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Laisser les cendres s'envoler

Publié le par Yv

Laisser les cendres s'envoler, Nathalie Rheims, Éd. Léo Scheer, 2012

"Une femme se souvient de son adolescence, du jour où sa mère, brusquement, l'a abandonnée. Du jour au lendemain, elle a quitté le foyer conjugal, pour vivre avec un artiste à l'oeuvre grandiloquente, un homme-enfant dont elle assouvira tous les caprices, et qui aura sur elle l'ascendant d'un gourou. Pour la narratrice, qui a vécu un amour maternel absolu, cet abandon est un choc. Respectueuse de la règle familiale du silence et de l'impératif du non-dit, il lui a fallu des années avant de pouvoir y mettre des mots." (note éditeur)

 

L'écriture de Nathalie Rheims est franche, directe, sèche,  nerveuse et assez rapide ; voici par exemple le tout début du livre :

"J'ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais lorsque j'y pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre émotion. Tout reste plat comme une mer gelée, pas un seul frémissement à la surface de l'eau. Quand je pense à elle, il ne se passe rien." (p.5)

J'aime cette écriture. Pas de fioriture. Droit au but. Nathalie Rheims veut tout dire sur la relation -ou l'absence de relation- avec sa mère et plus largement avec sa famille avant la fin, sa propre fin. Sans doute le décès récent de son compagnon n'est-il pas étranger à son besoin de se libérer de cette enfance solitaire (je ne suis pas un adepte des ragots, des feuilles à sensation, mais j'ai su fortuitement -ce n'est pas un secret d'état non plus- que N. Rheims était la compagne de Claude Berri). Madame Yv qui travaille avec des gens en fin de vie me dit régulièrement que lorsqu'on approche de la mort, on recueille ce que l'on a semé. Si l'on n'a pas pu faire le point, le bilan de sa vie et la paix avec ceux qui nous entourent, notamment assainir les relations plus ou moins orageuses, eh bien tout cela ressort à la fin. Mme Rheims, soyons clairs, je n'insinue point insidieusement que vous seriez en mauvaise santé ou âgée, parce que Madame Yv, encore elle, ajoute, que se faire une fin de vie paisible nécessite d'y travailler toute sa vie durant ! Certes, ici, cet assainissement se fait avec une morte et c'est sans doute pour cela que l'auteure écrit :  "Normalement, avec le temps vient le moment du pardon. Sans lui, pas de travail de deuil possible. Il me suffirait de pardonner. Ce serait si simple, si facile. Hop, le problème serait réglé. C'est ainsi que cela se passe, ainsi que l'on survit à la mort des êtres chers. Mais pour nous deux la question ne se pose même plus, celle de sa mort ou de la mienne. Je n'en suis plus là. Pardonner, ne pas lui pardonner, pour moi cela ne fait plus aucune différence. Pour elle, pour moi, c'est mort, tout simplement." (p.67) Je ne crois pas que la question soit de pardonner ou pas (ce terme revêt un caractère religieux qui ne me sied guère), mais simplement d'être en paix avec soi-même, d'avoir pu se libérer d'une tranche de vie plus ou moins longue et difficile en en parlant ou en l'occurrence en écrivant dessus.

Malgré mon entrée en matière, je suis un peu hésitant quant à mon avis sur ce livre : j'ai aimé beaucoup de passages, touchants, durs, mais d'autres m'ont laissé dubitatif voire indifférent. J'avais été touché et j'avais aimé Le chemin des sortilèges de la même auteure, malgré des critiques çà ou là sévères (dans la presse et sur certains blogs : j'avais lu à l'époque, par exemple, que N. Rheims écrivait avec ses pieds ; ceci étant peut-être vaut-il mieux avoir de jolis pieds que des mains calleuses ?), l'écriture qui oscillait entre rêve et réalité pouvait provoquer des émotions. Là, moins. Peut-être un peu trop de répétitions ou de longueurs. Loin de moi cependant l'idée de dire que c'est un mauvais livre. C'est juste que cette fois-ci, à certains moments, l'écriture de l'auteure ne me provoque pas d'émotion particulière, je me suis fait parfois l'effet de me voir lire sans vraiment "entrer" dans les pages. Ce n'est pas le thème qui me gêne, au contraire : cette histoire de petite fille riche qui se sent et se sait rejetée par sa mère, parce que Nathalie Rheims évacue très vite la question : "J'avais pourtant conscience, déjà, de l'absurdité de ce que je ressentais. Qui aurait pu ne pas avoir envie d'appartenir à la famille prestigieuse qui était supposée être la mienne ? Qui aurait pu ne pas adorer tous ces gens charmants, élégants, si bien élevés, si gentils aussi ?" (p.11/12) La détresse de l'absence de lien maternel ou affectif est aussi terrible dans les familles riches que dans les familles pauvres. D'ailleurs la jeune narratrice s'affranchira très tôt de sa famille en vivant des rôles qu'elle joue au théâtre.

Je m'aperçois en faisant ce billet que sans doute je suis passé à côté de certaines pages, car en tentant de retranscrire ce que je pense et ce que j'ai ressenti avec cette lecture, je m'emballe et j'en arrive à me dire qu'il faut que je le relise un peu plus tard. De fait, avant d'écrire un article, en général, j'en sais la teneur, eh bien, là, non. Hésitant au départ, je deviens de plus en plus peut-être pas totalement enthousiaste mais au moins positif. Probablement la marque d'un bon livre qui donne le meilleur de lui-même après coup, un de ceux qui restent en mémoire ?  Je vais donc le garder dans ma bibliothèque d'abord pour cette raison et ensuite pour la dédicace de Nathalie Rheims que je remercie ainsi que Gilles Paris.

 

challenge 1%Un autre avis : ici et l'avis de Géraldine que j'ai failli oublier (merci Keisha)

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Haut et court

Publié le par Yv

Haut et court, Philippe Cohen-Grillet, Le Dilettante, 2012

Fait divers de septembre 2007 dans le Nord-Pas-de-Calais : une famille, le père la mère, la cinquantaine, la fille et le fils, la trentaine, sont retrouvés pendus à la poutre du salon de leur maison. Aucune explication. S'emparant de ce fait divers comme base de départ de son livre, Philippe Cohen-Grillet fait ensuite parler le fils, mort. Il raconte depuis son état de suicidé comment ils en sont arrivés là, comment la gendarmerie piétine sur l'enquête et la vie difficile de chaque membre de la famille et des gens de cette région en général.

C'est un roman qui commence très fort : "Ce jour-là, en début de soirée, un peu avant l'heure de l'apéritif que nous ne prenons jamais, papa nous a réunis dans la salle à manger et a déclaré : "Aujourd'hui, plutôt que de passer à table, on va se passer la corde au cou."

Sur le coup, j'ai un peu regretté. Non pas que je n'avais plus envie de me foutre en l'air. J'en avais autant envie que d'habitude, ni plus ni moins. Mais on était mercredi. Et le mercredi, c'est le jour où maman nous prépare des tomates farcies." (p.11) Suivent des pages sur la difficulté de coordonner les gestes (c'est presque de la danse, de la natation synchronisée ! La beauté du geste en plus, quoi !), de faire les nœuds aux cordes : pas facile lorsqu'on n'a plus d'encre dans l'imprimante et qu'on ne peut donc pas visualiser les différents tours et détours de la corde pour parvenir à un nœud fin et efficace ! C'est donc un roman qui débute par des pages drôles, désopilantes, déroutantes, d'un humour noir, décapant. Philippe Cohen-Grillet ne se donne pas de limite : tout est prétexte à faire un bon mot ou à décrire une situation de manière comique. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il tuerait père et mère pour un bon mot, ce serait ici, dans le contexte de son livre, une tautologie (pas une totologie, hein, attention, même si c'est une histoire drôle). Ça peut être dérangeant, ce qui, je ne vous le cache pas, rajoute à mes yeux, un petit plus : encore plus de plaisir à sourire voire rire.

En ouvrant ce bouquin, le lecteur se trouve dans la tête du fils, suicidé. Et il raconte sa famille, entre une mère fragile, un père en préretraite (licencié en fait aux alentours de 50 ans), une sœur qui voit ses heures de travail se réduire au fil des semaines, et lui-même magasinier dans une grande surface locale. Tout cela dans une région sinistrée : pas de travail ou tellement peu. Cette famille est totalement centrée sur elle-même. Pas de relation hors celles avec les collègues. C'est d'une tristesse sociale et culturelle à pleurer. Grâce à ces gens, l'auteur va dresser le portrait d'une société qui va mal, et son humour du départ devient un humour du désespoir, une farce macabre.

""Là-bas", ici, chez nous, on enfante tôt. Parce que l'horloge biologique tourne, certes. Mais aussi parce que toutes les postadolescentes poussent des landaus, par crainte d'être sinon considérées comme des "putes". Et aussi, parce que "les allocs", c'est quand même pas fait pour les chiens. Ça s'appelle "l'argent braguette". [...] J'exagérais sans doute. Mais même en noircissant le tableau de la sorte, je ne parvenais pas à me consoler de n'avoir pas "fait", moi aussi, un enfant." (p.124/125)

Il écrit quelques pages bien senties sur la grande distribution "Super-hard-discount" et ses méthodes d'encadrement, de brimades voire d'intimidations. Quelques autres sur la justice qui peut détruire des vies et puis s'en laver les mains. Un constat sévère et sans doute juste, plus qu'une dénonciation. Malgré leur isolement familial, le fils va rencontrer des gens très différents de lui, personnages secondaires bien décrits et présents.

Sans être exempt de quelques -toutes petites- longueurs, ce roman est de qualité. Bien écrit et maîtrisé, il alterne les moments durs avec d'autres pas forcément moins difficiles, mais traités plus humoristiquement, avec un détachement qui permet qu'on en rie. Et puis d'autres passages sont plus légers :

"Parfois, le dimanche matin, elle [la mère] suivait la retransmission télévisée de la messe sur le service public. "Alors, ça bigotte ?" la charriait gentiment ma sœur. " Je regarde parce que c'est tourné dans une église différente chaque semaine", se justifiait maman. " Ah bon, si c'est du tourisme ecclésiastique, c'est pas pareil..." Pince-sans-rire sœurette, comme toujours. Maman ne pratiquait pas, c'est vrai. Et alors ? On peut suivre les étapes du Tour de France sans savoir monter à bicyclette." (p.234)

Je  n'ai pas ri à gorge déployée, mais j'ai souvent et longtemps souri. J'ai été parfois gêné par ce que décrit P. Cohen-Grillet, la misère sociale, familiale, culturelle ou pécuniaire voire même toutes ensemble. Non pas que je sois d'une classe sociale supérieure (c'est d'ailleurs sans doute à cette identification possible qu'est due cette gêne), mais tant de solitude et de misères ne met pas à l'aise. Un livre qui fait sourire voire rire, et qui à certains endroits peut gêner, que demander de plus à la littérature ? Un premier roman de la rentrée à découvrir sans aucun doute.

 

région

 

challenge 1%

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Mon pire ennemi est sous mon chapeau

Publié le par Yv

Mon pire ennemi est sous mon chapeau, Laurent Bénégui, Julliard, 2012

Laurent Minkowski est généticien. Chercheur dans un laboratoire privé. Mais il vient de se faire licencier. En plus, il souffre d'une forte hypertension artérielle. Mais de tout cela, Juliette, sa compagne de vingt ans sa cadette -âgée donc d'un peu plus de vingt ans- n'en sait rien. Laurent lui cache tout de peur de la perdre. Et puis, un jour, une camionnette de livraison ouverte en bas de chez lui offre l'opportunité "d'emprunter" un téléviseur dernier cri. Puis c'est au tout d'un Vélib de se retrouver dans ses mains, puis dans celles d'un receleur. Voilà, Laurent est entré dans le banditisme, ce qui ne va pas lui faciliter sa vie déjà un petit peu compliquée.

Fiez-vous au titre : à la fois drôle et un rien intrigant. Eh bien, le livre c'est ça ! Drôle, léger par moments, mais aussi moins à d'autres instants. On rit beaucoup aux aventures de Laurent, à ses mésaventures devrais-je même écrire. Rocambolesque, jubilatoire. Ça part dans tous les sens pour le plus grand plaisir du lecteur, enfin le mien au moins, mais je ne doute pas que vos zygomatiques travailleront dur à cette lecture. Laurent Bénégui met son héros dans des situations désopilantes et périlleuses pour lesquelles on ne voit pas d'issue heureuse, mais... (Oh, Yv ce suspense ! Insoutenable !)

En outre, il se plaît à placer quelques formules délicieuses :

"Je venais de vaporiser une grande partie de ses illusions. Du moins celles entretenues à mon égard. Pour les autres, je ne m'inquiétais pas. Sa confiance en la vie était telle qu'elle aurait planté un rosier grimpant au pied de la tour Eiffel." (p.55)

Il m'est difficile d'en parler beaucoup plus parce que je ne veux pas dévoiler l'intrigue de peur que vous manquiez les surprises et que vous ratiez quelques secondes de plaisir. Sachez qu'il y est question d'un bébé qui pourrait faire basculer la vie de tout ce petit monde, de relations difficiles entre tous les protagonistes et d'une véritable intrigue policière qui tient le lecteur jusqu'aux ultimes pages. Alors certes, ce n'est pas un polar proprement dit, mais l'auteur a le talent pour nous mener de bout en bout sans nous ennuyer, bien au contraire.

Je ne connaissais pas Laurent Bénégui -eh oui, j'ai honte, et j'étale là mon inculture ! Bon, en fait je connaissais son nom et le titre de certains de ses romans précédents (Au petit Marguery, Le jour où j'ai voté pour Chirac, entre autres). Ce que j'ai pu lire ici où là me laisse accroire qu'il excelle dans le genre humoristico-romanesque. Preuve en est de ce dernier roman -qui sort pour cette rentrée littéraire- et de cet extrait d'un dialogue :

"- Pardon, je ne savais pas que vous teniez un journal intime...

- Moi non plus, s'amusa Juliette.

- Oui, j'ai commencé vendredi, j'ai arrêté samedi. Je trouve ça assommant. Je ne sais pas comment Chateaubriand a tenu cinquante ans..." (p.197)

J'espère vous avoir convaincu de plonger dans ce roman. Sinon, pour les dubitatifs -non, non ce n'est pas une grossièreté-, je peux rajouter que Juliette est une superbe rousse aux formes parfaites et que Laurent Bénégui n'est point avare de faire profiter de ses prouesses conjugales, en tout bien tout honneur, il va sans dire. Sexy, juste ce qu'il faut ! Ah, là, je vois que j'ai recruté du lectorat masculin ! (Eh, en plus, les mecs, Laurent Bénégui, il est aussi réalisateur : avec un peu de chance, il va en faire un film de son roman, très visuel)

Et pour finir sur une note plus culturelle, plus intellectuelle, je vous livre là les quatre dernières phrases du bouquin qui disent aussi que ce livre n'est pas que drôle :

"Car c'est ce à quoi servent les mots. A transmettre à chacun le récit de ses origines. Les mots qui vont et viennent, que l'on perd et que l'on retrouve. Et qui forment l'héritage de l'homme." (p.312)

Laurent Bénégui a un site, si vous cliquez sur son nom, vous y arriverez.

 

challenge 1%PS : je viens de réaliser le challenge 1%, puisque ce livre est mon septième de la rentrée littéraire. Et en plus, je le fais de belle façon, le sourire aux lèvres.

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Déliquescence

Publié le par Yv

Déliquescence, Deborah Kay Davies, Ed. du masque, 2012 (traduction, Jean Esch)

Une jeune femme, la narratrice, travaille dans un organisme d'aide à la réinsertion, au Royaume-Uni. Elle reçoit un jour, un homme qui sort de prison et tombe littéralement sous son charme et sa coupe. Au point d'accepter de le suivre dans le parking et de faire l'amour avec lui, brutalement, entre les voitures. Puis, c'est la spirale, la descente dans un monde insoupçonné d'elle : celui de la dépendance et de l'obsession sexuelle et de la manipulation.

Roman très dur sur la descente aux enfers d'une femme. Comment une femme, en apparence bien dans son travail, dans sa vie, dans ses relations amicales et familiales peut-elle se couper de tout cela pour un homme ? La relation qu'elle entretien avec lui est vénéneuse voire mortelle : une dépendance totale. Je me suis toujours demandé comment une femme pouvait rester avec un compagnon qui la bat. Pourquoi ne pas partir ? Pourquoi rester à attendre les coups, les insultes, les remarques ? Deborah Kay Davies répond en partie à cette question et décrit cette "aventure dysfonctionnelle, caractérisée par sa cruauté à lui et sa dégradation à elle. Cette relation toxique, obsessionnelle [qui] tourne au cauchemar" (note de l'éditeur)

C'est un roman éprouvant, qui ne cache rien, qui crûment dit les choses et qu'il peut être bon de réserver à un public point trop pudibond ni trop jeune. Mais malgré des longueurs, des répétitions et des redites (peu, certes, mais une petite cinquantaine de pages du milieu es un peu superflue) c'est un bouquin qui accroche. Pas gai, certes, un peu pleurnichard par moments, mais la situation peut expliquer cette tendance. Pas d'effet de style, pas de tournure alambiquée, la phrase va au plus juste et au plus court. Peu de description : on sait que l'homme est blond, bouclé, assez grand et beau, mais on apprend assez loin dans le livre (à la moitié à peu près) que la narratrice est une jeune femme élégante et assez jolie.  L'essentiel du texte s'attache aux personnalités, aux relations entre les divers personnages, notamment celles de la narratrice avec son amie Alison, avec ses parents et bien sûr à la relation entre elle et cet homme. Et puis c'est aussi une sorte de journal intime, une réflexion sur elle-même, une autocritique sur sa dépendance. Elle écrit comme si elle avait vécu tout ce temps en dehors de son enveloppe charnelle. Comme si son corps posait des actes, mais que son esprit ni ne les approuvait ni ne les vivait réellement. Il les observait du dessus, sans les juger, juste en les notant, les actant.

"Il ne revint pas, il ne revint pas et il ne revint pas. [...] Au travail, je dupais tout le monde. C'était stupéfiant. En apparence, je ressemblais à moi-même, et je m'exprimais comme elle. Je mangeais ce qu'elle mangeait. Je portais ses affaires, même si je n'en aimais pas certaines. Je mettais même son maquillage. Mais à l'intérieur, je pataugeais. Pas facile dans ces conditions d'utiliser mon ordinateur et de répondre au téléphone, mais je me débrouillais. Je ne savais pas combien de temps je pourrais continuer comme ça." (p.171)

La construction du livre par petits chapitres permet de le prendre et le poser rapidement pour des temps de micro-lectures. Intéressant et intelligent, car on peut souffler entre deux chapitres lourds. Chapitres dont les titres commencent quasiment tous par "je" : ""J'accepte les choses aveuglément", "Je trouve que la taille compte", "Je garde le contact", ..., sauf un seul intitulé : "Mon timing est parfait".

Un roman sombre, pas facile, mais très bien construit et qui a le grand mérite de mettre le doigt -encore que le doigt d'un roman, je me demande si l'image est claire- sur une situation dramatique : encore 146 personnes en 2011 sont mortes, en France, sous les coups de leurs compagnons. Terrible constat !

Merci Audrey.

 

challenge 1%

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Les chagrins de l'Arsenal

Publié le par Yv

Les chagrins de l'Arsenal, Patrice Delbourg, Le cherche midi, 2012

"Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'un corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Farenheit de poche. Un autodafé intime. Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion." (4ème de couverture)

Le moins que je puisse dire c'est que Patrice Delbourg n'a pas une écriture commune et courante. Son texte d'un style littéraire haut de gamme, franchement élitiste est magnifique. Quel dommage qu'il soit constamment émaillé de mots de moi totalement inconnus. Environ un par page ! Conseil avisé : lire avec un dictionnaire à portée de main, mais attention, préférer le Littré au Petit Robert, car dans ce dernier, certains mots ne sont pas répertoriés. Une lecture, qui malgré des tournures de phrases travaillées, très belles et vraiment plaisantes en devient "canulante" (p.11) à force d'usage de mots savants, peu usités, voire plus du tout, sauf par l'auteur lui-même.

C'est coincé entre les murs de la maison -je ne suis pas sûr de pouvoir ici user du mot "bajoyers" (p.12) qui s'applique plutôt aux écluses et aux ponts- pour cause de mauvais temps (étonnant cet été, n'est-il pas ?) que je me lance dans la lecture de ce roman. Mais quelle mouche m'a donc piqué ? J'aurais dû, avant de débuter, faire "propédeutique" (p.10) en lettres. Il y est question de voile qui "faseyait au vent" (p.9) (pléonasme ?), de "biffons" (?) (p.14), de "portulan" (p.18), de "poliorcétique" (p.23) ou encore d'"elzévir" et de "garamond" (p.37).

Rassurez-vous, je ne vous ferai point un "épitomé" (p.33) ou un "spicilège" (p.19) de ce livre, parce que d'une part, j'ai arrêté de noter les mots auxquels je n'entrave que dalle à la page 50, et parce que d'autre part, mon "dictame" (p.48) personnel fut de stopper ma lecture avant la fin. Je n'en suis pas au point de préférer un "antiphonaire" (p.38) -surtout lorsqu'on connaît mon anticléricalisme-, mais j'avoue avoir pensé à "l'estrapade" (p.49) -en fait, je déconne, je ne connaissais ni le mot ni le principe.

Loin d'être un "pouacre" (p.39) vivant dans une "sentine" (p.50), je me suis pourtant senti puant de manque d'instruction, de savoir, un vrai blaireau, quoi ! Un putois ! Ragaillardi par le fait que je ne trouve pas toutes les définitions des mots dans le dictionnaire, et ayant troqué la grimace pour un rictus ironique aux coins des "badigoinces" (p.44), je me suis dit :

"Mon petit gars (et oui, quand je me parle, je m'appelle "mon petit gars", parce que si je dis "ma petite fille", ça m'excite et après je ne sais plus ce que je devais écrire ; ça, c'est du pompage -si je puis m'exprimer ainsi- du regretté Pierre Desproges), tu vas noter tous les mots que tu ne piges pas et tu vas faire ton billet en les incluant dedans. Pas chouette comme défi ça ?"

C'est donc tout gonflé de fierté, par ma relative réussite, (je dis "relative", car je ne suis pas certain de ne pas avoir détourné quelques sens malgré moi) mon "vertugadin" (p.22) des chevilles, que j'achève cet article & -"esperluette" (p.33)- que je peux enfin citer l'auteur : "Excédé jusqu'à défaillir par un funeste souvenir d'ânonnement scolaire au tableau noir, il pourfendait ainsi d'un coup de Laguiole une arborescence d'Arsène Houssaye, un surgeon d'Henry Bordeaux, déjà bien encombré d'un salmigondis d’afféteries" (p.31)

Alors, pour ne point être trop mauvais, voire jaloux, mauvaise langue et totalement inculte, je préfère reprendre le compliment sus-cité et le renvoyer à l'expéditeur: "Monsieur Delbourg, vous voici pris en flagrant délit d’afféterie !"

Roman de cette rentrée 2012, merci Solène.

 

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Swamplandia

Publié le par Yv

Swamplandia, Karen Russel, Albin Michel, 2012 (traduction, Valérie Malfoy)

Swamplandia est un parc d'attractions dans lequel la famille Bigtree (le Chef le père, Hilola la mère et Kiwi, Ossie et Ava les enfants, aidés de Sawtooth le grand-père)  fait des numéros avec des alligators. Le clou du spectacle, celui qui attire les touristes est celui avec Hilola qui plonge et nage au milieu des animaux. Mais Hilola meurt, et le parc périclite. Chacun des membres de la famille va alors suivre un itinéraire individuel très particulier durant l'été qui suit.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Karen Russel a de l'imagination et un talent certain pour la mettre en scène, pour raconter les aventures des ses héros, toutes aussi inventives et originales les unes que les autres.

Le contexte géographique est très présent, lourd, chaud, sec et poisseux et marécageux. Les Everglades. Le parc des alligators rajoute, pour nous lecteurs européens, une touche d'exotisme et de danger supplémentaire.

"- Les alligators ne sont pas des animaux de compagnie, me répétait le Chef. C'est un estomac dans une valise en cuir. Un alligator ne te rendra jamais ton affection.

Et pourtant je les aimais ! J'avais peur aussi de leur regard d'extraterrestre et de leurs brusques pointes de vitesse." (p.25/26)

Dans ce roman, c'est Ava, la petite dernière de treize ans qui s'exprime ; elle est la seule susceptible de sauver Swamplandia de la faillite et de la disparition. Puis, lorsque les membres de la famille s'égaillent chacun de leur côté, l'auteure alterne les chapitres "Ava" (à la première personne) et les chapitres "Kiwi" (à la troisième personne). Bien vite, ces derniers m'ont paru plus intéressants (et pas uniquement parce que j'adore les kiwis, d'ailleurs cette année, il ne faut pas que je rate la saison de cueillette, je l'ai ratée l'an dernier et je n'ai pas eu ma dose hivernale de fruit vert, ceci expliquant peut-être cela - oui, c'est un jeu de mots facile (Kiwi/kiwi) et même pas drôle, mais même Karen Russel le fait une fois dans son livre, alors pourquoi pas moi ? Hein ?), les autres concernant Ava et Ossie devenant longs, peu rythmés et un rien ennuyeux. Puis, petit à petit, les passages parlant de Kiwi prirent le même malheureux chemin et si vous avez tout suivi, c'est donc le livre en entier qui devint longuet.  J'ai lu vite, en diagonale, passé certains paragraphes pour prendre plus de temps sur d'autres plus attirants, car il en recèle de très bons.

Pas le roman de la rentrée littéraire pour moi donc, même si je comprends aisément que certain(e)s lecteurs(trices), contrairement à moi entreront dans cette histoire et y trouveront matière à satisfaction voire beaucoup plus. Mais que voulez-vous, je suis un éternel insatisfait, grincheux, grognon. Un homme quoi !

Merci et désolé Carol

 

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Ce que savait Jennie

Publié le par Yv

Ce que savait Jennie, Gérard Mordillat, Calmann-Lévy, 2012

Lorsque débute ce roman, Jennie a treize ans. Elle vit avec sa mère Olga, le compagnon de celle-ci Mike et sa demi-sœur Malorie, fille de Mike et Olga. Leur maison est située dans un terrain entre une voie ferrée et un terrain pollué, loin de tout. Toujours en chantier elle est encombrée de divers matériaux que Mike "récupère " à son travail. Les relations sont très fortes bien que tendues entre Olga et Jennie et seulement tendues entre Jennie et Mike. C'est dans cet univers familial pauvre que Jennie grandit, s'occupant de Malorie comme si elle était sa véritable mère.

Lorsqu'on ouvre un roman de Gérard Mordillat, on se doute qu'il ne va pas raconter la vie d'une famille bourgeoise ou aristocratique. Il parle du monde ouvrier, du prolétariat, monde bien souvent délaissé par les écrivains. Il décrit une famille en proie au travail précaire, au chômage, aux difficultés de s'instruire, de se nourrir, d'élever ses enfants, à la promiscuité, aux relations sociales limitées, du début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui.  Caricatural ? Pas sûr. Sûrement pas d'ailleurs. Peut-être des traits un peu accentués, mais c'est une contrainte pour tenir cette histoire en 200 pages. Jennie est présente et lumineuse tout au long de ce bouquin, même aux moments les plus douloureux, elle est là, et toujours sa présence illumine les phrases. C'est un vrai beau personnage qui traverse les épreuves en cherchant à avancer, qui n'est jamais vaincue. Et pourtant, il lui en arrive des chocs, de révélations en événements, de rebondissements en tragédies.

Gérard Mordillat ne fait pas dans l'alambiqué. Son écriture est simple, directe, accessible ; phrases courtes, quelques descriptions de lieux ou de personnes (certaines sont terribles pour les décrits), dialogues. Tous les thèmes qui fâchent sont abordés : politique, chômage, travail des ouvriers mal rémunéré, licenciement et rémunération prohibitive des actionnaires, école, religion, même la télévision... L'auteur distille ses réflexions, ses perfidies tout au long des pages : c'est mordant, politiquement incorrect et tellement... jouissif, parce que bien dit !

"Quand elle était petite, au catéchisme, le curé leur avait parlé de la résurrection et leur avait présenté des images de Jésus montrant les plaies de son supplice à saint Thomas. Elle avait été punie pour avoir demandé comment ressusciterait un homme mangé par un requin puisque le Seigneur avait ressuscité avec ses blessures. Devrait-il ressusciter avec les siennes ? La question avait paru insolente." (p.56/57)

Sans apporter de solutions, il appuie là où ça fait mal : l'école par exemple qui peine à jouer son rôle : donner sa chance à chacun quel que soit le milieu social, qui n'a plu le temps d'apprendre à réfléchir : "Qu'est-ce qu'on t'apprend à l'école ? A être le meilleur, le plus performant, celui qui a les meilleures notes, celui qui rafle les prix... En réalité, on te dresse pour le marché. Pour te fourrer dans la tête l'idée de concurrence. (...) Ça sert à ça l'école. A faire de toi un type qui ne pourra pas penser en dehors de la concurrence et de la consommation. Question apprentissage de la liberté de penser, c'est pire que ce que faisaient les curés ! C'est la voie royale de l'aliénation. Tu ne crois pas qu'on peut très bien vivre sans vouloir être meilleur que les autres ?" (p.158/159) Et cette idée d'être le meilleur est tellement dominante que les parents le demandent instamment à leurs enfants. Pour avoir longtemps fait partie d'une fédération de parents d'élèves -j'arrête cette année, avoir de grands enfants permet de lever le pied sur certaines activités, mais bon, ça donne des cheveux blancs ! On vieillit, aïe, aïe, aïe- je peux affirmer que peu de parents s'engagent mais que beaucoup revendiquent pour une plus belle réussite individuelle de leur rejeton et non pas de l'ensemble des enfants. Dommage, mais malheureusement prévisible, la société actuelle privilégie l'individu plutôt que l'ensemble.

G. Mordillat n'est pas tendre avec les institutions, il ne critique point trop l'aide sociale à l'enfance, mon domaine d'activité, qui comme l'école, malheureusement, fait parfois ce qu'elle peut avec les moyens qu'elle a. Pas toujours facile de prendre en charge des enfants brisés par une famille explosée, qui le seront encore plus car totalement rétifs à des placements.

Bon, revenons à notre Jennie après mes digressions : Elle fait face à toutes les adversités. Son personnage domine : une jeune fille rebelle, mais avec de bonnes raisons, pas juste pour faire comme les autres.

Un roman de la rentrée littéraire qui devrait trancher avec le reste de la production par le monde qu'il décrit, par le contexte social et son héroïne "bouleversante et sublime" (4ème de couverture)

 

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Maudite éducation

Publié le par Yv

Maudite éducation, Gary Victor, Ed. Philippe Rey, 2012

Carl Vausier est un adolescent qui grandit à Port-au-Prince dans les années 70. Éducation paternelle stricte, pudibonde, il est en proie aux troubles et aux émois sexuels. A l'insu de son père, il fréquente les bas quartiers et ses prostituées, et dans le même temps,  toujours à l'insu du père, il traîne dans son antre réservé -celui du père-, sa bibliothèque. Les prostituées lui racontent les vies de leurs aïeules ; il entretient également une relation épistolaire avec une jeune fille, Cœur Qui Saigne (lui signe Furet), mais leur première entrevue est un fiasco. Cœur Qui Saigne le hante, et reviendra dans sa vie dans les années suivantes.

Roman très atypique dans la forme. Il y a cet homme qui raconte son adolescence, sa jeunesse, et puis cette relation difficile avec Cœur Qui Saigne et plus généralement, la vie en Haïti dans les années 70, la difficulté de vivre dans ce pays extrêmement pauvre, sous une dictature féroce. Carl Vausier n'a pas de chance, d'abord il n'est pas bien dans sa peau d'ado, ensuite il agit en dépit du bon sens parental au risque de se mettre à dos père et mère, et enfin, il ne peut pas dire ou faire ce qu'il veut au risque de se retrouver emprisonné voire pire par les tontons macoutes. On est toujours entre roman autobiographique (d'après l'éditeur), roman initiatique, roman d'un amour fou et livre de réflexions de l'auteur, mais aussi entre rêve et réalité, deux notions que Gary Victor aborde très souvent :

"Je persiste à croire que ce qui est du rêve se confond avec le passé. Le présent lui-même n'est qu'un espace incertain à peine palpable, déjà évaporé alors qu'on n'a même pas profité de ce qu'il offre. L'homme n'a que ses souvenirs et le rêve est le cadre qui amplifie les perspectives, donne plus de luminosité à la mémoire. Le rêve surtout n'appartient qu'au rêveur. Tandis que nous ne sommes pas les propriétaires de nos souvenirs, car ils ont été souvent construits avec d'autres que nous, par d'autres que nous, qui peuvent avoir sur nos réminiscences des opinions et des sentiments différents." (p.128) J'aime beaucoup cette idée dont il parle que nos rêves sont personnels mais pas nos souvenirs, parfois même les deux peuvent parvenir à se confondre. Ne vous êtes-vous jamais posé la question de savoir si ce que vous pensiez être un souvenir n'est pas un rêve récurrent, qui serait entré en vous comme un événement vécu ? Une autre citation sur un thème similaire : "Flotter entre le réel et l'imaginaire met dans un état de doute permanent et de questionnement." (p.232) L'écriture de Gary Victor incite à passer du réel à l'imaginaire, du rêve à la réalité. Elle est simple, directe, belle et à la fois poétique. Je l'avais déjà remarquée dans son superbe roman Le sang et la mer (à l'époque j'encourageais très volontairement à le lire, conseil -que vous devez suivre, vous ai-je déjà déçu ?- que je ne peux que réitérer)

Mais Gary Victor ne se contente pas d'égrener ses réflexions sur ces thèmes, il parle aussi de son pays. Son pays vendu aux dictateurs, à ses brutes qui représentent la face sombre des hommes (un peu comme le portrait de Dorian Gray cachait celle de son modèle) : "Le Président Éternel, qu'on dit être aussi méchant, aussi inhumain -rappelle-toi qu'il a fait fusiller sans sourciller dix-neuf officiers-, n'est que le miroir qui reflète la bêtise, la violence, le mépris de la personne humaine qu'on cultive tant dans notre société. Il est la quintessence de ce que, malheureusement, nous sommes, notre être véritable, notre pur produit." (p.67)

Il est difficile d'y vivre sereinement, soit à cause de la pauvreté, soit à cause des ses opinions soit les deux en même temps. Carl est écrivain, journaliste et ne peut écrire n'importe quoi, il doit sans cesse composer avec son rédacteur en chef -le censeur- et le pouvoir. Malgré tout, il y reste, contrairement à beaucoup qui émigrent pour vivre mieux.

Et puis Gary Victor parle aussi d'amour. D'amour fou. D'amour passionnel, fusionnel. D'amour physique aussi, certains passages sans être grossiers sont très explicites. De la difficulté de trouver le ou la partenaire fantasmé(e)(s).

Enfin, tout cela pour vous dire combien ce bouquin est excellent, beaucoup de phrases ont fait écho en moi, m'ont rappelé certains passages pas très faciles de mon adolescence (rassure-toi, maman, je ne suis pas allé dans les bas-quartiers nantais pour voir les prostituées, ni n'ai vécu dans un bidonville !). Comme quoi, même si les conditions de vie sont absolument incomparables, les tourments du corps et de l'esprit sont universels.

Précipitez-vous sur ce roman de le rentrée 2012 !

 

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La vallée des masques

Publié le par Yv

La vallée des masques, Tarun Tejpal, Albin Michel, 2012

Au cours de la dernière nuit de sa vie, un homme se raconte. Il attend ses meurtriers et en profite pour s'enregistrer. Il dit comment il est né, a grandi et vécu au sein d'une société tout entière dédiée à la recherche de la pureté absolue, selon les préceptes et principes de son fondateur, pur parmi les purs, le légendaire Aum. Cette communauté a ses règles, ses lois et prospère dans une région de l'Inde.

Voici un roman dont on ne sort pas reposé. Il m'a fallu une centaine de pages pour entrer dans le rythme, dans l'histoire, dans l'écriture poétique et paraphrastique de l'auteur. Et puis, ensuite, malgré des passages longs, des répétitions, l'emballement et la fascination pour le monde décrit sont bien présents.

Tarun Tejpal construit une communauté qui paraît tout d'abord utopiste certes, mais plutôt positive. Une sorte de société idéale. Puis, très vite, le vernis craque et la vérité apparaît, pas aux yeux des gens embrigadés, mais à ceux des lecteurs et à ceux du narrateur, bien des années plus tard. "Nous étions tous égaux, nous étions tous frères. Mais à l'intérieur même des fratries, un respect particulier est accordé à celui qui est un peu plus qu'égal." (p.145/146)

Le narrateur, arrivé quasiment au plus haut de la hiérarchie est passé par des épreuves terribles, cruelles et violentes et en a fait subir autant. Dans cette société "idéale", l'homme, pour grimper les échelons ne doit avoir aucun attachement matériel ou affectif, aucune faiblesse. Les enfants ne savent pas qui est leur mère et les mères ne peuvent pas dire qui sont leurs enfants, tous vivant au sein d'un même groupe et jouant respectivement les rôles des enfants de toutes les mères et des mères de tous les enfants. La seule référence qui tienne, c'est Aum et donc la recherche de la vérité et de la pureté. C'est un monde sans sentiments, sans émotions : un monde animal, dans lequel l'homme nie totalement sa nature qui le pousse à vivre en étroite corrélation tant matérielle qu'affective avec autrui. Il doit tendre vers la perfection du corps et de l'esprit.

Ce roman est une sorte de fable sur tous les totalitarismes, sur toutes les dérives des intégrismes. Je ne suis absolument pas connaisseur de l'Inde et ne peux donc dire si Tarun Tejpal fait référence à son pays particulièrement. Je pense que son propos est universel. J'ai facilement pensé au stalinisme, au nazisme avec leurs épurations, leurs purges, vocables qu'emploie l'auteur, et sûrement à beaucoup d'autres régimes qui se sont assis sur la terreur, la domination et la soumission de leurs sujets. "Ce jeune Éclaireur, cependant, s'était avéré un frère sans défaut, doué d'un intellect exceptionnel, qui mettait ses paroles au service de la seule cause des purs. En moins de quinze ans parmi les Éclaireurs, il avait débusqué et livré plus d'une vingtaine de frères déchus, parmi lesquels d'autres Éclaireurs qui avaient égaré le sens du message qu'ils transmettaient. Et lors des procès d'épuration en présence des Grands Timoniers, il avait exposé avec brio et sans pitié les mensonges et les défaillances des traîtres." (p.350)

Là où l'auteur est très fort et réussit une vraie prouesse, c'est qu'il décrit des scènes terribles, des pratiques odieuses et détestables, notamment le sort réservé aux femmes -mesdames féministes, vous allez frémir  et bouillir- sans jamais avoir recours à des descriptions minutieuses. Il pourrait aisément écrire des paragraphes insoutenables, mais son écriture est là qui, sans minimiser les souffrances, permet aux lecteurs des les lire sans défaillir. Il procède par images, par détours. Quelques chapitres sont particulièrement prenants et marquants (La trahison romantique, p.170 ; La fille au regard fulgurant, p.287) entre autres et globalement, les 250 dernières pages entrecoupées parfois de paragraphes un peu longs que l'on peut passer rapidement.

D'avance désolé, car je crains d'être un peu en-dessous de tout ce que j'ai ressenti en lisant ce roman, ce qu'il dénonce, ce qu'il raconte et décrit et également la manière d'y parvenir.

Un roman très fort et puissant, à l'image de sa couverture, de cette nouvelle rentrée littéraire.

Grand merci Aliénor ! Traduction faite par l'aimable (?) (voir les commentaires) Dominique Vitalyos

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