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Les risques de l'improvisation

Publié le par Yv

Les risques de l'improvisation, Delphine Solère, Michalon, 2014....,

Élysée Gaumont est saxophoniste de jazz. Récemment victime d'un AVC, il est contraint par son médecin de se mettre au vert quelques temps : légumes verts, thé vert, eau et sport... pour cet amateur de bonne chère et de bons alcools et sportif comme moi, l'adaptation est rude, il préfère donc quitter Paris pour Marseille histoire de tout changer. Lors d'une montée à vélo vers la bonne mère, une jeune fille blonde lui demande la permission d'accrocher son vélo haut de gamme avec le sien, car elle a oublié son antivol. En gentleman, Élysée accepte, mais la jeune fille ne revient jamais. Début de questionnements du jazzman qui mènent très vite vers une vraie enquête. 

Repéré chez Claude Le Nocher, ce polar tient tout à fait sa promesse de "polar à lire cet été" (dossier de presse). Un grand moment de musique : on entend le jazz des grands : Miles Davis, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Chet Baker, ... et beaucoup d'autres, et il donne même envie de les (ré)écouter. Bon, on y parle aussi variété française, puisque pour vivre Élysée écrit des musiques sur des paroles très "variétés", parfois il vaut mieux écouter des chansons étrangères, au moins on ne capte pas la vacuité des propos. Mais, c'est un travail alimentaire pour Élysée qui lui permet des extras comme payer le train, le taxi ou l'hôtel pour filer tel suspect, se cacher de ses poursuivants : merci Léo Fériot (le parolier et interprète payeur). 

Un polar drôle, léger et musical, quoi de mieux pour cet été ? C'est drôle et léger parce que les personnages sont assez peu attendus dans les situations auxquelles ils font face, ils sont maladroits, gênants, bruyants là où il faudrait du calme et ne pensent qu'à la musique qui les habite (et les nourrit). Je dis les personnages car Élysée s'adjoint les services (et plus car affinités) de "Déborah, la belle contorsionniste douce comme une ballade de Richard Galliano" (4ème de couverture) et de Vauchillon, un collègue marseillais qui lui trouve du boulot et la planque lorsque les ennuis commencent. C'est drôle aussi parce que Delphine Solère fait preuve d'un style audiardien qui mêle argot, expressions humoristiques, une gouaille fort bienvenue et fort agréable ; par exemple lorsque les jazzmen jouent à l'enterrement d'un richissime éleveur de poulets (accessoirement père de la jeune fille évaporée à Notre Dame de la Garde) : "Il y avait un passage assez chiant à cause d'un changement de rythme que le batteur négocia avec la maestria d'un coureur de Formule 1, puis les endimanchés, à la vitesse d'un gastéropode qui aurait fumé du libanais, disparurent dans la grande église." (p. 60)

L'enquête est longue à démarrer puisque c'est uniquement page 110 qu'Élysée se sent "mêlé à une sale affaire. J'ai su aussi que je ne pouvais plus faire confiance à personne. Ni les amis ni la police. J'ai ressenti un trouble que je ne connaissais pas. Le sentiment d'avoir cherché volontairement à me mettre dans une situation débile et maintenant de ne plus pouvoir la maîtriser." Mais cette relative lenteur du début n'est pas rébarbative, bien au contraire, tant on se plaît en compagnie d'Élysée et de ses amis, les musiciens vivants et les morts. En fait, on aimerait bien prolonger un peu les moments avec eux tous, les bons moments du début ou les plus durs (mais toujours drôles de la suite). Je ne sais pas si une suite est prévue, mais si oui, j'en suis !

L'avis d'Oncle Paul, emballé lui aussi. 

 

polars 2015

 

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Le paradoxe du cerf-volant

Publié le par Yv

Le paradoxe du cerf-volant, Philippe Georget, Jigal, 2014 (version poche).....

Pierre Couture est un boxeur professionnel qui commence à penser à sa reconversion suite à son dernier match qu'il a perdu. Sergueï, un ami lui parle de Lazlo, un prêteur sur gages croate qui cherche des gros bras pour intimider les mauvais payeurs. Pierre accepte une mission, et tout de suite se rend compte que ce n'est pas pour lui. Le lendemain, Lazlo est retrouvé mort, assassiné, et les empreintes sur l'arme du crime sont celles de Pierre. Le boxeur tente de comprendre ce qui a pu se passer et se retrouve au centre d'une histoire aux multiples ramifications qui le dépasse. Une histoire qui a rapport avec l'Histoire des Balkans. En bon sportif, il n'abandonne pas la partie, bien au contraire...

Qu'il est difficile de décrocher de ce roman noir ! Une fois commencé, c'est fichu, on ne peut plus le lâcher. Époustouflant et à couper le souffle, pourrais-je dire si je ne craignais pas la tautologie. Rien, à part une malheureuse phrase p.409 ne vient gâcher le plaisir : "J'ai poussé comme j'ai pu dans la jungle des foyers éducatifs. J'ai cru pouvoir me reposer dans des familles d'accueil qui n'étaient que des repères de pédophiles." Arrgh, je m'étrangle, moi, assistant familial, dont le métier est de protéger des enfants en les accueillant dans ma famille ; dans certaines situations, on peut même mettre la nôtre en danger, je suis sidéré par cette phrase, à laquelle j'accorde sans doute trop d'importance, qui doit être plus maladroite qu'accusatrice (même si je ne nie pas certains actes abominables de collègues envers les enfants qu'ils sont censés protéger, ils restent très largement minoritaires. Fort heureusement !).

C'est la seule maladresse de ce livre, parce que le reste est absolument maîtrisé, tant dans l'écriture que dans le déroulement des intrigues, dans le fait de distiller des indices, des explications çà et là ou dans la description de ses personnages ou encore dans les explications historiques des faits évoqués. L'écriture pour y revenir, est vive, dynamique, alterne les descriptions, des dialogues aux réparties piquantes, ironiques, vaches ou drôles :

"J'allume ma cigarette et tire une première bouffée.

- Tu fumes de nouveau ?

Je me retourne. Sergueï. Je n'avais pas reconnu son accent, c'est normal : il roule les "r" et y'en avait pas dans sa phrase." [...]

- Faut pas se fier aux apparences, Sergueï. Tu vois, j'ai mes chaussures aux pieds et, pourtant, je ne marche pas !" (p.30/31)

Pierre Couture est un type de 27 ans qui se pose beaucoup de questions sur son avenir, la boxe semble être derrière lui désormais et sur son passé également, père et sœur morts dans un accident et mère suicidée lorsqu'il était très jeune, d'où ses séjours en foyers et familles d'accueil. Il travaille à mi-temps au café de la poste, vit dans un petit appartement au-dessus du périph parisien, rien de bien folichon. Lui même n'est pas guilleret, boit beaucoup et ne recule jamais devant un coup de poing à donner. Malgré cette relative tiédeur du personnage principal, ou grâce à elle, car il va se révéler pugnace, c'est un polar haletant, on ne comprend pas bien dans quelle affaire est tombé Pierre, mais on sait que ce panier de crabes est une nasse de laquelle il est ardu de s'extirper ; et petit à petit, l'auteur nous lance des bribes d'explications, des indices, qui une fois regroupés font sens, et il use parfaitement des rôles du diplomate ou du journaliste -procédé littéraire simple, pas toujours aisé à insérer élégamment dans un récit et très efficace, qui arrive ici naturellement- pour éclairer notre lanterne quant à la guerre entre les Serbes, les Bosniaques et les Croates au début des années 1990-, et d'un coup tout devient limpide.

Franchement, jamais je n'ai senti de longueur dans ce bouquin, j'ai retenu mon souffle durant ma lecture et croyez moi, pendant 416 pages, denses et en petits caractères, c'est long, j'ai dû friser l'arrêt respiratoire plusieurs fois, pour la bonne cause, bien sûr, savoir comment Pierre allait se sortir -ou pas - de ce guêpier trop complexe pour lui.

Quant au titre, un rien énigmatique, éclaircissements page 351, je laisse le suspense...

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Étrange sabotage

Publié le par Yv

Étrange sabotage, Pierre d'Ovidio, Presses de la cité, 2014...,

Le 4 décembre, 1947, le rapide Paris-Lille déraille près d'Arras faisant vingt morts et  des blessés graves. Les policiers sur place privilégient très vite la piste du sabotage. En cette année agitée, dans laquelle les grèves et manifestations se multiplient et durent, qui a intérêt à faire dérailler ce train et plus généralement le tout nouveau gouvernement en place ? Maurice Clavault, flic de Paris est envoyé en renfort à Arras pour tenter de démêler ce qui pourrait bien être une affaire politico-criminelle. 

Le très bon point de ce bouquin, c'est de nous faire vivre l'époque de l'immédiat après-guerre en France. Une époque difficile, la IVe République est fragile, les gouvernements itou. Les communistes sont encore nombreux, actifs et pèsent sur la politique générale, notamment par la branche syndicale du Parti, la CGT. Les gaullistes tentent de s'implanter avec le nouveau parti créé par le Général en avril 1947, le Rassemblement du Peuple Français. Paul Ramadier est le Président du Conseil et Jules Moch, Ministre de l'Intérieur, inflexible contre les grévistes mineurs du Nord de la France. Ce contexte de violence et de répression musclée est fort bien décrit par Pierre d'Ovidio, il installe une tension tout au long du roman. Ajoutons à cela l'inflation qui explose, les tickets de rationnement qui sont toujours présents, les salaires qui stagnent, le froid de l'hiver nordiste, le manque d'argent pour chauffer les logements, et il n'y avait pas la coupe du monde de football pour réchauffer les cœurs (non, je déconne, la coupe du monde de foot ça ne réchauffe que les portefeuilles des joueurs, celui de la FIFA et des chaînes de télévision). 

Sur fond de société française en plein désarroi, en pleine déroute, Pierre d'Ovidio construit une intrigue politico-crimino-ferroviaire très réaliste, avec des personnages réels et d'autres fictifs. Les fictifs sont ceux qui sont mis en première ligne, les travailleurs et les flics ; Maurice Clavault a dû déjà résoudre des énigmes dans d'autres livres de l'auteur, mais pour moi c'est ma première rencontre avec lui, convaincante. Intrigue bien menée, maîtrisée dont j'ai cru un court moment qu'elle allait finir en queue de poisson, mais non, l'explication finale est là, claire, nette et précise. Nul doute que l'on retrouvera Maurice Clavault et sa compagne Ginette, la pétillante actrice pour des feuilletons radio qui étaient à l'époque très écoutés, et qui voudrait bien percer au cinéma.

Fort bien écrit, une plume documentée et très à l'aise à la description des personnages, des faits et des lieux. Des dialogues, mais point trop.

Un roman qui débute comme ceci :

"Bel engin ! Ouais... Belle mécanique, pour sûr, pensa Jules, ahanant pour relever les barrières du passage à niveau. Même pour une ricaine, chapeau ! Faut reconnaître ce qui est : "ils" savent construire les locos. Le Parti a beau dire !" (p. 9)

 

polars 2015

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Le sang des cors

Publié le par Yv

Le sang des cors, Gérard Bertuzzi, Ravet-Anceau....

Le commandant Bourbon et son adjoint Le lieutenant Keller sont chargés de se renseigner sur la disparition étonnante et inquiétante de la comtesse Edmonde de la Villaudière. La demande n'émane pas du comte qui ne s'émeut pas vraiment puisque pour lui, sa femme a quitté le domicile conjugal suite à de multiples mésententes. 

Dans le même temps, le comte est sollicité pour l'achat d'un tableau par un jeune homme, Morgan Ferneth qui dit agir pour un antiquaire de Paris. Quelques temps après la transaction, Morgan est porté disparu. Une deuxième fois, les gendarmes interrogent le comte sur une disparition de gens qu'il est, selon la célèbre expression, le dernier à avoir vus en vie. Beaucoup de coïncidences pour les deux enquêteurs chevronnés.

J'ai déjà rencontré avec bonheur, Bourbon et Keller dans une aventure précédente, Disparitions en Picardie.  Je les retrouve fidèles à eux-mêmes, amateurs de jeux de mots, de calembours et enquêteurs opiniâtres et travailleurs. Cette fois-ci ils ont fort à faire avec les disparitions autour du comte de la Villauderie qui ne s'arrêteront pas aux deux seules préalablement citées. Au fur et à mesure de l'avancée de l'histoire, les blagues s'estompent et le professionnalisme des gendarmes prend le dessus, sans pour autant disparaître (non, tout ne disparaît pas dans ce polar), ce qui serait d'ailleurs fort dommage car elles nous permettent de sourire et elles allègent un peu la noirceur du bouquin. Car là, Gérard Bertuzzi fait dans le lourd, la description parfois à la limite de l'insoutenable, notamment une (une seule sur tout le bouquin) scène terrible que je ne citerai pas par égard aux petits yeux qui pourraient me lire mais aussi par égard aux futurs lecteurs que vous serez, je n'en doute pas, et qui n'aimeraient pas voir le suspense dévoilé. 

L'histoire que construit G. Bertuzzi est assez alambiquée, pleine de tours et détours, de pistes diverses, de circonvolutions ; de nombreux personnages apparaissent, mais elle est diablement bien maîtrisée. Construite en tous petits chapitres alternant les points de vue qui permettent une lecture aisée tant dans la possibilité de poser le roman puis d'y revenir pour un court moment que dans la compréhension du rôle de chacun, des interactions entre tous les protagonistes. Bien vues également, ces deux premières parties qui, pour la première nous expose par petites touches des faits divers sans forcément de rapport entre eux et pour la deuxième, grâce à un ingénieux flash-back nous les explique par leur naissance dans l'esprit des acteurs. L'écriture de Gérard Bertuzzi est claire, fluide et limpide non dénuée d'humour et de réflexions parfois plus fortes: "Si elle attire les chiens, descendants directs du loup, l'odeur du sang n'en attire pas moins les humains par journalistes interposés. Désormais garants de la dose d'hémoglobine nécessaire au bon équilibre mental du peuple, les médias sont à l'affût du moindre fait divers sanglant. Si le spectacle est à la hauteur, l'audience est au rendez-vous, l'arène est bondée." (p. 80) 

Très ancrée dans la Picardie entre Compiègne et Chantilly, dans la crème de la société, ce roman policier que d'aucun dédaigneront parce qu'il est régional a des qualités évidentes (sans doute aussi des faiblesses, comme par exemple un manque de contexte fort comme je les aime : historique, sociétal, culturel,...) et se hisse selon moi bien plus haut que le simple divertissement dont je parlais pour Disparitions en Picardie du même auteur : de belles intrigues bien menées et remarquablement maîtrisées qui tiennent du début à la fin.

 

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Meurtre dans le boudoir

Publié le par Yv

Meurtre dans le boudoir, Frédéric Lenormand, Le Masque, 2013 (Lattès, 2012)..., 

En l'an de grâce 1733, Voltaire est fébrile. Son prochain livre, Les lettres philosophiques anglaises dont il nie la paternité risque bien de lui valoir un autre séjour à la Bastille. C'est aussi le moment où un assassin s'inspire d'un roman licencieux pour faire son ouvrage. Sollicité par le lieutenant de police Hérault et espérant par l'aide qu'il peut lui apporter une certaine clémence dudit Hérault, Voltaire se lance à la recherche de l'auteur du roman inspirateur des meurtres et à la poursuite de l'assassin.

Deuxième tome des aventures de Voltaire mène l'enquête, qui est pour moi le premier que je lis et qui est également une belle surprise. Un roman policier historique donc, vous vous en doutez puisque François-Marie Arouet, dit Voltaire en est le héros. Malgré lui serais-je tenté de dire, parce qu'il va enquêter dans les endroits libertins de Paris pour tenter de sauver la chèvre et le chou, c'est-à-dire, à la fois son nouveau livre (même s'il nie en être l'auteur) et sa liberté, car l'un pourrait bien lui valoir l'autre ; mais aussi en toute connaissance de cause, car Voltaire aime bien se mettre en avant, adore qu'on parle de lui. Frédéric Lenormand fait de Voltaire un être geignard, vantard, cabot (ce qu'il devait être sans doute), qui se plaint de ses maladies, de ses douleurs stomacales et ne jure que par les lavements et les lentilles (il est alors âgé de 39 ans, et vivra encore 45 ans !). Mais c'est aussi un homme à l'esprit particulièrement brillant et vif, pas avare de quelque vacherie :

"Ces objets étaient d'autant plus faciles à identifier qu'ils portaient le blason des princes de Guise, "des gens charmants, tout à fait libertins, très propres à s'être trouvés dans cette maisonnette alors qu'on y assassinait un homme en tenue d'Adam".

-Pensez-vous que le prince..., dit Emilie

- Le seul crime dont je le crois capable, c'est de servir du bordeaux avec une sole meunière." (p. 45/46)

Voltaire est aussi, lorsque ses investigations l'y obligent, un vrai casse-cou, un Belmondo en personne, qui ne pense plus alors à ses douleurs, mais peut marcher sur un rebord de mur à vingt pieds du sol (environ 6.50 mètres), quitte à s'écraser et repartir comme si de rien n'était. F. Lenormand met son personnage dans des situations périlleuses, dans des lieux dans lesquels on ne pourrait pas forcément l'imaginer, lui qu'on pense plutôt être un adepte des salons où l'on cause philosophie, ce qu'il fait d'ailleurs causer philosophie, même lorsqu'il escalade ou franchit un obstacle ! Une fois accoutumé à la narration particulière de l'auteur, on prend un grand plaisir à lire les aventures de Voltaire, on croise Crébillon père et fils, Émilie de Breteuil, marquise du Châtelet, maîtresse de Voltaire et aide précieuse, des mathématiciens célèbres, car en plus d'être la maîtresse de Voltaire, Émilie était aussi une femme instruite (à l'époque c'était assez rare), scientifique reconnue. L'écriture est disais-je particulière, qui peut emprunter des tournures anciennes pour mieux coller à l'époque décrite, qui procède aussi parfois par ellipses ; elle est à la fois précieuse, drôle, enlevée, légère et érudite, pleines de des bons mots de Voltaire, de ses réparties cinglantes. 

En résumé, un très bon roman policier, original quant à la participation active du personnage principal, un peu moins sur l'intrigue, mais peu importe, le plaisir est bien là, présent de bout en bout, et je compte bien passer plusieurs jours encore cet été en compagnie de Voltaire puisque les tomes 3 et 4 m'attendent. Il y a pire compagnie...

 

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Ménage à trois

Publié le par Yv

Ménage à trois, Eric Mouzat, La Musardine, 2014... 

Camille, la trentaine est mariée depuis cinq ans à un homme brutal et macho tant dans sa vie de tous les jours que dans leur vie sexuelle. Mais Camille aime cette dépendance. Le jour où à la faveur d'un accrochage entre voitures, elle rencontre Quentin, bel homme, doux et attentionné, le coup de foudre est immédiat. Elle l'aime, assurément, mais Camille ne vit bien sa sexualité que dans la soumission, dès lors, Quentin est-il l'homme qu'il lui faut ? Et qui est cette Mélanie dont Quentin garde un souvenir ému ? 

 

"-Dis-donc, Roger, c'est quoi ce livre ? Tu veux faire ménage à trois maintenant ?

- Ben non, ma Gigi, c'est juste un titre. 

- C'est sur quoi ? 

- Sur les couples qui font dans le SM.

- Dans quoi ?

- Le sado-masochisme, la soumission, le maître et les esclaves quoi.

- Et qui domine ? L’homme ? La femme ?

- Euh, dans le livre, c'est l'homme, mais c'est aussi parce que la femme elle le demande, elle ne peut ni ne sait vivre une sexualité dite normale.

- C'est quoi normal pour toi, parce qu'on a un Président normal et lui, il a fait ménage à trois... au moins ?

- Ben, normal c'est toi et moi ma Gigi.

- D'accord, j'préfère ça. Et pourquoi alors que le titre il est Ménage à trois ?

- Parce que Mélanie est une ancienne partenaire que Quentin ne peut oublier et qui pourrait revenir de temps en temps pour pimenter la vie de couple de Quentin et Camille qui ont déjà d'autres partenaires mais qui s'en lassent.

- Mais c'est porno ton truc !

- Non, c'est érotique, mais c'est normal ma Gigi, c'est édité par La Musardine et la maison est spécialisée dans ce domaine.

- Ah ben c'est du propre.

- Mais là, Eric Mouzat, c'est l'auteur, il fait pas dans le dégueulasse, c'est érotique (bon parfois un peu limite porno, mais c'est le style) et bien écrit, et en plus on en apprend sur les pratiques SM et sur les motivations des uns et des autres, maîtres ou soumis. C'est intéressant pour la culture personnelle...

- Ouais, gros pervers, comme ça tu peux aussi lire des trucs cochons...

- Si tu veux je te le prête et tu te feras ta propre idée du livre, tu verras tu n'as plus tous ces préjugés plus tu avances...

- (Sur mes a priori), plus je recule

- Comment veux-tu... ?

- ...

- Allez ma Gigi, va enfiler tes bottes à talons pointus et ton ensemble en cuir, je vais chercher le fouet pour que tu me punisses de cette vilaine lecture. Promis, je recommencerai à lire chez La Musardine." 

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Capillaria ou le pays des femmes

Publié le par Yv

Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes Karinthy, La différence, 2014 (traduit par Véronique Charaire, première parution chez le même éditeur en 1976).... 

Un médecin explorateur fait naufrage, coule et se réveille au fond des mers, affublé d'étranges branchies, étonné de pouvoir y respirer et même parler. Il se trouve dans un monde étonnant dans lequel les femmes, les Ohias vivent en reines, tenant en esclavage de tout petits êtres à tête humaine, les Bullocks, qui de fait, sont de sexe masculin. Notre médecin, Gulliver de son nom, apprend à découvrir ces deux mondes qui cohabitent. 

 

Frigyes Karinthy  (1887-1938), écrivain hongrois, s'est d'abord fait connaître par ses parodies de Jules Verne, Oscar Wilde, Ibsen, Pirandello ou encore J. Swift comme ici, reprenant notamment le nom de Gulliver. A savoir que Frigyes Karinthy est aussi l'inventeur (en 1929) du concept des six degrés de séparation, cette théorie qui dit que chacun d'entre nous sur la planète, peut être connecté à une autre personne en suivant une chaîne de connaissances  ne contenant pas plus de cinq intermédiaires. (merci Wikipédia, je connaissais la théorie, mais point son inventeur). Théorie qui paraît de plus en plus réelle avec l'éclosion des réseaux sociaux. Frigyes Karinthy est aussi le père de Ferenc Karinthy, auteur de Épépé dont j'ai récemment parlé et réédité chez Zulma.

Mais revenons à Capillaria, court roman écrit en 1925 et son monde sous-marin sorte de monde inversé dans lequel les femmes se comporteraient comme les hommes sur terre ; enfin comme en 1925, parce que de nos jours, aucun homme ne négligerait la Femme ne la cantonnerait dans un rôle quasi exclusif de reproductrice et de mère, ne la frapperait pour qu'elle obéisse, ne la traiterait comme une espèce à part inférieure à l'Homme. Non, de nos jours les femmes ont l'égalité absolue, elles accèdent aux postes les plus hauts dans toutes les sociétés politiques ou religieuses (une femme Présidente ou même Première Ministre -il y en eut une seule en France- c'est forcément pour bientôt-, dans les entreprises où elles trustent les postes à responsabilités, les hommes prenant activement et volontairement leur part de tâches ménagères, d'éducation des enfants...

Mais plutôt que d'ironiser, revenons encore une fois à Capillaria qui est d'une force satirique très actuelle, une sorte de récit intemporel, tant les choses n'ont point beaucoup évolué. C'est aussi plein d'humour et d'ironie, formidablement vif et vivant lorsque Gulliver tente d'expliquer à Opula, la reine des Ohias comment est la vie sur terre et comment là-haut, les hommes règnent sur le monde mais restent finalement soumis aux désirs 

"De la façon décrite, j'ai fait connaître à sa Majesté la situation de la femme en Europe au cours de l'évolution historique. J'ai parlé sans détours de l'oppression regrettable que viennent seulement de dévoiler les chercheurs de notre siècle. Pendant des milliers d'années, les hommes avaient refusé aux femmes les droits dont l'exercice est le devoir le plus sacré de tout citoyen civilisé. Les hommes s'étaient réservé tous les privilèges en invoquant simplement le droit du plus fort qui peut tout se permettre vis-à-vis des plus faibles. Les femmes n'avaient ni le droit de travailler, ni d'étudier. Seuls les hommes pouvaient gagner le pain quotidien à la sueur de leur front, ce qui fatigue le corps et amoindrit la sensibilité de l'âme." (p.54/55)

Un petit bouquin excellent, édité dans la collection Minos, admirablement écrit qui devrait faire partie de ces classiques lus et relus, inoubliables en tous cas.

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La bergère d'Ivry

Publié le par Yv

La bergère d'Ivry, Régine Deforges, La Différence, 2014...,

Mai 1827, un malheureux fait divers vient heurter les Parisiens : une jeune fille de 19 ans, Aimée Millot est assassinée par un amoureux éconduit, Honoré Ulbach, qui sera guillotiné quelques semaines plus tard. C'est ce meurtre et cette exécution qui seront la base du fabuleux Le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo, et c'est de la naissance de ce livre dont nous parle Régine Deforges et du début de son engagement contre la peine de mort. 

Régine Deforges est décédée le 3 avril de cette année, elle a laissé ce roman inachevé que les éditions de La Différence ont décidé de publier sans dernière relecture ou correction. Dans la préface, Pierre Wiazemski, le mari de l'écrivaine, écrit cela ainsi que l'abandon en cours de route de la bergère au profit de Victor Hugo ; "Ne t'inquiète pas j'y reviendrai" lui répond-elle lorsqu'il le lui fait remarquer. Elle n'en aura pas le temps.

Les spécialistes ès Victor Hugo auront sans doute à redire sur ce roman qui mélange joyeusement les années (j'ai par exemple trouvé une citation de Claude Gueux, qui ne paraîtra qu'en 1832, soit cinq ans après les faits racontés ici, et encore je ne suis pas spécialiste !), qui dresse un portrait sans doute flatteur de l'illustre écrivain alors âgé de 25 ans, fougueux, en pleine puissance créatrice. Laissons-les dire.

Il m'est assez difficile de parler de ce livre, car comme il est inachevé, je ne sais pas ce qui aurait pu y changer, y évoluer voire y être corrigé ou supprimé. J'y ai trouvé pas mal de détails qui m'ont gêné, comme des dialogues qui sont parfois abrupts qui se finissent sèchement, ou un manque de liant, de liens dans l'ensemble, des répétitions comme "ces estaminets qui ne payent pas de mine" qui devaient pulluler dans le Paris de l'époque. Sans doute, l'auteure aurait-elle corrigé cela, ajouté des articulations, car comme dit Platon dans son Phèdre"voilà de quoi, pour ma part, je suis amoureux : des divisions et des rassemblements qui me permettent de penser et de parler" (merci Joël, qui ne me lira pas, sans toi, jamais je n'aurais cité Platon, mais franchement, ça en jette ! ) les rassemblements, les articulations nous auraient permis de lire ce roman comme un ensemble et pas comme une suite de chapitres. 

Ces remarques dites, je me suis laissé aisément prendre à la fougue de Victor Hugo et ceci d'autant plus facilement qu'il est l'un des classiques que je préfère lire et relire. Le voir en personnage de roman n'est finalement pas étonnant lorsqu'on sait que sa vie fut particulièrement riche d'écriture, de voyages, de lectures, d'événements politiques, de prises de position très controversées pour l'époque. Il a aussi évolué sur ce qu'on appelle maintenant l'échiquier politique, commence royaliste, fervent admirateur de Napoléon (le premier, pas "Le Petit") pour finir à l'assemblée sur les bancs de la gauche. Régine Deforges nous le présente comme un homme jeune amateur de bonne chaire pas encore infidèle (il ne le sera que lorsqu'il rencontrera Juliette Drouet, après que sa femme Adèle eût elle-même succombé aux charmes de Sainte-Beuve), néanmoins pas insensible aux belles jeunes femmes qu'il croise, parmi elle Gina, jeune gitane qui danse sur le parvis de Notre-Dame. Régine Deforges fait des personnages de Victor Hugo des êtres qu'il a rencontrés et qu'il a ensuite placés dans ses œuvres, après tout, pourquoi pas ? C'est assez drôle de l'imaginer parler avec la future Esmeralda ou le non-moins futur Phœbus... Et ce qui emporte tout, c'est sa volonté d'écrire ce fameux livre contre la peine de mort, malgré ses doutes, ses craintes d'être incompris, insulté et malgré les encouragements de certains de ses amis : "On ne touche pas impunément à l'un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économies et leur vie. [...] Ne vous laissez pas décourager. Après tout, vous arriverez peut-être à faire abolir la peine de mort." (p. 72) Hugo osera en 1829 faire publier Le dernier jour d'un condamné, d'abord anonymement sur les conseils de son éditeur. Un de ses livres que je préfère.

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La grève des électeurs

Publié le par Yv

La grève des électeurs, Otave Mirbeau, Ed. Allia, 2009.....

Dans ce texte paru initialement en 1888 dans le journal Le Figaro, Octave Mirbeau s'attaque aux électeurs et à leur volonté de vouloir toujours aller voter pour changer les choses. Idem dans le second texte intitulé Prélude et paru dans Les Temps nouveaux en 1902 bien qu'écrit le 14 juillet 1889. Le dernier texte est de Cécile Rivière, s'intitule Les moutons noirs et est à la fois une explication des écrits d'Octave Mirbeau et une très courte biographie. 

Pour ma première visite à la toute nouvelle librairie de ma commune (Librairie Lise&moi à Vertou), je furète, je regarde partout pour voir les livres que ces dames présentent, et, en toute fin de parcours, je tombe sur le présentoir des éditions Allia qui ont la bonne idée de publier des textes anciens et des textes nouveaux. La grève des électeurs trônait à côté du livre de Paul Lafargue lu l'été dernier, vraie trouvaille, quasiment une Bible, Le droit à la paresse. Les dernières élections auxquelles nous avons participé ayant eu peu de succès (plus de 50% d'abstention aux élections européennes) et s'étant conclues sur la première place du FN, ce petit livre ne pouvait que rejoindre ma poche (après l'avoir payé bien sûr ainsi qu'un autre de la même collection, récent et même un en plus en cadeau, et après une petite discussion avec les charmantes bibliothécaires qui bien sûr auront l'honneur -oui, j'me la pète un peu- de me revoir régulièrement ; lorsqu'on a la chance d'avoir une librairie près de chez soi, on fait tout pour qu'elle vive). 

Octave Mirbeau part du principe que les élections ne changeront pas le système politique bourgeois en vigueur à son époque, qui a bien sûr beaucoup changé, puisque de nos jours nos dirigeants ne se cooptent pas, ne font pas de préférence pour leurs petits copains ou membres de leurs familles... C'est pure perfidie de ma part, car je suis très loin du "tous pourris" que je ne supporte pas, je persiste à penser que la grosse majorité de nos élus est honnête mais que quelques uns, pas les plus nombreux, n'hésitent pas à piquer dans la caisse ou à opérer diverses malversations ou préférences douteuses, mais que comme ils sont mis en ouverture de tous les journaux, ils pourrissent l'entièreté de la classe politique. Mais peut-être suis-je naïf ?

Octave Mirbeau se dit donc que si les élections ne servent à rien, l'électeur doit faire la grève pour protester contre l'exploitation faite de son vote. Il s'étonne même qu'il puisse y avoir encore un électeur en France : "Une chose m'étonne prodigieusement -j'oserai dire qu'elle me stupéfie- c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose..." (p.7). En bon pamphlétaire et en bon anarchiste et libertaire, il peut se montrer virulent voire violent : "Les moutons vont à l'abattoir, ils ne disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit." (p.13) 

C'est un texte que je me prends dans la figure, moi qui dis partout qu'il faut aller voter que l'abstention favorise la montée des extrêmes -notamment l'extrême droite qui ne progresse pas en nombre de voix, mais en pourcentage dès lors que le taux de participation baisse. Mathématique !- ; d'ailleurs, Cécile Rivière tempère les propos de Mirbeau dans ce sens, avec néanmoins une ironie, que personnellement, je trouve de mauvais aloi, toujours persuadé que ceux qui feront la grève des votes ne sont pas ceux qui votent FN ; ceux-là iront toujours et si les "déserteurs d'isoloirs" sont de plus en plus nombreux, la porte est grande ouverte à des gens capables du pire politiquement, économiquement et humainement : "A chaque élection, tombe le chiffre des moutons noirs dont chacun est convaincu qu'il n'est pas assez conséquent pour porter sérieusement atteinte à la santé démocratique de notre République. Exception faite des épisodiques percées de l'extrême droite, entièrement imputables à l'incurie des déserteurs d'isoloirs, qui se résolvent, à grand renfort de sermons médiatiques, par des plébiscites dont chaque électeur, ramené au bercail de l'exercice de sa pleine souveraineté, pourra se féliciter." (p.36)

Des textes qui me hérissent le poil, avec lesquels je ne peux pas être en accord, mais qui ont le mérite de pointer, 125 ans après avoir été écrits, une réalité très actuelle, un monde politique qui vit depuis très longtemps sans vraiment s'occuper de ceux qui l'élisent et qui, proche du gouffre continue quand même à avancer sans se poser de questions sûr de détenir la vérité.

Conclusion : Lisez Octave Mirbeau, parce que ça décape, c'est vachement bien troussé et ça fait se poser des questions, mais allez voter !

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