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C'est beau une ville la nuit (blues)

Publié le par Yv

C'est beau une ville la nuit, Richard Bohringer, Ed. Flammarion, 2012 (Ed. Denoël, 1988)

"C'est beau une ville la nuit n'est pas à proprement parler un roman autobiographique, mais bien plutôt l'écriture d'une errance et d'une quête. [...] Ce livre est un fragment d'itinéraire de l'homme Bohringer avant même que les écrans renvoient cette image d'une "gueule" de cinéma et que celle-ci s'impose par la forte présence d'un comédien dont les valeurs personnelles ne se réduisent pas à sa profession et au narcissisme qu'elle entretient." (note de l'éditeur)

Flammarion ré-édite ce premier livre de Richard Bohringer, et c'est donc une belle occasion pour moi de reprendre mon vieil exemplaire (de 1988) et de le relire. Un petit changement dans le titre, dans la version originale, le mot "Blues" était en sous-titre : il ne l'est plus. Autrement, rien ne change, mais qu'est-ce-que c'est bien de lire du Bohringer ! Certes, j'en ai relu depuis (d'ailleurs, je crois que j'ai lu quasiment tout de cet auteur). Je me souviens l'avoir découvert avec C'est beau une ville la nuit et avoir adoré ce bouquin, pour l'écriture, pour l'auteur qui se met à nu ne passant rien de ses faiblesses, pour tout en fait. Mais comme à l'époque, je n'avais pas de blog, et pour cause, Internet n'existait pas ("Je vous parle d'un temps que les moins de vingts ans ne peuvent pas connaître..." (C. Aznavour), ou du moins pas sous la forme actuelle, eh bien, j'en parle aujourd'hui !

A la relecture, presque 25 ans plus tard, j'adore aussi. D'ailleurs, je me souvenais encore des premières phrases, pas au mot près mais pas loin : "Je m'étais endormi. La cloche de cette putain d'église m'a réveillé. Les chiens dorment sur les fauteuils, la tête dans leurs couilles. Au chaud." (p.7) C'est tout cela que j'aime chez R. Bohringer : l'écriture est directe, sèche, poétique (bon là, d'accord, ce n'est pas le meilleur exemple de poésie), certains textes de chansons sont en fin de chapitres. L'auteur crie son désespoir, son malheur, la boisson, la drogue, mais avant cela, l'abandon des parents, le sentiment de ne jamais être vraiment à sa place, l'amour qu'il cherche, trouve parfois, laisse partir aussi et retrouve, l'amitié forte et deux personnes importantes de sa vie : sa grand-mère et sa fille. Tout cela dans un style cahoté, haché que le lecteur prend en pleine face. On peut détester et/ou ne rien comprendre, c'est tout à fait exact, mais quand on a accroché on reste jusqu'à la fin et on ne peut sortir de ce livre.

J'ai relu depuis d'autres livres de R. Bohringer, et chaque fois, il refait le même coup, et chaque fois, je me fais avoir de bonne grâce et avec un plaisir que je ne renie pas du tout, au contraire, je le revendique. L'auteur n'a pas changé, identique dans ses combats, dans ses colères, dans ses amitiés, dans ses valeurs, peut-être plus revendicatif maintenant qu'il y a 25 ans (lire Les nouveaux contes de la cité perdue).

Faites-vous ou refaites-vous un Bohringer, n'importe lequel, ils sont tous excellents. Une belle idée de ré-éditer C'est beau une ville la nuit, pour que certains p'tits jeunes, pas nés ou pas encore en âge de lire en 1988, ou d'autres qui auraient pu le rater  puissent entrer dans le monde de cet écrivain avec son premier livre.

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La Cordillère des Landes

Publié le par Yv

La Cordillère des Landes, François Graveline, Ed. Nicolas Chaudun, 2012

"Ce n'est pas le dénivelé qui fait la difficulté d'une ascension, mais la force et la contrariété des vents. Quand François Graveline décide de s'aventurer sur la Cordillère des Landes, au-delà des vagues de l'Atlantique, c'est à l'assaut de celles des souvenirs, des espoirs et des remords qu'il part. L'altitude s'y mesure en négatif. Il s'agirait plutôt d'une descente intérieure où la contrée à découvrir est soi-même." (4ème de couverture)

Troisième et dernier (provisoirement) titre de la collection Philéas Fogg des éditions Nicolas Chaudun. Contrairement aux deux autres livres, celui-ci est écrit récemment et son auteur n'est pas académicien. C'est un très beau texte dans lequel un homme entreprend un voyage qui lui rappelle son passé. On comprend assez vite que c'est une sorte de pèlerinage suite à la disparition d'un être cher. Disparition totale ou simple éloignement ? Le texte est plus précis en dernières pages. L'auteur avance à pas feutrés et masqués. On devine plus qu'on lit la réalité. Moi, qui suis très prosaïque, j'avoue avoir eu des moments de doute, d'absence, mais la qualité du texte est bien présente et empêche de sombrer (rapport aux épaves que le narrateur jeune et son "ami" visitent) . Par moments, j'ai pu me retrouver dans un livre de Charles Juliet, notamment par le tutoiement utilisé, par le style, phrases courtes, directes mais néanmoins empreintes de poésie.

La jeunesse du narrateur défile sous nos yeux, les rapports avec la personne manquante et ce qu'il est devenu, la manière dont il s'est construit dans le manque :

"Ceux que tu avais pris pour des hommes n'en étaient pas vraiment. Tu les as rejoints, tu leur as donné des gages de bonne conduite. Ils t'ont bardé de certitudes raisonnables, t'ont adoubé domestique. Ce que tu perdis au change : la folle vérité de l'existence. Tu n'étais pas devenu un homme, seulement un réducteur de rêves. L'âge d'homme, si l'on n'y introduit en contrebande la sauvagerie, l'immensité de l'adolescence, n'est qu'un âge sans importance." (p.46)

Un livre à la belle couverture, à la mise en page soignée et très agréable qui n'est pas exempt -pour moi- d'un petit ventre mou, mais qui a un final excellent, émouvant. Attention lectrices et lecteurs sensibles, vous pourriez bien voir ces dernières pages se mouiller de quelques larmes en provenance directe de vos yeux humides. Moi qui suis -sniff- un Homme, un vrai, un dur, j'ai bien sûr évité-sniff- l'écueil, mais de peu !

Encore une bonne pioche de cette collection qui mérite d'être découverte.

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So British !

Publié le par Yv

So British, Paul Morand, Ed. Nicolas Chaudun, 2012

Petit livre qui regroupe des textes de Paul Morand parlant de son plaisir d'aller en Angleterre, de son amour pour ce pays. C'est un recueil de 7 textes parus pour certains dans des revues, pour d'autres inédits, écrits entre 1935 et 1972.

J'ai en ma possession trois petits (par la taille) livres de la même collection (éditions Nicolas Chaudun, collection Philéas Fogg) qui méritent chacun un billet ; je me fends donc (avec un plaisir à peine dissimulé) d'un article pour chacun d'eux, mais comme ils risquent d'être courts (nonobstant mes digressions qui m'emmènent parfois sur des chemins que je ne maîtrise pas), et connaissant la soif pour mes critiques des quelques rares (mais forcément exceptionnels) lecteurs de ce blog , je m'en vais donc en faire un par jour. Comme je vous sais plus littéraires que matheux, je fais donc le calcul pour vous (que ne ferais-je pas pour vous fidéliser) : trois livres + un article par jour = trois articles à paraître successivement et rapidement.

Début avec ce livre de Paul Morand. Très bel ouvrage, autant par la couverture, par le soin apporté à la mise en pages que par le format poche (il tient réellement dans une poche !). J'avais déjà apprécié le travail des éditions NC avec l'excellent La folie Giovanna d'Elise Galpérine (sur lequel vous pouvez toujours vous jeter même si vous avez raté mon billet qui lui est consacré -même si ce n'est pas une preuve de fidélité, ça, n'est-il pas ?-, c'est un conseil d'ami, vous ne le regretterez pas !) ; je note donc avec grand plaisir qu'elles continuent dans le bel objet.

Dois-je l'avouer ici ? A ma grande honte, dans ma grande inculture et aussi loin que remontent mes souvenirs, je n'ai jamais lu Paul Morand. C'est désormais chose faite, et si je n'ai pas vraiment adhéré à tous les textes, je me dois de dire que l'écriture, classique est agréable et permet une lecture aisée, parfois drôle de ces textes consacrés à la chasse à courre anglaise, le yachting, la langue ou encore Oscar Wilde, entre autres. Trois d'entre eux ont particulièrement retenu mon attention :

- Fox-Hunting, qui ouvre le livre en parlant de la chasse à courre (ou plutôt chasse au renard) en Angleterre : décalé, un peu vieillot (old-school), mais charmant.

- Quand la France et l'Angleterre font leurs comptes : sur les interactions entre les deux pays, les deux cultures. Ou comment elles se sont mutuellement et consécutivement enrichies l'une et l'autre notamment grâce aux mots, dans un sens comme dans l'autre. "Les mots, c'est ce qui nous coûte le moins ; nous en avons à revendre. Mais les mots représentaient à cette époque [1066, l'invasion de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant] de véritables cadeaux : les envahis n'utilisaient que des mots simples, concrets, les envahisseurs leur apportèrent tous ceux qui permettent d'avoir des idées et de les relier entre elles ; les mots nouveaux, c'étaient des outils pour dominer la matière, des instruments de connaissance, des clés à comprendre la vie : la chevalerie, le droit, le commerce, la guerre, l'histoire, les merveilles du monde, le cadastre, la loi écrite, le sens de l'universel et le goût des belles images pénétrèrent en Angleterre grâce aux mots des Normands." (p.64)

- Souvenirs d'Oscar Wilde, qui clôt l'ouvrage et qui raconte les relations difficiles de ce grand écrivain avec son pays d'origine et son attrait pour la France.

Conclusion : lisez ou relisez Paul Morand (1888-1976), oublié sans doute. Faites fi de ces accointances avec le régime de Vichy ; il a été réhabilité et élu à l'Académie Française en 1968. A demain.

Merci Agathe.

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On a retrouvé l'histoire de France

Publié le par Yv

On a retrouvé l'histoire de France, Jean-Paul Demoule, Robert Laffont, 2012

Jean-Paul Demoule, archéologue et professeur s'appuie sur les recherches et les fouilles les plus récentes pour revoir en profondeur certains pans entiers de notre histoire. L'Histoire telle qu'on nous l'a enseignée à l'école et telle qu'on continue à l'enseigner est pour lui à revisiter en grande partie. Il commence son livre par les hommes préhistoriques pas si sauvages que cela, nés en Afrique et qui ont ensuite émigré vers d'autres contrées : "Ces "premiers Français" sont des immigrants. Ils sont venus, en lentes étapes, d'Afrique ou leur espèce a émergé progressivement il y a environ un million et demi d'années, se différenciant des Homo habilis, les premiers à fabriquer des outils indiscutables." (p.22/23) Nous descendons donc tous d'une Africaine et d'un Africain émigrés. Nous sommes donc tous une seule et même espèce : "Aucun biologiste sérieux ne peut plus répartir l'espèce humaine en "races" homogènes" (p.36), nos différences physiques les plus immédiatement visibles viennent uniquement d'une adaptation de la peau pour se protéger de l'ensoleillement. Comme c'est bon de pouvoir le rappeler preuves à l'appui en ces jours où comme je le disais dans un billet précédent -au risque de paraître redondant voire lourd- certains prônent la haine et le mépris des différences, sous couvert de partis soit-disants démocratiques et républicains (à l'heure où j'écris ce billet, la course aux électeurs du parti arrivé troisième de l'élection est tout simplement écoeurante, je ne sais pas jusqu'où vont aller les deux finalistes et un en particulier qui surenchérit sans cesse sur ses propres paroles histoire de s'assurer quelques votes de plus. Lamentable et honteux !)

Je vous passe ensuite quelques pages pour sauter directement sur les Gaulois, qui sont une grande partie du livre. Alors, barbares nos ancêtres ? Pas si sûr et même pas du tout répond JP Demoule. Ils étaient plusieurs clans, pas un vrai peuple uni, ce qui a facilité la victoire de Jules César dans sa conquête des Gaulles. Les notables se sont soumis au vainqueur et par force, les paysans, les petites gens ont suivi. Il y a bien eu ça et là des combats, notre Vercingétorix a bien existé, mais il n'a jamais jeté ses armes aux pieds de César. De même, les Gaulois n'ont pas été civilisés par les Romains, ils l'étaient avant. Ce sont les deux cultures qui se sont mélangées, chacune profitant de l'autre. "Ce ne sont pas des Gaulois hauts en couleur mais barbares, vivant dans des huttes au milieu des forêts, qui auraient été civilisés par leurs vainqueurs ; ce sont des sociétés prospères, à l'économie et aux techniques inventives et dynamiques, possédant villes et battant monnaie, qui furent intégrées avec succès dans un empire naissant, qu'elles fécondèrent d'autant." (p.129)

Voilà pour quelques points importants qui sont développés et argumentés magistralement dans cet essai. A la portée de tout lecteur curieux et intéressé par l'histoire, il recadre pas mal de nos idées reçues et permet de se faire une idée plus précise de la manière dont vivaient nos aïeux. Quelques répétitions et longueurs sur la difficulté du travail de l'archéologue ; pas vraiment son travail d'ailleurs, mais plutôt la prise en compte par les politiques du bien-fondé, de la nécessité et de l'apport des fouilles qui retardent certains chantiers, un parking, un centre commercial ou encore un centre aquatique. 

Un essai vraiment passionnant qui permet  d'enfoncer le clou de la diversité, puisque l'auteur nous dit que les Français sont sans doute l'un des peuples aux origines les plus diverses, les plus variées : beaucoup de brassages ethniques ont eu lieu en France dernier territoire de l'Europe de l'Ouest avant l'Océan. Les personnes qui arrivaient jusque sur ces terres y restaient parce qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Ce métissage obligé fut sans doute ce qui fit la force, la puissance et la renommée de la France dans les siècles qui suivirent dans nombre de domaines. On ne s'enrichit que dans la connaissance de l'autre et de la différence. 

Bizarrement, livre assez peu commenté sur les blogs : les blogs de Mediapart, de Libération en parlent. 

Allez, sur ce, comme on dit chez moi, je vous laisse avec ce dernier message : dans deux jours allez voter, c'est important !

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Une conspiration de papier

Publié le par Yv

Une conspiration de papier, David Liss, Ed. Lattès, 2001 (Ed. du masque, 2012)

Benjamin Weaver se décide à raconter sa vie aventureuse dans le Londres des années 1720. Ce qui au départ devait être des mémoires se révèle être son rapport de l'enquête qu'il a menée sur la mort de son père. Fâché avec lui depuis une dizaine d'années, certains indices lui laissent croire que son père a été assassiné pour de sombres histoires de spéculation boursière. Il se lance véritablement dans ces investigations tel l'ancien pugiliste à mains nues qu'il est sans se soucier dans un premier temps des coups bas et des peaux de bananes qu'on lui glisse sous les semelles.

J'avais beaucoup aimé L'assassin éthique de David Liss et je ne savais pas ce qu'il avait pu écrire avant ce roman ; eh bien, maintenant je sais. C'est un gros, très gros roman policier (710 pages dans sa version poche) extrêmement documenté, fouillé et intéressant. Il raconte la vie dans le Londres de 1719, cette grande ville sale, dangereuse où l'on peut se faire dépouiller -voire pire- à n'importe quel coin de rue.

David Liss place son roman dans une époque historique réelle : la première crise boursière européenne, la crise de la Compagnie des mers du Sud (ou South Sea Bubble). Dans son roman, interviennent des personnages ayant réellement existé (dont les noms peuvent être changés) et d'autres totalement fictifs. A l'époque, une véritable guerre se livrait entre la Banque d'Angleterre et la Compagnie des mers du Sud pour le contrôle des finances du pays. Benjamin Weaver est au cœur de ce scandale qu'il permet de dévoiler. Trop long à vous expliquer les arcanes et les méandres des tractations financières, des corruptions, des spéculations et des malversations, David Liss y revient en long en large et en travers, ce qui est d'ailleurs un peu le bémol de ma critique : beaucoup de répétitions sur cette affaire, sur le statut des juifs de l'époque (j'y viens un peu plus loin) qui certes enfoncent le clou, mais qui appuient un peu trop le propos. Un certain allègement -voire un allègement certain- sur tous ces paragraphes  eût été de bon aloi et de nature à rendre le livre moins lourd à porter. Mais que ceci ne vous retienne pas de vous plonger dans cette aventure passionnante, car on peut survoler si ce n'est parfois sauter quelques passages sans nuire à la bonne compréhension de l'histoire et du contexte.

Ce livre (écrit en 2000) a de curieuses répercussions de nos jours ; c'est un étrange télescopage entre Histoire et réalité actuelle : la crise, la finance, les spéculateurs, les actionnaires, les riches, les pauvres, les travailleurs, ... : "La presse unanime dénonçait le poids de la dette nationale, qui, disait-on, ne pourrait jamais être remboursée, et ne cessait d'augmenter... C'était une époque d'exubérance et de tumulte, de prospérité et de débauche." (p.8/9) On pourrait presque réécrire cette phrase maintenant, dans un ouvrage politique, et elle serait crédible ! Douze ans après sa première publication ! 300 ans après le premier krach boursier européen !

L'autre thème, outre l'intrigue dont je reparle tout à l'heure, qui sonne vrai et actuel, c'est le traitement fait aux juifs en particulier et plus généralement aux miséreux de Londres. Les juifs -Benjamin en est un quoiqu'ayant pris quelque recul avec la religion et ses préceptes- sont tolérés mais n'ont pas le droit d'être propriétaires de maisons, sont accusés de tous les maux et vivent à part, hors de la société des Anglais, ne pouvant bien évidemment pas accéder au statut qui fait les grands du pays : "Si tu venais travailler avec moi, tu deviendrais riche, mais tu comprendrais aussi les dangers d'être un Juif fortuné dans ce pays. Nous n'avons pas droit à la propriété, nombre de secteurs d'activité nous ont été interdits. Depuis des siècles nous avons été contraints de nous occuper de leur argent, et dans le même temps, nous sommes honnis parce que justement nous pratiquons la seule activité qu'ils nous ont concédée" (p.605) Ils veulent s'intégrer aux gens de ce pays, mais ne le peuvent parce qu'on les en empêche. Très près de nous, récemment, la France n'a pas eu à s'enorgueillir du résultat du premier tour des élections présidentielles : presque 20% pour un parti qui prône la haine de l'étranger, de la personne différente et le repli sur soi -et dans quelques interviews "off" de son ex-Président, le racisme et l'antisémitisme-, pour bien rester entre soi sans ouvrir les portes à ce que l'on ne connaît pas et qui pourrait déranger. Aisé de se rendre compte que certains parmi nous n'ont pas plus d'ouverture d'esprit que nos aïeux qui malgré leur rejet des autres (probablement excusable par une moindre information, des croyances plus largement répandues et encore très ancrées) n'ont pas réussi à sauver leurs pays des guerres, des krachs et d'autres horreurs. Rester entre soi ne garantit donc pas une totale sécurité tant financière que des personnes !

Revenons donc pour finir plus légèrement à l'intrigue : un vrai sac de nœuds : tout le monde paraît être en cheville avec tout le monde et plus Benjamin avance et plus la solution s'éloigne et le mystère s'épaissit. Comme le dit l'un des protagonistes, cette histoire est un labyrinthe dans lequel on avance, mais que certains -les meneurs- voient du haut et s'ingénient à rendre de plus en plus ardu, opaque et flou, si tant est que l'on puisse dire d'un labyrinthe qu'il est flou et opaque.

Belle, belle et longue surprise que ce roman policer historique : une preuve ? Je déteste les gros livres, eh bien celui-ci je l'ai lu en entier sans barguigner (sauf sur quelques pages de techniques financières ), et croyez-moi sur parole, 710 pages pour moi, c'est quasi un exploit !

Avis totalement différent chez Akialam

Merci Audrey.

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Le Bar parfait

Publié le par Yv

Le Bar parfait, JB Pouy, Ed. de l'atelier in8, 2011

Un homme arpente les rues de Paris à la recherche du bar parfait, selon ses propres considérations. Il trouve aux puces, un jeu de Monopoly et décide de faire les rues selon l'ordre du plateau de ce jeu. Pour lui, l'objectif est de se voir servir un Blanc meilleur que du sauvignon  et d'avoir des compagnons de boisson qui ont des choses à dire, mais point trop. Dans le même temps, un mauvais coup se prépare dans la capitale dont on se demande bien comment il pourrait croiser la route éthylique du héros.

Tout part d'un constat terrible :

"- Un verre de Blanc, s'il vous plait.

- Muscadet ou sauvigon ?

- Au revoir monsieur.

Et je suis sorti du rade. Faut pas pousser. Y a toujours, quand même, au moins, du Mâcon, du petit Chablis, du Cheverny ou du Quincy..." (p.7)

Terrible parce qu'habitant en plein cœur des vignes de Muscadet, je suis meurtri de voir que JB Pouy n'aime pas ce vin blanc. Aïe, aïe, aïe, mon chauvinisme en prend un coup. Allez, pour me remonter, je vais me servir un petit Menetou-Salon (en cachette, des fois que mes voisins me verraient !)

Dans un style absolument réjouissant JB Pouy nous fait visiter les rues de Paris ou plutôt ses cafés. Bourré d'aphorismes, de jeux de mots drôles, parfois faciles mais qui font sourire, ce petit texte fera le bonheur de ses lecteurs comme ce fut le cas pour moi. Ça commence par exemple par une phrase attribuée à Prévert : "je ne suis pas vraiment un alcoolique, je suis un ivrogne" (p.8), ou encore celle-ci que j'aime beaucoup, affichée au-dessus du bureau d'un flic, et attribuée à Alphonse Allais : "Ce n'était pas une lumière parce qu'il était niais." (p.61) (A lire à haute voix pour les plus... lents d'entre vous !)

Un régal vous dis-je, il ne manque plus  que de lire cette nouvelle avec un verre de Sancerre ou de Chablis à la main (à consommer avec modération, bien entendu). En outre, à chaque fois que le héros boit un verre de Beaujolais -notamment le nouveau- il lui arrive des misères, et comme je le comprends moi qui n'aime pas non plus ce breuvage imposé à coups de marketing et qui ne vaut pas tripette. Il se promet donc de ne pas recéder à la tentation annuelle ; moi itou !

J'aurais pu vous citer le bouquin entier, et je suis bien embêté pour ne prendre que des bouts ici ou là, celui-là par exemple : "C'est le vrai problème le travail. Tout dépend de lui et personne n'en parle jamais. Personne ne veut travailler et tout le monde se plaint de ne pas en avoir, du travail. Ça a un peu rétabli la moyenne, le vin à la place du boulot, vaste programme." (p.31)

Envie d'une balade à Paris en bonne compagnie ? D'une balade qui vous fera sourire et qui par moment saura se faire plus surprenante, plus pétaradante (lorsqu'on est auteur de roman noir, on doit avoir du mal à résister à un bon mitraillage M. Pouy ?) ? Ne cherchez plus, vous avez de quoi passer une heure ou deux ou plus pour ceux qui vont remplir leur verre au rythme du marcheur-buveur parisien de vrai plaisir de lecture avec ce Bar parfait.

Avis qui ressemble sur Biblioblog.

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Johnny Deep

Publié le par Yv

Johnny Deep, Alejandro Moreno Jashés, LC Editions, 2012

Recueil de trois nouvelles ou mini-romans aux titres étonnants et aux contenus qui ne le sont pas moins. Dans l'ordre :

Johnny Deep : un homme, très seul, écrit à Johnny Deep et lui demande de l'aider à revenir dans son pays. Un texte surprenant dans lequel le nom et le prénom de l'acteur sont cités à quasiment toutes les phrases. Le narrateur lui donne des conseils sur ses choix cinématographiques, lui dit toute l'envie que sa vie lui inspire : son argent, sa vie d'acteur, ses amours avec "Mlle V." : "Quand tu as un problème, je te parie que tu appelles Mlle V., vous vous mettez d'accord et, entre ton tournage et son concert, vous vous retrouvez au restaurant ; et à ses côtés, tu retrouves la sérénité, telle une ampoule que l'on vient d'éteindre." (p.16). On perçoit aussi nettement, la jalousie, la rancœur et presque de la haine à la fin lorsqu'il comprend que sa demande ne pourra pas aboutir.

Le vagin de Laura Ingalls : une femme fascinée par le personnage de Laura Ingalls (dans La petite maison dans la prairie, pour les plus jeunes d'entre nous, encore que avec les multiples rediffusions, personne n'a pu y échapper) décide de la séquestrer. Encore plus barré que le texte précédent, ou comment une jeune femme contemporaine, vivante, veut et peut rencontrer un personnage d'une fiction vieille de 30 ou 40 ans. C'est un texte étrange, un peu fou au langage cru et direct. 

Berlin n'est pas à toi : un homme parle ou écrit à son amant qui l'a quitté pour aller vivre à Berlin. Une sorte de journal entrecoupé de réflexions de tout genre sur la vie à Berlin (un guide touristique est le livre de chevet du narrateur), sur leur  vie de couple, sur des détails de la vie quotidienne.

Je suis un peu circonspect sur ces textes. Jusque là, LC Editions m'avait réservé de très bonnes surprises, et là, je n'entre pas totalement dans le propos. J'avoue m'être posé plusieurs fois la question de l'utilité d'un tel livre et dans l'instant qui suivait immédiatement ce questionnement, je tombais sur un passage formidable, une fulgurance de l'auteur, comme par exemple, un chapitre qui raconte le passage sous le portique détecteurs de métaux d'un aéroport aux Etats-Unis : très drôle et exagéré, mais qui pointe vraiment le délire paranoïaque qu'a engendré entre autres, le 11 septembre (p.75/77 dans la deuxième nouvelle). Et sitôt après le questionnement suivant, je tombe sur un passage très bien écrit et excellent (dans Berlin n'est pas à toi) dans lequel l'auteur débute chaque paragraphe par un fait historique concernant la ville et le conclut par un fait de la vie quotidienne et amoureuse des deux amants. Le télescopage des époques et celui de la grande histoire avec celle plus intime des deux garçons me plaisent bien et même si c'est un procédé déjà utilisé, je trouve qu'il est ici bien exploité, sans frontière, sans lien : on saute du coq à l'âne, mais on s'y retrouve aisément.

"En 1806, Napoléon pénétra par la porte de Brandebourg. J'avais des envies, et nous avons commandé des pizzas par téléphone, nous nous sommes vautrés sur le canapé pour regarder un film, somnolents. J'ai rêvé qu'un gaz mortel sortait de ta bouche. Je me suis réveillé et j'ai vu ta bouche, la plus belle bouche entre toutes. Ta bouche endormie et muette. Ah, ta bouche." (p.109)

Voilà donc mon état d'esprit après cette lecture, pas la meilleure chez cet éditeur, mais loin d'être une totale déception. Faites-vous votre idée, LC Edtion propose ses livres en version papier ou en version numérique. En version, papier, le livre est de belle qualité, numéroté, format et mise en page très agréables. De la belle ouvrage !

PS : avis aux amateurs et aux Parisiens ou proches voisins : le 1er juin, aura lieu à la Maison de l'Amérique Latine à Paris, la présentation de Johnny Deep d'une part, et d'autre part celle de la maison LC éditions et enfin celle de Hitler in love par Felipe Becerra Calderon, auteur de Chiens féraux.

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Mon traitre

Publié le par Yv

Mon traître, Sorj Chalandon, Ed. Grasset, 2007 (Livre de poche, 2009)

Antoine, luthier parisien est à Belfast pour y voir des amis Jim et Cathy. Dans les toilettes d'un pub, un homme lui apprend à pisser, c'est Tyrone Meehan, l'un des principaux membres actifs de l'IRA. Il deviendront amis très proches. Tyrone sera aussi celui qui trahira la cause au profit des Anglais. Il sera "mon traître" pour Antoine.

Après avoir dévoré Retour à Killybegs, me voici donc avec Mon traître, roman écrit précédemment mais qui raconte la même histoire sous un angle différent. Mon souci est le suivant : je suis tout autant emballé que pour Retour à Killybegs, alors comment le dire différemment, histoire de ne pas ennuyer les quelques uns d'entre vous qui auront lu les deux billets ? Bon, je me lance, et tant pis si je me répète.

Plongée en plein coeur de l'Irlande en guerre contre l'Angleterre. Point besoin de connaissances historiques poussées, il suffit de savoir un petit peu ce qui s'est passé entre ces deux pays pour comprendre et appréhender au mieux les tensions, les amitiés, les heurts, les emprisonnements... Antoine est devenu Tony par la grâce de son amitié avec Tyrone : "Une casquette large, à bouton sur le dessus et chevrons noirs et bruns. Dans la glace, un Irlandais riait. C'était moi, exactement. Tyrone a payé. [...] Je me suis mis face à lui, mains dans les poches, veste un peu juste, pantalon aux chevilles, visière arrondie, casquette tombée sur le côté droit. Il m'a regardé et à levé le pouce.

- Tu étais Antoine, te voilà Tony, a ri Tyrone Meehan." (p.122)

Il découvre tout le combat des Irlandais et de l'IRA, prend même part à certaines opérations de passage d'argent, loge des partisans dans son petit local professionnel parisien. Et toujours, cela est fait au nom de l'amitié, de la chaleur humaine qui court dans les villes, les campagnes irlandaises. Adoubé par Tyrone, Tony est devenu le luthier français ami. Il ressent donc au plus fort sa trahison. Pour lui, c'est un monde qui s'écroule. Il se pose beaucoup de questions sur la qualité de l'amitié qui les liait plus que sur les raisons de la trahison. Ce livre ne donne pas d'explications sur ces raisons. C'est vraiment le point de vue de Tony. Pour en savoir plus sur ce qui a poussé Tyrone à trahir, il faudra se reporter sur Retour à Killybegs qui est donc la même histoire, mais vue par "mon traître"

Ecrit avec des phrases courtes, rapides, la lecture est vive, dynamique, jamais je ne m'y suis ennuyé. Un bouquin fort, qui ne peut laisser indifférent, assez visuel : on peut sans trop de peine imaginer les paysages, les visages. Un roman sur l'amitié entre deux hommes sur leur rencontre et les bons moments qu'ils passent ensemble dans un contexte dur et dangereux. 

"Et Tyrone Meehan a parlé. Il a dit que certainement des gens ici m'avaient déjà vu. Qu'ils m'avaient croisé sans trop savoir qui j'étais. Et qu'il fallait qu'aujourd'hui ils le sachent. Voilà. Je m'appelais Antoine, j'étais français et luthier. Alors que les Britanniques lui infligeaient les tortures et la mort, moi, j'offrais à l'Irlande ses plus belles musiques. Il a dit que je fermais les yeux lorsque je jouais. Et que mon violon devenait la colère. Et que c'était ma façon d'être. Et mon combat. Et ma beauté. Et mon courage. Et ma valeur. Et que chacun devait aider l'Irlande comme il le pouvait." (p96)

Beaucoup d'avis sur les blogs, Babelio en regroupe un certain nombre.

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Hitler in love

Publié le par Yv

Hitler in love, Florencia Edwards, LC Editions, 2012

Recueil de nouvelles au titre surprenant et intrigant. Ces nouvelles ont en commun de mettre en scène des enfants qui n'ont pas à proprement parler un comportement enfantin. Comme le dit fort élégamment et fort joliment, dans la postface, Felipe Becerra Calderon (l'auteur de Chiens féraux, qui avant d'être publié chez Anne Carrière, le fut en numérique chez LC Editions) : "Une enfance insaisissable, aussi fugace que fugitive, qui agite et subvertit notre logique routinière, et nous apprend que l'enfant n'est pas l'homme du futur, mais son contemporain présent." (p.58)

Quatre nouvelles que voici présentées :

- Hitler in love : "Geli, volcan de son existence, lave de ses entrailles; il dormait sous ce volcan : il incarnait la ville romaine de Pompéi." (p.11)

Ou comment Adolf Hitler part en zeppelin avec sa nièce Geli. Une sorte d'enlèvement amoureux, parce que la relation entre eux est ambigüe, probablement sexuée. 

- Histoire terrifiante pour enfants : "Un frère et une sœur marchèrent un jour jusqu'à une maison abandonnée. A l'intérieur de la demeure, personne ne pouvait les voir." (p.21)

Une histoire bizarre d'une petite fille atteinte de ptosis (ouais, je sais je fais mon fiérot, parce que je connais un mots vachement dur, mais je n'ai pas de mérite, il est marqué dans le livre !) qui se trouve confrontée à un chirurgien totalement barré.

- L'Homme-sac : "- Il fait toujours aussi chaud ? demanda l'homme derrière le comptoir de la pharmacie.

Il s'adressait à tous ceux qui attendaient leur tour." (p.31)

Daniel est un jeune garçon qui pense avoir un sac dans la tête. Il en parle à ses camarades de classe et à Mademoiselle Johnson, son institutrice.

- Enrico : "la mère sortit le mètre de couture de sa corbeille à ouvrage. 

- Ne bouge pas, je dois tout mesurer.

- Tout ?

- Tout." (p.41)

Enrico est un jeune garçon qui subitement, un jour où la neige tombée en abondance empêche la circulation automobile tombe malade. Son père décide de l'emmener à l'hôpital, à pieds.

Un monde étonnant que ne renierait pas Freud qui a toujours parlé des pulsions sexuelles des enfants. Je vous rassure, rien d'illisible, rien qui puisse réellement choquer. Mettre mal à l'aise, sans doute un peu par les thèmes abordés et la manière de les traiter. Un rien d'innocence, un soupçon de pulsion, une once de provocation (ne serait-ce que le titre !) et beaucoup de délire, de "surréalisme" qui me font penser à l'auteur de la postface déjà cité, F. Becerra Calderon, ou encore Horacio Castellanos Moya ou bien même (et c'est toujours dans la postface) Steven Millhauser dont j'ai lu récemment Le lanceur de couteaux. Une écriture simple, claire et précise et très agréable. Felicia Edwards, comme son nom ne l'indique pas forcément est chilienne, comme F. Becerra Calderon.

Décidément, Christophe Lucquin de LC editions a un talent fou pour dénicher des textes inhabituels, intéressants qui sortent de l'ordinaire. J'aime bien quand des écrits bousculent un peu nos habitudes de lectures. Surtout Christophe, continuez et merci.

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