Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Un fond de vérité

Publié le par Yv

Un fond de vérité, Zygmunt Miloszewski, Mirobole, 2015 (traduit par Kamil Barbarski).....

Teodore Szacki, ex-procureur à Varsovie a été muté à Sandomierz, une petite, ancienne et très jolie ville sur la Vistule. Fraîchement divorcé, Teodore tente de refaire sa vie à deux cents kilomètres de son ex-femme et de leur fille. Mais la vie de procureur de province est loin d'être aussi exaltante qu'à la capitale. D'autant plus que Sandomierz est une petite ville tranquille qui s'endort l'hiver et ne se réveille qu'au début de la saison touristique. C'est alors que le corps d'une femme est retrouvé devant l'ancienne synagogue vidé de son sang faisant penser à un meurtre rituel, un rite sacrificiel juif. Il n'en faut pas plus pour que les haines à peine enfouies remontent à la surface et c'est en pleine flambée d'antisémitisme que Teodore doit mener ses investigations.

Je serai bref, enfin pour commencer, parce qu'après je sens que je vais m'emballer (mais c'est possible ça d'être bref, avant de ne l'être plus ?) : j'ai beaucoup aimé Les impliqués, le précédent roman de Zygmunt Miloszewski, je réitère mon appréciation pour Un fond de vérité. Voilà, ma brièveté cesse ici-même, après je me lâche...

Bon d'abord, j'aime bien Teodore Szacki. Il est parfois insupportable, a une assez haute estime de lui-même en tant que procureur, il est beaucoup moins indulgent sur lui en tant qu'individu : 40 ans, divorcé parce qu'il a eu une liaison avec une journaliste, ne voit pas sa fille, méprise les péquenots de Sandomierz, drague et couche avec une fille sublime qu'il laisse parce qu'il la trouve injustement cruche -ça va avec son mépris des gens de cette petite ville. J'aime aussi beaucoup son côté anti-religieux, anti-dogme, le roman est truffé de perles anticléricales qui m'ont réjoui et dont je pourrais m'approprier mot pour mot. Il donne tout au travail. Il emmagasine les informations, les trie mentalement, se fait une idée la plus précise possible des faits et ensuite son cerveau procède par déclics. Il recoupe tout et certaines petites informations a priori anodines sont celles qui donnent l'ossature du raisonnement et de la résolution de l'affaire : "Jamais encore auparavant un processus mental ne s'était déroulé aussi vite dans sa tête, jamais encore autant de faits ne s'étaient assemblés en un éclair dans une suite logique et indissoluble qui ne pouvait aboutir qu'à un unique résultat. C'était une expérience à la lisière de la folie : les idées bondissaient entre les neurones à un rythme épileptique, la matière grise s'illuminait d'une couleur platine à cause du trop-plein d'informations." (p.440) J'aime bien aussi les liens qu'il peut tisser avec les autres protagonistes, collègues, flics, témoins, même les troisièmes rôles ont la faveur d'une ou deux pages pour décrire leurs vies et la manière d'arriver dans cette histoire. Certaines descriptions sont rapides et très visuelles : "Il était grand et très maigre. Sous son blouson épais et son écharpe, il devait ressembler à une gousse de vanille : mince mou et fripé." (p.36)

Ensuite, il y a l'intrigue, la recherche du ou des coupables menée par un procureur volontaire et désireux de montrer qui il est. Toutes les pistes sont explorées, même celles qui déboucheront sur une impasse : le travail minutieux des enquêteurs, chaque victime est auscultée et l'on sait quasiment tout de sa vie. L'enquête est lente, entrecoupée par les problèmes familiaux ou de cœur du procureur, on s'en imprègne en douceur, on peut même se laisser berner, ce qui est réjouissant dans un roman policier. Parce qu'il nous emmène où il veut Zygmunt Miloszewski. Il écrit bien, c'est limpide, ça va au plus court et même si le livre fait 470 pages, j'ai eu l'impression qu'aucun mot n'était de trop.

Enfin, il y a le contexte historique : la Pologne a un gros souci avec les juifs, auxquels elle reproche parfois tous les maux. A Sandomierz, ils sont accusés de meurtres rituels d'enfants qu'ils enlevaient et vidaient de leur sang. D'ailleurs, une toile de Charles (Karol) de Prévot représentant ces meurtres se trouve dans la cathédrale de la ville ; elle a longtemps été cachée (en cliquant sur le nom du peintre, vous pourrez la voir). Le passif entre Polonais et juifs est lourd, entre les ghettos pendant la guerre, l'extermination et le refus du pouvoir d'après-guerre de restituer les biens confisqués ; beaucoup de juifs rescapés furent des résistants et mirent en place le régime communiste ce qui leur fut reproché même vingt ans plus tard, en 1968 où beaucoup émigrèrent. C'est donc dans cette ambiance houleuse que Zygmunt Miloszewski place son récit, avec la montée des nationalistes qui profitent du moindre fait divers pour hurler leur haine. Teodore Szacki, malgré quelques maladresses ne se laisse pas détourner de son chemin, la recherche de la vérité, il laisse dire, n'en pense pas moins : "Il lui aurait fallu répondre sincèrement que n'importe quelle tentative de juger des personnes selon leur appartenance à un groupe national, ethnique ou religieux, lui était complètement insupportable. Et, il en était persuadé, chaque pogrom avait trouvé sa source dans une discussion modérée à propos d'une "certaine réserve"" (p.159)

Une très belle série qui commence avec ces deux romans ; ne tardez pas pour la débuter. Les charmantes éditrices -je le sais, je les ai vues- de chez Mirobole ont eu la main très heureuse en la mettant sur Zygmunt Miloszewski que je relirai avec plaisir et impatience et vice-versa.

Voir les commentaires

Belle-île en père

Publié le par Yv

Belle-île en père, Patrick Weber, Nicoby, Vents d'ouest, 2015 (couleurs : Kness)....

Vanessa Blue est une jeune femme qui a gagné une émission de télé-réalité, qui a ensuite intégré l'équipe d'un feuilleton populaire et assez niais, Au premier regard. Elle en est la vedette incontestée, aussi lorsqu'elle décide de faire une pause de quelques mois pour se reposer et faire le point -et accessoirement travailler un rôle dans du théâtre dit intellectuel-, elle s'attire les moqueries et les foudres de beaucoup. Elle ne cède pas et part s'installer à Belle-île, sur les terres de son père qui l'a abandonnée lorsqu'elle était enfant, qui sont aussi celles de la grande Sarah Bernhardt, celles où elle aimait venir passer les étés.

Voici une bande dessinée bien agréable. Les thèmes sont éternels : la recherche des origines, de la quiétude, la mort, l'amour, le sens de la vie, mais les auteurs, Patrick Weber au scénario et Nicoby aux dessins, les modernisent en faisant de leur héroïne une vedette de la télévision, une de celles qui passent et qu'on oublie pour peu qu'on ait pu les connaître un jour, ce qui, j'avoue humblement mon inculture, est rarement mon cas. Et cette héroïne est bien sympathique, fraîche, contrairement à son amoureux du moment, un écrivain en mal de reconnaissance qui surjoue le côté intellectuel et qui dénigre et méprise tout ce qui n'est pas de son niveau ou de son goût.

Bref, Vanessa Blue -Rozenn de son vrai prénom, plus breton, tu meurs- va se confronter dès son arrivée à l'accueil mitigé des îliens : entre la joie d'accueillir une personnalité et la crainte de voir réapparaître une histoire de famille enfouie. Bon, je vous rassure tout de suite, le suspense n'est pas insoutenable, contrairement à la légèreté de l'être (ouais, bof, un peu facile, n'est-il pas ?), mais il est là pour que le lecteur ne s'ennuie pas au long des 126 pages, et la je vous rassure de nouveau -je fais des prix pour les abonnés-, on ne s'ennuie pas du tout. D'abord parce que les personnages sont très réalistes, sympathiques, des têtes de Bretons bien sûr, on a sa fierté, mais sympathiques quand mêmes (amis Bretons, ne râlez pas, je le suis -tralala- itou). Ensuite, le parallèle avec la vie de Sarah Bernhardt à Belle-île est intéressant et instructif (elle y a vécu tous les étés pendant trente années, au Fort de la pointe des Poulains). Et enfin, les dessins sont plaisants, les protagonistes expressifs et les paysages beaux à tel point que j'irais bien tout de suite à Belle-île... d'autant plus qu'elle fait parte des îles bretonnes que je n'ai pas -encore- visitées.

Une belle histoire donc dans un bel album, mais pourrait-il en être autrement aux éditions Vents d'ouest ?

Voir les commentaires

les roses noires de la seine-et-marne

Publié le par Yv

Les roses noires de la Seine-et-Marne, Pierre Lepère, La différence, 2015...

Crayencourt, petite ville tranquille de la Seine-et-Marne. Tranquille surtout grâce aux nombreuses et coûteuses caméra de sécurité installées dans toute la commune. Tranquille ? Finalement pas tant que cela puisque le commandant de la police municipale se fait assassiner, puis d'autres morts jalonnent ses rues. La guerre pour les futures municipales est-elle le contexte de ces morts ? L'arrivée d'un riche Russe exilé, mafieux, ennemi du président russe en exercice, qui veut acheter le Club Minos, boîte de plaisir et de jeux en est-elle la cause ? La commissaire Annie Pasture pas du tout en odeur de sainteté auprès de sa hiérarchie devra démêler tous les fils de cette intrigue.

Une bien agréable lecture qui s'intercale entre deux romans plus denses. Rien d'extraordinaire, je ne vais pas grimper au rideau, mais je ne boude pas mon plaisir. C'est la chronique d'une ville de banlieue parisienne secouée par quelques scandales. Le début est un peu mou, lent, mais on peut aussi le voir comme le reflet de la vie paisible à Crayencourt. Et puis, petit à petit, des personnages apparaissent sous leur vrai jour, pas forcément attendu ni reluisant. Les envies, les jalousies, les ambitions, tous ces sentiments ou émotions que nous pouvons tous éprouver sont au cœur de ce roman noir. Ils gouvernent les hommes et les femmes de Crayencourt.

Ce qui m'a un peu surpris dans ce livre, c'est que l'enquête se dévoile à nous sans que la commissaire n'intervienne vraiment beaucoup. Le journaliste qui suit l'affaire est plus rapide qu'elle, mais ils restent tous les deux des personnages secondaires. On apprend tout par les yeux du narrateur omniscient qui voit tous ses personnages du dessus et nous raconte leurs faits et gestes. Ne vous attendez donc pas à une enquête policière finement menée, mais plutôt à des révélations qui viennent comme ça au fur et à mesure qu'on passe du temps avec tel ou tel protagoniste. Et pourquoi pas après tout ? Ça m'a un peu déstabilisé, mais au final, le résultat est plus que satisfaisant. Et Pierre Lepère mélange les genres entre chroniques d'une petite ville, bataille politique, barbouzes, vengeance, ... un clochemerle sanglant.

Crayencourt est une ville fictive évidemment, qui oserait penser qu'une ville de la banlieue parisienne pourrait être sur-équipée en caméras voire même gérée par des gens peu scrupuleux ? Ah la la quelle imagination monsieur Lepère !

Avec ce roman -et un autre qui m'attend- les éditions La différence ouvrent élégamment leur collection Noire.

Action-Suspense a aimé ce polar.

Voir les commentaires

Je viens

Publié le par Yv

Je viens, Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, 2015

Roman à trois narratrices. La première, Charonne, la petite-fille noire et obèse adoptée à l’âge de 5 ans et demi. Adoption qui se solde par un échec puisque ses parents adoptifs veulent la "rendre" au bout d’un peu plus de six mois.

La deuxième narratrice, c’est Nelly la grand-mère, ancienne vedette de cinéma, adulée pour sa beauté qui a été follement aimée de Fernand son premier mari, et qui aime follement Charlie, le second.

La troisième et ultime narratrice est Gladys, la mère adoptive de Charonne, la fille de Nelly, la mal aimée et la mal aimante, la revancharde mal dans sa peau.

Reprenons dans le calme la composition de la famille : Nelly et Charlie sont mariés et ont recomposé une famille avec leurs enfants respectifs, Gladys et Régis qui eux-mêmes se sont mariés et ont adopté Charonne. Une sorte de famille recomposée qui se referme sur elle-même. La seule ouverture est l'adoption de Charonne qui débouche sur un échec.

Une fois que cela est dit, je dois dire ma difficulté à parler de ce livre qui m'a tour à tour plu, déçu et agacé voire fâché. L'écriture est surprenante, faite de belles phrases usant d'un vocabulaire riche parfois savant ; mais on peut passer aussi à des propos grossiers, insultants et racistes tenus par Charlie notamment. Je ne soupçonne pas l'auteure de racisme ordinaire mais certaines phrases me font bondir : "Je transpire. C'est ce qui arrive fréquemment aux petites filles quand elles sont grosses et noires..." (p.14) -pour moi, aussi con que de dire que tous les noirs courent vite et qu'ils ont le rythme dans la peau-, ou d'autres pires, franchement dégueulasses qui transcrivent les idées de Charlie totalement désinhibé avec l'âge et la maladie ; j'imagine qu'elles sont là pour dénoncer le racisme, mais trop c'est trop, on peut comprendre à moins*. De même l'auteure fait de multiples retours sur des situations par le jeu des différentes narratrices, sans rien y ajouter comme si ses lecteurs étaient atteints d'Alzheimer et qu'il fallait leur ressasser sans cesse. Je préfère un écrivain qui fait confiance à son lectorat. On me reprochera sans doute mon manque d'humour et de second degré face à une auteure qui fait de la provocation et ce dès le tout début de son ouvrage : "L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien." (p. 11). Je travaille auprès d'enfants confiés à l'Aide Sociale à l'Enfance, que ne lisent-ils ces propos, ça me simplifierait mes journées...

Pouf pouf, je me calme et je reprends par ordre d'apparition. Charonne est une jeune fille attachante, un personnage fort et puissant qui sans nul doute réussira sa vie telle qu'elle l'entend. Elle est sans doute à peine crédible, une enfant doublement abandonnée ne le vit pas aussi bien, mais bon chaque individu est différent, alors peut-être sa force de caractère lui permet-elle la résilience. Elle vit bien sa couleur de peau et son surpoids, en joue même. Elle sait qu'elle n'est pas aimée par ses mères biologique et adoptive et se retourne donc vers sa grand-mère, Nelly. Celle-ci a été follement aimée par Fernand son premier mari et le père de Gladys qui, loin d'être un Apollon était un amant prodigieux et également celui qui a fait d'elle une vedette de cinéma. A la mort d'icelui, elle tombe follement amoureuse de Charlie, beau comme un dieu, mais piètre amant. A 88 ans Nelly fait un point final sur sa vie qui ces dernières années a changé grâce à Charonne. Quant à Gladys, elle n'aime personne sauf son mari Régis. Mal-aimée, revancharde, égoïste, c'est une femme qui a toujours souffert.

La jalousie, l'égoïsme, la solitude, l'amour, la mort, les relations mères-filles sont en plein cœur de ce roman dans lequel E. Bayamack-Tam ajoute aussi des personnages virtuels, que chaque femme voit dans le bureau de la maison familiale, des personnages rêvés, des hommes qui leur permettent de vivre, de faire le point sur leur vie, de s'intéresser aux autres. C'est un roman sur une famille qui dysfonctionne, une famille handicapée du lien maternel et paternel.

Je finis mon billet sur ce roman qui ne laisse pas indifférent, qui se répète trop, souffre de longueurs, associe une langue très personnelle à des propos parfois à la limite de l'overdose parce que trop rabâchés, qui met en scène des femmes blessées, fortes et/ou en pleine interrogation sur le sens de leurs vies. Autant de points positifs que de négatifs. Je vous l'avais dit, je ne sais par quel bout prendre ce livre...

Dans un genre différent mais parlant de certains des thèmes évoqués ici, j'ai préféré Reproduction, de Bernardo Carvalho, moins racoleur.

* Cette parole qui se libère en ce moment à la faveur de la montée du FN m'exaspère au plus haut point. Je ne suis pas pour ce qu'on nomme le politiquement correct, mais franchement, certains propos m'énervent comme de dire que les petites filles grosses et noires transpirent et puent... Je vis quotidiennement avec deux garçons noirs qui me rapportent des propos tenus dans les cours d'école qui me sidèrent, du racisme quotidien qui n'a rien à voir avec les petites vacheries entre enfants, c'est beaucoup plus profond que cela ; ou alors ma grande naïveté m'avait jusqu'à maintenant -j'approche quand même de la cinquantaine !- épargné, pourtant il ne me semblait pas avoir vécu dans du coton loin des réalités...

Voir les commentaires

Nouvel an chinois

Publié le par Yv

Nouvel an chinois, Koffi Kwahulé, Zulma, 2015...

Ézéchiel est un jeune homme qui vit avec sa mère -sa sœur Sora'shilé a quitté la maison, s'est enfuie vers la Drôme-. cité Popincourt, Paris XI°, quartier cosmopolite qui voit sa population chinoise augmenter. C'est le jour du nouvel an chinois que Guillaume-Alexandre Demontfaucon choisit de revenir dans ce quartier de son enfance. C'est le voisin d'Ézéchiel, un homme au passé trouble qui flirte avec la mère du jeune homme et qui hurle à ses fenêtres son racisme et sa haine des Chinois. Cet homme va bouleverser la vie du quartier. Ézéchiel qui ne bougeait plus de chez lui va ressortir grâce à la jolie dentiste Melsa Coën qui peuple ses rêves ; le jeune homme veut la revoir.

Étrange livre que voilà. Difficile de se frayer un chemin balisé entre les rêves, les fantasmes, les délires, la réalité -fictionnelle- de la vie d'Ézéchiel. Je pourrais résumer mon impression par un dialogue du livre lorsqu'Ézéchiel lors d'une soirée dit qu'il lit un roman africain :

"Vous aimez ?

Je ne comprends pas tout. [...] Ça parle d'identité... [...] C'est marrant, enfin je veux dire joyeux. Un peu compliqué parfois, mais ce n'est pas grave. Parce que le vrai sujet du roman, c'est la langue. Parler comme si on faisait l'amour. Ça doit être compliqué d'écrire aussi simplement." (p.138)

Ce roman entre le rêve et la réalité est écrit dans un style étonnant, Ézéchiel en est le narrateur, qui passe du "je" au "il" sans que cela ne gêne le lecteur qui s'y retrouve toujours. Certaines pages sont néanmoins déconcertantes, d'autres absolument magnifiques.

Une histoire elliptique, très imagée, notamment lorsque pour évoquer la masturbation, Koffi Kwahulé parle de prière ou de méditation, une métaphore qui dure jusqu'à la fin du roman : "Aussi ses séances où le plaisir était constamment différé constituaient-elles à ses yeux une prière. Une prière à lui-même adressée. Une profonde méditation. Plus la séance durait, plus la jouissance et surtout le sperme lui paraissaient de meilleure qualité. Au fond de lui-même, depuis la découverte de cette maîtrise de soi, cette recherche d'équilibre, Ézéchiel se considérait comme un moine des temps modernes. Certains jours, Ézéchiel priait plus que de raison." (p.28)

Je ne connaissais pas l'auteur, qui écrit là son troisième roman mais qui est plus connu pour ses nombreuses pièces de théâtre ; une découverte marquante.

Voir les commentaires

Mettez des mots sur votre colère

Publié le par Yv

Mettez des mots sur votre colère, Marc Malès, Glénat, 2015....

Owen Brady est contacté par le National Child Labour Committee qui veut dénoncer le scandale des enfants obligés de travailler, aux États-Unis en ce début de XX° siècle. Il doit les photographier, prendre leurs noms et leurs âges pour faire un reportage. La chose n'est pas aisée, les enfants ne voulant pas se dévoiler au risque de perdre leur travail, les employeurs n'aimant pas voir traîner un photographe près de leurs usines. Au cours de ce reportage, Owen est confronté à son passé d'enfant martyrisé, ce qui rend son travail encore plus difficile.

Très bel album sur les États-Unis du début du siècle dernier confrontés au travail des enfants. Pour les familles très pauvres, ce travail était une nécessité, les parents ne pouvant pas se passer de cet apport de revenu aussi minime fut-il, car en plus de travailler dur, les enfants étaient mal payés. Tout cela, on le sait déjà ; on sait également que ça existe encore dans certains pays dans lesquels les Occidentaux font fabriquer leurs produits qu'ils importeront et vendront cher.

Cette BD a le mérite de nous rappeler qu'il a fallu que certains se battent contre l'exploitation des enfants, contre la course au profit pour libérer les enfants : "La consultation des archives locales était assez édifiante... On y lisait que plusieurs législateurs progressistes s'étaient cassé les dents à vouloir obtenir ne serait-ce qu'un semblant de réforme sur le travail des enfants. La partie était perdue d'avance parce qu'ils avaient en face d'eux le tout-puissant lobby de patrons. Ceux-ci n'envisageaient pas de se priver si facilement d'une telle main-d'œuvre, par définition docile, qu'ils pouvaient exploiter sans vergogne." (p.22)

Cet album s'il met en scène Owen, un personnage fictif, est basé sur la réalité d'un reportage photo mené par Lewis Hine. Owen Brady est son double professionnel mais sa vie d'enfant martyr et d'adulte violent -parfois de manière totalement contradictoire avec le reportage qu'il réalise, avec les gens qu'il rencontre- est fictive. Sans faire de la psychologie de comptoir, Marc Malès met bien en dessins la difficulté de faire face à son enfance lorsqu'une situation qu'on rencontre adulte nous la remet en pleine face. Reproduit-on la violence dont on a été victime ? Jusqu'où peut-on expliquer les pulsions violentes des adultes battus et exploités lorsqu'ils étaient enfants ? Peut-on tenter de réparer le mal fait ? En ce début du XX° siècle, les réponses psychiatriques, psychanalytiques, et autres psy n'étaient pas encore pratiques courantes.

Format à l'italienne qui permet d'élargir certaines cases, de faire des panoramiques, jeu avec le nombre des cases par page, dessin réaliste et ton sépia font de cet album une belle réalisation, une bande dessinée sociale et historique.

Voir les commentaires

Voici le temps des assassins

Publié le par Yv

Voici le temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal, 2015.....

Paul, photographe participe avec Simon au braquage d'une bijouterie de luxe parisienne. Le casse se déroule correctement lorsqu'entrent dans la bijouterie deux personnes habillées de niqabs qui braquent les braqueurs et tuent Simon. Puis, c'est au tour de Bernard, l'ami de Paul et de Simon et le metteur en scène du braquage de se faire tuer. Paul, directement touché sans se sentir particulièrement menacé essaie de comprendre pourquoi ses deux amis sont morts.

D'autres personnes étrangères au trio meurent de meurtres déguisés en accident ou en suicide. Agnès, internée, meurt brûlée, Georges sous les roues du métro, ... Tous les morts entendront avant de succomber, susurrés à leurs oreilles des vers de Rimbaud.

Voici un roman noir totalement original si ce n'est dans son intrigue au moins dans son scénario et surtout dans ses personnages. Le premier truc, c'est déjà de s'habituer à la narration très particulière de Gilles Verdet qui alterne le langage oral, l'argot, la poésie. J'ai mis un peu de temps, j'ai même tenté de sauter des paragraphes, mais test inutile car irréalisable tant cette écriture vous tient malgré la -très- relative difficulté du départ à s'y faire. C'est une putain de belle langue qui impose son rythme et qui oblige à lire tous les mots, je découvre un auteur amoureux des mots, à la plume envoûtante.

Si en tant que lecteur de polars j'ai déjà pu rencontrer semblable intrigue, j'avoue que sa mise en condition m'a bluffé. Rimbaud et Verlaine sont très présents, des vers d'iceux sont cités, ils font partie de l'explication finale. La Commune de Paris, cette révolte de 1871 est omniprésente également, et comme c'est une période sur laquelle j'ai lu et continue de lire (Le cri du Peuple de Jean Vautrin, notamment dans sa version BD de Tardi est excellente), j'ai été irrémédiablement attiré et scotché par ce roman. L'ombre des combattants des barricades flotte sur ce livre ainsi que celle de leurs bourreaux, de Galliffet par exemple ; la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871) sert de base historique. C'est un roman noir mélancolique, Paul se balade beaucoup dans les rues parisiennes en essayant de comprendre pourquoi on meurt brutalement autour de lui. Il fait des rencontres, notamment celle de Jean-Philippe Gallet un historien qui l'aidera à comprendre cette période troublée. J'ai appris ainsi l'existence du groupe d'artistes Les vilains bonshommes qui a compté brièvement dans ses membres, Arthur Rimbaud. Je ne suis pas spécialiste du poète, n'ayant pas biberonné à ses vers, je ne suis qu'un piètre connaisseur et amateur de poésie, mais j'avoue que j'ai été embarqué dans cette histoire.

Le suspense tient autant dans l'intrigue que dans les questionnements liés aux personnages : qui sont-ils ? A quoi jouent-ils ? Aucun d'entre eux ne correspond aux stéréotypes de son genre. Ils ont tous un côté mystérieux voire étrange et secret, ce qui est un pur plaisir de lecteur. Les stéréotypes, il en faut, surtout dans le polar, mais lorsqu'ils sont détournés, c'est encore mieux.

Un roman noir avec un fond historique, une langue qui scotche les lecteurs, des personnages qui ne font pas forcément ce qu'on attend d'eux, que demander de plus ? Rien.

Voir les commentaires

Osez... une nuit d'amour parfaite

Publié le par Yv

Osez... une nuit d'amour parfaite, Marc Dannam, La Musardine, 2015

La littérature et le cinéma sont emplis de nuits d'amour parfaites, d'amants qui pendant des heures font l'amour, lui tout en performance, elle aussi d'ailleurs ; en plus, ils se réveillent le lendemain matin, frais et dispos, prêts à enchaîner avec une journée de travail et en général, leur travail n'est pas de tout repos : sauver le monde si c'est un film étasunien. Ce guide n'est absolument pas là pour que nous égalions ces performances, mais pour préparer la nuit folle avec le partenaire que nous venons de rencontrer ou avec celui qui partage nos nuits depuis des années.

A la lecture de ce guide, je me suis fait la réflexion qu'il était quand même plus fait pour des rencontres récentes ou alors, pour les moments où les parents se retrouvent enfin sans enfants, partis pour le ouiquende ou encore mieux carrément la semaine en vacances. Ou le top du top, ce sont les parents qui sont partis une ou plusieurs nuits : un séjour à l'hôtel... La prochaine fois que nous partons avec nuits à l'hôtel, je glisserai ce livre dans nos bagages. Cette introduction faite -si je puis me permettre, bien que ce soit encore un peu tôt, nous n'en sommes qu'aux pré-préliminaires-, je ne peux pas dire que le livre soit une mine d'informations nouvelles, mais son très grand mérite est de tout recenser de manière légère, vive et drôle en 180 pages. Quelques conseils de lingerie adaptée, d'ambiance, de mise en condition, ... Quelques pages sur la pilosité (une des grands thèmes actuels dans la sexualité et ailleurs), sur l'utilité de se parfumer, d'accueillir sa belle ou son beau avec un apéritif, musique d'accompagnement (quelques suggestions, Otis Redding, Marvin Gaye, Sébastien Tellier, Donna Summer...).

Après cette mise en bouche -pas tout à fait encore mais ça ne saurait tarder- on passe aux préliminaires ou plutôt comme le préfère l'auteur aux préludes, tant il est vrai que ce mot est plus joli. Puis, le lit si ce n'était pas déjà le lieu d'accueil des préludes et là, je vous la fais courte -oui, il y a un paragraphe intitulé "Il a un tout petit pénis"-, la nuit entre dans ses moments les plus intenses jusqu'au petit matin puisque c'est le dessein de ce livre.

Je ne vais pas vous faire toute la liste des choses à faire ou ne pas faire -ces dernières sont classés dans des rubriques de fin de paragraphes en "Les Tue-l'amour", je finis avec une citation de la quatrième de couverture qui résume parfaitement la collection des guides "Osez..." : "Coquins, amusants, pratiques et joyeux, des livres pour TOUS les goûts sexuels."

Voir les commentaires

Bingo's run

Publié le par Yv

Bingo's run, James A. Levine, Piranha, 2015 (traduit par Laurent Bury).....

Bingo a quinze ans. Il vit à Nairobi et court pour livrer les doses de drogues aux clients de Wolf son patron. Bingo est le plus rapide de tous, et comme il paraît à peine dix ans, il n'est jamais inquiété par la police. Un jour, Wolf lui confie une mission délicate et Bingo en la menant à bien est témoin du meurtre du plus gros dealer de Nairobi, le patron de Wolf. Bingo, pour se protéger, est alors obligé de se réfugier dans un orphelinat mené d'un main de fer par le père Matthew qui profite de sa situation pour gérer quelques affaires malhonnêtes et lucratives.

J'ai choisi ce livre sur trois critères : l'éditeur que j'aime bien, l'auteur qui m'avait déjà plu avec son formidable Le cahier bleu et la couverture que je trouve très réussie. Très bonne pioche ! Ce roman m'a emballé de bout en bout. Premier point, Bingo est un gamin attachant, débrouillard, une sorte de Gavroche kényan du XXI° siècle. Il est de ces personnages de roman qu'on suit avec grand plaisir et pour qui on souhaite ardemment une fin heureuse -mais ça, je ne vous dirai pas... Il est roublard, filou, pas toujours très respectueux des filles ou des femmes qu'il rencontre, il peut même être cupide -dans sa situation d'enfant pauvre, qui ne le serait pas ?- mais chez lui, ça ne sonne pas comme des défauts majeurs, ce sont au pire des péchés de jeunesse, voire des qualités en ce qui concerne la roublardise ou la filouterie. On sent en lui d'énormes qualités humaines qui ne demandent qu'à s'exprimer.

Toutes les personnes qu'il rencontre, ses amis, ses clients, le prêtre, les filles sont importantes pour lui et de chacune il apprend quelque chose qui lui servira ; les seconds rôle du roman sont donc importants, bien décrits et très présents, notamment Slo-George l'ami de Bingo, à la placidité réconfortante -il me fait un peu penser au George du roman Des souris et des hommes de J. Steinbeck.

Le cahier bleu de James A. Levine parle de la prostitution enfantine, c'est un roman fort et dur. Bingo's run parle toujours des enfants pauvres dont certains profitent pour leur bénéfice, les dealers, les trafiquants divers. Bingo's run en mettant en scène un gamin des rues débrouillard est moins dur, plus enlevé, pas mal d'humour émaillent les pages, comme par exemple l'histoire de la multiplication des pains par Jésus racontée par le père Matthew, escroc et profiteur, version hilarante dont je vous livre la fin : "La parabole des cinq pains nous enseigne comment le Christ, en investissant l'amour de Dieu, a augmenté le capital et la richesse. Voilà comment Jésus a utilisé les cinq pains pour nourrir cinq mille personnes, grâce à un portefeuille d'investissements avisés. Vois-tu, Bingo, la volonté de Dieu était que la richesse croisse dans son temple et que Jésus, son élu, devienne son unique marchand ; car tel est l'amour d'un père pour son fils." (p. 73). Il reste néanmoins un roman assez dur sur les conditions de vie des enfants des rues dans certains pays d'Afrique qui n'ont pas la chance d'avoir le caractère optimiste et pragmatique de Bingo.

Un très beau roman, fort bien traduit dans une langue simple, accessible qui parlera à tout public. James A. Levine est un médecin-professeur émérite dans une clinique étasunienne. "C'est en parcourant le monde et plus particulièrement les pays émergents pour rédiger des rapports sur le travail des enfants dont les Nations Unies l'ont chargés que lui sont venus l'idée et même le besoin de témoigner, sous forme de fictions populaires, des conditions extrêmement violentes dans lesquelles grandissent et évoluent ses héros." (dossier de presse). Contrat réussi haut la main, comme lui je suis persuadé que les messages passent beaucoup mieux sous des formes pas trop formelles, le roman particulièrement. Bingo est un jeune homme que le lecteur gardera en tête comme la jeune Batuk du Cahier bleu, malheureux symbole de la prostitution enfantine.

Ne passez pas à côté.

Voir les commentaires