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Noir et blanc en couleurs

Publié le par Yv

Noir et blanc en couleurs, Edoardo Di Muro, Éd. Roymodus, 2009

Tyara décide de quitter son pays le Sénégal, avec d'autres Africains pour gagner l'Europe. Traversée du désert, de la mer, autant d'épreuves dures qui ne sont rien en comparaison de la vie qui lui sera faite dans le pays dans lequel il finit par arriver. Heureusement, les émigrés avec qui il a fait le voyage et ceux déjà installés l'aident. Ils se soutiennent entre eux dans les moments difficiles. Quelques autochtones également. Mais sera-ce suffisant ?

Allez, une BD pour changer des polars et pour préparer aux vacances. Que je vous raconte comment celle-ci est passée entre mes mains. D'abord, j'ai lu chez Ys un article concernant une autre BD du même éditeur Le soldat inconnu vivant. Puis, je suis allé sur le site de Roymodus et j'ai échangé deux ou trois mails avec l'éditeur en personne qui m'a dit texto : "je vous conseille "Noir et blanc en couleurs" d'Edoardo Di Muro, la plus belle BD que j'ai éditée à ce jour". Une simple phrase qui évidemment a ouvert ma curiosité. Achat effectué rapidement. Lecture aussitôt et billet qui suit.

C'est effectivement une belle BD. D'abord par les dessins et les couleurs : les nuits africaines bleutées, avec un ciel magnifique étoilé, même les grandes villes européennes sont colorées ; par contre, les traits des personnages ne sont pas parmi ceux que je préfère (c'est difficile à expliquer : disons que les traits ne sont pas aussi précis que dans une BD franco-belge et que parfois, ça me gêne ;  j'ai le même souci avec J. Sfar par exemple, mais en plus, lui, ses textes sont illisibles, contrairement à E. Di Muro  !)

Ensuite l'histoire : excellente. L'émigration vue par ceux qui la vivent dans leur chair : on devrait faire lire cette BD dans les écoles et notamment du Sud de la France ! La difficulté à vivre dans les villages d'Afrique, le terrible choix de partir et les conditions dans lesquelles le trajet se fait, puis, pour finir, l'accueil des Européens, l'exploitation d'une main d'oeuvre qui se tait, ... Mais cette BD c'est aussi la solidarité, les croyances, notamment celles des Beliyans (Hommes de la terre rouge). Le caméléon, le messager, celui par qui toutes les nouvelles arrivent aussi loin qu'on soit pour peu qu'elles aient été envoyées de l'arbre consacré à Edash Andjang, leur Dieu. Ce n'est pas une confrontation des civilisations en en plaçant une au dessus de l'autre, mais E. Di Muro montre comment il est difficile de s'adapter d'une civilisation à l'autre : "En Europe vous avez inventé les montres, mais nous en Afrique on a inventé le temps... Votre vie est prisonnière comme votre Edash." (p.82) Pas de manichéisme sur les gentils noirs et les méchants blancs ou vice-versa, mais un constat sur les vies de chacun, sur leurs souhaits, leurs ambitions ; pas de jalousies ou d'envies de ce qu'est l'autre, mais une constatation que l'on peut vivre ensemble avec nos différences.

Les Beliyans vivent entre le Sénégal et la Guinée, ils ont pu préserver leurs traditions sociales et sont très dépendants et respectueux de la nature : les esprits veillent sur l'équilibre de l'écosystème, en régulant la transformation de l'environnement et leur impact sur leur milieu. (D'après les notes de fins de volume)

Vous avez donc ce qu'il vous reste à faire, pour ma part, je me porte acquéreur du second numéro de la série à sortir bientôt : L'esprit de la savane !

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Lambersart-sur-Deuil

Publié le par Yv

Lambersart-sur-Deuil, Michel Bouvier, Ravet-Anceau, 2012

Joseph est un étudiant coincé, extrêmement timide, orphelin dès son plus jeune âge, qui a été élevé par une amie de ses parents, Mme Gorlet. Depuis très longtemps, il passe ses vacances chez sa tante, dans sa propriété de l'Avesnois. Lors de son séjour, il apprend que Mme Gorlet vient d'être retrouvée dans son jardin, nue, assassinée. Attristé, intrigué, Joseph veut en savoir plus sur cette femme que finalement il connaît fort peu.

Amateurs de thrillers sanguinolents, de polars vifs dans lesquels la rapidité vaut plus que la vraisemblance ou l'intrigue, passez votre chemin ! Ou alors, venez, mais au risque d'être surpris. Nous sommes dans un roman policier lent, écrit. L'un de ceux qui peuvent réconcilier le genre avec la littérature proprement dite. D'ailleurs, est-ce vraiment un polar ? Certes, intrigue il y a. Mais j'aurais tendance à mettre ce livre dans la catégorie des romans initiatiques, de ceux qui font passer un héros de l'enfance à l'âge adulte grâce à des épreuves.

Quoiqu'âgé de 25 ans, Joseph est encore, par ses attitudes, ses atermoiements, un grand ado. Il est extrêmement brillant : thésard en sciences, mais emprunté dans ses relations à autrui en général et aux femmes en particulier. Totalement sous le joug de la religion enseignée par sa tutrice, il n'ose pas vivre comme les gens de son époque de peur de s'attirer les foudres de Dieu. Sa religion -celle que lui a transmise Mme Gorlet- est au centre de toutes ses interrogations :  le carcan qu'elle met en place pour qui veut vivre selon ses principes, la culpabilité qu'elle installe dès lors que Joseph veut vivre plus librement ; sans cesse, il y revient, un peu trop parfois, certains passages sont longs et répétés (mais cela est sûrement dû à mon anticléricalisme primaire hérité d'une éducation religieuse dans laquelle j'ai pu ressentir cette culpabilisation, ce carcan)

On est donc dans le roman d'un jeune homme qui se cherche, dans ses émois, ses tourments, ses interrogations concernant les grands sujets de la vie : les origines -pour lui qui est orphelin, c'est d'une importance capitale-, la religion -encore et toujours-, la spiritualité, l'amour, la mort. Un roman du XIXème ou du début du XXième siècle ? Tout pourrait le faire penser, l'écriture, superbe aux longues phrases subordonnées -avec un "dont" magistral !-, l'ambiance qui découle de cette écriture, les hésitations et les questionnements de Joseph qui font plus XIXème que contemporain, la lenteur, ... L'élégance du style, très "vieille France" -prenez-le comme un compliment-, de très bon aloi impose une sorte d'intemporalité voire un anachronisme puisque ce roman est bien situé de nos jours. Dès les premières pages, on entre dans cette belle écriture par des descriptions des personnages, des lieux, des fleurs, des arbres, et même des légumes du potager ! Richesse du vocabulaire, des tournures, emploi fréquent du mode subjonctif -j'arrête ici mes louanges, il m'en faudrait à peine plus pour que je me pâmasse ici, en direct !-, tout cela apporte une "classe" évidente. "Elle portait solennellement les restes au chien, un énorme mâtin qui lui mettait les pattes aux épaules pour lui léchouiller les joues, et dont Joseph avait une peur affreuse, bien qu'il fût toujours enfermé derrière les grilles de son chenil. Joseph craignait tous les animaux, mais plus particulièrement les poules et autres emplumés de basse-cour, qu'heureusement sa tante n'élevait pas ; pourtant, il aimait écouter les oiseaux, les observer parfois, à la condition que ce fût de loin et qu'ils ne bougeassent pas." (p.10)

On sent que Michel Bouvier -professeur de littérature et spécialiste de la littérature française du XVIIème siècle- s'est fait plaisir et nous fait plaisir en écrivant ce roman qualifié de policier, qui me fait quand même plus penser -au risque de passer pour un radoteur et non pas un rat d'auteur (ouais, bof,...- à un roman initiatique au charme désuet plus qu'évident -de l'art de lire des classiques en lisant du moderne- qu'à un polar contemporain.

Un dernier extrait, qui réunit le genre policier à la belle écriture : "L'inspecteur aimait beaucoup la règle ; il l'évoquait chaque fois qu'il pouvait. Joseph fut gêné de ne ressentir aucune émotion quand on ôta le drap du visage de Mme Gorlet. Elle n'avait rien au visage et il vit à peine son cou tuméfié. L'inspecteur l'observait, mais il en fut pour ses frais : s'il s'attendait à le voir pleurnicher, il pourrait repasser. La tante ne manifesta rien non plus. Elle, c'était par cette force d'âme dont, depuis toujours, il l'admirait d'être si bien fournie ; lui, par contre, il ne comprenait pas bien pourquoi il restait souvent froid aux choses dont il craignait pourtant, bien avant de les affronter, qu'elles le bouleversassent, et il avait peur que ce fût par sécheresse de cœur, bien qu'il s'estimât aussi d'être capable de résister à ses sensations immédiates." (p.93/94)

Excellent surprise !

 

région thrillers

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La cassure

Publié le par Yv

La cassure, Martina Cole, Fayard noir, 2011

Grantley, Royaume-Uni, des enfants disparaissent. Certains sont retrouvés dans des endroits improbables, pour d'autre, malheureusement, il est trop tard. La police, et plus particulièrement Kate Burrows enquête sur ces meurtres et ces disparitions qui ont un point en commun : les enfants sont issus de familles instables, mères prostituées, droguées et/ou alcoolisées et pères au mieux absents voire totalement inconnus, même des mères. C'est au cœur de l'aide sociale à l'enfance anglaise que Kate doit travailler. En parallèle, son compagnon, Patrick Kelly, caïd de la ville, est abattu en pleine rue par des malfrats avides de prendre sa place.

Après Paraphilia qui traitait des déviances sexuelles en se mettant régulièrement dans la tête des pédophiles, c'est un nouveau polar anglais qui traite du sujet, mais cette fois-ci, du côté des flics et des travailleurs sociaux qui atténuent les circonstances. C'est un thème délicat à aborder mais qui risque bien de se développer dans la littérature policière étant donnée le nombre d'affaires du genre de plus en plus médiatisées : "Il y a une trentaine d'années, la maltraitance enfantine et la pédophilie passaient complètement inaperçues, les parents étaient terrorisés à l'idée de déballer tout ça au grand jour. Du coup, le pédophile s'en tirait, au pire, avec une bonne raclée. La police n'était même pas informée, tout ça restait sous le manteau. C'est encore trop souvent le cas, tu sais. La plupart des gens se taisent, sans se rendre compte qu'ils offrent aux agresseurs la possibilité de recommencer." (p.285)

Moins dur que le livre dont je parlais plus haut, c'est néanmoins un roman qui secoue et qui tient en haleine du début à la fin. Le plus difficile est de se retrouver dans la multitude d'intervenants, mères célibataires, témoins des enlèvements, personnes qui fortuitement retrouvent les enfants disparus, malfaiteurs en plein règlement de compte, ... Tous ont des noms, des descriptions physiques plus ou moins sommaires qui embrouillent surtout si l'on ajoute les diminutifs des prénoms, les coquilles (une femme se prénomme Kathy p.270, puis Kelly, p.271, pour revenir à Kathy). Ceci étant mis à part, voilà un gros polar (presque 600 pages) qui se dévore. L'auteure nous plonge dans les bas-fonds de l'Angleterre, dans ce qu'elle a de plus miteux : misère, prostitution, drogue, alcool, prostitution enfantine, des indignités presque ordinaires dans certains milieux. C'est fort, c'est cru et direct. Un polar qui ne laisse pas insensible ses lecteurs et qui doit rester en mémoire par les images qu'il y imprime. Parent d'une part et travaillant à l'Aide sociale à l'Enfance auprès des enfants en difficulté, il trouve en moi un double écho.

L'écriture accentue encore ce ton franc et direct, le langage de Kate Burrows, femme-flic, est assez fleuri :

"Kate lui répondit par un sourire lourd de sarcasme.

- Gardez donc ça pour les jurés, ils adorent ce genre de conneries. Je vais vous ficeler un dossier tellement serré qu'à côté un cul de poule aura l'air d'un trou d'obus." (p.247)

Bon, là, évidemment, je tente de visualiser, et sans aller jusque dans mon poulailler -dans lequel, paisibles grattent Fernande et Félicie (années des "F", hommage à la chanson française) et Honorine (plus jeune, année des "H")- je vois nettement l'image. Bon, blague à part, le style est -pardonnez-moi l'expression, mesdames en particulier- "couillu", les jurons pleuvent, les paires de baffes aussi, les images abondent et les invectives fusent de part et d'autre de la table d'interrogatoire. Décapant et réjouissant.

Venons-en à l'histoire maintenant : glauque, terrible qui tient la route jusqu'au bout, surtout si on l'associe à l'agression de l'ami de Kate, à son combat pour avoir une vie en dehors du commissariat. Tout ce que j'aime : une flic dont on peut suivre en parallèle des enquêtes, la vie personnelle, pas facile, bien sûr.

L'été arrive et la lecture des polars monte en flèche -la preuve, regardez ce blog qui est quasiment devenu un repaire de lecteur de romans policiers- ; celui-ci peut et doit faire partie de vos futures plongées dans les mondes troubles des enquêtes "flicales " (j'ai cherché un synonyme à "policières" pour éviter la répétition et n'ai rien trouvé).

NB : à savoir que Kate Burrows apparaît dans un premier roman intitulé Le tueur et dans un troisième (La cassure étant le second), Impures (que je vais lire pendant mes vacances qui approchent à grands pas, et dont je vous parlerai à mon retour) ; chaque livre peut se lire indépendamment.

Merci Lilas.

 

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Éloge du dégoût

Publié le par Yv

Éloge du dégoût, Bernard Morlino, Éd. du Rocher, 2012

"Les présentateurs-vedettes-de-la-télé ont remplacé Albert Camus et François Mauriac. Être intelligent ne sert plus à rien.

Il faut se forger soi-même son propre goût qui impose le dégoût des politiciens -des carriéristes sans dimension spirituelle-, des abonnés aux émissions télévisées, de tout ce qui nous éloigne de l'essentiel.

Rester neuf pour accepter la surprise." (extraits de la note de l'éditeur)

Bernard Morlino part de sa vie, de son enfance pour nous dire ce qu'est le dégoût, son dégoût. Yv, sois franc et direct et ne tergiverse point ! Bon, j'y vais : je n'ai pas aimé ce bouquin du tout ! Ouf, voilà, c'est dit. Je n'ai pas aimé le ton systématiquement polémique, toujours opposant l'avant et le maintenant au détriment de ce dernier, bien sûr ! Je n'ai pas aimé le "tous pourris " pour les politiques. Ce livre est finalement aussi nauséabond que ce qu'il dénonce, à savoir une culture au rabais, un manque de curiosité et d'audace des différents programmateurs et des spectateurs, visiteurs, auditeurs, téléspectateurs, amateurs, ... Un livre un peu facile sur le "c'était mieux avant". De fait, dans mon éloge du dégoût, je placerai ce livre : donc finalement, but atteint pour B. Morlino ?

C'est fort dommage d'ailleurs et ma critique sévère est sans doute à mesurer à l'aune de ma déception. Car je partage certains points de vue avec l'auteur : on ne prend plus le temps de déguster, de regarder, d'admirer. Être contemplatif aujourd'hui est une tare. Vivre à un autre rythme est suspect. De quoi ? Je ne sais pas, mais suspect aux yeux des autres -je le sais, moi qui ai adopté un rythme absolument pas aux normes actuelles, je me fais parfois envier, souvent moquer (ou vice-versa, puisque la moquerie vient de l'envie). J'acquiesce aussi à la dénonciation d'une certaine culture au rabais dont je parlais plus haut, au manque de curiosité et à la volonté de flatter nos plus bas instincts pour "être connu" ou pour "vendre du temps de cerveau disponible", pour reprendre une formule désormais célèbre. B. Morlino cite beaucoup d'exemples et notamment celui de la télévision et des émissions dans lesquelles les invités ne peuvent gère parler plus d'une minute ou deux : désespérant et navrant ! Tout à fait en phase avec lui également lorsqu'il parle de littérature et de création :

"Ne devraient créer que ceux qui ont vraiment quelque chose à dire. Comment peut-on publier autant après Apollinaire, Proust, Joyce ou Céline ? On ne demande plus : "Comment écrit-il ?" mais : "Combien a-t-il vendu ?"" (p.21)

Un autre point sur lequel je suis d'accord, c'est sur Gaston Chaissac : "Chaissac aimait passer pour un plouc provincial. Il adorait l'art brut. De vieux balais, il faisait des personnages coiffés en brosse." (p.91) Mais encore une fois, il ne peut aimer Chaissac qu'en comparaison -avec Dubuffet. Moi, j'aime Chaissac et un point c'est tout ! Point besoin de comparer ses tableaux, ses oeuvres à d'autres.

Un point de discorde supplémentaire : B. Morlino aime le football. Moi, pas ! Des pages vite lues sont consacrées à ce sport ; il écrit dessus aussi sur son blog, si l'envie vous prend, c'est ici.

J'ai l'impression que B. Morlino est resté sur ce qu'il a lu et vu et que jamais oh grand jamais il ne pourrait dire du bien de livres, films, émissions actuels. C'est de la nostalgie amère. De l'acrimonie.

Premier livre de cette collection que je n'aime pas. Ça devait arriver ! Ou alors peut-être tout cela est-il de l'humour ? Je dois en manquer !

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Histoire d'os à Evreux

Publié le par Yv

Histoire d'os à Evreux, Roger Delaporte, Ravet-Anceau, 2012

Momo, collégien, pique des os à l'hôpital d'Evreux, les planque dans son sac et, trop en retard pour les livrer à son commanditaire, file directement au collège. Lors d'une altercation, son sac s'ouvre les os en sortent et subséquemment, le principal du collège, Landier qui revient juste de convalescence se retrouve pris dans une histoire bizarre qui lui fera côtoyer des néo-nazis, un inspecteur de l'Éducation nationale ambitieux, une ancienne élève de ses débuts de prof et son ancien chef de section pendant la guerre d'Algérie. Comme fin de convalescence, on a vu plus tranquille.

Nouveau petit polar des éditions du nord Ravet-Anceau (j'en ai un autre qui attend) :  j'aime bien le format de leurs livres qui tiennent bien dans une poche, pas trop gros (168 pages pour celui-ci), des bouquins pratiques si l'on ne parle que de l'objet et pas trop chers (9 €). Venons-en maintenant au contenu.

Pas très facile d'accès ce polar de Roger Delaporte. Tout d'abord, le style déroute, il faut quelques pages pour s'y faire et puis, ensuite, une fois le rythme pris, ça roule, pour le meilleur. Enfin, si l'on excepte la surdose de calembours et des références parfois absconses qui cependant s'éclairent -presque toutes- au fur et à mesure qu'on avance dans les pages. Je disais déroutant plus haut pour le style de l'auteur, parfois elliptique, parfois argotique, d'autres fois plus châtié :

"Il ne va pas bien vite, une appréhension le domine, le freine, des tas de questions se bousculent, dont les réponses ne dépendent pas de lui. Tempête sous le crâne d'un con, ça va exploser pépère. Chaque être humain a sa peur, Landier n'a pas peur de ses supérieurs, des élus qu'il rencontre parfois, ni même d'un danger physique quelconque. Quant à l'idée de la mort, il y a longtemps qu'elle lui est familière, il ne laissera personne, il s'en fout." (p.68)

En ce qui concerne l'intrigue, plus on avance, plus on patauge. La noirceur se fait de plus en plus sombre (relisez bien cette phrase !). Le burlesque cède à l'ubuesque ou au grotesque : on se croit parfois dans un roman surréaliste ou dans un monde parallèle. Ou alors comme dans un vieux James Bond dans lequel le méchant est totalement barré et rêve de prendre le pouvoir mondial grâce à des inventions bizarres, aberrantes et incroyables (je lisais très récemment dans un magazine que pour faire un bon texte, il ne fallait pas trop d'adjectifs. Zut, encore raté !). C'est drôle, un peu effrayant et surtout hors mode. On ne lit plus vraiment ce genre de délires dans les romans policiers du moment dans lesquels coule l'hémoglobine et les dépeçages suivent des meurtres horribles minutieusement décrits. Merci M. Delaporte de ne pas faire dans le produit de consommation courante !

En plus, au hasard d'un chapitre consacré à un chapitre de la guerre d'Algérie de Landier, on peut lire des phrases beaucoup plus graves racontant le calvaire des Algériens qui se sont battus pour la France :

"Impossible de retourner en Algérie ! Les Français; qui ne pensent qu'à parader avec leurs "racines" dont on ne comprend pas qu'ils puissent en être fiers puisqu'ils n'en sont pas responsables, nous considèrent comme des sous-hommes ! Le mépris alors que je suis plus français que la plupart des Français ! Je n'ai pas essayé de me faire pistonner pour éviter le service militaire ni fait semblant d'avoir mal dans le dos comme beaucoup d'entre eux à l'époque ! Quand je pense que j'ai risqué ma peau pour ces cons-là !" (p.56)

Ce n'est pas le sujet principal du livre, mais ce chapitre est fort et inévitable, et il reprend quasiment mot pour mot mon interrogation principale apparue lors du fameux -et lui très évitable- débat sur l'identité nationale : "Pourquoi être fier d'être Français puisque je n'y peux rien et que je n'ai rien fait pour l'être, au contraire de certains qui luttent pour le devenir ?".

Pour le reste, eh bien, je l'ai déjà dit, un petit -par la taille- polar atypique qui est déjà la quatrième aventure du principal Landier, un anti-héros en proie à des vrais questionnements, de vrais doutes sur son parcours, sa vie, la trace qu'il laissera, ...

Dans les allusions pas très évidentes, l'une est faite concernant Le géranuim ovipare, recueil de poésie de Georges Fourest (merci Goo...) qui m'était passé entre les mains il y a longtemps. Je l'ai racheté depuis cette lecture : un polar qui vous donne envie de lire de la poésie, pas courant n'est-il pas ?

Merci Agnès.

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L'heure des gentlemen

Publié le par Yv

L'heure des gentlemen, Don Winslow, Éd. du masque, 2012

Boone Daniels est un ex-flic devenu privé, qui, comme souvent dans ces cas-là ne roule pas sur l'or. Il faut dire que ce que Bonne préfère c'est passer son temps avec ses copains de la Patrouille de l'aube, sur leurs planches de surf, dès potron minet. Le procès de l'agresseur de l'icône de la communauté surf locale débute bientôt. Le cabinet d'avocat qui représente le jeune agresseur, par l'intermédiaire de Petra l'avocate qui rend dingue Boone, lui demande de l'aider à défendre le jeune homme. Boone accepte se mettant à dos la communauté surf, la Patrouille de l'aube dont l'un des membres, ami de Boone est le flic qui était chargé de l'enquête. Ajoutez à cela des barons de la drogue mexicains, des punks néonazis et le mélange devient vite explosif.

Boone est en plein questionnement existentiel sur le sens de sa vie, sur la direction lui donner lui, qui arrive à la quarantaine : c'est une grande partie du bouquin. Pourquoi pas ? Disons qu'avec ce livre, Don Winslow se rapproche des polars ou des romans noirs classiques avec un héros qui se pose des questions, qui vit au delà de ses enquêtes. Là où il m'avait totalement surpris et bluffé dans Savages, il ne me renverse pas avec ce roman. D. Winslow s'assagit et avec lui ses histoires. Mais attention, on est loin d'un mauvais bouquin. Dans ce genre de littérature, Don Winslow se révèle être très fort, c'est juste parce que j'avais lu mieux que j'ai été un peu déçu, mais qui ne connait pas encore cet auteur peut y trouver un vrai plaisir de lecture -qui le connait aussi d'ailleurs, parce que globalement, j'ai bien aimé. D'abord et surtout par son écriture, hachée, qui alterne les belles phrases classiques, à celles tronquées du langage parlé ou d'un rythme différent :

"Il a donné sa vie pour la cause ! mugit Boyd. (Ses yeux sont mouillés de putain de larmes) Nous devons tous nous tenir prêts à donner notre vie pour elle.

Ouais, se dit Boone. Non. Sans moi. Pas pour cette cause là. Suprématie blanche, néo-nazis, petites bites, QI à deux chiffres, respiration buccale, conneries merdiques de charognards déglingués.

Les skins se balancent à présent -l'adrénaline gicle, la circulation du sang s'accélère. Parfait, songe Boone. Saignez donc à blanc." (p.162)

L'enquête avance pendant que Bonne s'interroge sur les liens amicaux, sur l'amour. Petra lui fait toujours beaucoup d'effet, mais elle est très différente : avocate ambitieuse et lui, détective privé ultra cool qui n'aspire qu'à profiter de la vie, des vagues et des copains. Certains liens se délitent pendant que d'autres se renforcent. L'intrigue est un prétexte pour l'auteur qui lui permet de parler de ces thèmes et également de faire une critique de la société de consommation étasunienne et plus particulièrement de la bonne société californienne :

"On peut trouver sur le marché matrimonial sud-californien quelques milliers de liaisons profondément cyniques -des hommes qui acquièrent des épouses trophées jusqu'à ce que la date de péremption les incitent à s'en séparer ; des femmes qui épousent des nababs afin d'obtenir leur indépendance financière par le truchement de la pension alimentaire ; des jeunes hommes qui convolent avec de vieilles dames pour le gîte, le couvert et les cartes de crédit, pendant qu'ils sautent serveuses et modèles. Si l'on doit vraiment, absolument, s'occuper d'histoires de couples, telles sont les affaires qu'il faut accepter, car elles n'impliquent que bien peu d'émotions authentiques." (p.21) Cynisme ou réalité ? Sans doute un  peu des deux, la réalité californienne entraînant le cynisme des lucides. 

Beaucoup d'à-côtés aussi, plus ou moins en relation directe avec le texte principal, plus ou moins intéressants qui permettent de voir que Don Winslow est également capable d'écrire de manière moins déjantée, d'adopter un style plus classique.

Un polar très fréquentable même s'il n'est pas le meilleur de l'auteur.

Merci Audrey.

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Boulogne stress

Publié le par Yv

Boulogne stress, Patrick-S Vast, Éd. Ravet-Anceau, 2012

Bertrand est un jeune cadre dynamique de l'entreprise New Events, spécialisée dans l'événementiel. Mais rien ne va plus, il est littéralement harcelé par son patron, qui lui demande de signer une fausse attestation qui lui permettrait de licencier un collègue de presque 60 ans. Bertrand peut d'autant moins s'y résoudre que les derniers quinquagénaires virés se sont suicidés : 3 en à peine un an. Le patron, Franck Brasseur, ne dirige ses troupes qu'en usant de harcèlement, moral pour les hommes, sexuel et moral -double dose- pour les femmes. Un jour, arrive dans la société, un jeune aux dents extra-longues, Lionel Durieux, ambitieux, prêt à tout pour réussir. Brasseur le colle dans les pattes de Bertrand.

Les éditions nordiques Ravet-Anceau -elles sont situées à Villeneuve d'Ascq- font dans le polar régional. La plus grande partie de leurs titres se passe dans le Nord, mais elle est aussi délocalisée. J'ai déjà eu l'occasion de lire le très bon Le cercle de Faidherbe et me voici maintenant à Boulogne.

Comme d'habitude, je vais évacuer vite les points faibles de ce livre pour ensuite me consacrer à ce que j'ai bien aimé, puisque globalement c'est un petit polar que je conseille. Je trouve que parfois l'auteur cède à la facilité : certaines situations ou des rebondissements sont prévisibles -mais il faut dire à décharge qu'il n'en est pas avare, et que donc dans le nombre, d'autres sont plus intéressants. De même parfois, Patrick-S Vast tourne court : il "torche" en deux phrases une fin de chapitre, de situation alors qu'elle aurait mérité un peu plus de développement et qu'en tant que lecteur j'aurais aimé en savoir un peu plus. Mais bon, le format du livre ne se prête pas aux débordements intempestifs.

Par contre, là où il est bon, c'est qu'il situe son roman dans le monde du travail ; en outre il y est question de harcèlement moral et sexuel ce qui le rend très actuel puisque le Conseil Constitutionnel  déclaré le 4 mai 2012 que la loi française sur le harcèlement était non-conforme à la Constitution. P-S Vast doit avoir un sixième sens puisque son livre est sorti en mai 2012 ! Le monde du travail est un contexte malheureusement formidable pour y situer un polar. Certes, dans Boulogne Stress, le patron cumule les fautes et les tares, mais pour marquer les esprits, il faut grossir un peu le trait. Encore que je ne sois pas sûr que de tels spécimens n'existassent point. "Ben, si je voulais donner dans le second degré, je dirais qu'en presque trente ans de carrière, c'est la boîte la plus nickel qu'il m'ait été donné de voir. Tout semble baigner. Les salariés ne se plaignent jamais. Les filles doivent porter des minijupes et des chemisiers transparents, mais c'est de leur bon vouloir, il y a deux cents salariés et aucun élu du personnel, mais c'est parce que personne n'en voir l'utilité... " (p.33)

Le suspense est bien mené qui monte inexorablement vers un acmé et qui reste sur ce point culminant en ajoutant rebondissements et  retournements de situation assurant au lecteur le plaisir de tourner les pages rapidement pour redescendre lentement vers un final plutôt bien vu.

Et puis, il y a aussi le pays, car c'est un roman régional -mais si l'on y réfléchit bien, tous les romans sont régionaux, ils se passent bien dans un endroit précis, n'est-il pas ? Sauf à faire voyager le héros aux quatre coins du globe-, et là je soupçonne l'auteur d'aimer cette région. A tel point qu'on a envie de découvrir la côte qu'il décrit, la Pointe de la Crèche sur laquelle Bertrand fait son jogging. Tiens, petits veinards que vous êtes, si vous êtes curieux comme moi, eh bien, voici -avant que vous n'y alliez en chair et en os- un site qui permet de découvrir ces lieux : Eden 62

En résumé : bon petit polar, pas exempt de défauts bénins et mineurs, qui vous fera passer un bon moment dans le monde du travail et dans une région qui doit mériter le déplacement.

L'auteur a un site : ici.

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Éloge du non

Publié le par Yv

Éloge du non, Jean-Claude Lamy (avec Fabienne Deval) Éd. du Rocher, 2012

"En janvier 1961, à la veille du référendum sur l'autodétermination des populations algériennes, Jean-Paul Sartre estime que la question posée n'a aucun sens. " La meilleure façon de refuser le jeu truqué auquel on veut nous faire participer ce n'est pas de dire "je ne joue pas", mais de dire "non", "non" au plan qu'on nous propose. (...) On ne peut pas se défiler en disant "je ne suis pas dans le coup". On y est. Et du moment que le piège est en place, la seule façon de ne pas y tomber, c'est de dire non." Résister, c'est dire non. (présentation de l'éditeur)

J'ai déjà lu dans cette collection, Éloge du contraire de François Bott et Éloge de la vulgarité de Claude Cabanes, tous deux très bons livres, drôles et intelligents. En voici donc un troisième , alors qu'il existe d'autres titres disponibles : Éloge de la trahison, de dégoût, de l'arrogance, du mensonge, du mauvais goût. Pourquoi écrire des éloges de vices plutôt que de vertus ? Le directeur de cette collection, François Cérésa "propose tout simplement de savoir tirer le meilleur du pire ou, mathématiquement, le plus du moins.(...) Et cela grâce à l'humour, au talent et au style d'écrivains qui, par l'alchimie du paradoxe, ont su dénicher la qualité d'un défaut, le défaut d'une qualité, ou encore le défaut d'un défaut, ce dont nul ne pourra se plaindre." (préface, p.7)

Jean-Claude Lamy part d'exemples pour nous faire son éloge du non : le premier c'est le non peu fréquent -du moins j'espère- mais néanmoins objet de certains fantasmes -peut-être masculins ?- du mariage : "Imaginez la tête de la fiancée ou du fiancé si, devant monsieur le maire, le "oui" décisif se transforme en un "non" fatal. (...) Le pire qui puisse arriver serait un jeune marié qui parte à la sortie de l'église avec le frère de l'épousée. Il a dit "oui", mais, soudain, sa nature reprend le dessus. Son comnig out est un "non" cinglant." (p.12). Suit logiquement un extrait de La non-demande en mariage de Georges Brassens. Puis de fil en aiguille, ou plutôt en suivant le fil de la pensée et du raisonnement de l'auteur on voit défiler Charles de Gaulle qui a dit non à la reddition française, Rosa Parks qui a refusé de laisser sa place à un blanc dans un bus de Montgomery (Alabama), Martin Luther King, Nelson Mandela, Mère Theresa, l'Abbé Pierre, Coluche, ...  Tous ont eu en commun à un moment ou un autre de leur vie -ou tout au long de leur vie pour certains- de dire non. Non à la ségrégation, non à l'apartheid, non à la misère, la pauvreté.

Jean-Claude Lamy balaie le vingtième siècle -et plus loin, puisque on peut lire l'histoire de certains saints de l'église : Saint Vincent Ferrier, apôtre de Bretagne, mort en 1419, et le meilleur de tous cela n'engageant que moi, en toute impartialité-, Saint Yves ! (que des saints bretons puisque l'auteur fait allusion à ceux qui "cernent" sa maison de l'Île aux Moines)

Un très bel éloge qui permet de se rappeler certaines personnes importantes, de celles qui ont fait avancer les sociétés et les mentalités. Dans ces moments où notre pays a tendance à faire des choix très discutables (ai-je besoin de dire ici mon dégoût de voir des députés d'extrême droite entrer au Parlement, parce que certains -de droite comme de gauche- n'ont pas voulu céder leur place ?) il est de très bon ton de ne pas oublier ceux qui ont bousculé leurs contemporains en osant dire non.

Je finirai par une dernière citation, la dernière phrase du livre, je vous laisse y réfléchir, vous avez quatre heures et une copie double : "Penser, c'est dire non" (du philosophe Alain)

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Flora des Embruns

Publié le par Yv

Flora des Embruns, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2012

Un jour, un homme étranger, danois, Hans Rosen, débarque dans un village breton. Il s'installe à l'hôtel, face au café  des Embruns. Il l'observe par la fenêtre. Ce café est tenu par Flora. Dix-huit ans auparavant, très belle jeune femme, elle y était serveuse. Fiancée à Vinoc, puis mariée, puis veuve presque aussitôt les noces, la rumeur lui a prêté une aventure extra-conjugale. Malgré les années, Flora n'a rien oublié de son mari disparu en mer et chaque jour, elle prie Notre-Dame des Péris-en-mer.

Deuxième roman d'Hervé Jaouen paru dans la collection Les petits romans noirs que je lis et deuxième très très belle appréciation. Très différent de Le fossé, il prouve tout le talent de l'auteur pour se diversifier et nous raconter des histoires. Là, le livre est plus local, se déroule dans le milieu des marins bretons : des hommes durs au mal, taiseux, courageux qui vivent essentiellement pour leur travail et des femmes vouées à l'attente, à élever les enfants et à faire vivre la famille pendant les longues absences. Flora, au départ, belle jeune fille enjouée devient par les aléas de la vie, une femme renfermée qui se consacre à son café. L'ambiance est lourde, les traditions sont omniprésentes, le pays dur et la rumeur tenace. C'est un village dans lequel tout le monde se connaît et les histoires se transmettent de pères en fils et de mères en filles, même celles qui ne sont pas avérées.

Comparaison n'est pas raison, certes, mais ce livre est à rapprocher de ce qui se fait de bien dans le genre roman noir avec ambiance poisseuse, paysage et climat très présents qui ajoutent une pesanteur à l'atmosphère déjà lourde. La Bretagne se prête bien à cette ambiance et Hervé Jaouen qui la connaît bien, la décrit excellemment : elle est à la fois une sorte de personnage secondaire et un contexte de lieu fort et parfois angoissant. Après coup, je me dis que Hervé Jaouen réussit à faire dans son livre ce que font très bien des auteurs étasuniens avec la Louisiane : même ambiance, même rôle des lieux.

Je disais un peu plus haut que H. Jaouen savait se diversifier, car autant dans Le fossé on est dans l'action pure autant là, l'auteur prend le temps de nous décrire les lieux, les personnages et bien sûr les situations, les événements qui les ont menés jusqu'à ce village dans ces conditions. Un tout autre exercice de style, largement réussi.

Je n'en dirai pas plus ; pour une fois, je fais court pour faire plaisir à une partie mon large auditoire -non, je blague- qui me reproche parfois de me laisser aller à des longueurs. Mais je reviendrai avec des articles plus longs, pour satisfaire à l'autre partie de ce large auditoire -je blague toujours, c'est la répétition qui est censée être drôle... et le mot "large" aussi, je me dois d'être totalement honnête- qui me réclame à cors et à cris des billets encore plus longs. Fichtre, que c'est dur de faire plaisir à tous !

Oncle Paul et Claude le Nocher sont sur le coup eux aussi.

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