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Miss Lily-Ann

Publié le par Yv

Miss Lily-Ann, Lucienne Cluytens, Éd. Krakoen, 2013....

Miss Lily-Ann est une entreprise familiale à Roubaix. Détenue par la famille Barré depuis des générations, elle a périclité jusqu'à l'arrivée à sa tête de Liliane Barré, jeune femme dynamique, dure en affaire qui a lancé la ligne Miss Lily-Ann. Désavouée par les actionnaires, elle a dû faire appel à des fonds privés venus du Japon, de yakuzas. Lorsque Blanche Barré, la vieille tante qui menait une vraie bataille contre Liliane est retrouvée morte, les habituelles questions sur les raisons du crime se font jour. A qui profite-t-il ? Le commandant Flahaut, assisté du capitaine Sauvignon -qui ne s'apprécient pas du tout- mènent l'enquête.

Pas mal du tout cette enquête en pays nordiste. Le contexte me rappelle pas mal de livres ou de films se passant dans des usines textiles -ou autres- dans des villes qui n'ont longtemps vécu que par cette activité. Lorsque celle-ci a décliné, les emplois ont suivi la même courbe et beaucoup de familles se sont retrouvées dans des situations difficiles. Lucienne Cluytens rend bien l'atmosphère, elle décrit le monde ouvrier, le travail dur et bien fait, les heurts et la mésentente quasi éternelle entre patronat et salariés, la toute puissance déclinante des familles d'industriels qui faisaient office de "pères et mères" pour les employés et les familles de la ville. C'est donc dans ce contexte particulièrement bien campé qu'a lieu le premier meurtre. Il verra aussi la naissance d'une idylle entre Pauline, styliste intérimaire et Martial, le mécanicien qui arrive de la Guadeloupe pour un contrat de 6 mois, qui devient, par hasard, et avant l'assassinat, l'ami de Marc Flahaut, le flic. Le décor planté, l'enquête peut débuter. Pas forcément ébouriffante (c'est un polar pas un thriller, et tant mieux !), elle tient cependant largement jusqu'au bout, et personnellement si j'ai découvert deux ou trois petites choses au cours de ma lecture qui me semblaient importantes, j'ai suivi la résolution de l'intrigue avec beaucoup de plaisir et d'envie de connaître les détails. On pourrait la croire un peu pépère cette enquête, ça ne tire pas dans tous les coins (dans tous les sens du terme si je puis me permettre, ni violence ni sexe, enfin si, mais suggéré, pas décrits par le menu), ça ne va pas à deux cents à l'heure, même si Marc Flahaut et Martial sont motards, mais la touche japonaise "exotise" le polar et lui fait prendre des chemins pas habituels. Et puis, le lecteur, s'il est un peu perspicace repère ici ou là, des indices semés dans les pages qui serviront à l'explication finale.

Rythme pas effréné donc, juste ce qu'il faut pour tenir les lecteurs, style "lâché" entre langage oral, familier notamment dans les nombreux dialogues et écriture simple et directe dans le reste du texte. Un roman policier à mettre entre toutes les mains et sous tous les yeux qui devrait ravir la grande majorité des propriétaires de ces mains et de ces yeux. Il débute comme ceci :

"D'un geste nerveux, Liliane Barré claque la portière de son petit coupé Audi rouge. Elle est mal garée, mais en fin d'après-midi, surtout aux beaux jours, il n'y a jamais de place avenue Le Nôtre : les Roubaisiens profitent un maximum du parc Barbieux, situé en plein cœur de la ville. Indifférente aux arbres majestueux et d'essences rares, pourtant au plus beau de leur floraison de printemps, elle accélère le pas, ses hauts talons martelant le bitume, jusqu'à la grille de la propriété de sa tante." (p.11)

Une découverte pour moi des éditions Krakoen sises à Roubaix (quoiqu'avec un nom de consonance bretonnante) qui me laisse augurer d'autres lectures fort intéressantes et distrayantes.

polars

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rentrée 2013

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Loupo

Publié le par Yv

Loupo, Jacques-Olivier Bosco, Éd. Jigal, 2013.....

Loupo est aussi connu comme Le Flingueur. Spécialiste des petits casses, qu'il mène en trio, Kangou pour le soutien logistique, la moto, et Le Chat pour les informations. Pendant le braquage d'une poste, il tire accidentellement sur un enfant qu'il blesse grièvement. Dès lors, c'est la fuite en avant, les flics qui le pistent, des coups tordus avec des allumés d'une cité, la vengeance froide ou encore chaude. Et toujours l'image de ce gamin qui le hante...

JO Bosco, c'est d'abord un rythme énervé, effréné, un bouquin qui débute comme cela :

"Mes paupières s'arrachent, la lampe de chevet brûle mes rétines et je me redresse d'un coup. Le cœur en vrac, j'étouffe, j'ai soif. Je suis trempé, normal, j'émerge. Toujours les mêmes images, le même rêve, la même scène. La flamme sort de la gueule d'un canon et la balle gicle comme du sang. Les doigts devant son visage s'envolent. Derrière, il y a ces yeux, ces feux, cette folie, comme un break de batterie, un roulement de basse, un riff de guitare, comme un cri. La violence et la peur. Avant que la balle ne frappe." (p.7)

Qui continue au même rythme, se reposant de temps en temps avant de repartir de plus belle. Loupo, c'est La fureur de vivre, version petit malfrat 2013. On est dans la tête de Loupo, encore jeune homme, au passé lourd et au présent à peine plus léger. JO Bosco sait les rendre lui et son acolyte Kangou si ce n'est éminemment sympathiques au moins touchants et attachants. Parce que malgré les balles, la violence, le vocabulaire, la rapidité, la haine et la soif de vengeance ce polar est avant tout une histoire d'hommes, pas la virilité (un peu quand même), mais l'humain, les relations et les sentiments. Tout ce que fait Loupo, il le fait par amitié pour Kangou ou Le Chat, même lorsqu'il sait que ça ne sert à rien. Lui-même n'en tire aucun bénéfice : il vit seul dans une chambre de bonne, ses paquets de fric empilés dans une armoire.

Ce polar est avant tout une histoire d'amitié, de fraternité même puisque lorsque Loupo parle de Kangou, il l'appelle son frère. Beaucoup d'humanité dans cet homme déjà mal en point qui ne se remet pas d'avoir blessé un enfant.

JO Bosco fait passer tout cela dans son style haché, direct et cru. J'ai parfois eu des réminiscences de Ken Bruen notamment lorsqu'il met en scène Jack Taylor (Le démon, par exemple), juste des images, sans comparaison aucune. Deux écritures avec des similitudes qui sollicitent les mêmes neurones.

Pour info et précision, j'ai déjà lu et beaucoup aimé deux livres de JO Bosco : Le cramé et Aimer et laisser mourir. Vous ne connaissez pas encore cet écrivain ? Une faute quasi impardonnable ! Allez voir chez Jigal, il y a un catalogue de polars assez impressionnant et varié.

Pas mal d'avis des spécialistes du polar : Actu du noir, Action-suspense, Du bruit... 

 

rentrée 2013

polars

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Arthus Bayard et les maîtres du temps

Publié le par Yv

Arthus Bayard et les maîtres du temps, Laurent Bettoni, Éd. Don Quichotte, 2013...

Depuis la mort de ses parents, Arthus, 14 ans, vit chez les meilleurs amis de ceux-ci, avec Lalie, leur fille, 14 ans également, Loreena, la gouvernante et Tomaso, l'homme à tout faire de la grande maison. Un jour, par hasard, Arthus découvre qu'il voyage dans le temps et qu'il revient sans cesse dans le Paris de 1912. Il décide d'emmener Lalie, Loreena et Tomaso pour tenter d'élucider ce mystère et de déjouer un complot qui pourrait bien changer la face du monde futur, celui duquel ils viennent.

J'ai dû perdre mon âme d'enfant et je m'en rends compte en lisant ce roman d'aventures qui, s'il ne m'a pas déplu ne m'a pas vraiment scotché non plus. J'aime bien l'idée des voyages dans le temps, l'écriture de Laurent Bettoni est agréable et tient la route, légère, non sans humour, un brin de romance entre Arthus et Lalie et entre Loreena et Tomaso, juste ces à-côtés qui ferrent le lecteur (ça marche aussi dans les films, les séries télévisées depuis très longtemps ces flirts -ou plus si affinités- entre les héros ou entre les personnages secondaires, mais attention, jamais entre un héros et un rôle secondaire). Certaines scènes sont prévisibles comme Arthus jouant Great balls of fire de Jerry Lee Lewis au bal de la comtesse en 1912 (déjà vu dans Retour vers le futur, film qui parle à ceux de ma génération mais sans doute pas au public visé par ce livre) ; ce qui l'est moins et que j'ai trouvé très drôle (hilarant pourrais-je même dire ; non, non je ne dirai pas hallucinant comme il est d'usage en ce moment), c'est la danse de Nijinski sur cette musique et surtout le dialogue totalement décalé, imprévisible et incroyable entre Jean Cocteau et Marcel Proust, usant tous deux du langage des jeunes de maintenant importé par Lalie et Arthus. Savoureux quoiqu'un peu longuet (un extrait) :

"- C'est trop de la bombe ? demanda Cocteau à Lalie. Qu'entendez-vous par là ?

- Ben, que c'est de la balle, une tuerie, un truc de ouf, quoi, précisa Arthus.

- Entendez-vous cela, Marcel ? Ces jeunes gens manient une langue d'une inventivité extraordinaire.

- Oui, c'est vraiment drôle. [...], toutes ces expressions signifient-elles "c'est rudement bien" ou dans un registre plus populaire, "c'est rudement bath" ?- Oui, confirma Lalie, c'est bien ça.

- Et qu'est-ce qu'un "ouf" ? se renseigna Cocteau

- Un fou, en verlan

- Je comprends de moins en moins, mais j'adore.

- Le verlan, c'est quand on inverse les syllabes. [...]

- Délicieux, se réjouit Cocteau. Par exemple, "Marcel" et "Celmar".

- Ou "Jean" et "Anje", proposa Proust. Mon cher Jean, en verlan vous êtes un ange.

- C'est trop de la bombe, lança Cocteau dans un éclat de rire

- C'est de la balle, enchérit Proust." (p.73/74)

Il faut reconnaître du talent et de l'audace à Laurent Bettoni pour oser placer dans un roman destiné aux adolescents le trio ci-avant-cité : Celmar Proust, Anje Cocteau et Nijinski (pas de verlan pour lui absent du dialogue) ! Mais cet intermède n'empêche pas les méchants de sévir et Arthus et sa bande de vouloir les en empêcher. L'aventure est au coin des rues et dans les pages de ce roman que je vais m'empresser de déposer sur le chevet d'un jeune homme de ma connaissance qui devrait en faire bon usage et qui, je subodore, l'appréciera. Et mon petit doigt me dit que suite il devrait y avoir....

Babelio est assez enchanté

 

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rentrée 2013

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Sotchi inventaire

Publié le par Yv

Sotchi inventaire, Jean-Claude Taki, Éd. Intervalles, 2013....

Guillaume est dessinateur. Il reçoit un jour un mail en un français approximatif, lui disant qu'Olga est disparue en mer. Olga est une jeune femme kazakhe qu'il aime et qui l'aime qu'il avait rencontrée lors d'un reportage au Kazakhstan. Il devait la rejoindre, Olga, s'était installée en Russie, à Sotchi. Plusieurs mois après sa mort, Guillaume arrive à Sotchi et cherche des lieux, des gens qui ont rencontré Olga pour les dessiner, pour comprendre comment elle est morte.

C'est un roman très particulier qui s'attache beaucoup aux sensations de Guillaume, à son mal-être visible, à sa mélancolie omniprésente, qui parle aussi beaucoup de la Russie actuelle, celle des petites gens qui vivent à Sotchi, grande ville (370 000 habitants) au bord de la mer Noire. Guillaume y élit domicile dans un petit hôtel typique, qui date de 1936, choisit une chambre sans luxe, mange dans les cantines ou les restaurants bon marché dans lesquels il côtoie les travailleurs russes, beaucoup de femmes, cantinières, serveuses, femmes de ménage... Il prend son temps. Il dessine. Surtout les lieux. Finalement pas pressé de répondre à la question qui l'a mené dans ces lieux : les raisons de la mort d'Olga. J'ai lu ce roman comme un livre de rencontres avec des personnes, avec des bâtiments, des sites, comme si Guillaume avait besoin de s'imprégner totalement de la Russie pour comprendre sa vie et la mort d'Olga. C'est un homme que cette disparition a mis à l'envers et qui doit se reconstruire en passant par Sotchi. Il n'aime pas le superficiel : "Depuis longtemps, seuls les défauts chez une personne t'intéressaient. Tu trouvais ridicule l'image parfaite, glacée, sans faille, de l'homme contemporain et tu ne comprenais d'ailleurs pas comment on en était arrivé là. Pourquoi, c'était simple ? Un individu lisse et hygiéniste consomme énormément, à tel point qu'il finit par devenir lui-même une marchandise." (p.17) La ville n'est pas très belle, certains endroits ont subi les constructions de la période communiste, mais d'autres ont pu garder leur charme : Guillaume y déambule, parfois accompagné, souvent seul. On est quasiment dans un reportage sur la ville (future hôte des Jeux Olympiques, en 2014) mais aussi avec les personnages du roman. Très étonnant, original, et je me suis même demandé plusieurs fois ce qui, dans ce bouquin, faisait que j'avais envie de le continuer. Parfois, je laisse tomber un livre sans vraiment savoir pourquoi, je suis capable de voir qu'il a des qualités, mais je n'y arrive pas. Là, c'est l'inverse, je lis ce bouquin que j'aime, sans savoir vraiment pourquoi. Je pourrais dire que ce sont les personnages de JC Taki, leurs rencontres, leurs doutes et remises en cause ; sans doute. L'atmosphère qu'il sait créer : sûrement. La Russie qui fascine toujours autant : assurément. L'écriture de JC Taki ; indubitablement. A mon avis, c'est le mélange de tout plus le goût et l'envie également de lire des choses qui sortent du lot des romans habituels.

Un roman écrit à la deuxième personne du singulier, comme si l'écrivain interpellait Guillaume, lui rappelait ses faits, gestes et pensées. Peu de dialogues, pas mal de descriptions courtes, des femmes, des lieux et des situations, dans une belle langue dont JC Taki sait jouer, tel ce zeugma : "Il y avait beaucoup de circulation. Les camions crachaient leur fumée noire, les voitures leur fumée grise, les deux-roues leur fumée blanche et toi tes poumons."(p.61). Premier roman de JC Taki qui est aussi -entre autres- réalisateur, et qui, pour la même histoire à réalisé Sotchi 255 (le numéro de la chambre d'hôtel de Guillaume), que je regarderais bien, intrigué et curieux que je suis. 

L'inventaire du titre est celui des objets présents dans la chambre de l'hôtel, que l'on retrouve en titre des chapitres. Un petit tour en Russie ?

rentrée 2013

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Ça coince ! (18)

Publié le par Yv

Faillir être flingué, Céline Minard, Rivages, 2013.

"Un souffle parcourt les prairies du Far-West, aux abords d'une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C'est celui d'Eau-qui-court-sur-la-plaine, une Indienne dont le clan a été décimé, et qui, depuis, exerce ses talents de guérisseuse au gré de ses déplacements." (4ème de couverture)

Je n'entends que du bien de ce roman-western écrit par une Française qui s'empare des codes du roman masculin et étasunien par excellence pour y placer une héroïne indienne. Et bien malgré tout cela, je coince, et ce, dès le début. Jamais oh grand jamais je n'ai réussi à entrer dans le bouquin. Je m'y ennuie profondément et surtout, je capte que dalle ! Allez savoir pourquoi ? Bon, allez, je vais discrètement, le remettre sur les rayons de la bibliothèque, il y aura bien quelqu'un à qui il conviendra mieux qu'à moi. Y'a pas de mal puisque je n'en ai quasiment rien lu. I am a poor lonesome reader...

Babelio et Libfly recensent des avis très différents du mien (j'ai l'habitude)

 

La ruche, Arthur Loustalot, JC Lattès, 2013..

Alice ne va pas bien. Depuis que son mari est parti, elle déprime. Ses trois filles Marion, Claire et Louise, 19, 17 et 16 ans vivent avec elles, se parlent. Parlent d'elles et de leurs parents. Rien n'est vraiment secret dans cet appartement aux cloisons fines.

Une fois n'est pas coutume c'est la forme qui m'empêche d'adhérer à ce livre. Le style de l'écrivain, aux phrases très courtes -que d'habitude j'apprécie, pas l'écrivain, je le découvre là, mais le style aux phrases courtes-, aux prénoms des filles sans cesse répétés, scandés à l'infini. Beaucoup de dialogues, mais encore une fois c'est la forme qui me gêne : ils ne sont pas séparés du récit, si bien que je me demande sans cesse si les tirets font référence à des prises de paroles des filles ou s'ils sont des tirets-parenthèses. De fait, je suis tellement gêné par la mise en page, le choix de faire un récit compact d'un roman pourtant très dialogué, que je ne parviens pas à me concentrer sur le fond et a fortiori à l'apprécier. Je me sens oppressé, comme un claustrophobe dans une petite pièce noire. (Ouf, je respire, j'utilise mes cours de yoga que je viens de débuter); Une écriture sans doute trop jeune pour moi (l'auteur a 25 ans), que voulez-vous, je me fais vieux ! 

Je ne suis pas le seul à avoir été dérangé par la forme : Babelio, Libfly, Cajou

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Épépé

Publié le par Yv

Épépé, Ferenc Karinthy, Zulma, 2013 (Denoël, 1999, 2005), (traduit par Judith et Pierre Karinthy)...,

Budaï est un linguiste renommé et distingué qui part pour un congrès à Helsinki. Dans l'avion, il s'endort et se réveille dans une ville inconnue surpeuplée. Il suit la foule, se retrouve à l'hôtel où il compte rester peu de temps avant de reprendre un avion vers sa destination initiale. Las, dans ce pays, les habitants parlent une langue inconnue et totalement hermétique que même Budaï pourtant spécialiste ne peut intégrer. Incompris, personne ne parle d'autre langue, Budaï va de surprise en désagréments et se retrouve dans une situation inextricable.

Zulma réédite ce livre de Ferenc Karinthy, auteur hongrois (1921-1992), écrit en 1970 et initialement paru chez Denoël presque trente ans plus tard. Préfacé par Emmanuel Carrère qui explique pourquoi ce roman est  grand livre et comment il l'a rencontré : je lis rarement les préfaces, mais j'ai pris du temps pour icelle qui permet de rentrer dans le roman avec quelques billes et les envies que les lignes d'E. Carrère suscitent.

Et nous voilà dans cette ville surpeuplée où les files d'attente sont présentes à tous les coins de rues et dans tous les bâtiments, à la conciergerie de l'hôtel, devant les magasins, devant les cabines téléphoniques. On pourrait hâtivement faire un rapprochement avec les ex-dictatures des pays de l'est, mais Ferenc Karinthy, s'il s'en est forcément inspiré, a exagéré le trait jusqu'à faire des habitants de ce pays de véritables robots, innombrables et toujours en mouvement ne se comprenant qu'entre eux. Toutes les interprétations sont possibles, parce que l'auteur crée également une société aux multiples origines : des blancs, des noirs, des asiatiques, des peaux de toutes les teintes qui cohabitent ("pour reprendre ici le cri du crapaud en rut", selon Pierre Desproges). On peut même y voir un constat de la mondialisation, 30 ou 40 ans avant qu'on en parle quotidiennement : "Les aliments vendus à l'épicerie ne révèlent pas grand-chose du climat local, c'est comme partout ailleurs, des viandes, des charcuteries, des fromages, pommes, citrons, oranges, bananes, des conserves et des bocaux, des jus de fruits, du café, des sucreries, des poissons de mer : mais comment déterminer ce qui est produit local et ce qui est importé ? La mode ne dévie pas significativement des standards du monde civilisé, les différences entre les boutiques de couture et le prêt-à-porter résident dans la qualité, tandis que les autres articles répondent aux normes internationales." (p.44) C'est un bouquin à la fois drôle, absurde et terriblement angoissant : quoi de pire que de se retrouver dans une telle situation ubuesque dont il semble impossible de sortir ? 

Une fois que j'ai dit tout cela, je me dois de signaler également que le bouquin est parfois empreint de longueurs : la situation de Budaï n'évolue pas et Ferenc Karinthy tourne un peu autour du pot, si je puis me permettre cette expression. Beaucoup de redites, de répétitions dont je pourrais me passer, moi qui aime les romans qui vont droit au but. Mais que mes remarques ne vous empêchent pas de découvrir ce que certains qualifient de roman culte, et qui, si ce mot est très largement galvaudé en général, est sans aucun doute marquant. D'ailleurs, rien ne dit qu'un roman marquant -ou culte- doive être lu de bout en bout sans ressentir de longueurs ; par exemple et sans comparaison entre les deux livres, j'ai lu et relu ce qui est mon roman préféré en en passant des pages et des pages, et à chaque fois, en le trouvant admirable. Les Misérables de Victor Hugo. 

Épépé est un roman qui touche et qui marque par la situation qu'il décrit et par cet homme Budaï totalement englué dans ce pays dont il veut absolument sortir. Un roman qu'il faut avoir lu ou qu'il faut lire. 

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La Bible selon le Chat

Publié le par Yv

La Bible selon le Chat, Philippe Geluck et Dieu, Casterman, 2013.....

Décidément, ce M. Geluck est un fumiste, un rigolo : il ne fera jamais une BD en solitaire. Certes, il sait faire des albums du Chat, mais point d’histoire suivie de la page 1 à la fin ! Dans Alerte sur Fangataufa, il est au scénario mais pas au dessin, c’est un autre qui s’y colle. Et là, dans La Bible selon le Chat, eh bien, M. Geluck, il dessine, mais il ne scénarise pas, puisqu’il a pris une aide oh combien illustre : Dieu soi-même ! Dieu en chair et en os si je puis me permettre cette personnification, mais je prends cette liberté, c’est pas moi qu’a commencé ! Allons donc, M. Geluck, vous manquez un peu de modestie ! J’en avalerai presque mon missel si seulement j’en avais un.

Remarquez, il n’est pas sot le bougre, car comme Dieu est au générique, c’est lui-même qui raconte son histoire : une autobiographie en quelque sorte. Qui pourra alors accuser le sieur Geluck de blasphème ? Hein, pas bête ça ? 

Après ce début tonitruant, je dois faire mon coming-août (même si on est en automne et que les feuilles tombent), je suis fan de Geluck –les gens qui passent régulièrement ici le savent, à chaque fois je le dis : déjà lorsque j’étais chez mes parents (c’est dire si ce n’est pas tout récent) je découpais les strips du Chat (précision, le strip du Chat est une BD de quelques cases et non pas un effeuillage dudit félin) que Ouest-France publiait et je les collais sur des  feuilles blanches et vierges qu’elles-mêmes j’apposais sur le mur des ouatères, histoire de partager et de joindre le nécessaire à l’agréable ; j'ai ainsi modestement participé à la diffusion des gags de cet animal au sein de ma famille et des amis de passage, lorsqu'ils étaient dans le besoin- et légèrement (ou totalement ?) anticlérical, cette Bible ne pouvait que venir me toucher en plein cœur. Je suis la cible de cet album. A croire même que Philippe Geluck ne l’a écrite et dessinée que pour moi ! Chic attention Philippe (maintenant que je sais, on peut s’appeler par nos prénoms ?) ! Mais je n’ai même pas à me forcer pour dire tout le bien que je pense de ta BD (on peut même se tutoyer, non ?). Ben oui, elle est bien. Je me suis marré me demandant où tu pouvais trouver tous ces gags, toutes ces réflexions absurdes et/ou tellement logiques. Tu dois avoir un esprit un poil dérangé quand même. Et puis ce qui est bien aussi, c'est que même quand on rit, eh bien il y a du fond (bon, pas toujours, parfois c'est vraiment une blague pour la blague, on est alors loin d'un style coruscant) : la tolérance, l'amour de l'autre, ces valeurs humaines que les religions se sont appropriées et sur lesquelles elles ont parfois mis un copyright mais aussi les croyances, les extrémismes, ... Je ne suis pas sûr que ton livre plaira à tous, je pense même que tu vas te faire quelques ennemis puisqu'on ne peut plus dire ce que l'on veut sur les religions sans se faire insulter, menacer et ce malgré ton récent ouvrage, Peut-on rire de tout ? dans lequel tu dis l'inverse. Tu aggraves ton cas en glissant quelques allusions au mariage pour tous dont on ne peut pas dire que ses opposants sont très tolérants. Sache Philippe, que si tu es en délicatesse avec tels ou tels, ma maison te sera grande ouverte, on boira une bière (si tu l'apportes c'est mieux, une belge, c'est quand même vachement bon, je parle évidemment de la bière). Pour finir, je ne vais pas te citer, parce que bon ça va, je crois que j'en ai dit assez de bien de ton livre, non, je vais citer un autre humoriste que j'aime beaucoup et qui parle de religion, notamment cette citation qui me fait toujours rire, j'espère qu'elle aura le même effet sur toi, mais je ne pense pas prendre de risque :

"Non seulement Dieu n'existe pas, mais essayez d'avoir un plombier pendant le week-end !" Woody Allen

Allez, à bientôt alors ; n'oublie pas les bières !

Merci merci et merci à Gilles.

PS : Le Chat à un site ici, et même une application pour smartphones. Mais jusqu'où ira-t-il ?

D'autres avis assez unanimes : Alex, Géraldine, Babelio

rentrée 2013

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Les ombres

Publié le par Yv

Les ombres, Zabus et Hippolyte, Éd. Phébus, 2013.....

Un jeune homme se retrouve dans une salle d'interrogatoire, assis sur une grande chaise, prêt à répondre aux questions posées pour obtenir l'asile. Chassés par des cavaliers sanguinaires du Petit Pays, lui et sa petite sœur vont tenter de passer la frontière et de vivre en mémoire de leurs parents et amis tous exécutés. Pour obtenir des papiers, il lui faudra raconter son histoire. 

Très belle bande dessinée tant par le scénario que par le dessin. Commençons par ce dernier qui fait la part belle au sombre mais aussi aux couleurs pastels, rose, parme et bleu et aux couleurs plus franches comme le jaune lorsque les personnages sont dans le désert ou même un quasi noir et blanc sur quelques pages. L'atmosphère est onirique un rien mystérieuse, les personnages ont des visages qui ressemblent à des masques, ce qui ne nous permet pas de voir sur leurs visages leurs émotions. Tout est donc dans leurs attitudes, dans leurs mots. Comme dans un récit où la longueur des phrases fait varier le rythme de l'histoire, Hippolyte (aux dessins) fait varier le nombre de cases par page, parfois au nombre de 9, elles indiquent une action rapide (comme le véritable massacre des réfugiés, p.94/95), d'autres fois un seul dessin par page voire même un dessin sur un double page, pour ralentir le cours de l'histoire, pour respirer, nous et les personnages. Certaines pages sont simplement magnifiques (toutes celles qui racontent l'arrivée des émigrés au bord de la mer et les premières qui parlent de leur traversée en bateau), franchement, je me verrais bien en accrocher une -ou plusieurs- sur mes murs, mais je préfère garder l'intégralité de l'album ! Un dessin peu conventionnel extraordinaire. Un sublime travail !

Venons-en au scénario, qui frappe fort dès le début : le long et difficile parcours d'émigrés, obligés de quitter leur pays pour survivre dont l'un des leurs, le jeune homme, ne veut pas raconter sa vraie vie, car il craint de ne jamais avoir de papiers. Néanmoins, il se range à la prière des ombres de ses parents et amis disparus que lui seul voit qui l'implorent de ne point mentir, pour ne pas les trahir. On est alors dans l'esprit de l'émigré qui donne ses raisons pour fuir son pays, son espoir de vivre ailleurs plutôt que de mourir chez lui, et la difficulté de quitter sa terre natale et ses souvenirs. Beaucoup beaucoup de belles images, comme celle de "l'ogre civilisé", personnification de la mondialisation, qui exploite les enfants et qui chantonne, comme une comptine : "Je recueille des enfants abandonnés, dans mon usine modernisée. Ils fabriquent des jouets immondes pour les enfants de l'autre monde, je suis un ogre civilisé ! Civilisééé !!! Je capitalise et mondialise. Mais avant de me goinfrer, je dois penser... productivité... efficacité... rentabilité !" (p.34/35) 

Un terrible constat de notre société contemporaine qui préfère les profits aux humains, qui préfère le repli sur soi à l'ouverture à l'autre. En ces temps moroses où la course aux voix du FN est lancée par les ténors de la droite française et par notre actuel Ministre de l'Intérieur (qui me rappelle étrangement l'un de ses prédécesseurs), il est bon de se plonger dans ce superbe album qui parle magnifiquement de l'Homme (et de la Femme bien sûr) et les représente tout aussi sublimement.

A ne pas rater

rentrée 2013

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Le silencieux

Publié le par Yv

Le silencieux, Michel Bouvier, Ravet-Anceau, 2013...,

Charles Vanhist est un élève brillant mais très seul. Il n'est pas liant et ne désire pas vraiment avoir d'amis. Il vit seul avec sa mère dans leur grande maison depuis le divorce de ses parents ; ils se côtoient sans se parler. Il ne voit presque plus son père et son frère aîné qu'il a définitivement classés dans la catégorie des cons. Lorsqu'il retrouve sa mère assassinée dans sa baignoire, la petite vie qu'il s'est forgée ne tient plus.

J'ai déjà lu le premier polar de Michel Bouvier (Lambersart-sur-deuil) dont j'ai dit beaucoup de bien. Son second roman policier se déroule à Marcq-en-Barœul ("à la Porte d'Auteuil, à Gallipoli..."*). Comme pour le premier on lit ce roman plus pour l'écriture, le style, les personnages on ne peut plus fouillés : le jeune Charles est en proie aux doutes et questionnements -on le serait à moins au vu des événements et de son âge-, il rencontre un journaliste à la retraite, une vieille voisine bigote, le policier chargé de l'affaire, un psychiatre un brin retors (pléonasme ?) et Priscilla sa future belle-mère, qui tous vont le titiller, le pousser dans ses retranchements, l'obliger à se remettre en question, lui si sûr de lui. "Essayant de trouver en lui quelque trace d'un tel lien [l'amitié] où les âmes "se mêlent et se confondent l'une en l'autre", il n'avait rien trouvé qui en approchât, ne serait-ce que du plus loin. Ce qu'il connaissait n'était jamais que son isolement, la perception de sa solitude, et cette perception n'était ni désagréable ni inquiétante ; non seulement il ne connaissait que cet isolement, mais il jugeait que cet isolement était heureux, puisqu'il s'y sentait à l'aise, tranquillement laissé à lui-même, et en sécurité par le fait que les occasions d'émotions en étaient fortement diminuées."(p.70)

Tous les personnages qui interviennent ont droit à leur moment de gloire dans ce livre : chacun est décrit en une page ou une page et demie même les secondaires voire les tertiaires... Et à chaque fois c'est un régal, la personne décrite se dévoile sous nos yeux, physiquement certes, mais aussi ses tourments, ses complexes, ses doutes et ses forces. Si je fais fi des propos de la dévote Mme Renardaim un peu lourds pour un mécréant comme moi et un dialogue entre le flic et Charles qui m'a fait hérisser les cheveux :

"- Vous faites vos études dans un lycée catholique, je crois ?

- Oui. Mon père disait qu'on n'est bien servi que lorsqu'on paie. Voilà pourquoi il avait décidé de payer pour mes études.

- Il n'est donc pas si con, ce bon père !" (p.207),

moi, le défenseur de l'école publique, moi qui n'ai rien contre les parents qui mettent leurs enfants dans l'enseignement privé mais qui en secret (dévoilé) rêve d'une école publique et unique (ou vice-versa), je ne pouvais laisser passer cette remarque sans rien dire, voilà, c'est fait !... si je fais fi disais-je donc de mes quelques agacements purement personnels, je dois ici révéler que ce livre est un régal : écriture léchée, humour, ironie, portraits précis des protagonistes et le sens et le goût de la belle phrase. Et l'intrigue me direz-vous ? Elle est secondaire, elle permet à l'auteur de présenter une galerie de personnages et de les mettre en rapport grâce (ou à cause) du meurtre. Elle sera résolue bien sûr, hâtivement sur la fin, sans vraiment de surprise, mais encore une fois, là n'est pas l'essentiel. 

* Nino Ferrer

 

 

 

rentrée 2013

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