Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La part du mal

Publié le par Yv

La part du mal, Gilles Delabie, Ravet-Anceau, 2014....,

Hiver 54, connu pour avoir été très rigoureux. A Rouen, Vivien Malet, un simple d'esprit qui aide les commerçants du marché est retrouvé assassiné, transpercé par un pic à bœuf. Le commissaire Kléber Bouvier est chargé de l'enquête, il est secondé par Charles Péqueri, jeune inspecteur qui sort tout juste de l'école. Pendant que K. Bouvier part sur les terres du clan Malet, dans la campagne du pays de Caux, Péqueri se concentre sur la fiancée de Vivien. 

Deuxième aventure du commissaire Kléber Bouvier déjà rencontré dans Les communiants de Rouen. En relisant ce que j'avais écrit du premier tome, je m'aperçois avec grande joie que Gilles Delabie change la construction de son roman, non que le premier fût mauvais, bien au contraire, mais de cette manière, on n'a pas l'impression de lire le même livre. Et il est bon ce polar, excellent même. D'abord l'intrigue est suffisamment alambiquée pour tenir la route jusqu'aux ultimes lignes, pour nous embarquer sur de mauvaises pistes, des mauvaises intuitions. Ensuite, une belle part est faite aux personnages, Kléber Bouvier en particulier, mais aussi Gustave Malet, le père du défunt, un très riche propriétaire terrien qui a bâti sa fortune pendant la guerre.

Peu d'humour dans ce roman, une ou deux saillies de-ci de-là : 

"Péqueri s'empressa de prendre le chargement et monta les marches quatre à quatre.

- Tu parles d'une flèche ! Ils sont tous comme ça les nouveaux cette année ? ironisa Marini.

- Non, lui il est exceptionnel, il a un an d'avance..." (p.40)

Non, le ton est lourd, l'ambiance noire et glauque, le froid extrême de l'hiver 54 (celui de l'appel de l'Abbé Pierre qui l'a rendu célèbre) n'allège pas l'ensemble, au contraire. Le commissaire Bouvier se débat dans cette enquête dont il ne voit pas l'issue, il faut dire que dans la campagne du pays de Caux, les têtes sont dures et les gens taiseux (et on dit des Bretons, les Normands n'ont pas l'air en reste). Chacun sait une bribe -ou plusieurs- mais personne ne dit rien par peur des représailles de l'homme fort du canton, Gustave Malet qui est un type odieux (et le terme est faible). Bouvier patauge et sa vie personnelle n'est pas idyllique non plus, partagé qu'il est entre Clémence sa femme et Suzanne sa maîtresse. C'est aussi le moment ou surgit du passé un homme, Leperron, ancien milicien qui, pendant la guerre, a tout fait pour emprisonner Kléber et Clémence qui étaient dans la Résistance. Des révélations sur ses pratiques déstabilisent le couple Bouvier qui n'a pas particulièrement besoin de ça. 

Un polar social et historique, drôlement bien fichu, bien écrit ce qui rajoute au plaisir de le lire, maîtrisé de bout en bout qui fourmille de considérations politiques, historiques, sociales, philosophiques : "Il existe un état supérieur à tout sentiment, dévorant les rêves, les envies, les joies, les peines, les êtres tout entier, un état tout puissant, invincible : la honte. Lorsqu'elle nous traque, on a beau user de subterfuges, brosser son âmes à l'eau bénite, la camoufler sous l'alcool, la jeter en pâture à la folie, la claquemurer dans l'oubli, elle finit toujours par nous anéantir, à l'aide d'une corde, d'une balle ou d'un précipice..." (p. 162). Un polar qui ne peut laisser indifférent, qui ne fait pas dans l'anecdotique, mais dans le lourd. Faites connaissance avec Kléber Bouvier, vous ne le regretterez pas, et même si je puis me permettre un conseil, comme il n'en est qu'à deux enquêtes, commencez par la première -Les communiants de Rouen- et continuez avec celle-ci, La part du mal ; n'hésitez pas, vous ne prenez qu'un risque, celui de vouloir le suivre dans ses autres aventures.

En plus, le livre est en format poche, comme toujours chez Ravet-Anceau, pratique donc sur la plage ou dans les transports en commun pour ceux qui ont déjà repris le travail.

 

 

 polars 2015

Voir les commentaires

L'amour viendra, petite !

Publié le par Yv

L'amour viendra, petite !, Jérôme Fansten, Flamant noir, 2014.....

J. est un détective privé, à l'ancienne : peu de boulot, pas d'argent, des femmes, beaucoup de femmes, des histoires de cul, d'argent, de papas ou de maris jaloux ou très protecteurs, de l'alcool, du Jack Daniel's de préférence, un bureau minable, mais des yeux d'or. Dans L'amour viendra, petite ! J. mène plusieurs enquêtes, sortes de nouvelles dans un roman, on le voit même dans sa jeunesse, en tant que cireur de chaussures mais déjà très attiré par les filles et les emmerdes. 

J'avais plein d'idées en tête pour parler du livre de Jérôme Fansten, tellement que je me demandais même comment je pourrais toutes les placer en un article de blog, j'avais noté plein de passages à citer, trop, jamais je n'aurais pu les mentionner tous. Et puis, en fin de volume, voilà que M. Jérôme Fansten fait lui-même le boulot : "C'est quoi, les "enquêtes de J." ? De l'auto-fiction ? Un hommage aux grands auteurs du Noir, Dashiel Hammett en tête ? Une manière de récupérer par la bande l'héritage surréaliste pour raconter des histoires d'amour ? Une parodie de polar ? Eh ben, c'est tout ça... C'est une autobiographie amoureuse, racontée avec le prétexte du hard boiled. A moins que ce soit un polar pur et dur, avec ce qu'il faut de baroque pour bien parler de l'amour et du désir sexuel." (p.293)

Bon, alors me voilà au blog-chômage... mais je n'ai pas dit mon dernier mot, je m'en vais lui dire moi ce que je pense de son bouquin à J. Fansten, et tant pis si je lui pique des idées qui sont aussi les miennes puisqu'elles me sont venues bien avant la page 293. Non mais...

L'amour viendra, petite ! est un hommage aux polars, truffé de références, de noms que je connais pour la plupart mais que je n'ai pas tous lus : les auteurs étasuniens dont Jim Thompson, R. Carver, J. Fante, J. Ellroy, les francophones avec en tête Simenon dont il fait d'ailleurs un personnage et JB Pouy, T. Jonquet, D. Daeninckx entre autres... Son J. est une espèce de Jack Taylor -le privé irlandais alcoolique de Ken Bruen- français. Toujours dans des sales coups, l'enquête est résolue c'est vrai, pas toujours grâce à lui, mais sa recherche est souvent autre, plus existentielle, d'ailleurs certaines femmes qu'il voit se nomment Entropie, Tristesse, Dépréciation, Confiance... 

On navigue avec bonheur dans ce roman qui fait référence également à Boris Vian pour le côté absurde (mais aussi peut-être pour Vernon Sullivan) et à Rimbaud et qui cite en pleine enquête du Roland Barthes (pas fréquent). C'est un bouquin extrêmement bien écrit, une écriture addictive, bourrée de trouvailles tant dans les descriptions parfois sommaires mais suffisantes : "Le Père suit mon regard et me présente La Bête. La Bête, putain. La Bête est son homme de main, son bras droit. La Bête est un sadique. C'est un homme, comment dire ? Immobile. Voilà, c'est ça : La Bête est "immobile"." (p.53) que dans l'humour qui flotte dans quasiment toutes les pages. Un humour noir. Désespéré. Désabusé. Il est rarement cause de luxation de la mâchoire, on sourit plus qu'on ne s'esclaffe. C'est l'ambiance, les personnages, les réparties, les triturations ou détournements d'expressions qui font mouche. J. Fansten manie les mots avec brio, les images, les métaphores, les inventions, les références en matière de comics, de jazz, de polars. Il mélange tout cela et en sort un texte brillant qui m'a ravi de la première à la dernière page. C'est un polar mais encore plus que cela, c'est le roman d'un homme qui se cherche et a du mal à se trouver. C'est aussi un bel exercice de style, absolument pas vain. Parce que Jérôme Fansten a un style personnel décapant. Addictif ai-je écrit plus haut. Je confirme, j'en reprendrai bien volontiers. Un conseil, si vous ne voulez pas succomber, ne lisez pas la première page mais si vous aimez découvrir et vous faire plaisir en lisant, lisez et "[tournez] la première page et, pour la suite, laissez-vous guider..." (l'éditeur, Flamant Noir, en 4ème de couverture, qui pour ma troisième rencontre avec lui fait fort, très fort !)

 

 

polars 2015

Voir les commentaires

Miss Bomb

Publié le par Yv

Miss Bomb, François Luciani, Michalon, 2014...

Lisa grandit à Marseille dans les quartiers nord. Son père Momo, est parti, retourné au bled, sans une explication. Samir son frère s'est tué dans un rodéo avec une moto volée et Méziane, son autre frère se réfugie dans les jeux vidéo pendant que Martha sa mère peine à faire vivre tout le monde, pleure, se plaint et se met régulièrement en colère. Pas évident de sortir de cette spirale de la pauvreté. Comment Lisa, jeune fille élevée loin de la religion deviendra-t-elle cette Miss Bomb, une femme kamikaze pour la cause de l'islam intégriste ? 

Bonne idée que de tenter de savoir ce qui peut se passer dans le tête des gens qui se posent une ceinture d'explosifs et se font littéralement sauter au milieu de la foule. François Luciani invente Lisa et son parcours qui ne vaut sans doute que pour elle et ne peut pas être universalisé. Elle est une jeune fille moderne, avec des désirs de réussite professionnelle et sociale, qui veut sortir de sa condition de pauvreté ; les rencontres qu'elle fera et qui lui permettront d'accéder à ce désir seront déterminantes et changeront le cours de sa vie. Lisa est un beau personnage, une jeune femme à la fois simple et ambitieuse, tiraillée entre son envie de réussir, de montrer à tous qu'elle s'en est sortie malgré les difficultés et ses origines, sa mère notamment qui lui reproche de l'abandonner. C'est cette faille que vont exploiter les religieux intégristes, les combattants de l'islam : ils cherchent toujours la faiblesse pour s'insérer et instiller leur doctrine. "La religion est un poison" (Mao aurait dit ça en parlant des Tibétains, cité dans Kundun, film de Martin Scorsese), l'intégrisme est un fléau.

Le roman débute par l'attentat commis par Lisa, décrit en courtes phrases, puis sans attendre les conséquences de ce geste, François Luciani raconte l'enfance de Lisa, et déroule le court de sa vie, jusqu'à la fin qui rejoint le début en une sorte de boucle, une vie fragile qui ne tient qu'à un fil, celui du détonateur. Pourtant Lisa fera des efforts pour sortir de sa condition, cherchera un travail : "Après quelques semaines de recherches qui firent la risée de ses potes de lycée, la recherche d'emploi étant pour eux équivalente à un gag, elle trouva contre toute attente un de ces jobs qu'on vous refile à la sauvette dans les organismes universitaires avec une leçon de morale et un viatique en guise de salaire, quelques sous en dessous du minimum de la dignité vitale, misérable aumône obtenue de haute lutte en qualité de "stagiaire rémunéré" pour douze heures d'affilée passées derrière un comptoir à servir des bières et des saucisses-purée aux commerciaux en tournée, frustrés de leur vie de merde et à l'affût du moindre cul." (p.29) 

Malgré la belle plume de François Luciani, ses belles et longues phrases comme celle que je viens de citer, ses usages de différents niveaux de langage, je ne suis pas totalement convaincu par son bouquin. Des répétitions, des longueurs nuisent à la qualité de son histoire, même si pour finir, me reste l'image d'un beau personnage fort bien décrit dans ses complexités et ses difficultés. François Luciani est scénariste et réalisateur, peut-être sa Lisa sera-t-elle incarnée au cinéma ? Un auteur à suivre 

Voir les commentaires

Une vieille affaire

Publié le par Yv

Une vieille affaire, Nicolas-Raphaël Fouque, Ravet-Anceau, 2014....,

Camille Trencavel, journaliste part enquêter sur le viol et l'assassinat d'une jeune fille à Lille. Dans le même temps, dans la même ville, le Président du Sénat est mourant, empoisonné au polonium. Toujours au même endroit, mais quelques semaines auparavant de violent heurts ont eu lieu entre CRS et manifestants du Bergala qui protestent pacifiquement contre le commerce des armes dans ce pays qui profite à la France malgré un embargo, leur leader a disparu depuis deux mois lorsque son corps est repêché dans le fleuve. 

Retour de Camille Trencavel déjà rencontrée dans Le crâne de Boulogne. Et la voici qui patauge dans un monde glauque, celui des compromissions et des affaires, des magouilles et des dossiers, des arrangements entre amis, tout cela au nom du pouvoir politique. Virgile Acarmone est Président de la République, il en est à la fin de son second et donc ultime mandat, mais en faire un troisième le titille sérieusement. Il fait tout pour que Maximilien, son frère soit le prochain candidat, pour garder le pouvoir dans la famille, on ne sait jamais, il pourrait retrouver sa place ensuite... Dans le même temps, Maximilien magouille pour être élu Président du Sénat, d'autres veulent être ministres voire le premier d'entre eux, puisqu'un remaniement est en cours. Se greffe là-dessus une histoire d'héritage industriel du plus grand fabriquant d'armes français. A ce niveau, tout le monde a quelque chose à s reprocher et chacun a un dossier sur son adversaire politique. Haines, rancœurs, hypocrisies, ambitions et jalousie sont les maître-mots de ce monde que décrit NR Fouque. Il invente bien sûr, emprunte à divers personnages pour fabriquer les siens -pas forcément en France, on n'a pas encore eu de Président désireux de changer la Constitution pour faire d'autres mandats, ce qui donne une impression de réalité et d'anticipation qui peut dérouter mais qui, une fois le pli pris donne un contexte formidable. Il faut juste faire un petit effort. NR Fouque est comme je le disais à propos de son premier roman et comme le dit Nicolas Marié dans la préface (vous ne pouvez pas ignorer qui est Nicolas Marié, ce serait une faute de goût : c'est un acteur absolument génial, notamment dans les films d'A. Dupontel : un médecin alcoolique dans Le vilain, ou un irrésistible avocat bègue dans 9 mois ferme, mais aussi un salaud hirsute dans Micmacs à tirelarigot de JP Jeunet, entre autres), NR Fouque disais-je donc avant de me faire interrompre par un extrait de la filmographie de N. Marié, est un auteur qui fait appel à l'intelligence du lecteur :

"Nicolas-Raphaël Fouque a ce talent tout à fait étonnant de nous emporter dans son roman policier avec pour code d'expression majeur les dialogues. [...] Quelle légèreté cela confère à son roman ! Quelle confiance il fait à l'intelligence de son lecteur ! Il ne reste plus alors qu'à se laisser entraîner par les images que chacun ne manque pas de se construire pour alimenter son imaginaire. C'est un peu comme si Nicolas-Raphaël Fouque commandait à chacun de ses lecteurs de se faire sa propre traduction de son roman en images." (p.6)

Là, j'opine, je branle du chef et j'applaudis des deux mains -parce qu'avec une seule ce n'est pas évident !-, le lecteur est obligé de se faire ses propres images, car NR Fouque décrit très peu, quelques mots par personnage, juste des silhouettes ; de même, on passe d'une intrigue à l'autre, d'un jour à un autre ou d'un lieu à un autre (mais les indications temporelles et géographiques sont notées en tête de chaque sous-chapitre, ouf !) ; l'auteur procède par ellipses, par images que l'on doit relier entre elles : "Dans son grand labyrinthe d'images vous allez être ballotté, écartelé, compressé. Et vous n'en sortirez pas indemne. Le point final vous trouvera ému, en colère, étourdi, cabossé." (p.6) Que dire de plus que N. Marié ? Rien ! Je vous laisse donc avec ce bon conseil de lire ce polar (et même si vous êtes tenté, avant, lisez Le crâne de Boulogne) et avec l'espoir que l'adaptation télévisuelle ou cinématographique dont parle Nicolas Marié puisse voir le jour. J'en suis... enfin, en tant que spectateur bien sûr

 

 

 polars 2015

Voir les commentaires

Esprit de famille

Publié le par Yv

Esprit de famille, Ellen Guillemain, Flamant noir, 2014....,

A l'enterrement de Jean, est réunie toute sa famille, sa femme, Séverine, très belle femme froide, ses enfants : Sophie femme d'affaires accomplie qui ne jure que par la réussite sociale et professionnelle, Marco autiste et Milène dite Nouche la benjamine, trentenaire qui vit plus ou moins avec Samy dealer et petit gangster notoire ; Seda est là aussi, la dernière compagne de Jean, une Cambodgienne. Toute cette belle famille, riche se déchire le jour du passage chez le notaire. Il faudra bien des épreuves et la révélation d'un secret de famille bien caché pour tenter de reconstruire des liens, mais n'est-il pas déjà trop tard ? 

Sur le thème assez classique du secret de famille qui déchire les uns, rapproche les autres et finit par tout détruire lorsqu'il est connu, Ellen Guillemain tire son épingle du jeu. Parce qu'elle a une bonne idée de construction de son roman : elle alterne les points de vue dans les chapitres. Chaque personnage que l'on rencontre dans cette histoire intervient à un moment. Une galerie riche et dense, on se plaît même à penser que chacun aurait pu être un héros de sa propre histoire tellement tous sont présents et bien décrits avec un passé et un présent voire un avenir forts. Un roman avec Seda, pourquoi pas ? On la quitte avec des questions qui si elles ne nous laissent pas sur notre faim pourraient tout à fait faire l'objet d'un roman à part entière. Pareil pour Séverine, qui cache beaucoup de sa personnalité sous une froideur qui lui pèse, et idem pour Samy, Nouche, Marco et Sophie pour ne parler que d'eux. C'est dire si Ellen Guillemain a su dresser les portraits de personnages complexes et humains avec leurs parts d'ombre et de lumière. Bien vu en plus, le chapitre dans lequel Marco est le narrateur et qui change de style littéraire s'adaptant à son handicap : "Quand j'ai demandé à Sophie où était Papa, elle a pleuré et je me suis dit que j'avais encore dit une connerie. J'avais oublié qu'il était mort. Ca me sort de la tête ces trucs-là, surtout si c'est important." (p.83)

Au hasard des dialogues ou des monologues, elle glisse des propos très directs dans la bouche de ses personnages, sur la difficulté à vivre dans les cités surtout lorsqu'on est immigré, sur des faits de société, sur la politique, sur le pape (mon anticléricalisme primaire m'oblige à citer ici des phrases dont j'aime beaucoup le fond et la forme, à propos du pape qui twitte : "Il n'a rien d'autre à faire que twitter, celui-là ? Ah ça, il encourage les jeunes à twitter ! Au moins, pas besoin de capotes pour ça ! Et les pauvres qui ne peuvent pas twitter parce qu'ils n'ont pas d'ordinateur ! Du coup, ils sont désœuvrés ! Du coup, ils couchent sans capotes sur les recommandations du très Saint-Père ! Du coup, ils chopent ou le sida ou un polichinelle dans le tiroir, voire les deux, et ils s'enfoncent encore plus dans la misère ! Mais le pape les bénit en twittant, alors tout va bien !" (p.116) Ces interventions placent ce roman dans son époque, réaliste et résolument actuel.

Ellen Guillemain use d'une écriture réaliste, directe, crue, "brute mais sensible" (dixit la 4ème de couverture que je reprends très volontiers car ces deux adjectifs accolés résument bien l'écriture de l'auteure) qui donne le ton à son histoire. Un roman noir plus qu'un polar, il n'y a pas d'enquête, pas d'indices disséminés qui permettraient aux lecteurs de découvrir un coupable, non c'est l'ambiance, la construction et l'écriture du roman qui lui donnent cette couleur noire. Avec ce thème, E. Guillemain aurait pu faire un énième roman sur une famille qui se déchire après la mort du père. Elle a l'excellente idée et le talent pour ajouter une dose de suspense et pour créer une atmosphère tendue, oppressante qui sortent ce roman de la production banale pour le poser en douceur mais avec fermeté sur des piles de livres à lire sans hésiter. A bon entendeur...

Ma deuxième belle rencontre avec les éditions Flamant noir qui prouvent là le travail efficace et commun de l'éditeur -l'éditrice en l'occurence- et de l'auteure.

 

 polars 2015

Voir les commentaires

Le bazar et la nécessité

Publié le par Yv

Le bazar et la nécessité, Samuel Sutra, Flamant noir, 2014...., 

Tonton, Aimé Duçon pour l'état-civil -l'inventeur de la cédille ai-je lu quelque part-, est un gangster. Attention pas un malfrat à la petite semaine. Non, Tonton, c'est "ZE" gangster ! La référence ès coups de maître, gambergés et qui rapportent. Malgré une équipe de baltringues, la Baronne la bonne alcoolique, Bruno un zélé, Gérard un lourdaud bas de plafond aidé par Pierre son neveu : "Il n'était pas vraiment idiot, mais pas vraiment intelligent" (p.72) et Mamour, un aveugle au talent pour ouvrir toutes les portes jamais égalé. Tonton apprend par lettre qu'il a un fils, Antoine Bresson, trente ans... et flic. Qui plus est un flic pas mauvais du tout et qui sachant qui est son géniteur veut le coffrer, histoire de lui montrer où est la loi. Mais Tonton bien qu'attendri par sa toute nouvelle paternité n'a pas dit son dernier mot. 

Le bazar et la nécessité est déjà la quatrième aventure de Tonton, et je ne le connais que maintenant ! Mais quel affreux oubli, car si les tomes précédents sont aussi bons que celui-ci, nul doute que j'ai raté de très bons moments.

Un titre et une couverture qui ne font pas "polar" mais plutôt essai sur tel ou tel auteur et pourtant nous voilà en pleine comédie policière, mâtinée d'Audiard, de Lautner, de San-Antonio (la préface est d'ailleurs rédigée par Patrice Dard, fils de... et désormais aux commandes des aventures de San-A). Si les descriptions des personnages, des lieux ou les situations portent souvent à sourire, les dialogues sont savoureux et peuvent provoquer des éclats de rire -à tel point que mes co-locataires de canapé m'ont regardé plus d'une fois d'un œil envieux ou interrogatif. Par exemple, lorsque deux compères de Tonton parlent de son fils découvert à trente ans :

"- Il devait bien s'en douter qu'à force de jouer les snipers de plumards, il allait mettre une cartouche dans le mille. Ça arrive aux meilleurs. La preuve, même moi on a essayé de me faire porter le chapeau. 

- Et t'y étais pour rien ?

- Si, mais c'est pas une raison. Donner, c'est donner. Je supporte pas les nanas qui te refilent ta semence après avoir fait pousser des bras dessus !" (p 103)

Et je vous en passe un tombereau d'autres dans divers domaines, on imagine un Lino Ventura ou un Bernard Blier les prononcer avec volupté. Un roman très cinématographique, avec des scènes aisément visualisables, comme LA scène de sexe, absolument inédite et inénarrable par un autre que Samuel Sutra.

Une lecture jubilatoire, réjouissante, parfaite pour cet été. Ce Samuel Sutra, il a un bon Karma (désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher, même si je suis persuadé cher Samuel qu'on vous l'a faite à de nombreuses reprises...)

Je découvre là les éditions Flamant noir et ne m'arrêterai pas là... sauf pour quelques jours, puisque je ferme jusqu'à mi-août (chut Félix !). Bonnes vacances à tous.

 

 polars 2015

Voir les commentaires

La ville heureuse

Publié le par Yv

La ville heureuse, Elvira Navarro, Éd. Orbis Tertius, 2014 (traduit par Alice Ingold)..,
Chi-Huei est un petit garçon qui quitte la Chine et la vieille femme qui l'élève depuis trois ans pour aller en l'Espagne habiter chez ses parents et grands-parents qui tiennent une rôtisserie de poulets. Un déchirement pour le jeune homme qui peine à s'adapter au pays, à ses coutumes et à la langue. Il s'y fait cependant, des amis, dont Sara, une jeune espagnole laissée assez libre par ses parents. Sara qui devient la narratrice de la seconde partie du roman de laquelle Chi-Huei est absent. Sara rencontre un vagabond qui l'espionne lui semble-t-il. Apeurée autant qu'intriguée, elle joue un jeu étrange avec cet homme. 

Roman étonnamment bâti en deux parties distinctes à peine reliées par le fait que les deux protagonistes principaux se connaissent très bien. La première partie consacrée à Chi-Huei est déconcertante et agaçante, car l'auteure décide de parler de Chi-Huei à la troisième personne et lorsqu'elle nomme les membres de sa famille elle utilise parfois les déterminants "le" ou "la" mais aussi parfois les "son", "sa", "ses" ce qui fait que plusieurs fois je me suis perdu dans les places et rôles de chacun surtout lorsqu'on sait que grand-père, grand-mère, père, mère et frères vivent ensemble...

La seconde partie est centrée sur Sara et ses peurs et ses angoisses en général et celles qui tournent autour de la rencontre avec le vagabond qui l'épie en particulier. 

Le tout donne un roman froid dans lequel il est difficile d'entrer. J'ai regardé les deux enfants évoluer chacun de son côté ou ensemble, mais un peu comme un voyeur sans m'intéresser à eux. Le texte bien que pas très épais (217 pages) souffre de longueurs, de répétitions ; de fait, écrire sur deux personnages est sans doute un peu court, il aurait mieux valu faire des textes plus courts, mais plus nombreux sur plus d'intervenants de l'histoire : pourquoi pas les pères ou mères des enfants, ou le vagabond, voire le patron du café ou encore d'autres enfants, les amis de Chi-Huei et Sara ? Utiliser à fond le principe de nouvelles avec des personnages liés entre eux, même de manière minime. Mais bon, ça n'est que mon humble avis de lecteur.

Rien de bien nouveau quant aux interrogations des jeunes : le déracinement, la liberté, le passage à l'âge adulte, la découverte des différences sociales, la sexualité encore latente mais qui commence à les titiller (surtout Chi-Huei, mais ça titille les garçons en permanence, n'est-il pas ?), l'amitié, la fidélité, le monde des adultes : "Le pire est que, ce que je concevais comme le monde des adultes, que je ne comprenais pas, ce qui me paraissait ennuyeux et désespérant parce que je n'étais pas encore une adulte, j'ai commencé à le voir comme une sorte de destin tragique qui m'attend au tournant." (p.201/202)

Pas exaltant, pas mauvais, un entre-deux qui peut refroidir ou plaire également. Faites votre choix.

Voir les commentaires

Marine Le Pen, notre faute

Publié le par Yv

Marine Le Pen, notre faute. Essai sur le délitement républicain, Mehdi Ouraoui, Ed. Michalon, 2014..... 

Depuis trente ans, le Front national ne cesse de progresser, jusqu'aux dernières élections municipales et européennes où il a fait un score important gagnant d'un côté une douzaine de villes et prenant de l'autre côté la première place, devant l'UMP et le PS. Cette montée de ce parti qui prône haine et a un programme économique irréalisable est toujours de la faute des autres si l'on écoute les politiques de droite ou de gauche. Une seule fois sur un plateau de télévision, à la suite d'une des deux dernières élections, j'ai entendu une responsable d'un parti politique impliquer la responsabilité à tous (Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d'Europe Ecologie Les Verts). C'est aussi le discours que tient Mehdi Ouraoui : nous sommes tous responsables de la montée de la haine, des communautarismes, de l'individualisme, mais avant tout, ceux qui pouvaient changer les choses, les politiques qui n'ont rien fait, de peur sûrement de ne pas être réélus.

Cet essai est passionnant et je rêve déjà de le voir en projet politique et surtout réalisé ! Mehdi Ouraoui ne se contente pas de soliloquer sur la montée du FN, il fait un constat dur, sévère mais réaliste de la société française et de ses élites. Il faut selon lui une prise de conscience nécessaire pour repartir associée à une vraie envie d'enfin en finir avec la gestion à court terme des politiques de tous bords aux affaires depuis trente ans ; ils n'ont plus de vision générale, aucune ambition, ils font de la gestion de crise au jour le jour. La droite en prend pour son grade et la gauche subit autant de critiques et c'est très largement mérité. M. Ouraoui impute même à la gauche une sorte de responsabilité intellectuelle supérieure, car elle a beaucoup promis, a suscité beaucoup d'espoir et l'on sait bien que ceux qui peuvent faire vraiment bouger les choses en faveur du quadriptyque Liberté, Egalité, Fraternité, Laïcité ce sont les gens de gauche, ceux qui veulent vraiment une société plus humaine, plus fraternelle dans laquelle les richesses sont partagées plus équitablement, dans laquelle l'entraide est une vraie valeur. Lorsque la gauche n'atteint pas les espoirs mis en elle, les électeurs ne le lui pardonnent pas : "Cette bataille pour l'égalité, pour la laïcité, pour la mixité, est au cœur du "rêve français" que la gauche a promis en 2012 de réenchanter. Si nous ne respectons pas cet engagement, le délitement républicain sera inéluctable, rapide et violent." (p.141)

Mehdi Ouraoui ne se contente pas de lister ce qui ne va pas, il fait des propositions concrètes, simples qui nécessitent de la volonté politique, un vrai désir d'enfin œuvrer pour les Français et non pas en vue d'une réélection, certaines ont été promesses, non tenues. Aucun sujet n'est évité, ni le non-cumul des mandats dans le temps et dans les fonctions  ("Il n'y a pas de démocratie véritable quand les élites ne représentent plus le peuple mais une caste qui ne sert qu'elle même."-p.33), ni la finance qui ne peut pas être dénoncée comme l'ennemi du peuple, puisqu'elle peut le servir et non pas l'inverse, ni l'école qui ne joue plus son rôle de mixité et d'ascension sociales, ni la religion et en particulier l'Islam : "Il faut aussi tirer la sonnette d'alarme contre l'intégrisme religieux. Pour les musulmans de France, c'est la double peine : ils sont pris en tenaille entre les racistes anti-musulmans menés par Le Pen d'un côté, et les intégristes qui dénaturent et déshonorent l'Islam de l'autre. Le nom du terroriste Mohammed Mehra restera dans l'histoire, en sera-t-il de même des soldats Imad Ibn Ziaten et Mohamed Legouad, qu'il a assassinés parce qu'ils étaient au service de la France ?" (p.121)

Mehdi Ouraoui risque de ne pas se faire que des amis au sein des partis politiques, du sien en particulier, le PS, et pourtant il mériterait d'être écouté et même entendu. Il est temps de changer de manière de faire de la politique, de remettre le citoyen en son cœur et d’œuvrer pour son bien et pas pour ses propres biens ou pour l'attrait du pouvoir. Lorsque je vois ces hommes qui laissent des ardoises terribles (l'UMP et ses 75 millions d'euros de déficit par exemple, mais aussi la dette abyssale de la France) et qui se permettent encore de nous donner des leçons, je comprends que des Français se désintéressent de la politique et puissent avoir l'idée de voter pour Marine Le Pen -ce qui est une solution totalement inenvisageable pour moi et même pire puisqu'elle est bien incapable de gouverner et que ses propositions sont irréalistes et irréalisables.

Il y a encore du boulot, seuls les actes convaincront désormais. La gauche doit se retrousser les manches et ne pas avoir peur d'agir, elle a prouvé avec le mariage pour tous qu'elle pouvait surmonter les manifestations parfois violentes d'illuminés réactionnaires pour imposer une loi prévue et contestée. Qu'elle en fasse de même pour agir réellement pour la Liberté, l'Egalité, la Fraternité et la Laïcité !

Voir les commentaires

Le diable s'habille en Voltaire

Publié le par Yv

Le diable s'habille en Voltaire, Frédéric Lenormand, Le masque, 2014 (Lattès, 2013)...

Lorsque le père Pollet, confesseur du Cardinal de Fleury, qui gouverne la France de 1733, trouve au sein de son abbaye un cadavre, puis autour d'icelui des traces de pas de bouc, il sait tout de suite qu'il a à faire au Malin. Conscient que divulguer cette mort risque de lui jouer des tours, il veut une enquête discrète et soigner le Mal par le Mal. Il la confie donc à celui qui, à ses yeux, et à beaucoup d'autres de l'époque, est le Diable personnifié, Voltaire. Celui-ci tout heureux de pouvoir affronter enfin un adversaire à sa mesure, relève le défi, toujours accompagné d'Emilie du Châtelet, sa maîtresse et de Linant son secrétaire dévoué, plus un petit nouveau, Lefèvre. 

Troisième tome des aventures de Voltaire mène l'enquête, chacun pouvant se lire indépendamment. Le même plaisir qu'à la lecture de Meurtre dans le boudoir. Cette série est à la fois érudite, légère et littéraire. Pas mal pour un polar, genre que d'aucuns classent rapidement dans une espèce de sous-catégorie, de celle qu'on lit uniquement pour se distraire, en été de préférence. Le style est alerte, enlevé, souvent très drôle, les réparties de Voltaire font mouche, mais aussi son ridicule, ses tenues vestimentaires d'occasion, démodées, sa perruque très haute, l'immense estime de soi qu'il a et c'est un euphémisme, l'assurance qu'il a d'être le meilleur de tous, sa tendance très forte à l'hypocondrie ou à la plainte pour qu'on s'occupe de sa grande personne, ce dont ses habitués ne sont pas dupes : "Les Dumoulin [ses logeurs] le rassurèrent [Lefèvre, son nouveau secrétaire] : quand on meurt si lentement, l'entourage peut profiter du mourant sans trop d'inquiétude." (p. 41)

Dans cette série, on est toujours entre le conte voltairien, l'enquête policière, le récit historique, car Frédéric Lenormand est documenté. Les mœurs de l'époque sont décrites par le menu, les croyances, l'hygiène. Il parle également de la tragédie Adelaïde Du Guesclin que Voltaire tente de monter à la Comédie française et qu'il va devoir mettre en scène en bousculant les acteurs et actrices habitués à déclamer ; lui veut qu'ils jouent, qu'ils fassent pleurer le public ; les acteurs de l'époque (quid de maintenant ?) ne sont pas faciles à manœuvrer, la résistance et le corporatisme sont très présents, les réparties particulièrement bien senties également, notamment de deux d’entre eux, Quinault et Grandval.

En dépit de toutes ces qualités, cet épisode souffre de quelques longueurs en son mitan, des situations un brin répétitives dont on peut aisément se passer qui nuisent un tantinet à la bonne humeur générale, qui revient cependant bien vite en fin de volume. 

On ne lit pas Voltaire mène l'enquête pour les intrigues, mais pour le plaisir de suivre un enquêteur peu ordinaire, imbu, petit et souffreteux mais aux ressources physiques insoupçonnées, celles de son brillant esprit ne nous surprennent pas mais au service de résolutions de meurtres, elles étonnent fort agréablement. Une série vraiment plaisante, originale et décalée que je suis puisque le tome suivant attend juste que je l'ouvre.

 

 polars 2015

Voir les commentaires