon d'être apprivoisée.

La seconde partie, qui va de 1969 à 1972, est un roman épistolaire essentiellement entre Teti la fille et son père Erasmo. La tension est très forte, parce que cette période correspond à des relations très difficiles entre le Salvador (pays dans lequel vit Teti) et le Honduras, avec comme point culminant, la Guerre des cent heures, connue également sous le nom La guerre du Football. Voici d'ailleurs ce que pense Teti de ce sport (?) : "Mon petit papa, je crois que vous, vous êtes une exception : je me souviens encore du jour où vous m'avez dit que la seule fois où vous vous étiez intéressé au football remontait à très loin, au début de votre carrière, [...] vous aviez convaincu les gringos de la compagnie de construire des terrains de football et de former des équipes pour que les journaliers ne passent pas leur dimanche à boire du ratafia et à s'entretuer à coups de machette dans les bistrots. Ce jour-là, j'ai compris que c'est un sport pour les ploucs et les brutes." (p.87). Bon, je frime un peu avec mes histoires de guerre de cent heures, mais n'en ayant jamais entendu parler avant de lire ce livre, j'ai fait mes recherches, ce que je conseille d'ailleurs au lecteur inculte comme moi. Ça aide à la compréhension, et Wikipédia fait un article clair. D'habitude, je ne suis pas très amateur des romans épistolaires, mais là, d'abord, il n'est pas très long, et ensuite, le contexte, une fois renseigné, fait monter la tension très perceptiblement.

La troisième partie est construite comme un roman plus classique, écrit à la première personne du singulier. Le narrateur est l'homme à tout faire de dona Lena, qui raconte cette période entre décembre 1991 et février 1992. Elle clôt ce formidable roman de Horacio Catellanos Moya. Je dis formidable, parce qu'on ne s'y ennuie pas une seule seconde et parce que les personnages sont tous très présents, malgré la très forte personnalité de Lena. Tous ont des choses à dire et à vivre, ce qui n'est pas très évident dans ces deux pays dans les années concernées. L'auteur "dépeint le démantèlement d'une grande famille sur fond d'écroulement politique, dans une ambiance de folie, de conspiration, de suspicion et de conflits." (4ème de couverture). Je n'aurais pas mieux dit, donc je cite. Ce que j'aime également particulièrement, c'est que j'ai déjà lu et beaucoup aimé un roman précédent complètement barré et fou de H. Castellanos Moya, Le bal des vipères (Ed. Les Allusifs), et qu'il est totalement différent de Effondrement. Le seul point commun serait  : excessif et maîtrisé ! On peut donc lire les livres de H. Castellanos Moya sans avoir la sensation de toujours lire le même ou la même histoire. Au même titre que son livre, c'est l'auteur qui est formidable.

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Histoire et faux-semblants

Publié le par Yv

Histoire et faux-semblants, Didier Daeninckx, Ed. Verdier 2007 (existe en Ed. Folio)

"Dans ces quatre nouvelles, les apparences s'avèrent toujours trompeuses. L'histoire refuse que l'on assemble trop vite les bribes qui la constituent." (4ème de couverture)

Matin de canicule : un homme roule sur le périphérique parisien en direction de Lille, mais par le malheureux hasard d'un accident de la route dont il est témoin, il se retrouve à arpenter les rues du quartier de sa jeunesse. Il revoit celle qu'il croit être l'un de ses amours adolescentes.

Mères glorieuses, mères angoissées... : un assassinat à Paris occupée en 1942. Une jeune femme est retrouvée morte dans son chic appartement. Les deux inspecteurs découvrent qu'elle est la maîtresse d'un officier de la Wafen SS, ce qui complique considérablement leur tâche.

Sandrina Spice : une jeune fille se suicide lorsqu'elle apprend que son idole, la chanteuse Sandrina Spice vient d'avoir un accident mortel. Le jumeau de la jeune fille, qui la sauve de justesse, tente de lui redonner envie de vivre.

Un petit air mutin : 1931, aux alentours de Craon, Eusèbe et Edmond sont chargés de faire la chasse aux dépouilleurs de cadavres, aux collectionneurs de tous poils qui creusent les tranchées vieilles de 13 ans. Ce matin-là, ils appréhendent un homme qui se dit Sénégalais, fait assez rare dans la région à cette époque.

Les personnes dont on parle et à qui l'on parle sont-elles bien réelles ? Ne se trompe-t-on pas d'individu ? Toute l'ambiguïté des histoires de Didier Daeninckx repose sur ses faux-semblants, sur l'illusion. Comme toujours chez cet auteur, l'enquête, le suspense est là pour tenir en haleine, mais le contexte est le plus fort. L'Histoire avec un grand H, dans laquelle il insère des morceaux de la petite histoire : la nôtre ou celle de ses héros. Elles sont courtes ses quatre nouvelles. Trop courtes. Elles auraient toutes pu faire, séparément, d'excellents romans. La première, Matin de canicule commence fort  : "Les Parisiens lève-tôt, en route pour leur maison de campagne, croisaient les fêtards en quête d'after sur l'anneau presque désert. Je me suis laissé emporter. L'aiguille du compteur flirtait avec le chiffre cent quand un type, tête nue, queue de cheval dressée à l'horizontale par le vent, a débouché sur ma droite. Il avait dû doper le moteur de son scooter, car après s'être maintenu un instant à ma hauteur, une pression sur la manette des gaz lui a fait prendre une dizaine de mètres d'avance. [...] J'étais en train de l'insulter quand la roue avant de son engin a percuté un morceau de pot d'échappement vraisemblablement perdu par une épave au cours de la nuit. [...] ... j'ai ouvert la portière pour aller regarder ce que je croyais être la pièce métallique à l'origine de l'accident. Le café du petit matin m'a cogné à l'intérieur des dents quand j'ai réalisé que c'était un bras humain." (p.13/14) de quoi faire une excellent polar, n'est-il pas ? C'en est presque frustrant, mais bon, D. Daeninckx a préféré une forme plus courte. Respectons son libre choix.

Ces quatre nouvelles sont toutes excellentes, mais j'ai tout de même une petite préférence pour Un petit air mutin : tous les personnages, autant ceux censés faire respecter la loi que ceux qui l'enfreignent sont en piteux état psychique, mais aussi parfois physique, et ils sont aussi très attachants. Et à travers leur courte rencontre Didier Daeninckx lève le voile sur une partie de notre Histoire pas très glorieuse et inhumaine.

 

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Le pari des guetteurs de plumes africaines

Publié le par Yv

Le pari des guetteurs de plumes africaines, Nicholas Drayson, Ed. Les deux terres, 2011

L'histoire se passe au Kenya, ancienne colonie britannique. M. Malik est amoureux en secret de Rose Mbikwa, l'organisatrice des promenades ornithologiques auxquelles M. Malik est assidu. Tout prêt à franchir le pas et inviter Rose au bal annuel du Hunt Club, M. Malik voit désespérément revenir au pays, et plus particulièrement à Nairobi et encore plus précisément au club d'ornithologie, un ancien condisciple d'études, Harry Khan. Il est hâbleur, beau parleur et espère aussi inviter Rose Mbikwa au même bal. Un pari s'engage alors: celui des deux qui, en sept jours, apercevra le plus grand nombre d'espèces d'oiseaux sera vainqueur et lui seul aura le droit d'inviter Rose.

D'abord définissons les relations entre Harry Khan et M. Malik : "pendant les sept années suivantes [à l'Eastlands High School] il [Harry Khan] était devenu le fléau de la vie de M. Malik. Car Harry Khan était un asticoteur, un rigolo, un moqueur -et tout farceur doit avoir son farci. Farce qui avait commencé dès le premier matin." (p.29) Une fois cela dit, on voit que même 40 ans plus tard, les relations sont restées les mêmes : M. Malik, effacé, plutôt timide et gauche et Harry Khan, grande gueule, frimeur et bon vivant. Le concours parait alors tout à fait disproportionné, mais je n'en dirai pas plus. Et même si notre sympathie et notre soutien vont sans aucun doute à M. Malik, la compétition peut provoquer quelques surprises, car celui-ci a bien l'intention de gagner.

Vous l'aurez compris, ce roman est drôle. Humour british so typical ! Enfin, ce que je pense être de l'humour anglais. Parfois le rire ou le sourire tient à presque rien : M. Malik sommé de répondre à une interrogation et plutôt partant pour stopper la conversation engagée qui l'agace fait une erreur :  "Ce dernier [M. Malik], il faut le préciser, en était alors à son deuxième verre de Tusker, avec toute l'imprudence qui va de pair. Il aurait dû réagir en ces termes: "Hmm." Au lieu de quoi, il avait lâché ceci :

- Hmm ?

- Que voulez-vous dire, "Hmm" ?" (p.41)

Et voici la conversation relancée et me voici moi, à rire à ce presque rien que je trouve vraiment hilarant. Je pourrais vous citer beaucoup d'exemples de passages drôles, mais mon article deviendrait trop long, je vous laisse donc le soin de les découvrir par vous-mêmes.

Voyons l'histoire maintenant : elle tient la route largement. Si le principe du départ est simple voire simpliste, Nicholas Drayson ne se contente pas d'aligner les noms d'oiseaux, il nous montre les mœurs kényanes, nous instruit sur la faune et la flore -surtout les oiseaux bien sûr- sans jamais être lourd. Il faut dire qu'il est aidé par les noms incroyables des volatiles vivant dans ce pays. Dépaysement assuré (bien vu : chaque titre de chapitre est un nom d'oiseau : "Le souïmanga à croupion pourpre", "L'euplecte ignicolore", "Le ganga à face noire", ...). Et puis, là où l'on pensait voir un héros, M. Malik, terne, pâle et en retrait, on s'aperçoit que le bonhomme n'est  dépourvu ni de ressources ni d'humanité.

En ces temps un peu moroses littérairement parlant -j'ai enchaîné quelques déceptions de lectures-, voici un roman qui m'a redonné le sourire et qui assurément peut le redonner -ou permettre de le garder- à tous.

dialogues croisés                       rire-copie


 

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Ça sent le tabac

Publié le par Yv

Ça sent le tabac, Bernard Jannin, Ed. Champ Vallon, 2010

"Première cigarette au coin de la rue dans les années 50, havanes gastronomiques de la maturité ou calumet de la méditation dans l'âge : fumer aura ponctué, influencé, parfois même déterminé l'existence du narrateur..." (4ème de couverture). Ou comment raconter une vie entière avec comme fil rouge la cigarette, la pipe et le cigare.

Totalement à contre-courant de la pensée dominante actuelle politiquement et tabagiquement correcte, Bernard Jannin raconte donc toute la vie de son personnage, par le biais de son amour du tabac. Tout y passe, la cigarette, la chique, la pipe et en point d'orgue, le cigare, le havane. Non-fumeur de puis très longtemps, je n'ai pas ressenti de nostalgie, mais certaines scènes me sont connues : les cigarettes échangées dans la cour du lycée, les paquets au service militaire, ...

Si vous êtes allergiques physiquement ou intellectuellement au tabac, ne vous effrayez pas, ce livre à un atout supplémentaire -si tant est que l'on puisse accoler les deux termes tabac et atout-, il est formidablement écrit. Bernard Jannin fait preuve d'un style littéraire particulièrement soigné. Par exemple : "Il avait beaucoup consumé de tabac pendant une longue partie de sa vie, sans pour autant souhaiter jamais qu'on incinérât sa dépouille après sa mort. Il estimait qu'il aurait produit auparavant suffisamment de cendre et de fumée comme cela." (p.9) Ces phrases qui sont les toutes premières du livre m'ont personnellement donné l'envie de poursuivre, sûr de trouver une belle langue, des mots bien placés, bien servis par des adjectifs et des verbes bien conjugués ; d'ailleurs, n'est-il pas beau ce subjonctif imparfait ?

La suite ne m'a pas déçu, même si certains passages sont plus difficiles à comprendre, le plaisir de lire de belles phrases est toujours présent. Voici un second extrait que je ne résiste pas à vous proposer : la maman du "héros" du livre est enceinte de lui, mais ne peut l'accepter. L'auteur, suite à des détours linguistiques, prend la métaphore du voyage dans l'espace pour raconter la vie in utero de son personnage :

"Comme on avait tenté plusieurs fois de faire retourner le petit voyageur au néant avant même qu'il en fût sorti, il s'était arrangé de drôles de positions dans la trompe de lancement, ensuite dans sa capsule. Sous peine d'être expédié sans scaphandre dans le vacuum [...], tantôt il se recroquevillait pour parer les coups bas de terriens équipés en faiseurs d'ange, tantôt il s'appuyait de toutes ses forces de la tête et des quatre membres contre la paroi de sa bulle de croissance afin qu'elle ne cédât pas avant l'heure.Et lorsqu'il repliait ses petits poings pendant les pauses, celui contre sa poitrine l'était sur un cœur à la chamade, inquiet de ce qui risquait d'arriver d'un moment à l'autre. Celui devant sa bouche, pas dans l'intention d'une succion du pouce mais pour se mordre déjà les doigts. Sans que l'aventurier involontaire négligeât pour autant d'accumuler des réserves en vue du voyage, dans un sens ou dans l'autre, aux périodes où sa génitrice s'abandonnait à l'idée qu'elle était fusée porteuse." (p.18/19)

Pour finir, au détour d'une phrase sibylline, on peut comprendre -mais on peut aussi se tromper- que finalement, ce récit est en partie autobiographique : "... il balançait entre les deux : que son saint patron, politicien en quelque sorte autant que lettré et arpenteur inlassable, se disait être "la chimère de son siècle" ; et que, si on ne fumait pas à l'époque, néanmoins ce cistercien-là en avait dans le cigare..." (p.112) Quelques recherches vite menées sur "la chimère de son siècle", le saint patron du narrateur, nous mènent vers Saint Bernard de Clairvaux ; et enfin, si on poursuit "l'enquête" en allant sur la page de l'auteur sur le site de l'éditeur, les soupçons deviennent très forts. Ceci uniquement pour finir sur une note anecdotique, puisque finalement, peu importe que tel ou tel récit soit autobiographique ou totalement inventé ; ce qui compte, c'est la qualité du livre. Et là, elle est indéniable.

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Jean II le Bon, séquelle

Publié le par Yv

Jean II le Bon, séquelle, Fabrice Vigne, Ed. Thierry Magnier, 2010

On retrouve le trio Elsa, Stan et Arthur, les ados qui ont écrit Jean 1er le Posthume, roman historique. Cette fois-ci, les voici partis pour écrire Jean 1er, la suite, soit Jean II le Bon (1319-1364). Désormais âgés d'environ quatorze ans, en proie à des questions importantes et existentielles, ce roman tombe pile pour faire le point sur la solidité de leur amitié.

Les petits jeunes ont grandi. Leurs préoccupations sont celles des enfants de leur âge : l'amour, les filles, le brevet (enfin, ça c'est plutôt le leitmotiv des parents), leur futur métier. Aussi lorsqu'on leur parle orientation, Elsa réagit assez brutalement : "Ce n'est pas un collège, c'est un centre de tri. On sépare les bons élèves "sans problèmes" qui choisiront, ceux qui débarquent là, qui prendront ce qui reste, les "manuels", et puis ceux qui n'auront rien du tout, les "chômeurs"... Félicitations, vous avez tous gagné ! Tout le troupeau obéit comme un seul mouton, et tout le monde est content,, le déterminisme et la génétique et le droit divin et l'hérédité et le président... Mon cul ! Ce que je veux faire plus tard, moi ? C'est la Révolution. Mais ça, bien sûr, ça ne fait pas partie des mille et vingt fiches métiers." (p.88/89)

Ce qu'il y a de bien dans ce bouquin -que je ne qualifierais pas de "jeunesse", ce serait trop réducteur-, c'est que le prétexte de l'écriture d'un roman permet à Fabrice Vigne de cerner les tourments adolescents. Entre Stan, l'inventeur d'histoire et Elsa la rebelle gothique et révolutionnaire, le torchon brûle plus que jamais, mais on sent bien que leur amitié est en train de se transformer. Ce livre permet aussi à son auteur de parler des affres de la création littéraire (Arthur), cinématographique (Stan) ou musicale (Elsa). Le créateur de cette oeuvre, bien dans son époque décrit également les différents familles actuelles : Stan vit seul avec sa mère depuis que son père est décédé, Elsa vit dans une famille "normale" et Arthur est dans une famille recomposée, chacun vivant différemment l'absence, la solitude ou la fratrie.

Plus dense que Jean 1er, avec toujours les notes humoristiques chères à Fabrice Vigne, ce petit roman se lit vite et très agréablement.

Ceux qui lisent régulièrement mon blog ont pu remarquer que j'aimais beaucoup le travail de Fabrice Vigne, et là encore peuvent constater que je reste sur mes affections littéraires. Ne reste plus qu'à faire comme moi, découvrez, si ce n'est déjà fait cet auteur qui le mérite.

A toutes fins utiles, voici le lien vers son blog, ou plutôt celui de sa micro-maison-d'édition : Le fond du tiroir. En prime, un lien vers son dernier écrit, une lettre au Dr Haricot, alias Louis-Ferdinand Céline (dont on parle beaucoup en ce moment) et éditée au Pré Carré.

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A quoi tu penses ?

Publié le par Yv

A quoi tu penses ?

Piqué chez Armande, en provenance directe de chez Gwen, j'ai repéré le petit exercice ci-dessous qui m'a inspiré :

"Aujourd’hui, en vous inspirant de ce tableau, je vous propose de vous glisser dans les pensées de cette jeune femme…

A quoi pense-t-elle? Hein? Vraiment, on se le demande…

On dirait presque qu’Edward Hopper n’a peint cette scène que pour pousser le spectateur à tenter de répondre à cette difficile question…

Vous êtes libre de traiter le sujet comme vous voulez. Essayez de ne pas dépasser 1000 mots…"

Voilà donc ma modeste participation en ce dimanche terne et gris par chez nous.

«Qu’il est mauvais ce café ! Je ne sais pas ce qu’il a mis dedans, le cafetier, mais il aurait voulu m’empoisonner qu’il ne s’y serait pas pris autrement. ! Et pourtant, je l’ai sucré. Deux morceaux ; moi qui d’habitude n’en mets qu’un seul ! Il faudrait que je lui dise. Il faut absolument qu’il change de marque. Je pense qu’il devrait passer au café bio et commerce équitable. Ça ne se fait pas encore ? Je suis un peu en avance, je sais, mais j’ai l’habitude. Déjà ne porter qu’un gant, ce n’est pas encore à la mode, mais je sens que ça va le devenir. Bon revenons au café. J’aurais dû prendre un thé. (N’importe quoi, je dis « revenons au café » et je parle de thé, tu parles d’un enchaînement.) Un thé au jasmin. Ou un Earl Grey. Ah oui, j’aime bien la bergamote. Ma mère dit que le meilleur c’est le Darjeeling, mais moi, je préfère l’Earl Grey. Ou alors une tisane. Oui, c’est cela que j’aurais dû commander. Ça fait mémère, mais  au moins j’aurais pu boire quelque chose, parce que là, ce café est imbuvable. Et puis, mémère, mémère, je n’ai que vingt-cinq ans, je ne passerai pas pour une petite vieille quand même. J’aurais pu demander un alcool, mais j’ai peur qu’on me prenne pour une alcoolique. Les qu’en-dira-ton, ça va vite. Il aurait suffit que quelqu’un de ma connaissance me voie attablée seule avec un verre d’alcool et c’en était fait de ma réputation. Ceci étant, ce café est dégueulasse. Oh, mais qu’est-ce que j’ai à me parler comme ça ? Si maman m’entendait. Toute ton éducation à refaire, dirait-elle.  Mais bon, comment pourrais-je qualifier ce breuvage ? Abominable, détestable, écœurant, exécrable, infect, insipide, insupportable, etc. ? Et cetera ? Je ne sais pas s’il est utile, j’ai fait le tour des adjectifs, je crois. Bon, je le garde, parce que j’ai pu en oublier un ou deux.

Bon alors, que fais-je ? Je lui fais remarquer au tavernier que son café est abominable, détestable, écœurant, exécrable, infect, insipide, insupportable, etc. , ou je lui commande autre chose, tout simplement ? J’ai aussi la solution de sortir dignement, calmement. De toutes manières, il faudra bien qu’il revienne, je n’ai pas encore payé.  Et ce rendez-vous qui n’arrive pas. Au moins, si Lucie arrivait, elle me sauverait la mise. Elle, elle saurait lui dire au patron qu’on ne peut ingurgiter pareille mixture. Mais elle est en retard, comme d’habitude. J’espère seulement qu’elle n’a pas oublié. Ah si j’avais un téléphone portable, je l’appellerais bien, mais encore faudrait-il qu’elle en ait un aussi. Et le plus important serait que les portables soient inventés, parce que c’est comme pour le commerce équitable, je suis en avance.  Ah c’est dur d’être dessinée dans une époque et de penser dans une autre. On n’a pas en tableau les moyens de ses pensées. J’aurais tellement aimé avoir un bon café, dans un bistrot bien chauffé plutôt qu’être obligée de garder ce manteau que je n’aime pas, parce que le bar n’a pas les nouvelles normes d’isolation en vigueur au moment où mon « penseur » écrit. Et puis, vous avez vu ce chapeau ridicule ? Qui oserait porter cela dans la vraie vie ? Une espèce de cloche à fromage. J’aurais préféré quelque chose de plus moderne. Bon, pas ceux de la reine d’Angleterre, ils sont encore plus ringards que le mien. Ou alors carrément tête nue. Scandale à l’époque. Quel dommage, j’aurais tellement aimé les cheveux au vent.

Bon alors, elle arrive Lucie ? Elle m’agace elle aussi à toujours tout oublier. Et maintenant mon café-poison est froid. Tout pour plaire ! Bon, j’en ai ma claque, je me barre. Je me tire. Je me casse. Et basta. Le patron, il peut s’asseoir sur son pognon ; je ne lui paye pas son horrible ersatz qu’il ose appeler café. Allez, café-basket, je me taille en courant et salut la compagnie. J’espère juste ne pas me prendre les pieds dans ma p….. de robe à la c…

Ah ça fait du bien de parler « d’jeuns » comme les gens des années 2000. Toujours en avance, je vous dis. »

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