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Les Chais des ambitieux

Publié le par Yv

Les Chais des ambitieux, Philippe Bouin, Presses de la cité, 2014....

Saint-Vincent-des-Vignes, en plein beaujolais, Archibald Sirauton, ex-juge est désormais vigneron et maire de ce petit village : un gros boulot entre les demandes des uns et les récriminations des autres. Lorsque Eric Pillorget, le viticulteur le plus connu et le plus riche du vignoble disparaît, Archibald sent bien qu'il y a anguille sous roche. Lorsque le fondé de pouvoir de la maison Pillorget lui demande son aide, Archi arrive au château et découvre le bal des ambitieux, les héritiers d'Eric -qui n'est pas encore officiellement mort- déjà prêts à vendre aux plus offrants, aux Chinois par exemple. Quelle hérésie en terre du beaujolais !

Philippe Bouin m'était inconnu jusqu'à ma lecture de l'enquête précédente d'Archibald Sirauton, Le vignoble du diable. Comme ce vignoble m'avait plu, j'étais partant pour la suite, du même tonneau si je puis m'exprimer ainsi. Même registre d'écriture entre français classique, argot, patois beaujolais ou lyonnais (lexique en fin de volume, auquel je n'ai eu que peu recourt, parce qu'on comprend aisément le sens global de la phrase, même émaillée de mots inconnus). Mêmes personnages : Archi, Xa son amie comédienne, Bougonne la gouvernante qui porte bien son nom, Hippolyte Goma le curé de la paroisse venu tout droit d'Afrique, Fernandez le gendarme qui travaille en étroite collaboration avec Archi, Filoche ex monte-en-l’air reconverti en second d'Archi, Poussin le commissaire lyonnais qui ne bouge pas surtout si les suspects ont des relations mais qui peut s'acharner sur un "petit" -la montée dans la hiérarchie se fait à ce prix selon lui- heureusement secondé par le capitaine Bordas et bien sûr Tirbouchon, le chien d'Archi qui ne peut pas parler à son grand désarroi : "Tirbouchon grogna en ut majeur. En langage canin, ce grognement était de l'ironie. Si Archi avait su qu'il comprenait ce qu'il disait, ce n'est pas étonné qu'il eût été, c'est ébloui." (p.264) Même plaisir de lecture légère, drôle. Un polar pour se détendre qui aborde néanmoins des points plus sérieux comme la succession des exploitants viticoles, la mauvaise réputation du beaujolais d'il y a plusieurs années lorsque des viticulteurs n'hésitaient pas à rajouter du sucre, la volonté des Chinois d'entrer dans le capital de certaines grosses entreprises et le marché chinois vu comme un eldorado par certains alors qu'il n'en est probablement pas un : "Désolé de te contredire, l'investissement doit être progressif. Or, à l'heure d'aujourd'hui, la demande est nébuleuse. Par conséquent, tout miser sur la Chine serait de la folie. Dans un pays qui peut vous virer du jour au lendemain, ou vous taxer lourdement pour protéger ses intérêts, on avance sur la pointe des pieds." (p.79). Très dialogué, cette technique permet de confronter les points de vue, mais bien sûr, Philippe Bouin ne creuse pas trop les sujets sérieux, ce n'est pas un essai sur les exportations viticoles ! Tout reste dans le domaine de la légèreté et de l'humour, l'auteur ne rechignant jamais à un bon mot ou à une répartie de l'un de ses personnages, comme cet échange entre le commissaire Poussin et son collègue le capitaine Bordas :

"Vous n'imaginez quand même pas que cet idiot a commis ce crime ?

- Croyez-en mon expérience, capitaine, il faut toujours se méfier d'un imbécile.

Goguenard, Bordas riva son regard au sien.

- Soyez tranquille, commissaire, c'est ce que je fais tous les jours." (p.183)

Un polar-pinard (deux bons ingrédients) qui fleure bon la ruralité (aucune condescendance chez P. Bouin ou chez moi, au contraire), le plaisir de se retrouver entre amis de déboucher une bonne bouteille et de parler de ses souvenirs d'enfance. Un charme légèrement désuet et à la fois intemporel qui marche à fond, qui n'est pas sans rappeler les téléfilms Le sang de la vigne (qui passent sur France 3, avec Pierre Arditi, tirés des romans de Jean-Pierre Alaux et Noël Balen, que je n'ai pas lus) avec un personnage principal, plus décalé et haut-en-couleurs, ex-juge, devenu vigneron, qui s'habille voyant aux quatre coins du monde.

Une série qui a démarré et qui continue sous d'excellents augures, dans cette belle collection qu'est Terres de France.

PS : dans mon billet Le vignoble du diable, je disais mon ignorance de cette région viticole qu'est le beaujolais, et invitais les éventuels professionnels qui me lisaient à m'envoyer des échantillons de leurs productions, histoire de juger. Mon appel n'as pas été entendu ou alors, les viticulteurs sont des gens timides, qui n'osent pas... Osez, osez me contacter, je renouvelle mon invitation, je goûterai bien volontiers...

 

polars

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Fais-le pour maman

Publié le par Yv

Fais-le pour maman, François-Xavier Dillard, Fleuve noir, 2014..

Dans les années 70, Sébastien, 6 ans vit avec Valérie sa grande sœur et sa mère. Un soir de dispute, Valérie est poignardée. La mère accuse Sébastien, évidemment personne ne la croit et elle prend cinq ans de prison. Trente-cinq ans plus tard, Sébastien est veuf, père de deux filles et médecin généraliste, dans une petite ville de l'est de la France. Un médecin attentionné, proche de ses patients qui pour beaucoup sont dans des situations délicates d'emploi, de logement, ... Des événements malheureux feront resurgir son passé douloureux. Dans le même temps, Claire, jeune commissaire de police, seule et dépressive, mutée dans cette petite ville suite à une affaire dont elle fut la victime fait la connaissance de Sébastien. Ensemble, ils tentent de panser leurs plaies.

J'ai reçu ce roman par la poste, par une touchante attention d'une attachée de presse qui se reconnaîtra et que je remercie. Lorsque j'ai ouvert l'enveloppe, je me suis dit : "Mais qu'est-ce que c'est que ce titre abominable ? On dirait une mauvaise traduction d'un thriller étasunien !" Mais que nenni ! Il s'agit bien d'un thriller français, qui, je dois le dire, à mes yeux ne redore pas le blason du genre. Il a des qualités, certes, mais aussi pas mal de défauts à mes prunelles (pas le fruit, mes yeux, c'est pour éviter la répétition et des synonymes, y'en a pas bésef). Commençons donc par ce qui fâche. D'abord, les clichés, énormes, tellement attendus qu'ils m'ont décroché des sourires -remarquez, c'est pas mal un livre qui fait rire, sauf que là, manifestement le but est plutôt de faire peur- ; le personnage principal, veuf, angoissé, qui tombe amoureux dès le premier regard d'une patiente pas mal amochée par la vie elle aussi ; d'habitude, il est tellement mal que lorsqu'il rentre chez lui, il a besoin de décompresser un peu dans sa voiture, mais à peine Claire vue, il sifflote en rentrant, elle lui rappelle tellement sa femme décédée. La fille, très belle, ex-femme battue, commissaire, qui déprime et tombe forcément dans cette petite ville de province sur le mec qui sera suspect dans des meurtres. Et je passe sur la femme en blanc qui sème la mort autour d'elle et sur le final presque grandguignolesque à force de prendre à des livres ou des films déjà vus ou lus (ou vice-versa). L'intrigue n'est pas crédible elle est prévisible, et émaillée de pas mal de longueurs dans des descriptions ou des digressions inutiles. 

Je me demande également pourquoi, alors que le roman est écrit à la troisième personne du singulier, l'auteur incorpore des chapitres dans lesquels Léa (12 ans), la fille aînée de Sébastien, s'exprime directement avec un langage qui n'a absolument rien à voir avec celui d'une ado de cet âge : "Juliette a tenté quelques coups tordus pour m'éliminer, mais ma vieille expérience de jury, ma rhétorique plus élaborée et le fait que je la dépasse quand même de deux têtes ont remporté la mise. [...] Dérisoire petite mise en scène, illusion de surprise et de spontanéité, mais tout cela nous a fait du bien." (p.29/30) Je ne demandais pas un langage type SMS, mais au moins des tournures de phrases qui puissent coller avec l'âge de la jeune fille même si elle est assez mature.  

Bon, eh bien après cela que vais-je pouvoir dire de bien, puisque je me suis avancé en disant qu'il avait des qualités ? Euh, que c'est dommage parce que l'idée de départ, mieux travaillée aurait pu faire un excellent bouquin, mais je ne sais pas si c'est un compliment ; que l'auteur a une belle plume la seule vraie raison pour laquelle je suis allé jusqu'au bout du roman (en survolant beaucoup de pages quand même) et que avec plus de maîtrise et moins de déchets, avec plus de volonté de ne point faire un thriller classique, qui n'apporte rien mais qui s'inscrit dans un cadre très précis dans lequel rien ne dépasse, avec l'envie de décrire un contexte fort, il pourrait écrire un vrai polar, un bon, un vrai, un qui pourrait surprendre son lecteur et pas un produit calibré qui pourra plaire certes, mais qui personnellement me laisse sur ma faim, d'ailleurs c'est l'heure d'aller manger et de finir ma phrase à rallonge par une pirouette si j'en trouve une, mais là, je ne vois pas.

 

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Les enfants de l'État

Publié le par Yv

Les enfants de l'État, William Ryan, Éd. des deux terres, 2014 (traduit par Jean Esch).....
Le capitaine Korolev, inspecteur de police à Moscou est confronté au meurtre d'un savant protégé en haut lieu. En cette année 1937, Staline est au pouvoir et il ne fait pas bon s'opposer à lui, c'est dire si l'enquête est chaude. Lorsqu'il en est déchargé par un colonel du NKVD, Korolev respire et pense savourer la semaine prévue avec son fils Youri qu'il n'a pas vu depuis longtemps, puisqu'il est séparé de sa femme et qu'elle habite assez loin de Moscou. Mais bien vite Korolev est contacté par un autre colonel du NKVD qui lui remet l'enquête en mains après un second meurtre avec détachement provisoire à cette maison ancêtre du KGB. Korolev se sent surveillé dans ses moindres gestes. Puis, Youri disparaît rendant fou d'inquiétude son père qui ne peut consacrer de temps à se recherche.
Je retrouve mon policier russe préféré, que j'avais déjà beaucoup apprécié dans Le royaume des voleurs et dans Film noir à Odessa. Avec impatience et, disons le tout de suite, avec un énorme plaisir. Tous les ingrédients qui ont fait que les deux premiers tomes étaient très réussis sont à nouveau présents : la Russie des années trente, la peur de dire ou de faire quoi que ce soit qui déplaise au régime en place, et même en ne faisant rien, on peut se retrouver enfermé, déporté ou tué par simple délation d'un envieux. Certains sont particulièrement adroits à cette pratique qui les fait avancer dans la hiérarchie, mais avec Staline à la tête du pays, imprévisible et paranoïaque, ils peuvent chuter plus vite qu'ils ne sont montés, d'autres envieux les ayant dénoncés... la roue tourne, un mouvement perpétuel horrible, pour un poste plus prestigieux, un appartement plus grand, ... : "Comme pour confirmer les soupçons de Korolev au sujet du concierge, une des portes était scellée par des cachets de cire rouge et de la ficelle. Korolev s'en approcha pour regarder de plus près le tampon qui avait servi à apposer les scellés. "Par ordre du ministère de la Sécurité d'État." Il soupira. Encore une arrestation. Les locataires emmenés dans un fourgon noir, sans aucun doute, et l'appartement condamné jusqu'à ce que les tchékistes aient fini de chercher des preuves." (p.41)
Voilà donc Alexeï Korolev en pleine guerre des services et même guerre des chefs au sein du NKVD : "Korolev avait renoncé à essayer de comprendre le mode de fonctionnement du NKVD. Apparemment, personne ne faisait confiance à personne. Comme dans le reste de la population, d'ailleurs." (p.197). Mis sur la touche par le colonel Zaïtsev, il est recruté (et obligé de collaborer) par le colonel Rodinov, et il sait qu'en cas d'échec, il saute, lui et ses collègues ainsi que tous ses proches. Néanmoins, Korolev sait trouver une aide précieuse avec Slivka la lieutenante efficace qui prend bien sa place dans cette histoire, du réconfort -mais toujours pas plus si affinités, ah la la ces hommes ! qui n'osent pas !- avec Valentina sa colocataire (en Russie à cette époque, il est courant de partager un appartement à plusieurs familles : Valentina occupe une chambre avec sa fille Natacha, Korolev l'autre et la cuisine est pièce commune). Korolev, comme dans les épisodes précédents aura également recours à l'aide de Kolya, le roi des voleurs, quoique là, on est plus dans de l'entraide.
Le suspense est habilement maintenu tant pour l'enquête pour meurtres que pour la disparition de Youri ou que pour les craintes de Korolev de ne pas pouvoir ce sortir de ce sac de nœuds. Les personnages prennent de l'épaisseur, Korolev, bien sûr, mais aussi Slivka et surtout le contexte est toujours aussi favorable à une tension permanente, une angoisse palpable dans tous les faits et gestes de tous les intervenants qu'ils soient haut placés ou non. Chaque mot, chaque geste  sont mesurés, pesés et gare aux langues qui fourchent si de grandes oreilles traînent dans les parages !
William Ryan place son roman au tout début des recherches sur le cerveau faites par les Russes pour "effacer tous les préjugés contre-révolutionnaires dans les cerveaux des adversaires de l'État pour les remplacer par des idées prosoviétiques [...] pour tenter de purifier les esprits des cobayes." (p.285). Ça fait froid dans le dos, et même si toute une partie du livre concernant les recherches sur le contrôle de la pensée est fictive, William Ryan précise dans un court dossier-postface que les chercheurs russes avaient entamé des séries d'expériences sur des enfants sur leurs réflexes conditionnés.
Encore une fois, le contexte de ce roman policier est formidable, travaillé, passionnant et effrayant, comme l'est d'ailleurs l'ensemble de roman. Toute comparaison gardée, on est assez proche des polars nordiques, tels Mankell ou Indridason s'intéressant au contexte social, politique, historique ou géopolitique. Proche également d'une autre série que j'aime beaucoup qui se passe dans l'Allemagne des mêmes années, un tout petit peu plus tôt, écrite par Volker Kutscher (voir l'index sur le blog) avec l'inspecteur Gereon Rath.
Excellente série donc que vous pouvez bien sûr prendre en cours si vous n'avez pas le courage de commencer par le premier tome, mais franchement, faites-moi confiance, commencez au début dès maintenant, il n'y a que trois tomes. Vivement la suite !

 

 

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Trafiquante

Publié le par Yv

Trafiquante, Eva Maria Staal, Ed. du Masque, 2014 (traduit par Yvonne Pétrequin)....,

Quatorze ans avant d'écrire son histoire, Eva Maria Staal commençait un travail de vendeuse d'armes. Assistante de Jimmy Liu, canadien d'origine chinoise, elle va ainsi arpenter toutes les terres de conflits, de la Tchétchénie au Kosovo en passant par l'Afghanistan ou le Pakistan. Des contrats de plusieurs millions de dollars sont conclus, souvent dangereusement. Suite à une mission plus marquante qu'une autre, Eva arrête. Dix ans plus tard, mariée et mère d'une petite fille Nella, des souvenirs de son ancienne vie la hantent.

Présenté comme une autobiographie, ce livre est un objet absolument étonnant et passionnant. Eva Maria raconte ce que fut son activité professionnelle pendant quelques années, sa très forte amitié pour Jimmy Liu son patron à qui elle ne savait jamais refuser une mission aussi dangereuse soit-elle. Elle écrit des choses terribles, des échanges d'enfants, des conditions de vie insupportables, les villes détruites par les armes qu'elle vend, Grozny par exemple : "Chaque bâtiment a été déchiqueté. Où se trouve la rue Lénine qui donnait sur la place ? Je cherche un point de repère mais je n'arrive même pas à déterminer où se trouve l'est, l'ouest, le nord ou le sud. Tout a été balayé, la ville entière n'est plus qu'un amas de cailloux calcinés. [...] Mon Dieu, Rotterdam pendant la Deuxième Guerre mondiale, c'était Disneyland comparé à tout ce chaos."(p.140/141), ou encore deux pages consacrées à Karachi, une ville gangrenée par la pauvreté, la saleté, les ordures, les rats qui pullulent, ... On peut parfois être choqué, outré par des propos ou des situations insupportables, comme l'est d'ailleurs Eva Maria, mais on subodore que dans la réalité, les choses se passent sans doute comme cela et que la vente d'armes n'est pas un monde dans lequel les bons sentiments prévalent. C'est dur, très dur, mais diablement intéressant de connaître les dessous d'une industrie qui ne fait pas faillite et qui n'est sans doute pas prête à décliner. La crise, oui, mais par pour tous ! 

L'auteure alterne les chapitres concernant son ex-activité et ceux qui concernent sa vie familiale, ce qui nous permet, nous lecteurs, de respirer un peu entre deux missions. En pleine préparation de son déménagement, remuer les cartons fait affluer les souvenirs. Eva Maria Staal n'élude aucun sujet, fait un point précis sur sa vie, réfléchit sur ses actes passés et sa vie actuelle et future : comment dire à sa fille ce qu'elle faisait, comment justifier auprès d'une enfant le fait d'avoir vendu des armes qui ont servi à d'autres enfants, ... ? Une véritable introspection, commencée lorsqu'elle travaillait, laissée en jachère pendant les premières années de sa vie après son arrêt de travailler et qui lui est désormais indispensable. 

Un récit claquant, écrit en phrases directes, courtes souvent. Rapide, violent, efficace et dérangeant. Un de ces bouquins qu'on ne rencontre pas souvent et qui vous scotchent véritablement. Sans doute le fait qu'on le présente comme la vraie vie de l'auteure ajoute-t-il un cran à cette emprise. Je ne sais si c'est la réalité ou une présentation des éditeurs, toujours est-il que cette plongée dans ce monde secret et mystérieux des marchands de canons est passionnante et fort bien documentée. Un livre qui a reçu le Prix de l'Ombre aux Pays-Bas (pays d'origine d'Eva Maria Staal) qui récompense le meilleur roman noir du pays.

 

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Tendre comme les pierres

Publié le par Yv

Tendre comme les pierres, Philippe Georget, Ed. Jigal, 2014.....

Rodolphe Moreau, archéologue célèbre travaille sur le site de Pétra en Jordanie. 82 ans, toujours avide de découverte, il est secondé par Mélanie Charles, une archéologue trentenaire. Lionel Terras, journaliste désabusé, revenu de tout, ancien reporter de guerre est chargé de faire un reportage sur le site, une sorte de publi-reportage pour la société-sponsor qui veut lever d'autres fonds. Lorsqu'il arrive en Jordanie, Rodolphe Moreau vient d'être arrêté, accusé de pédophilie, la police a retrouvé un enfant dans son lit. Rodolphe ne se souvient de rien. Mélanie et Lionel aux intérêts opposés, l'une dans la défense de son mentor et l'autre dans la tentation du scoop tenteront de faire équipe pour découvrir la vérité.

Roman très dense, sans temps mort qui m'a passionné de bout en bout. D'abord pour le contexte, qu'il soit géographique, géo-politique, archéologique, historique. Les paysages sont sublimes, bien décrits et on oscille entre l'envie d'y aller et celle de préserver les lieux ; j'ai frémi aux descriptions des touristes qui consomment sans vraiment apprendre à connaître. Ensuite pour les personnages, un peu caricaturaux certes, l'homme mur désabusé et la jeune femme (qui pour une fois n'est pas un mannequin anorexique, mais plutôt une femme ronde, pas très courant dans les romans) qui ont du mal à s'entendre au début, puis qui finissent par s'apprécier voire beaucoup plus, mais ils sont attachants, intéressants et les relations entre eux (avec tous les autres intervenants, flics, Bédouins, touristes, ...) sont bien décrites, font avancer et l'intrigue et la réflexion sur le rôle, l'importance et les nuisances du tourisme, sur cette volonté des Occidentaux de toujours aller plus loin, de savoir plus, de ne rien laisser "indécouvert", parfois à n'importe quel prix. Enfin, pour l'intrigue, car intrigue il y a : l'ombre et l'âme de Lawrence d'Arabie flottent sur ce roman.

Reprenons point par point. Les paysages, les Jordaniens. On sent que Philippe Georget connaît bien le pays et qu'il s'est documenté. Il décrit le pays actuel, Pétra, le désert, le chantier de fouilles. Il parle aussi de l'histoire de la région, mais aussi des croyances, des légendes : "Doushara est le dieu suprême du panthéon nabatéen. Il est assimilé souvent au grec Dionysos et au romain Bacchus. Notre texte date -a priori- du IVe siècle après notre ère. A cette époque, Pétra était devenue province romaine et avait perdu, non seulement son indépendance, mais également le monopole des routes commerciales." (p.158/159)

Les personnages du roman : Mélanie l'archéologue, Lionel le journaliste qui après des échanges aigres-doux vont débuter une histoire d'amour, qui vont tout faire pour innocenter Rodolphe Moreau, ils penchent pour la thèse du coup monté. Rodolphe, justement qui se morfond dans sa cellule et dont on comprend assez vite qu'il a fait une découverte fabuleuse qui pourrait bien être la cause de son enferment. Nacer, le coordinateur local de plusieurs chantiers qui ne paraît pas très clair, ni Ali le flic. Et d'autres encore, aides ponctuelles, Bédouins énigmatiques, ...

L'intrigue qui tient jusqu'au bout en rapport très étroit avec Lawrence d'Arabie. Philippe Georget sait créer le doute dans les esprits : qui sont les "méchants" ? Les "gentils" ? Sont-ils bien distincts les uns des autres ? Y a-t-il réellement des "méchants" et des "gentils" ? C'est beaucoup plus fin et compliqué que cela. Et comme je l'écrivais un peu plus haut, il nous pousse à la réflexion sur le tourisme, la volonté des Occidentaux de ne point laisser de terres inconnues quitte à bousculer les traditions, les rites et mythes locaux. J'ai beaucoup aimé cet aspect du livre, qui en plus d'être passionnant oblige à se poser des questions.

Un roman qui sort des sentiers battus, qui fait la part belle aux pays et habitants que le lecteur rencontre. Bien écrit, pas mal dialogué, mais jamais au détriment des descriptions des lieux, plus pour booster un peu l'histoire d'amour et l'intrigue, c'est un roman qui malgré ses 342 pages en petite police de caractère se lit très vite (une fois dedans, on ne peut plus le quitter), qui dépayse et qui instruit.

Je ne suis pas vraiment parvenu à canaliser mon enthousiasme, j'aurais voulu citer plein d'extraits, montrer combien ce bouquin est excellent pour plein de raisons. J'espère néanmoins vous avoir donné envie, notamment à ceux qui ne jurent que par les romans étasuniens (et aux autres aussi bien sûr) ou qui dénigrent aisément les auteurs français ; laissez-vous tenter, vous verrez qu'en France on sait aussi faire de très bons romans d'aventures. La preuve avec Tendre comme les pierres. J'avais conclu d'une manière quasi-similaire un récent billet consacré à un autre livre publié chez Jigal, une preuve que cette maison d'édition fait un boulot remarquable !

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Le Horla

Publié le par Yv

Le Horla, Guillaume Sorel, Éd. Rue de Sèvres, 2014 (d'après l'oeuvre de Guy de Maupassant)....,
Un homme jeune et riche vit seul sur les bords de la Seine en Normandie. Un jour, il voit passer devant chez lui un bateau qui vient du Brésil, terre fantasmée et berceau de nombreuses croyances en ce XIX° siècle. Puis, cet homme commence à mal dormir, à se sentir oppressé, remarque que l'eau de sa carafe de nuit disparaît sans qu'il y touche, du lait également. Il se sent habité par un être surnaturel.
Guillaume Sorel s'approprie ce livre extrêmement connu du Guy de Maupassant, qu'il écrivit dans les dernières années de sa vie, lorsque la folie commençait à faire son œuvre en lui. Qui ne connaît l'excellent écrivain, fin et très observateur de la bourgeoisie normande du 19ème ? J'ai vu beaucoup de ces contes ou de ses histoires joliment adaptés pour la télévision, j'en ai lus aussi, Le Horla aussi bien évidemment, sans doute l'un des plus connus de l'auteur. Et bien que nenni ! Dès que j'ouvre cette BD, je sens que je découvre une histoire, sentiment qui se confirme au fur et à mesure que je tourne les pages.
Grâce à G. Sorel, je pourrai dire que j'ai lu ce conte fantastique, paru en 1887. Le dessinateur qu'il est fait plutôt dans le dessin réaliste, qui colle parfaitement au style de Maupassant qu'on pouvait qualifier comme tel. Tons ocres de la Normandie en cet été chaud et beau (attention, contrepèterie, précision pour ceux qui ne connaissent pas ce grand classique, totalement mauvais et inutile, mais qui peut encore me faire rire) et lumineux. Tons grisés-bleutés pour les nuits agitées au sein de la maison bourgeoise. L'ambiance est au diapason de l'histoire, surnaturelle, des formes semi-humaines, sortes d'ombres sorties de l'imagination de l'homme. Cet homme qui se transforme visiblement de page en page lorsque la folie entame son travail de sape, puis s'installe durablement. On voit véritablement, l'angoisse monter dans les yeux et dans le visage de héros, la peur de la fin inéluctable pour échapper à ce qu'il pense être une possession de son corps par un être surnaturel. Tout est bien rendu.
On peut lire Le Horla de Guy de Maupassant, pour le plaisir de retrouver sa plume. On peut aussi le lire dans sa forme BD, celle de Guillaume Sorel qui en a fait un très bel album, sans trop de dialogues, certaines pages sont totalement muettes et néanmoins très parlantes pour le lecteur. Je ne suis pas forcément fan des classiques repris en BD, c'est parfois un exercice un peu casse-gueule. Guillaume Sorel s'en sort très haut la main. A conseiller à tous.

Noukette, Leiloona,  Géraldine, et sûrement d'autres en parlent

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Chercher Proust

Publié le par Yv

Chercher Proust, Michaël Uras, Éd. Christophe Lucquin, 2012.....
Jacques Bartel vit une enfance et une adolescence un peu morne, sous le poster de Marcel Proust accroché à un mur de sa chambre. Ses parents, non-lecteurs se demandent bien ce qu'il va finir par faire avec cette passion proustienne. Jacques en fera sa profession, chercheur en Proust, dans une association qui a pour but de disséquer par le menu la vie et l'œuvre du maître. Mais l'obsession de Jacques est néfaste à sa vie personnelle qui s'effiloche. Ses amitiés et ses amours se ressentent de cette mono-maniaquerie.  
Si le thème général du roman n'est pas original, ce sont les questionnements d'un homme tout au long de sa vie, de son rôle sur terre à son utilité, l'amour, la mort, la vie quoi, ce qui est original et intéressant, c'est le biais pris par l'auteur à savoir cette passion proustienne. Jacques ne vit que par et pour Marcel Proust. Sa rencontre avec l'œuvre date de ses quinze ans, lors d'une pause alitée pour cause de maladie, un oncle lui offre Du côté de chez Swann. "Lors d'une crise particulièrement douloureuse, ne sachant plus que faire, je saisis le livre et le mordis de toutes mes forces, laissant l'empreinte de mes dents sur la couverture. Quelques instants plus tard, la souffrance s'estompa. Pour la première fois, Marcel Proust venait de me soulager. Cette expérience se renouvela plusieurs fois, le pauvre livre, que je possède encore, en conserve les stigmates. Pour remercier l'auteur de son aide merveilleuse, je décidai de débuter son œuvre." (p.14/15)
Point n'est besoin pour apprécier ce livre de connaître la littérature proustienne. La preuve, c'est qu'ayant lu à peine un livre de Marcel, j'ai beaucoup aimé celui de Michaël Uras. S'il est totalement respectueux des mots de Marcel Proust, de son œuvre, Uras l'est beaucoup moins de l'homme dont il se moque gentiment : "Proust était habitué à ce faste, ses amis, tous très riches, eux aussi. Si je m'étais trouvé à une table voisine de la leur, qu'aurais-je pensé ? Je l'imagine : quel attroupement de bourgeois ! Quel amoncellement de nobles décrépis ! Voyez ce vieux comte à moitié endormi sur sa table, il n'a même pas la force de soulever sa fourchette. [...] Quant aux femmes, deux ou trois vieilles princesses quasi séniles. L'incontinence régnant, elles se relaient pour aller constater l'ampleur des dégâts aux toilettes." (p.139/140). Il se moque également de ceux qui ont ausculté, disséqué l'œuvre de M. Proust dans tous les domaines les plus inattendus soient-ils : "... alors que je somnolais tout en faisant mine d'écouter un monsieur parler des pantalons et chemises préférées de Proust", "Lors d'une conférence sur l'utilisation de la virgule dans A la recherche du temps perdu." (p.50), "je profitai de ce temps pour lire un article sur l'utilisation de la lettre "i" dans l'œuvre de Proust" (p.52), et de l'écrivain de venu un mythe sans l'avoir voulu : "Proust était aussi présent que Mac Donald dans les coins les plus retirés de la planète, pourtant il n'avait jamais eu de plan commercial. Quel génie du commerce ! Et si Mac Donald diversifiait chaque année son offre, Proust lui, offrait inlassablement la même carte, sans jamais de nouveautés." (p.56/57) Une irrévérence fort salutaire, surtout lorsque comme ici, elle est doublée d'une admiration pour l'oeuvre.
Et puis c'est aussi l'histoire de Jacques Bartel qui va tenter de comprendre pourquoi et comment sa passion l'empêche de vivre avec les autres, avec Mathilde notamment qui n'en peut plus de Marcel ni de Jacques, un petit intellectuel maigrichon et sans muscle, elle qui finalement préfère les vrais hommes, musclés, qui ne lisent pas. Tous les clichés passent sous la plume de Michaël Uras, pour mieux les railler, les tourner en dérision ; ça pourrait être très attendu, grossier et c'est fin, délicat et drôle. Parce que je me suis bien marré (entre autres) en lisant les tribulations de Jacques Bartel. L'écriture est alerte, absolument accessible à tous, peut même permettre à des lecteurs de dédramatiser Proust, et pourquoi pas de le (re)commencer ? La meilleure preuve est que j'ai cité plein d'extraits et que j'aurais pu en placer encore, parce que très souvent, j'ai souligné tel ou tel passage.  Un premier roman très prometteur.

Info de dernière minute : si vous voulez découvrir ce roman, dans sa toujours très belle livrée blanche et bleue de Christophe Lucquin, n'hésitez pas, en plus d'être un bon livre, c'est un beau livre : autrement, un informateur mystère m'indique qu'il sortira au Livre de Poche tout début mai : aucune raison de se priver. Une belle récompense pour cette maison d'édition qui verra un deuxième de ses titres repris en poche, L'été à Lulaby, que je n'ai pas (encore) lu.

On en parle sur Chroniques de la rentrée littéraire. Et je viens de découvrir un blog très original et très vivant sur la manière de parler de Proust qui s'appelle Proustpourtous

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Ça coince ! (21)

Publié le par Yv

Trouvée, Luc Bossi, Isabelle Polin, Éd. Fayard, 2014.

Clara est une étudiante de 25 ans, heureuse, qui vit à Bordeaux avec François, neurologue, de dix ans son aîné. Leur idylle dure depuis quatre ans. Un jour, au sortir d'un cours dans lequel elle a lu une nouvelle policière de son cru, Clara trouve un mot qui la perturbe dans ses affaires : "Je t'ai trouvée". Dans le même temps, à Bordeaux un meurtre est commis, le même qu'un autre neuf ans auparavant. Clara apprend de la bouche de François que ces meurtres sont l'oeuvre d'un même tueur surgi de son passé.

Oh, que j'ai du mal  à résumer ce bouquin tellement je m'y suis ennuyé. J'ai eu l'impression de me retrouver projeté dans mon passé lorsque j'ai lu -je le confesse- deux ou trois romans de Mary Higgins Clark (beurk) ou dans une bluette (j'avoue, j'en ai lu aussi) : les deux personnages sont beaux, ils réussissent de manière insolente, vivent dans une superbe maison que François a refaite juste pour Clara, ils s'aiment, sont tout l'un pour l'autre, etc, etc, ... "Tout ce qu'avait raconté Inès était juste. Mais elle avait bien d'autres raisons d'aimer François. Ils se complétaient : lui était aussi introverti, réfléchi, doux, qu'elle était spontanée, entière, créative. Et il avait su d'emblée se montrer protecteur, calmant les angoisses qui l'habitaient depuis bien plus longtemps que la mort de son père..." (p.18)

L'intrigue est prévisible et le tueur, on le connaît dès le début, non pas parce que les auteurs le nomment, mais parce que tout est du déjà-vu-déjà-lu, certes on peut hésiter un peu, entre les deux mon assurance balance, mais pas bien longtemps.

L'écriture est maladroite, gnangnan, pleine d'adjectifs qui en rajoutent des tonnes dans la beauté des gens et des lieux qu'ils habitent : "Clara battit en retraite vers leur spacieuse salle à manger..." (p.38), "Clara avait un temps trouvé la demeure trop vaste, trop lumineuse, comme s'ils avaient pu perdre dans l'enfilade de ces pièces leur complicité naissante." (p.34),-pauvre chérie !-, émaillée des citations de Marcel Proust, l'auteur préféré de Clara -c'est sûr que ça lui va mieux que Frédéric Dard !-, procédé assez casse-gueule, parce que citer Proust, c'est quand même viser un certain niveau littéraire qui reste là, très loin, hors de portée...

Je suis désolé, madame et monsieur les écrivains, (surtout madame qui m'a fait une gentille dédicace), j'aurais aimé dire du bien de votre livre, mais je n'y arrive pas. Il pourra plaire sans doute, peut-être aux amateurs de romans policiers aux frissons faciles et aux amours belles et enviables, sans doute un très large public, mais pas à moi.

 

 

 

Des vies sans couleur, Zoë Wicomb, Éd. 10/18, 2010 (Phébus, 2008), traduit par Catherine Lauga du Plessis.,

"Marion Campbell dirige une agence de voyages prospère au Cap et mène une vie solitaire et sans histoire. Mais tout n'est qu'apparence. La nuit, son sommeil est agité, et le jour, elle est hantée par les souvenirs confus qu'a fait resurgir en elle la photographie d'une femme en première page du journal." (4ème de couverture).

Pas mal sur le papier, mais long, mais long. Ça n'en finit pas de démarrer. Si encore l'auteure en lieu et place de ses digressions peu intéressantes concernant Marion, nous parlait de l'Afrique du Sud, de la ville du Cap, on apprendrait des trucs, mais là, rien : on se contente des doutes de Marion et de ceux de son vieux père qui sont finalement universels. J'attendais d'un roman sud-africain une touche plus sud-africaine qu'internationale. Je stoppe ce roman peut-être un peu hâtivement, mais quand je vois qu'il fait 282 pages, en petits caractères, dans sa version poche, et que dès le début j'ai du mal, je ne persévère pas, je n'aime pas me faire du mal. (Livre emprunté à la BM dans le cadre du club de lecture dont le thème est : les écrivaines africaines).

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Dédenne

Publié le par Yv

A la demande générale, enfin, juste Keisha mais c'est largement suffisant pour obéir, voici, deux photos de l'abominable Dédenne, 9 kilogrammes de paresse et de croquettes évidemment. Chatte, qui avant d'arriver à la maison fut mise sous prozac (pour chat) ce qui explique cet embompoint. Elle a peur de tout, sent mauvais, peut aller jusqu'à uriner là où ce n'est pas autorisé pour elle, mais bon, on l'aime bien quand même, enfin s'il y a preneur...

Sur cette seconde vue, j'ai réussi à la faire se lever du fauteuil, le réveil est brutal, et le regard bas ; dommage, on ne voit pas bien le ventre qui balance un coup à droite, un coup à gauche.

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