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Les mâchoires du passé

Publié le par Yv

Les mâchoires du passé, Bernard Boudeau, Éd. In Octavo, 2013

Jean-Pascal Gontier est un ex-militaire reconverti en enquêteur spécialisé dans la veille technologique. Ses clients sont des entreprises. Le jour où sa compagne, Margaux lui demande de rechercher un homme disparu depuis un an, Haritz, il accepte. Mais malgré sa bonne volonté, son enquête au Pays Basque piétine. Il décide alors d'honorer un contrat d'une société française victime de rumeurs de la part de la concurrence qui le mènera à San Fransisco, a priori loin du Pays Basque. Mais les hasards des rencontres déjouent parfois les a priori.

J'ai eu un tout petit peu de mal à entrer dans le livre parce que déboulent des noms et des situations directement liés au tome précédent des enquêtes du commandant JP Gontier. Même le statut du narrateur, JP Gontier n'est pas clair, on ne sait à quel titre il intervient ! Mais finalement, tout rentre très vite dans l'ordre et c'est avec un plaisir grandissant que j'ai lu les 420 pages de ce polar très réussi. Si tous les indices du départ ne sont pas dévoilés (tant mieux, ça me permettra de lire les aventures antérieures de JP Gontier sans que le suspense ne soit défloré), le principal, ce qui permet la bonne compréhension de cet épisode se dévoile petit à petit. 

Amateurs d'enquêtes classiques, minutieuses, précises dans lesquelles le moindre détail a de la valeur, vous serez comblés. Dans la première partie, celle qui consiste à rechercher une personne disparue, JP Gontier suit toutes les pistes, va d'informateur en informateur, de rixes en discussions, de dialogues de sourds en menaces. Dans la seconde partie, celle qui concerne l'intelligence économique, le vrai métier du héros, on apprend plein de trucs sur les méthodes des entreprises pour discréditer un concurrent, pour le disqualifier et prendre de l'avance sur lui. Là encore, l'enquêteur doit faire preuve de discrétion, d'initiatives, de flair et d'obstination. La technique est la même que pour une recherche de personne : essayer toutes les pistes, même la plus insignifiante au départ. 

D'habitude, dans un polar, on suit deux histoires en parallèle qui se rejoignent à la fin du livre, deux visions d'une même histoire souvent. Là, plus original, c'est la même personne qui mène deux enquêtes totalement opposées qui doivent normalement avoir des points communs ; franchement, ces points communs sont loin d'être évidents lorsque débute la seconde partie.

"Dans sa conversation, sa femme lui conseillait d'abandonner l'enquête basque. Elle lui disait que, s'il avait le sentiment de perdre son temps il valait mieux qu'il abandonne. [...] L'enquête sur les nouvelles technologies serait arrivée à point nommé pour lui donner le prétexte de laisser tomber Haritz.

- Et de quelles technologies s'occupe ce cher détective ?

- Un fil... [...] un croisement, une greffe entre une araignée et un plant de coton.

- Effectivement, c'est loin des préoccupations de Nathalie Ossaty, un croisement entre une araignée et un plant de coton." (p.280/281)

Polar très bien mené, maîtrisé. Ça ne va pas à cent à l'heure, mais la tension est palpable dès le début et augmente au fur et à mesure des pages qu'on ne lâche plus. Même le passage d'un pays à l'autre, d'une enquête à l'autre ne la fait point retomber. Une ballade entre le Pays Basque et les États-Unis, plus particulièrement la Californie et le Nevada, le lac Tahoe (déjà présent dans un autre excellent polar Tahoe l'enlèvement de Todd Borg)

Merci Inès (Gilles Paris)

 

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Disparitions en Picardie

Publié le par Yv

Disparitions en Picardie, Gérard Bertuzzi, Ravet-Anceau, 2012

Un chef d'entreprise de travaux publics disparaît. Un retraité promenant son chien itou. Le même jour. Rien ne les relie ce qui embête bien les gendarmes. Puis, dix ans plus tard, lors du chantier d'une piscine, un corps enterré depuis presque dix ans est retrouvé. Tout cela pourrait être une seule et même affaire pense le commandant Bourbon.

Dans le même temps, Nono Radosky tente de refourguer des pièces anciennes et rares à un numismate lillois qui flaire l'embrouille. Mais Nono n'est pas homme à se laisser faire.

Toujours aussi sympa cette collection Polars en Nord des éditions Ravet-Anceau. Nous voici là au coeur de la gendarmerie de Compiègne qui planche sur les disparitions. Le commandant Bourbon est excellemment secondé par le chef Keller. A eux deux, malgré l'intuition et le travail de fourmi, l'enquête piétine. "[...] l'intuition, c'est elle qui fait s'accrocher les hommes comme des morpions à leurs recherches, dans quelque domaine que ce soit. [...] C'est elle aussi qui fait plancher le chef Keller comme un malade, lire, relire encore et encore les dépositions, les constatations, les rapports du légiste, examiner les photos à s'en faire péter la rétine.. Il a un bel os à ronger, le gendarme. Il la sent la solution. Il la sait là, la clef de l'énigme, sous ses yeux, entre ses mains, dans ces deux dossiers qu'il croise méthodiquement et qui finissent par s'entremêler, par lui mettre la cervelle en compote. Il en rêve la nuit, pendant les repas, le week-end, sous la douche, aux toilettes... C'est devenu une obsession." (p.120)

Puis, un événement, la découverte du corps enterré viendra réveiller l'intuition de Bourbon et le travail de fourmi reprendra avec un peu plus de succès.

Pas mal du tout ce petit polar. Écriture simple, alerte pas dénuée d'humour et de légèreté. Si je fais la fine bouche, mon bégueule, je pourrais dire que je ne goûte que moyennement le flot de calembours et de blagues pas toujours très fins, un rien potaches et basiques, mais c'est un écueil largement franchissable. D'autant plus que Gérard Bertuzzi sait mener son intrigue. Au moment où on la croit finie, eh bien, il en rajoute une petite couche pour nous tenir jusqu'au bout de ses 220 pages. Ce n'est pas un thriller, loin de là, le rythme n'est pas effréné, mais un bon petit polar qui ne vous polluera pas l'esprit mais ne vous décevra pas. 

 

région

 

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Miséricorde

Publié le par Yv

Miséricorde, Jussi Adler-Olsen, Le livre de poche, 2013 (Albin Michel, 2011, traduit par Monique Christiansen)

Merete Lyyngaard est retenue depuis cinq ans dans une pièce vide, nourrie grâce à des seaux que ses ravisseurs lui passent par un sas. Mais pourquoi, nul ne le sait. Cette ancienne espoir de la politique danoise a disparu du jour au lendemain.

Carl Morck, flic de Copenhague, revient au travail après une interruption due à une fusillade subie par ses collègues et lui. L'un est mort, l'autre est sur un lit d'hôpital, paralysé et Carl est le seul à s'en être sorti. Il emmerde tout le monde. Pour s'en débarrasser, la police crée le Département V chargé d'enquêter sur de vieux dossiers pas encore clos. A la tête de cette unité, Carl, assisté de Hafez al Assad, un Syrien, homme à tout faire. Leur première affaire sera par hasard celle de la disparition de Merete Lyyngaard.

Pas mal du tout ce premier volume des aventures de Carl et Assad. On assiste à la naissance du Département V, à leur première collaboration. Le lecteur suit en parallèle, les tergiversations de Carl pas très emballé pour se coltiner de vieux dossiers avec un homme de ménage réfugié politique au passé inconnu (songez, qu'il porte le même nom que l'ancien dirigeant autoritaire de la Syrie, le père de l'actuel qui ne fait pas mieux voire pire que son papa !) et les souffrances de Merete enfermée dans un caisson pendant cinq longues années. Si l'on peut deviner rapidement les raisons de son rapt, puis celles de sa séquestration et les auteurs, l'intérêt du livre consiste au raisonnement des enquêteurs pour parvenir aux bonnes conclusions et à la relation qui s'instaure entre Carl et Assad. 

Carl est un vieux flic à l'ancienne, désabusé, démotivé depuis cette fusillade, qui vit dans une modeste maison en banlieue avec son beau-fils et un locataire éternel étudiant qui le materne. Son ex-femme l'a quitté pour aller vivre ses passions amoureuses dans... l'abri de jardin !

Assad est recruté comme homme de ménage, préposé au café ; il s'avère précieux, doté d'un sens de la réflexion affiné et sensé et malgré quelques initiatives maladroites, très utile :

"Assad avait sûrement extrapolé un peu en remplissant sa mission, mais à quoi fallait-il s'attendre de la part d'un assistant, docteur ès gants de caoutchouc et seau en plastique ? Il faut bien ramper avant d'apprendre à marcher." (p.93)

Cette enquête qui commence en dilettante petit à petit se professionnalise, car Carl reprend goût à son travail, Assad n'y étant pas étranger. Un duo très improbable qui fonctionne. Assad ajoute le côté décalé, humoristique qui fait que l'on ne s'ennuie pas du tout au long de ces 526 pages (version poche). A tel point, pour ne rien vous cacher, bande de petits veinards, que Délivrance, le troisième opus de cette série qui vient de sortir, m'attend gentiment et que je viens d'acquérir la deuxième aventure du Département V, Profanation,  dont je parlerai bientôt.

Merci Anne.

 

thrillers

 

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La servante et le catcheur

Publié le par Yv

La servante et le catcheur, Horacio Castellanos Moya, Métailié, 2012 (traduit pas René Solis)

Le Viking est un ancien catcheur reconverti en flic. Sous la Junte Militaire qui gouverne le pays, il est plus souvent confronté aux basses œuvres du régime qu'à enquêter sur des crimes. Vieillissant, très malade on ne l'emploie quasiment plus, le laissant dans les bureaux, sauf pour sa prochaine mission : enlever un jeune couple de subversifs et les transférer au Palais Noir, siège de la répression.

Maria Elena est une servante, qui après avoir officié chez les grands parents doit ce matin-là commencer à faire le ménage chez les petits-enfants tout juste rentrés au pays. Sauf que la maison est vide. Inquiète, elle apprend que le couple a disparu. Se rappelant que jadis, le Viking l'a ouvertement courtisée, elle va le voir pour en savoir plus sur le sort de ses patrons.

Horacio Castellanos Moya, après avoir publié chez Les Allusifs (notamment les très bons Le bal des vipères et Effondrement) arrive chez Métailié, deux maisons d'édition que j'aime beaucoup. Pour le meilleur, car sans tarder et sans laisser de suspense, je peux vous dire que ce bouquin est excellent.

L'auteur se glisse dans la peau de personnages diversement placés au sein de la société salvadorienne pendant la dictature de la Junte Militaire. D'abord un bourreau, le Viking, qui même s'il ne fait qu'exécuter les ordres fait partie d'une équipe dans laquelle certains torturent, tuent, violent avec un plaisir plus qu'évident. Et il est mal en point Viking, comme son pays :

"Il [Viking] a peur d'être mis en congé d'office, renvoyé chez lui.

- T'es vraiment trop con, Viking, lui dit le Chicharron en redémarrant. Tout le monde sait que tu es en train de crever.

Il voudrait chercher un chiffon sous le siège pour essuyer le pistolet, mais il reste là, affaibli, incapable du moindre geste ; rien que la nausée, la fièvre, la brûlure au fer rouge dans le ventre, et à nouveau cette bave pourrie dans la bouche." (p.43)

Ensuite, Maria Elena qui en citoyenne trop occupée à survivre ne peut s'intéresser à la vie politique du pays, même si elle souhaite plus de justice, d'égalité et l'arrêt des violences. Elle écoute régulièrement les homélies de l'archevêque Romero (personnage réel) qui s'oppose à toutes les violences tant du pouvoir que des opposants. Autour d'eux gravitent des exécutants, des durs, des couards, des révolutionnaires aguerris, des ambitieux, des fous à lier, de vrais criminels, ... Tout ce qui forme la population d'un pays sous la dictature. Horacio Castellanos Moya sans décrire au plus près les tortures et les scènes de violence, les relate. Elles sont bien présentes et rythment le livre, comme de nos jours les attentats et les combats dans de nombreux pays s'imposent dans l'actualité. La grosse différence, c'est que nous ne faisons que les voir alors que ceux qui vivent dans ces pays les subissent jours et nuits. 

H. Castellanos Moya n'entre pas à proprement parler dans une critique du régime en place. Il parle des violences de part et d'autre. Bien sûr la terreur policière et la violence d'État sont insupportables, et ce sont elles qui génèrent l'opposition, mais tenter de renverser le régime en imposant également une guérilla, des attentats pousse parfois ces acteurs à des actes terribles. Sans prendre position, même si la sympathie va forcément aux plus faibles, à ceux qui se défendent, il dit qu'être d'un côté ou de l'autre n'est pas nécessairement un choix. Son roman n'est pas manichéen (et son sujet n'est pas la critique d'un régime militaire), il s'intéresse aux petites gens, à ceux qui à un moment sont dans tel ou tel camp ou dans aucun, entre les deux, grâce ou à cause des hasards de la vie, de la volonté de s'en sortir, d'offrir aux siens une vie plus belle. Loin des Palais et des lieux de décision, il s'intéresse à ceux qui subissent de plein fouet et quotidiennement l'autorité et la violence des uns et des autres.

J'espère de tout cœur vous avoir donné envie de découvrir ce roman excellent, formidable. Un coup de cœur pour moi. Décidément, plus je la découvre et plus je trouve que la littérature sud-américaine recèle de véritables trésors.

Merci Valérie.

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J'aurai ta peau Dominique A

Publié le par Yv

J'aurai ta peau Domnique A, Arnaud Le Gouëfflec et Olivier Balez, Glénat, 2013

"Dominique A est un chanteur-compositeur heureux, abordant sa nouvelle tournée avec la sérénité d'un artiste accompli. Une sérénité qui ne fera pas long feu, à cause d'une lettre anonyme annonçant laconiquement : "J'aurai ta peau, Dominique A"... Et pourquoi diable on lui en voudrait à LUI ? Qui peut vouloir la peau d'un inoffensif chanteur même pas si célèbre que ça ? ..." (note de l'éditeur)

Forcément avec un tel titre, je ne pouvais que sauter sur cette BD, moi qui comme je le disais en fin d'année dernière aime beaucoup ce chanteur (clic). Et bien m'en a pris (je tiens ici à remercier Le Merydien qui m'a mis la puce à l'oreille dans l'un de ses commentaires sur l'article concerné par le "clic" précédent).

Voilà donc le chanteur menacé de mort qui devient parano se demandant bien pourquoi on lui en veut. Le soutien de son ami Philippe Katerine n'est pas vraiment là pour le rassurer :

"- C'est bizarre qu'on s'acharne précisément sur toi.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Ben, d'habitude, les dingues, ils s'attaquent aux stars, pas aux chanteurs plus... enfin, moins... C'est juste que t'es pas super connu, tu vois ?

- Ben, si, quand même un peu." (p.13)

Le dialogue qui se poursuit est tout aussi savoureux entre Dominique A un rien vexé de n'être pas reconnu à sa juste valeur et P. Katerine qui se moque gentiment de son copain. C'est d'ailleurs toute la BD qui est savoureuse. Des dialogues et des situations drôles -enfin pour nous lecteurs, peut-être moins pour Dominique A-, un chanteur obligé de réfléchir sur sa condition d'artiste et sur la manière dont il est parvenu à icelle ; parce qu'après tout, il aurait pu faire autre chose que chanteur monsieur Ané ! Le scénario (A. Le Gouëfflec) est plaisant, marrant et original et point n'est besoin de connaître la discographie du chanteur pour apprécier cette BD -même si je ne saurais trop vous conseiller de vous pencher dessus. 

Pour les dessins (O. Balez), je suis un peu moins calé pour les critiquer, mais je peux dire qu'ils me paraissent très bons. En fait, je les aime bien parce qu'ils sont assez réalistes sans aller dans des détails très précis : on reconnaît sans peine les protagonistes. Leurs émotions sont très visibles et l'on ne peut s'empêcher de rire parfois des attitudes ou remarques des uns et des autres. Les couleurs sont plutôt dans des tons chauds (mise à part la vêture de Dominique A, éternellement noire). 

Une BD qui sort de l'ordinaire mettant en scène des personnes vivantes, dont Dominique A, qui signe la préface de l'ouvrage s'inquiétant un peu de son sort : "... à l'heure d'aujourd'hui, même si je sais grosso modo de quoi l'histoire retourne, je n'ai eu que quelques planches sous les yeux. Et si je ne m'abuse, il est question d'avoir ma peau dans le titre... Dans quel(s) guépier(s) m'ont-ils fourré ? Comme si la vie n'était pas assez compliquée..." (p. 2)

J'ai adoré cette BD tant par le scénario que par les dessins, l'ambiance qu'ils créent. Un coup de coeur en cette nouvelle année !

Merci Élise.

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Qu'allons-nous faire de grand-mère ?

Publié le par Yv

Qu'allons-nous faire de grand-mère ?, Bernard Leconte, L'Éditeur, 2013

Rosette est une charmante septuagénaire qui vit dans sa maison dans un petit village. Aimable, paisible et discrète, veuve depuis dix ans, elle s'occupe de son jardin et aime discuter avec M. Despature un voisin. Un jour, elle lui offre à boire et boit elle-même une petite lampée de whisky. Quelques jours plus tard, elle rate une marche et tombe. C'en est trop pour ses enfants qui décident de la placer en maison de retraite.

Elle est charmante Rosette, pourquoi tant de malheurs sur elle ? Parce que ses enfants se sont éloignés d'elle et qu'ils ne la voient plus que comme un souci. Parce qu'aucun ne veut faire d'effort pour aller la voir plus souvent. Parce qu'aucun ne veut payer une aide à domicile. Toutes les raisons, les hypocrisies, les rancœurs familiales se font jour. Les ambitions des uns, la paresse des autres. Et puis Rosette part en maison de retraite. Une maison pas très gaie dans laquelle on respecte à peine les personnes âgées. 

Bernard Leconte  dresse le portrait d'une famille éclatée, d'enfants qui ne s'apprécient pas vraiment, chacun travaillant pour son propre compte, voulant réussir et le montrer. Le seul qui ne le veut pas est vite montré du doigt. De tels rapports entre frères et sœurs font froid dans le dos et n'incitent pas aux réunions de famille. Il n'y a plus de rapports fraternels, tout est dans la réussite sociale, la réussite de sa vie personnelle et individualiste et dans l'apparence, montrer aux autres qu'on a réussi mieux qu'eux. 

Bernard Leconte n'évite pas les poncifs, les clichés sur les maisons de retraite, sur les raisons qui poussent les enfants à y faire entrer leurs parents. C'est parfois trop manichéen : le personnel des institutions n'y est pas vraiment compétent ni accueillant, une vraie caricature de ce qui ne devrait pas exister. Il grossit le trait sans doute pour faire réagir ou alors parce qu'il est de bon ton de décrire ce que tout le monde craint, à savoir la maltraitance. La réalité est sans doute entre ce qu'il raconte et un angélisme de mauvais aloi. Néanmoins, on ne peut s'empêcher, en lisant ce livre de penser à nos parents (ma maman a à peu près le même âge que Rosette et vit encore très bien chez elle) et surtout de se dire qu'on choisira le moment venu -s'il arrive- une maison de retraite de qualité. 

Très finement écrit, de belles phrases longues, de belles descriptions des jardins, des paysages. L'auteur s'attarde aussi sur les moments de solitude et de cafard inévitable que vit Rosette, seule dans sa maison : "Donc, ce soir, elle avait d'un coup vieilli. Elle restait là, sur son lit, assise, lourde de ses soixante-dix-neuf ans et vidée de courage. Sa chambre, sa vieille chambre conjugale, donnait sur la rue où ne passait jamais grand monde, mais qui aujourd'hui était un désert. [...] Le lit, le grand lit, dont il lui arrivait d'apprécier depuis la mort de Jules la vastitude, d'où depuis longtemps s'était mise en sourdine la nostalgie, en tendant la jambe, d'attraper les doigts de pied de son mari, lui semblait maintenant plat, froid et nu." (p.13) Bien sûr il passera ensuite aux longues attentes de Rosette à la résidence des marronniers, à la promiscuité avec des femmes qu'elle n'a pas choisi de côtoyer, à sa difficulté de lier connaissance avec des personnes que dans sa vie d'avant, celle dans sa maison, elle n'aurait pas fréquentées, pas les mêmes centres d'intérêt, ni les mêmes envies, ni les mêmes modes de vie.

Un texte aux traits sans doute un peu forcés qui donne instantanément envie de prendre des nouvelles des personnes âgées de notre entourage.

Merci Léna.

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Poisons de Dieu, remèdes du Diable

Publié le par Yv

Poisons de Dieu, remèdes du Diable, Mia Couto, Éd. Métailié, 2013 (traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues)

Sidonio Rosa est un jeune médecin portugais qui arrive au Mozambique, dans la petite ville de Vila Cacimba, à la recherche de la femme qu'il aime et qu'il a rencontrée au Portugal, retournée depuis dans son pays, Deolinda. Sidonio se lie avec Bartolomeu et Munda, les parents de la jeune femme, en attendant le retour de celle-ci partie faire un stage à l'étranger. C'est pour lui de longs moments d'échanges avec l'ancien marin-mécanicien, malade, qui ne sort plus jamais de chez lui et sa femme qui souffre de solitude.

Très particulier ce roman qui commence très doucement. Tellement doucement, qu'à un moment on est en droit de se demander si ce n'est pas juste un rapport des discussions entre Bartolomeu et Sidonio, parfois intéressantes, parfois futiles, souvent redondantes. Car, même si l'auteur aborde des thèmes aussi sérieux que l'esclavage, le racisme, le rôle des femmes dans la société mozambicaine et portugaise, l'amour, la solitude, l'absence et la mort, eh bien, tout cela se lit, certes sans désagrément mais sans intérêt véritable. Des dialogues qui s'enchaînent. Mais, parce qu'il y a un "mais", la seconde partie est nettement plus fertile en rebondissements et réflexions. Tenez bon les 60/70 premières pages (encore une fois sans forcer, mais sans enthousiasme) et vous serez récompensés par les 100 dernières.

Mia Couto dialogue beaucoup, fait preuve d'humour :

"Et il arriva qu'à force d'être assis à attendre, ses parties basses se mirent, comme il le dit lui-même, à descendre, descendre, descendre. De l'aine, elles tombèrent aux genoux, des genoux aux chevilles.

- C'est pour ça que je ne lâche pas mes chaussettes, mes intimités rasent le sol.

- Bon, Bartolomeu, vous avez peur de quoi finalement ?

- J'ai peur d'écraser mes couilles." (p.16)

Son écriture est alerte, vive et précise, très imprégnée de culture africaine, des coutumes, croyances et légendes. Elle regorge d'aphorismes : "On fait tous l'éloge du rêve qui est la compensation de la vie. Mais c'est le contraire, docteur. Vivre est nécessaire pour se reposer des rêves." (p.18) ; "Le reste de la conversation glisse dans la métaphysique. Qui avait vécu là ? Le réceptionniste, subterfugitif, divague : le fait d'avoir vécu n'existe pas. Vivre est un verbe sans passé." (p.57) Elle est emplie également de néologismes très aisément compréhensibles dont celui que vous venez de lire "subterfugitif", "définitifier", "imbéciliter", "kangourouant", ... ou alors, ce sont des erreurs de traduction, mais ce serait faire injure à E. Monteiro Rodrigues. 

Tous ces extraits sont dans la première partie, la plus légère. La seconde partie est beaucoup plus sombre et noire et si l'écriture reste alerte, vive et précise, l'humour a tendance à y être moins présent au profit d'une description d'un pays qui est sorti récemment de la colonisation, avec les conséquences sur ses habitants, la prise du pouvoir par certains, les familles qui survivent lorsque le chef de famille a perdu son travail, la misère, les rivalités dans une petite ville, ...

Un auteur mozambicain, né de parents portugais exilés, que je découvre avec ce livre et que je suivrai.

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Y revenir

Publié le par Yv

Y revenir, Dominique Ané, Stock La forêt, 2012

Dominique Ané, connu en tant que chanteur sous le nom de Dominique A parle de son enfance, de sa vie jusqu'à son adolescence à Provins. Une ville qui le hante qu'il hait puis qu'il ne déteste plus tant que cela. Un rapport très particulier à sa ville de naissance qu'il analyse et écrit dans ce petit livre.

En tant que Nantais, j'avais l'habitude de dire que Dominique A était de chez nous. Erreur totale, puisqu'il est né à Provins et arrivé à Nantes en pleine adolescence, sur les coups de quinze ans. Disons pour nous consoler, nous autres Sud-Bretons, que le chanteur s'est essayé dans les salles de la ville et des alentours avant de connaître la notoriété. Dans ce livre, il revient sur ces années d'école, de collège, sur ses fréquentations, ses peurs liées à la ville de Provins. De fait, ce qui pourrait être un texte très personnel est aussi assez partagé (à moins que nous ne soyons que nous deux à avoir vécu ce genre de questionnements). Je n'ai pas vécu à Provins, je ne connais cette ville que de nom (j'ai même appris que son maire était Christian Jacob, ce qui perso ne m'incite pas vraiment à aller me rendre compte sur place), mais beaucoup des tourments, des interrogations de D. Ané enfant puis jeune homme font écho en moi. Par exemple, le sentiment d'être un peu à part, isolé (ce qui pour le coup me paraît être universel) ou encore ce passage obligé par la piscine que je peux reprendre à mon compte (je pourrai même écrire pire, tellement ce fut une épreuve pour moi) :

"Je ne sais pas nager, et le plongeoir s'ouvre devant moi comme sur un gouffre. Le maître nageur éloigne la perche, et me fait replonger jusqu'à extinction des larmes. Je sors de la piscine avec une rare sensation de délivrance, et l'idée que la vie normale peut reprendre ses droits pendant deux semaines." (p.36)

Je subodore qu'on s'entendrait bien également sur la véritable épreuve que fut le service militaire, car immédiatement après cet extrait, il écrit : "Cette expérience a le mérite de m'enseigner ce qu'implique d'être un homme. Je vois se profiler le service militaire, menace lointaine, comme une séance de natation en continu."

Tout petit livre de 94 pages, très bien écrit, nostalgique, autobiographique c'est-à-dire vraiment très personnel qui finalement peut parler à tout le monde des liens que l'on crée avec les autres mais aussi avec les lieux que l'on fréquente. Je finirai par une phrase de Kazuo Kamimura -ça fait classe, hein, de citer un auteur japonais, pas vraiment connu (enfin pas connu de moi puisque c'est Dominique Ané qui le cite dans son livre et que K. Kamimura est un auteur de manga, genre littéraire que je ne maîtrise pas du tout)- qui colle parfaitement au propos de l'auteur :"Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécu." (phrase citée p.77). 

Dominique A est donc provinois et non nantais. Tant pis, je l'aime bien quand même. Son bouquin est bien, ses chansons excellentes et son dernier concert à Nantes restera un souvenir très fort pour Madame Yv et moi (voir ici).

D'autres avis chez Babelio.

 

région

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Le maître de café

Publié le par Yv

Le maître de café, Olivier Bleys, Albin Michel, 2013

Massimo Pietrangelo est maître torréfacteur auprès du président de la république italienne en 1954. Il réchappe miraculeusement à un infarctus grâce à une tasse d'un excellent café fait par l'un de ses fils. Dès lors, lui qui sent sa fin proche décide d'un dernier voyage avec ses enfants et leurs conjoints vers une destination mystère. Voyage qui lui permettra de se livrer un peu à ses enfants, desquels il n'a jamais été très proche.

Le café est le personnage principal de ce roman. Pour moi qui lis préférablement assis -ou semi-allongé- sur le canapé du salon, ma tasse de café pas loin histoire de lamper une ou deux gorgées entre deux paragraphes, c'est le roman idoine. Sauf que Olivier Bleys est tellement bien documenté et précis que mon breuvage habituel a un goût amer. Il nous décrit tellement bien la torréfaction, l'écoulement du liquide dans les tasses que j'aimerais bien goûter à l'un des cafés du maître Pietrangeli. J'en ai eu l'eau à la bouche pendant toute ma lecture ! Et pourtant, ce n'est pas gagné au départ : "Prises telles quelles, sur la branche, les cerises de café n'ont rien à offrir : ni le goût, très amer ; ni l'aspect, celui d'une baie vénéneuse comme en portent tant de buissons. C'est à se demander quelle inspiration l'homme a eue de les boire." (p.333/334)

Les autres personnages sont tous les membres de la famille Pietrangelo, Massimo en tête, Massimo qui subit une attaque : "Maintenant, il gisait là, les jambes réunies sous un simple drap, les bras dans l'alignement du buste, la tête dépassant seule d'une couverture tirée jusqu'aux épaules, et de si peu de poids, sur l'oreiller taché de sueur, qu'à peine elle y creusait sa forme ronde. Le maître de café n'avait plus sa connaissance et rien qu'une apparence de vie qui tenait tout entière dans une petite veine bleue palpitant à son poignet. Il fallait venir tout contre ses lèvres pour sentir un frisson tiède, dernier vestige de la respiration." (p.29). Au cours de leur voyage, Massimo, d'habitude peu enclin aux confidences, va s'ouvrir de plus en plus, se livrer, à sa fille romancière, Chiara. Les liens qui s'étaient distendus entre tous se resserrent un peu. Mon petit bémol viendrait peut-être des seconds rôles tenus par les enfants Pietrangeli qui écoutent et subissent leur père et dont on n'apprendra rien ou très peu. Eux, restent assez effacés face à cette grande figure du maître Massimo. Un parti pris respectable d'Olivier Bleys qui centre son histoire sur Massimo et son rapport au café. Et puis tout est pardonné à un auteur qui écrit aussi bien. L'art de faire de belles phrases, de changer parfois tout simplement la place d'un mot pour que la phrase entière sonne mieux. 

Un roman qui commence assez lentement comme un café allongé -mais toujours au graines choisies- avec un rien d'ironie, d'humour qui égaye la lecture, puis qui se met de plus en plus à ressembler à un ristretto -pas celui de M. Clooney, non, un vrai celui de Massimo Pietrangelo !- parsemé de grosses touches de burlesque (la description du convoi familial est très visuelle et drôle), de délicatesse, de tendresse et d'amour.

Vous en prendrez bien une tasse ?

Merci Soisic.

PS : Olivier Bleys a écrit plusieurs romans mais je n'en ai lu qu'un autre de lui qui m'a laissé un excellent souvenir : Le colonel désaccordé. Si un voyage au Brésil d'il y a deux cents ans vous intéresse, n'hésitez pas.

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