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Corps à l'écart

Publié le par Yv

Corps à l'écart, Elisabetta Bucciarelli, Ed. Asphalte, 2014 (traduit par Sarah Guilmault)....

Le décor : une gigantesque décharge ouverte en Italie. Y vivent Saddam le Turc, le Vieux, un clochard qui y trouve refuge, Argos, un Zimbabwéen qui récupère et recycle et Iac, un adolescent en rupture familiale. Viennent de temps et temps, pour les visiter, Lira, ami de Iac et Tommi son petit frère, Silvia fille d'un chirurgien esthétique fameux et amie de Iac et Viki un skateur, ado lui aussi. Tout se passe plutôt pas mal jusqu'au jour où des déchets toxiques sont sauvagement déposés dans la décharge

Mais quelle drôle d'idée de faire évoluer des personnages au sein même d'une décharge, le monstrueux symbole de notre société de consommation à outrance ! Je devrais dire, quelle chouette idée, car cette décharge est un environnement formidable pour y construire une histoire, comme souvent les lieux étonnants, les époques violentes et chargées. Elisabetta Bucciarelli s'appuie sur des faits avérés, des dépôts sauvages de matières toxiques dans des décharges en Lombardie pour construire le socle de son roman : un intéressant dossier de sept pages en fin de volume relate ces informations. C'est sur cet immense monticule d'immondices que l'auteure place ses personnages, ce point de vue leur donne une dimension totalement unique : ils sont des ramasseurs de déchets, des gens tellement pauvres ou à l'abandon que leur seul moyen de subsistance est de se nourrir, de se vêtir avec les rebuts des gens riches, ceux qui peuvent consommer sans regarder à la dépense et jeter pareillement. La décharge, c'est le symbole de la pourriture, de la lie de la société et l'amoncellement de détritus de tout genre amène à un environnement très glauque : "C'était un magma marron indistinct, un mélange en putréfaction, moitié solide, moitié liquide, duquel, de temps à autre, des jets émergeaient ; on aurait dit les souffles d'air d'une baleine. C'était le percolat qui, depuis les profondeurs du magma, semblait sur le point de refaire surface, comme témoignant d'une mutation en cours : gargouillement, bouillonnement, simple essoufflement de la terre pourrie ou grand rot d'un estomac rassasié par l'excès d'inutile." (p.149) On dit souvent d'un contexte qu'il est un véritable personnage d'un livre ou d'un film, c'est souvent la réalité, c'est parfois un chouïa exagéré, dans ce texte, l'expression n'est pas usurpée la décharge bouillonnant tellement, changeant d'aspect tellement rapidement qu'elle vit réellement, ses habitants craignent d'ailleurs l'un des endroits qui est en mouvement perpétuel et qu'ils pensent habité par "La Chose", une sorte de monstre, "C'était de la matière vivante, les jeunes en étaient certains, un agrégat qui obéissait à un cycle continu : il incorporait n'importe quel élément, naturel ou étranger, puis le restituait, prêt à être respiré, mangé et assimilé, à l'écosystème." (p.149)

Dans la décharge et aux alentours d'icelle vivent des personnages en rupture de liens avec la société : l'adolescent en révolte, Iac ; celui qui peine à trouver sa place, Lira ; Saddam le réfugié ; ... L'auteure s'intéresse peu à leur vie d'avant, elle les décrit sur une période donnée ; on n'en sait pas beaucoup sur eux, mais ce parti pris n'est pas du tout dérangeant, au contraire, il permet d'insister sur les relations entre eux, entre hiérarchie, amitié, idylle naissante (ou tout au moins souhaitée), rivalité amoureuse, liens familiaux distendus, difficiles et néanmoins présents, entraide. Beaucoup d'humanité parmi et entre eux, en opposition avec le monde bourgeois et absolument pas naturel des parents de Silvia, dont le papa est chirurgien esthétique et qui ne parle aux femmes (et aux hommes) que pour leur proposer une intervention bénigne mais inévitable pour rester jeune et désirable. L'opposition entre l'être et l'avoir ou le paraître. D'aucuns reprocheront une certaine facilité à l'auteure dans l'opposition de ces deux mondes, c'est sans doute un peu vrai, mais c'est aussi plus fin que cela : elle n'idéalise pas les rapports entre Iac et ses amis, ils sont difficiles, tendus, de même qu'elle ne dit pas que tout est superficiel dans le monde de Silvia. Et en regardant un peu attentivement le monde qui nous entoure, on peut remarquer aisément que le paraître, les signes de la réussite sociale (ce que l'on nommait jadis les signes extérieurs de richesse) comptent énormément au détriment de la sincérité dans les rapports humains. Pas pour tous, fort heureusement, mais pour certains, c'est ce que montre exactement E. Bucciarelli. En outre, ces stéréotypes servent le discours de l'auteure sur le besoin d'humanité, l'absolue nécessité de nous occuper de notre mode de consommation, de notre mode de vie, de la société que l'on veut pour nous et pour nos enfants. Un livre qui nous oblige à nous poser des questions sur tous ces points oh combien importants voire vitaux. Un roman éminemment écologiste et politique, qui en plus d'être formidable est très facile à lire, construit en petits chapitres de une à deux voire trois pages (89 chapitres pour 200 pages) qui nous permettent de nous balader entre la décharge et les rues adjacentes, entre Iac et Silvia et les autres protagonistes sans jamais perdre le fil.

Un roman découvrir assurément, de même que les éditions Asphalte qui le publient.

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Faire l'amour

Publié le par Yv

Faire l'amour, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2002 (Edition poche, 2009).....

Faire l'amour c'est l'histoire d'une rupture amoureuse entre le narrateur et sa compagne Marie. Marie est styliste et part au Japon pour exposer ses modèles. Lui l'accompagne. Le décalage horaire, la fatigue suffisent pour qu'une dispute plus importante que les autres les oblige à se séparer.

Je fais un grand pas dans l'œuvre littéraire de JP Toussaint, puisque je passe de L'appareil photo, édité en 1988 à celui-ci paru quatorze années plus tard. Et force m'est de constater qu'on n'est plus dans le même registre ; de l'histoire gentille, décalée, drôle, un rien absurde dans laquelle il ne se passe pas grand chose, on passe à une histoire d'amour qui périclite qui se dissout sous nos yeux : les personnages qui dans les premiers romans de l'auteur avaient peu de personnalité ont là de vraies questions, des angoisses, des peurs, des désirs, des fantasmes qui les rendent malheureux. Plus vraiment d'humour non plus, mais heureusement, JP Toussaint a gardé son talent pour écrire de belles phrases, assez différentes néanmoins de celles que je connais, parfois crues, plus directes, laissant plus de place à l'émotion, aux sentiments, alignant parfois plusieurs adjectifs quasi-synonymes, comme si une seul ne pouvait suffire à dire la détresse.

Les deux amoureux décident de se séparer, mais font l'amour pour la dernière fois dans leur chambre d'hôtel de Tokyo : "D'instinct, ma bouche s'était sentie aimantée par sa bouche et l'appel des baisers, mais, au moment même où j'allais poser mes lèvres sur les siennes, je vis que sa bouche était fermée, close et butée dans une détresse muette, ses lèvres pincées qui n'attendaient nullement ma bouche, crispées dans la recherche d'un plaisir exclusivement sexuel. Et c'est alors, que, m'immobilisant et redressant la tête au-dessus de son visage dont les yeux bandés me voilaient l'expression, je vis apparaître très lentement une larme sous le mince rebord noir des lunettes de soie lilas de la Japan Airlines, une larme immobile, à peine formée, qui tremblait tragiquement sur place, indécise, incapable de glisser davantage le long de sa joue, une larme qui, à force de trembler à la frontière du tissu, finit par éclater sur la peau de sa joue dans un silence qui résonna dans mon esprit comme une déflagration." (p.26/27). Magnifique passage qui résume à lui seul la douleur et la difficulté à laquelle ils sont confrontés, les hésitations, les pleurs, la tristesse de quitter quelqu'un qu'on aime encore mais avec qui la vie est devenue trop dure. 

JP Toussaint situe son livre au Japon, à Tokyo (et un peu à Kyoto) ; comme pour plonger ses héros et ses lecteurs dans un monde opposé au leur, loin de leurs repères européens, le décalage horaire en plus et l'absence de sommeil pour Marie et le narrateur exacerberont leurs ressentiments et leur colère réciproque, accélérant sans doute la séparation. Mais plutôt que de décrire un Japon et des Japonais attendus, il se détourne des clichés en parlant des petites choses, des habitudes quotidiennes des Japonais, de leurs rues étroites et sales, comme un touriste qui, pour sortir des sentiers battus se perdrait volontairement : "Je marchais au hasard, sans but, je me perdais dans des embouteillages de piétons au grand carrefour de Kawaramachi, je flânais dans des galeries marchandes, je passais le seuil de boutiques de calligraphie et m'attardais un instant devant les encres en bâtonnets solides, noirs avec quelque inscription verticale dorée, regardais les pinceaux précieux, en poils de je ne sais quoi, qui coûtaient la peau de cul. Je musardais dans les marchés, je m'arrêtais ici et là devant les gros tonneaux de salaisons de la devanture d'une échoppe et concevais mollement le désir d'acheter des tranches de thon géantes, du shiso, des légumes marinés dans du vinaigre aux couleurs acidulées, rose vif du gingembre, jaune du daikon, violacé de l'aubergine." (p.127/128) Bref, un Japon comme j'aimerais le découvrir, je procède ainsi lorsque je suis en mode touriste, je déconnecte, je flâne, les yeux en l'air pour humer l'air ambiant (avec le nez bien sûr, en l'air lui aussi). 

Faire l'amour est le premier roman d'une série de quatre (Fuir, paru en 2005 -que j'ai acheté aussi-, La vérité sur Marie, en 2009 et Nue, en 2013). Série qui débute sous les meilleurs auspices car même lorsque JP Tousaint change de style, il reste absolument excellent.

 

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Gun machine

Publié le par Yv

Gun machine, Warren Ellis, Le Masque, 2014 (traduit par Claire Breton)..,

Lorsque les deux lieutenants Jim Rosato et John Tallow entrent dans ce vieil immeuble de New York ils font face à un homme nu armé qui tire et tue Rosato, le bon flic. Tallow, le has-been, pas particulièrement apprécié de ses collègues, riposte, descend le tueur et peu après au grand dam des flics de la police scientifique défonce le mur d'un appartement et y trouve un arsenal incroyable : des centaines d'armes qui ont toutes en commun d'avoir servi à des meurtres non élucidés. Par dépit, la commandante confie cette affaire à Tallow qui sera secondé par deux policiers scientifiques totalement déjantés.

Gun machine -à ne pas confondre avec Machine gum qui n'a rien à voir puisque c'est une BD sans texte que j'ai lue récemment- est un polar qui commence de manière étonnante, entre le tragique et le comique comme le montre bien l'extrait suivant qui relate la première fusillade :

"Forcené à poil se campa au bord du palier, pointa son fusil et tira. Le coup arracha la partie supérieure gauche du crâne de Jim Rosato. Il y eut un ploc quand un bout de sa cervelle s'écrasa contre le mur. De là où il se tenait, trois marches plus bas sur la droite, Tallow vit l'œil de Rosato valser à une bonne dizaine de centimètres de son orbite, toujours relié à elle par un fatras d'asticots rouges. Durant cette unique seconde, Tallow s'avisa distraitement qu'au dernier instant de sa vie, James Rosato pouvait voir son assassin sous deux angles différents." (p.12)

Et ça continue comme cela dans un registre très moderne : phrases et chapitres courts, mots d'argots voire inventés, jurons (je n'ai pas compté les "chiotte" échangés entre Rosato et Tallow), expressions fabriquées de toutes pièces, bref, un langage oral, fleuri, familier (dans certains types de lieux ou de professions, parce que perso, je parle pas comme ça), voire vulgaire ou grossier. Je salue ici le travail de Claire Breton, traductrice qui a dû en baver, même si parfois certaines phrases sont mal écrites, bizarrement, celles qui font appel à un autre registre de langage : "Mais ça n'a pas suffi à vous exonérer de je ne sais quelle punition elle estimait que vous méritiez ?" (p.63) Voilà donc un polar qui commence bien. Le problème c'est qu'on a l'impression qu'il ne fait que commencer tant il se traîne en longueurs et en longueur. Page 130, même si l'on est entré dans le vif du sujet, on ne sait toujours pas trop de quoi il retourne. De même on a à peine fait connaissance avec les personnages : on sait que Tallow est sur la touche, qu'il vit seul, lit beaucoup, re-fume, que Bat et Scarly sont les deux flics scientifiques complètement barrés qui l'aident, contraints et forcés. Et puis, je ne comprends pas tout ce que je lis, le langage qui peut paraître plaisant est parfois abstrus, Tallow agit sans que l'on sache pourquoi, on nous l'explique bien après si bien qu'on lit des pages dont on ne comprend pas réellement l'intérêt : assez déstabilisant. De même, le côté déjanté de Bat et Scarly est un petit peu too much, les meilleures blagues sont celles qui ne durent point trop, même si j'aime le comique répétition -encore faut-il savoir en user. Lecture fatigante à la longue. 

Peut-être suis-je trop conformiste pour apprécier toutes les subtilités de ce roman, mais je pense que subtilité il n'y a pas et que Warren Ellis avance au contraire avec des gros sabots, bien lourds et cradingues ? Mais je ne demande qu'à être contredit. A bon entendeur...

 

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Osez... 20 nouvelles histoires érotiques de Noël

Publié le par Yv

Osez... 20 nouvelles histoires érotiques de Noël, Collectif, La Musardine, 2013...,

"Pâques en chaleur, Noël à la Chandeleur", ainsi pourrais-je débuter mon article sur ce recueil de nouvelles ayant donc toutes en commun de parler de Noël, du Père ou de la Mère Noël, des repas de famille, des réveillons... Entre deux crêpes, ce midi ou ce soir, vous reprendrez bien un peu de bûche de Noël, non ?

Vingt histoires érotiques, plutôt bien troussées, qui à part trois ou quatre un peu décevantes ont dû largement égayer des réveillons un peu tristes. 

Recrutement (Clarissa Rivière) : ou comment éclairer une soirée de travail censée se finir tardivement en recrutant le meilleur Père Noël avec des méthodes assez chaudes et inhabituelles, enfin pour ce que j'en connais...

Les épices de Noël (Inès Autren) : les marchés de Noël révèlent bien des surprises, je devrais sans doute y aller plus souvent

Le Père Noël est un lover (Camille Emmanuelle) : hors la corvée des photos familiales, la job de Père Noël demande persévérance et bonne santé.

Le cadeau de l'été (Vincent Rieussec) : quand l'entente familiale est à son comble et quand les films de vacances d'été des uns émoustillent les autres à Noël

Nuit divine (Alexandra Otéro) : lorsque le coup de la panne se transforme en coup de la crèche

Le marginal (Stéphane Rose) : comment rendre enfin drôle un réveillon de Noël dans une famille sinistre. Très drôle et totalement "famille-chiantoclaste", ma préférée du recueil.

Tout le monde blonde (Aline Tosca) : un coiffeur qui s'engage à fond dans son travail et aime dîner au Champagne

Noël en famille (Clarissa Rivière) : attention, il peut être dangereux (ou pas) de faire une rencontre dans un train

Voilà donc pour un tout petit résumé des nouvelles qui me plaisent le plus, d'autres encore sont très bien, peut-être parfois plus attendues. L'ensemble est léger, agréable et distrayant et émoustillant, il remplit donc parfaitement son rôle. Il y est évidemment beaucoup question de famille, mais -fort heureusement- point de relations interdites : tous les acteurs sont adultes et consentants sans lien de sang entre eux. 

HélèneLiliba entre autres en parlaient à la bonne date, mais je me vante d'avoir le choix dans la date (désolé, c'était plus fort que moi)

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Ça coince ! (20)

Publié le par Yv

Solstice d'hiver, Svetislav Basara, Noir sur blanc, 2013 (traduit par Gojko Lukic)

Le narrateur rencontre par hasard Nana, une jeune femme. Puis lorsque celle-ci décède des années plus tard, elle lui lègue ses journaux qui lui permettent de retracer sa vie. Elle passe d'homme en homme, part aux Etats-Unis, y écrit un best-seller, et mourra d'un cancer de la peau.

Pas facile de suivre l'auteur dans ses circonvolutions, dans ses digressions. Coutumier du fait, j'avais aimé son Guide de Mongolie, mais là, je ne parviens pas à m'intéresser à Nana ni à son entourage. C'est une écriture assez froide, distante qui ne permet pas d'accéder à ce roman. Svetislav Basara peut partir un peu dans tous les sens et perdre ainsi ses lecteurs, ce qui fut le cas avec moi. Néanmoins, c'est un bouquin qui devrait en séduire plus d'un, plus apte à y entrer.

 

 

Cosplay, Laurent Ladouari, HC Éd., 2014.,

"Adamas, milliardaire cynique et haï de tous, rachète une ancienne gloire de l'industrie au bord de la faillite : 1T. Le redoutable prédateur déclare vouloir la détruire. Le même jour, par un invraisemblable concours de circonstances, Katie Dûma parvient à se faire recruter par 1T. Comme les trois mille autres employés, Kati est invitée à plonger dans l'univers virtuel du Cosplay : un jeu de masques où chacun agit et communique sous le couvert de l'anonymat." (4ème de couverture)

J'ai reçu ce livre comme une surprise et dès que j'ai ouvert le paquet, j'ai d'abord remarqué la couverture, très inhabituelle, et pour tout dire très réussie de mon point de vue. Puis, j'ai lu un peu de quoi il retournait, et là, je me suis dit que le colis devait être destiné à quelqu'un d'autre tellement le thème est éloigné de mon univers et de mes goûts qu'ils soient littéraires ou même cinématographiques. Néanmoins, par acquit de conscience et comme on me l'avait offert, je l'ai ouvert et en ai même débuté la lecture. J'avoue un manque d'intérêt total et une écriture, qui si elle n'a rien de désagréable, n'a rien pour me retenir, j'ai même fait la grimace sur certaines phrases maladroites ou mal gaulées, jugement qui n'engage que moi, puisqu'en les lisant à voix haute, les deux personnes dans la pièce n'y ont rien trouvé à redire : "Il était cinq heures du matin. Le rédacteur en chef de la Gazette financière avait ouvert la fenêtre en grand pour aérer son bureau. Une nuit de tabac se dissipait en volutes brumeuses dans l'obscurité violette." (p.7)

Je préfère surseoir voire carrément abandonner cette grosse (474 pages) lecture d'un roman qui est le premier d'une série. Mais je ne doute pas qu'il trouvera son public. D'ailleurs Daniel Fattore en parle en bien.

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Bien-aimé Tchebychev

Publié le par Yv

Bien-aimé Tchebychev, Caroline Renédebon, Ed. La différence, 2014...,
2007, Lorsque le docteur Daguer meurt en fin de roman, les haines, rancœurs et jalousies se cristallisent autour de ses dispositions testamentaires concernant la maison de la baie du Mont-Saint-Michel qu'il était le seul à aimer. Ses trois enfants, deux légitimes et un illégitime ne veulent pas de cette maison mais la part d'argent qui doit leur revenir.
1946, Caroline Renédebon remonte le cours du temps et raconte l'histoire de la famille Daguer, à travers des dates importantes, des faits et des événements, jusqu'en 2010.
C'est un roman assez original que je tiens en mains : une saga familiale construite par petites touches marquantes ; il faut aussi tenir compte des ellipses pour bien la saisir dans son entièreté. Le début est une description de la maison de Carolles, en Normandie et de ses environs, avec des phrases qui m'ont enchanté, ce qui fut d'excellent augure pour la suite : "Ce sont ces airs des maisons du Cotentin où l'odeur de pluie se mêle à la mer. La végétation est sucrée et spongieuse. Et le bleu du ciel possède toujours ce petit gris-lumière." (p.11) Entendez-vous cela, "une végétation sucrée et spongieuse" ? Le reste du roman est  à l'avenant, poétique, mélancolique, dur, cruel, pas très gai mais d'une tristesse rendue lumineuse par l'écriture de C. Renédebon.
Étonnamment construit avec de multiples narrateurs, on passe, en tant que lecteur, par les yeux de chaque membre de la famille à un moment ou un autre. Parfois, on peut voir le même lieu ou vivre le même événement de deux manières différentes, notamment cette fameuse maison que le père vénère, celle dans laquelle il trouve quiétude et plaisir et celle qui n'est que contraintes et déceptions pour le reste de la famille. Les chapitres racontent simplement la vie d'une famille qui n'est pas heureuse d'être une famille : chacun vit indépendamment des autres. Michel, le père, marié à Armande a des maîtresses (a même un enfant illégitime avec Annabella la maîtresse en titre). Armande vit mal ses grossesses, déprime après la naissance de son second enfant, Florence, et aucun des deux n'a de fibre parentale : "L'enfant, elle, ne fait que geindre toute la journée, ne sachant comment téter sa mère. Mais c'est la nuit que tout cela cogne dans la tête. Armande ne le supporte pas. L'enfant grimace, rouge, se tord sans répit. L'enfant est une écrevisse bouillie. C'est le lait maternel qui est vicié : si elle régurgite ce blanc acide, il faut sevrer." (p.32/33) Les gestes des parents sont là, purement techniques, hors de toute tendresse. C'est alors qu'Armande fait la connaissance de Gilda qui viendra s'occuper de la maison, des enfants et qui accessoirement passera dans le lit du père, puis restera dans celui de la mère. Claude, le premier enfant ne vivra que pour la réussite, dans les études d'abord, puis dans sa vie professionnelle ensuite, sans une pensée pour les siens. Florence, la petite fille à sevrer sera toute sa vie au bord de la déprime, révoltée contre son éducation qu'elle a ressenti comme violente envers elle ; c'est elle, qui sera le plus souvent la narratrice. Tous deux, ainsi que Dionis, le fils illégitime feront tout pour sortir de ce poids de la filiation.
Je n'aime pas les sagas familiales, souvent trop romanesques, sucrées : là, on en est très éloigné, l'auteure nous montre une famille qui n'en a que le nom, chacun se construisant et se détruisant en regard des autres membres de la famille, les dernières pages concernant l'héritage finissent de faire exploser le peu qu'il restait de liens entre eux. Moi qui suis d'une grande famille unie (avec ses hauts et ses bas, ses affinités et ses désaccords possibles ou réels), très attaché aux liens qui nous lient, je regarde cela comme un triste spectacle en sachant qu'il peut être la réalité pour certains, alors je savoure d'autant plus mon bonheur d'être dans une famille soudée et aimante.
Revenons à ce roman, et particulièrement à son écriture dont j'ai déjà un peu parlé (que ce billet est décousu !) : phrases courtes, acides, cruelles, elles vont au plus court et au plus profond des êtres qu'elles décrivent ; elles savent se faire plus douces et poétiques lorsqu'elles décrivent un paysage, notamment la baie du Mont-Saint-Michel ou un jardin. Un premier roman réussi tant dans le fond que dans la forme.
Une petite explication pour finir : "Bienaymé-Tchebychev est le nom d'un théorème de probabilité qui permet d'évaluer le résultat d'une expérience aléatoire. Il éclaire le sort qui sera réservé à la maison de granit qui cristallise les secrets de la famille Daguer, dans la baie du Mont-Saint-Michel" (4ème de couverture). Théorème nommé "d'après les mathématiciens Irénée-Jules Bienaymé, qui fut le premier à le formuler, et Pafnouti Tchebychev, qui le démontra"(source : Wikipédia)

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Zob in job, et alors ?

Publié le par Yv

Zob in job, et alors ?, Rosie Grey, Hugo&Desinge, 2014..,

Zob in job, titre on ne peut plus explicite même pour ceux qui ne pratiquent pas couramment la langue de Shakespeare. Guide écrit pour les femmes mais qui peut s'adapter aux hommes, basé sur des chiffres exacts d'une étude Monster de 2010 :

"- 30% des gens qui se marient se sont rencontrés dans le cadre professionnel

- 50% des salariés fantasment ou ont déjà fantasmé sur un(e) collègue

- La 1ère relation extraconjugale a lieu avec un collègue dans 17% des cas (Chiffre Gleeden, 2013)" (p.21)

Sur la base de ces données, Rosie Grey construit un guide drôle, doucement grivois parfois, à prendre pour ce qu'il est, un petit livre dans lequel on grignote ici ou là des bouts, entre deux autres livres plus sérieux. Enfin, je l'ai pris comme tel, mais c'est sans doute parce que mes perspectives d'adultère professionnel sont limitées, puisque je travaille à la maison !

Choisi sur la couverture que je trouve réussie, vintage, gentiment sexy, pas sexiste dans le sens habituel, les femmes prennent le pouvoir, et sur l'argumentaire décalé et humoristique, je vous donne d'ailleurs le lien vers un spot qui passe sur youtube (cliquer dessus) et qui donne le ton. 

Sous couvert (bien sûr sortez de même) de blague, ce guide aborde aussi légèrement la différence hommes/femmes dans le travail : la différence entre une relation boss/employé(e) en fonction du sexe de l'un et de l'autre. Pour être complet, je me dois de dire que malgré cette légèreté et cet humour, ce livre n'est pas exempt de longueurs, mais sa mise en page et sa construction en tous petits chapitres permettent de le poser avant de s'ennuyer et de le reprendre à un autre moment plus propice. 

Quelques adages concluent ou enjolivent le propos, comme celui-ci : "Mieux vaut être baisée par erreur que pas baisée à juste titre. Oubliez les questions métaphysiques : elles sont les ennemies de votre objectif physique." (p.31) D'autres jolies tournures de phrases émaillent le texte comme user du titre comme d'un vrai mot que l'on décline, le "zobinjobing", "zobinjober" qui me font penser au fameux "zigounipiloupilouner" de Pierres Desproges qui peut être utilisé pour décrire l'action du monsieur qui se sert de sa zigounette dans le pilou-pilou de la dame.

Une petite anecdote personnelle pour finir : lorsqu'étudiant, je bossais l'été, il m'est arrivé de le faire dans les bureaux d'une grande banque française qui a eu quelques déboires avec un marchand de Tapie, qui, à l'époque, s'appelait encore le Crédit Lyonnais avant de passer à des initiales censées nous faire avaler ou oublier sa gestion hasardeuse : un des responsables d'un bureau dans lequel j'officiais, un monsieur au ventre fièrement arboré au-dessus de sa ceinture -de fait, le haut du pantalon était nettement plus haut derrière que devant et inversement le bas-, aux cheveux blancs et la chemise itou, au sourire prompt à éclairer son visage me racontait ses virées aux archives "où ça baisait sec sur les cartons, entre adultes mariés, mais pas ensemble". Bon, moi, évidemment, à cet âge, je voulais travailler aux archives, mais je n'étais pas marié et il n'y avait pas de place, sans doute, étaient elles très prisées...

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L'été des lucioles

Publié le par Yv

L'été des lucioles, Gilles Paris, Ed. Héloïse d'Ormesson, 2014...,

Victor, neuf ans vit avec sa sœur Alicia, sa maman Claire et la compagne d'icelle Pilar à Bourg-en-Bresse. François leur papa vit à Paris. L'été, Victor et les filles vont le passer à Roquebrune -Cap-Martin, dans un appartement dont François a hérité. Là, il se lie d'amitié avec Gaspard et tous les deux arpentent le chemin des douaniers, parfois accompagnés de Justine dont Victor est amoureux. L'été de ses neuf ans sera celui des découvertes des villas de la région, de l'amitié, de l'amour, des secrets familiaux et des lucioles qui font une arrivée quasi miraculeuse sur la commune.

Gilles Paris n'est pas un écrivain prolifique : quatre livres en un peu plus de vingt ans ; tous ont en commun d'être le point de vue d'un enfant. Je n'ai pas lu  Papa et maman sont morts (1991), par contre j'ai lu et aimé Autobiographie d'une courgette (2002) et Au pays des kangourous (2012). Dans ce quatrième roman, il utilise le même procédé, à savoir raconter une histoire vue par les yeux de son enfant-héros. Avec tout le respect et l'amitié que j'ai pour Gilles, je dois dire que le début m'a un poil ennuyé et que j'ai eu du mal à entrer dans son histoire. Les cent premières pages tournent un peu dans le vide une fois passées les présentations des personnages et des lieux, se répètent au point que je me suis demandé si j'allais pouvoir finir le livre. Je me disais également dans mon for intérieur que Gilles pouvait passer à autre chose, qu'il tournait un peu en rond. Je tiens à préciser que de prime abord, je ne suis pas fan des livres racontés par des enfants, je trouve le procédé parfois facile et souvent surexploité pour faire passer des approximations, pour ne pas aller au fond des choses, écueils  que Gilles Paris avait su largement et finement éviter avec ses autres romans. Certes, là il aborde des thèmes très actuels comme l'alcoolisation des jeunes, la difficulté de vivre avec des parents divorcés, la non-difficulté de vivre avec deux adultes de même sexe qui s'aiment, ... mais c'est fait assez timidement. Voilà où j'en étais en passant la page 98 du livre, car là, enfin, le livre débute, et Gilles de dérouler son histoire avec ses secrets de famille bien enfouis, avec des personnages qui enfin agissent et prennent corps, grâce à l'apparition de la baronne Hedwige, le rôle qui fait passer ce roman dans la catégorie de ceux qu'on veut finir absolument. Là, enfin, Victor prend conscience que sa famille a une histoire pas forcément simple et qu'il doit la découvrir pour avancer et faire avancer les siens. Là, enfin, Gilles Paris installe un suspense (pas intense, on n'est pas dans un polar) et des situations extra-ordinaires, irrationnels. Et là, enfin, je retrouve tout le plaisir que j'ai déjà eu à le lire précédemment, toute la tendresse qu'il a pour ses personnages, qu'ils ont entre eux, de l'amour, de l'innocence -d'aucuns diront de la mièvrerie, ce que j'aurais pu dire s'il n'y avait eu ce tournant dans le livre, mais justement, je trouve que G. Paris sait éviter cette facilité avec justesse. Certains passages sont très réussis, notamment l'entrée non autorisée dans la Villa Cyrnos qui m'a fait inévitablement penser à Le château de ma mère de Marcel Pagnol : "La voix résonne dans mon dos et me terrifie. Je sens mes jambes trembler. De toute façon, je n'ai pas le choix. Je me retourne. Un vieil homme barbu, en short et tee-shirt tout taché, casquette enfoncée sur la tête et sandales aux pieds, me fait face, un râteau à la main. Justine et Gaspard se sont collés à moi." (p.123)

Pour résumer, un roman un peu bavard au départ qui, heureusement trouve son rythme en seconde partie qui sauve largement l'ensemble. Très plaisant, humour et tendresse à toutes les pages (à partir de la 98, j'insiste). Malgré mes réserves, de jolies vacances à Roquebrune à partager.

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Les furies de Boras

Publié le par Yv

Les furies de Boras, Anders Fager, Mirobole éditions, 2013 (traduit par Carine Bruy)...

Recueil de nouvelles fantastiques, d'épouvante, peuplées de monstres, sorcières, extra-terrestres, hommes et femmes apparemment comme vous et moi et qui finalement cachent un terrible secret souvent venu du fond des âges. 

Les furies de Boras est la nouvelle qui ouvre le livre, dans laquelle des jeunes filles quittent une boîte de nuit pour se rendre dans la forêt continuer la fête, une fête très particulière avec des codes et des rôles bien définis.

Le vœu de l'homme brisé : lorsque Bjarne voit les premiers soldats monter vers sa ferme, il décide de la quitter avec sa belle-mère et ses deux jeunes filles. Une nouvelle terrible, qui se déroule en des temps anciens,  parmi mes deux préférées du bouquin, qui joue avec les contes et légendes suédois.

Joue avec Liam : un jeune garçon à l'imagination débordante nourrit en cachette des adultes un denonychus (un dinosaure, évidemment !)que lui seul voit

Trois semaines de bonheur : une jeune femme vit dans des conditions particulières très proches de celles des poissons qu'elle élève et vend

Un point sur Västerbron : cent cinquante et une personnes convergent vers un pont dans l'idée de se suicider en se jetant dans l'eau (l'autre nouvelle que je préfère)

- Encore ! Plus fort ! : deux amants cherchent à atteindre le point culminant de leur sexualité, espérant une Expérience de Mort Imminente

L'escalier de service : Elvira Wallin souffre de cauchemars ; sur les conseils de sa mère, elle consulte le docteur Lohrmann, qui dans ces années de début du XX° siècle envisage une thérapie nouvelle : écouter en prenant des notes les patients couchés sur un divan.

Le bourreau blond : où l'on retrouve l'une des jeunes filles de la première nouvelle appelée à effectuer une mission.

Entre chaque nouvelle, un petit texte, appelé Fragment et suivi d'un numéro dans lesquels reviennent certains personnages des nouvelles, telles Sofie des Furies de Boras qui revient dans deux ou trois Fragments et dans l'ultime nouvelle. 

Je ne suis a priori pas amateur du genre horrifique et/ou fantastique et pourtant, force m'est de constater que ce bouquin est fort réussi. Les nouvelles sont efficaces même lorsqu'on ne sait pas où nous emmène l'auteur, ce qui fut le cas très régulièrement avec moi, peu connaisseur du genre. La narration est rapide, sèche, beaucoup de phrases courtes, des descriptions a minima mais néanmoins très visuelles ; Un Point sur Västerbron en est un bel exemple tant on pourrait avoir l'impression parfois de lire un rapport officiel mais qu'on ne peut lâcher, attiré par cet étrange phénomène de suicide collectif entre des gens qui n'ont rien en commun. Pas mal de détachement assez aisé grâce au côté irréel des histoires et grâce aussi à un humour noir, parfois dur mais qui tire quand même des sourires : "Alexandra offre des friandises. Des petits paquets noirs au goût de goudron. De la marchandise très haut de gamme. Un jour, Sofie en avait fait goûter une bonne dose au rottweiler d'un toxico. Le journal L'Expressen avait consacré deux pages à l'affaire, sans jamais préciser que le clébard avait essayé de baiser son maître tout en lui dévorant le visage."(p. 15)

A chaque fois, même lorsque l'histoire me plaît un peu moins, Anders Fager réussit quand même à m'intéresser à l'ambiance, le contexte qu'il installe et j'aime bien cette idée que l'on n'est pas vraiment dans un recueil de nouvelles puisqu'elles sont plus ou moins liées entre elles, par des détails, des personnages communs et qu'on n'est pas non plus dans un roman ou alors un roman avec des chapitres qui n'auraient rien à y faire, totalement déconnectés du reste de l'histoire. Si vous aimez sortir des sentiers battus, si vous aimez ne pas lire toujours la même chose, laissez-vous tenter par ce recueil, publié par les éditions Mirobole, qui ont un catalogue très atypique et alléchant. 

Mon ami Eric en parle dans les mêmes termes sur Les Huit Plumes

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