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La vérité sur Marie

Publié le par Yv

La vérité sur Marie, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2009 (Minuit poche, 2013)....

Marie et le narrateur sont séparés depuis quelques mois, depuis leur voyage au Japon. Chacun vit sa vie au gré de ses rencontres. Une nuit, Marie l'appelle parce que son ami, Jean-Christophe de G vient de faire une attaque. Les secours ont été appelés mais Marie est désemparée, ne sait vers qui se tourner. Il accourt. Ils se revoient, se frôlent, se désirent mais en restent là. Et lui raconte ces retrouvailles, la séparation d'avant et leurs vies l'un sans l'autre.

Je continue la série romanesque de JP Toussaint, Marie Madeleine Marguerite de Montalte. J'ai déjà lu et apprécié -voire plus- les tomes un et deux, respectivement Faire l'amour et Fuir. Trois grandes scènes dans ce pénultième tome : celle de l'attaque cardiaque de Jean-Christophe de G, celle de la tentative d'embarquement du cheval dans la soute d'un Boeing et celle de l'incendie à l'île d'Elbe. Cette île qui à nouveau est le dernier lieu du roman (comme Fuir), cette île -ou plutôt le trajet jusqu'à elle- qui est le moyen pour le narrateur de reconstruire l'histoire, de nous raconter des faits qu'il a vécus et d'autres qu'il imagine, comme par exemple l'attaque de JC de G -c'est également vrai pour l'embarquement du cheval- qu'il n'a pas vue mais dont Marie a pu lui raconter des bribes, son imagination ou ses recherches faisant le reste. "J'aurais beau reconstruire cette nuit en images mentales qui auraient la précision du rêve, j'aurais beau l'ensevelir de mots qui auraient une puissance d'évocation diabolique, je savais que je n'attendrais jamais ce qui avait été pendant quelques instants la vie même, mais il m'apparut alors que je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s'inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcenderait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu'à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l'invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale." (p.165/166) Une belle réflexion sur la puissance évocatrice du roman, sur la vérité absolue : existe-telle ? Chacun n'a-t-il pas en lui sa propre vérité sur des faits dont il a été témoin ou acteur ? Son voisin, lui-même acteur ou témoin aura sa propre version, sa vérité. Dès lors quelle est la part de subjectivité dans tout rapport censé être objectif ? Ah ah, balèze comme question, n'est-il pas ?

Je ne suis pas d'un naturel morbide mais les deux scènes les plus marquantes pour moi sont celles de l'attaque cardiaque et le feu à l'île d'Elbe. Comme je l'écrivais récemment, je n'ai rien contre les chevaux -"pourvu qu'ils ne soient pas dans mes lasagnes", c'est si bon de s'auto-citer... l'article en question est -, mais la scène de l'embarquement du cheval décrite par JP Toussaint m'a semblé longue et même le plaisir de lire de belles phrases ne m'a pas suffi, j'en ai passé quelques unes avant de revenir à des choses plus attrayantes. Car comme toujours chez l'auteur, je retrouve le vrai plaisir des mots, de la belle langue, de belles et longues phrases, très ponctuées avec un vocabulaire assez courant, pas de mots inconnus qui nécessitent d'avoir un dictionnaire proche. Et plus j'avance dans cette série, moins je sais où les deux amoureux nous emmènent, où ils veulent aller, mais ce sont de beaux personnages que j'ai plaisir à suivre sur une longue période, un peu comme des amis qui vivent une relation difficile que l'on suit de loin, en pointillé, parce qu'on n'a pas toutes les données, chacun nous donnant sa version de leurs séparations/retrouvailles ; à nous ensuite de nous refaire le film de leurs vies, et on revient donc à l'interrogation de JP Toussaint sur la vérité et l'invention.

Me reste Nue pour clore la série, j'attends la sortie poche.

NB : rarement prises en défaut de fautes grossières, les éditions de Minuit ont laissé une belle coquille p.188 : "J'allai fermer les robinets des bombonnes de gaz dans le jardin...". Il me semblait bien que bonbonne était une exception quant à la lettre "m" devant "m, b, p"... Ceci dit pour faire mon intéressant...

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La nuit Mac Orlan

Publié le par Yv

La nuit Mac Orlan, Arnaud Le Gouëfflec, Briac, Sixto éditions, 2014.....

"Marin arrive à Brest pour y rencontrer un bouquiniste qui posséderait un manuscrit inédit de Pierre Mac Orlan, l'auteur du célèbre Le quai des brumes. Bientôt, il se retrouve en cavale dans la nuit brestoise, traqué par la police, cherchant à reconstituer les morceaux d'un puzzle diabolique." (4ème de couverture)

Il y a longtemps que j'attendais de lire cette bande dessinée, depuis que j'avais découvert les éditions Sixto avec Les voleurs de cerveaux. Ensuite, l'éditeur, puisque j'ai "liké" sa page facebook, m'alléchait avec des teasers sur cette BD. Puis, j'ai eu l'occasion de lire d'autres livres mais l'idée est restée. Alors Noël arriva et l'occasion de la mettre sur ma liste... Voilà comment je me retrouve donc avec cet album dans les mains. Vous savez tout de ma vie.

Point n'est besoin de connaître la littérature de Pierre Mac Orlan avant de tourner les pages, la preuve, il me semble bien n'avoir rien lu de lui. Je connaissais son nom, mais c'est tout. Autant dire que maintenant, j'ai très envie de découvrir son œuvre.

Pour l'intrigue (Arnaud Le Gouëfflec), vous imaginez un bouquiniste peut-être retors, un jeune home thésard et admirateur de Mac Orlan, une belle fille, Marguerite toujours prête à aider son prochain surtout si ce prochain est poursuivi par le commissaire Bourrel qu'elle exècre, un tagueur Teuz et vous les mettez tous dans une même course au trésor, car trésor -sans doute cet inédit de Mac Orlan- il y a. A cela vous ajoutez la ville de Brest, la nuit. Une nuit infinie.

Pour le dessin, des couleurs sombres, nuit oblige ; les couleurs vives sont la robe de Marguerite et le manteau de Bourrel plus quelques lumières ici et là dans une ville la nuit. Dans son article sur cette BD, Marie-Florence des huit plumes parle des dessins de Briac comme de "tableaux, assemblés les uns aux autres pour constituer un album." Je n'aurais pas dit mieux, je cite donc...

Le tout donne un album excellent, original, assez loin de la production habituelle, qui parle littérature et aventure et même littérature d'aventures.

Pour les références à l'œuvre de Mac Orlan, je les imagine plus nombreuses que celles expliquées par Marin ; il y en a sans doute de cachées que les connaisseurs trouveront. Pour les autres, comme moi, cette bande dessinée est une belle entrée dans l'œuvre de Pierre Mac Orlan qui ne demande qu'à être confirmée par la découverte de ses romans.

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Chroniques mélancoliques d'un vendeur de roses ambulant

Publié le par Yv

Chroniques mélancoliques d'un vendeur de roses ambulant, Bruce Bégout, Ed. Allia, 2014.... 

Le narrateur est un jeune homme, Indien, brillant il a fait de hautes études en sciences politiques et en anthropologie. Mais la corruption et le népotisme ont eu raison de ses ambitions d'aller encore plus loin, lui le fils d'une famille de la classe moyenne. Il se retrouve à Paris, vendeur de fleurs ambulant, de ceux qui nous agacent lorsqu'on dîne en amoureux. Il ne vend pas beaucoup, est un fin observateur des mœurs des Français. Ce sont ses chroniques effectivement mélancoliques qu'il nous est donné de lire dans ce court livre, extrait d'un recueil intitulé L'accumulation primitive de la noirceur et paru en 2014 chez Allia. 

Pas gai évidemment, mais comment ce livre pourrait l'être en traitant du sujet des sans papiers, obligés de faire des boulots de merde pour survivre, même lorsqu'ils sont surdiplômés ? Mais surtout ce bouquin met mal à l'aise, elle nous renvoie à nos propres comportements : lequel d'entre nous n'a jamais dit non à un des marchands de fleurs qui viennent dans les restaurants des villes vendre leur camelote, ou n'a jamais passé son chemin sans regarder le mendiant ou le vendeur du journal des sans-abris ? "J'apprécie l'effet de surprise que je provoque, et la répugnance qui, tout de suite, se lit sur les visages atterrés. Bien entendu, je choisis en priorité les couples, mes cibles privilégiées, mais il ne me déplaît pas d'interrompre également des groupes, voire des femmes seules." (p.17)

Le jeune homme décrit sa vie de tous les jours, ses efforts pour tenter de gagner quelqu'euros, sa vigilance quotidienne pour déjouer les policiers : "Je ne peux [...] me laisser aller à la moindre distraction. Je suis toujours sur le qui-vive, les paupières repliées en forme de volets roulants, les pupilles dilatées comme des soleils noirs. La flânerie m'est proscrite, chacun de mes pas porte la marque d'un emploi, le poids d'une nécessité qui exclut tout relâchement." (p.33). Ces marches forcées et longues sont propices à l'observation et à la réflexion. Son cursus universitaire le plonge dans des pensées et des concepts philosophiques assez aisément, il élabore des théories sensées qui sonnent juste. Celle qui concerne le pessimisme me paraît très pertinente, moi qui n'arrête pas de dire que je suis d'un naturel optimiste -mais qui ces derniers temps, je l'avoue s'écorne un brin. Mais je tiens bon, pour garder mon optimisme j'ai coupé les émissions de radio et de télévision qui m'assombrissaient ; désormais, j'écoute la musique sur FIP ou NOVA (ce que je faisais avant aussi mais en alternance avec d'autres types d'émissions, par exemple sur France Inter) et ne regarde que les films ou séries à la télé et des reportages bien choisis, pas ceux qui dénigrent systématiquement ou au contraire encensent les réussites de manière totalement indécente :"J'ai bien conscience que le pessimisme fait essentiellement le jeu de ceux qui souhaitent que rien ne change, et aide au maintien de l'ordre. La peur à toujours été, et sera toujours, le meilleur instrument de domination. J'y songe souvent en marchant : ceux qui ne cessent de déplorer l'état du monde servent les intérêts de ceux qui le rendent déplorables."(p.49/50)

Vous l'aurez compris, ce petit livre m'a plu. Par les thèmes qu'il aborde mais aussi par la manière d'en parler. Bruce Bégout alterne les niveaux de langage, est souvent dans le courant, puis peut passer à l'énoncé de concepts plus complexes en une ligne, pour revenir au quotidien de son vendeur de roses. Une nouvelle excellente, profonde, dans une belle langue doublée d'un beau personnage qu'on aurait envie d'aider, mais qui malheureusement a dû faire partie des vendeurs à la sauvette qu'on n'a même pas regardés.

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Improvisations sur Michel Butor

Publié le par Yv

Improvisations sur Michel Butor. L'écriture en transformation, Michel Butor, La Différence, 1993 (nouvelle édition, collection Minos,2014)....

Michel Butor, né en 1926 est connu pour son roman La modification paru en 1957. Il cessera d'écrire des romans peu de temps après pour se consacrer à des essais, des récits de voyages, de rêves, de lieux, des livres avec des artistes peintres, de la poésie, cherchant à innover à créer des objets. Il a été professeur de langue française à l'étranger, de l'Egypte aux Etats-Unis, puis à Genève. En tant que professeur, pour "distinguer [ses] casquettes" et "ne pas confondre le professeur et le littérateur", Michel Butor s'interdit de parler de ses livres. A l'approche de la retraite, ainsi qu'il l'explique dans la préface, ses collègues lui ont proposé de faire le pas et de raconter la littérature et le processus de création littéraire depuis la Seconde Guerre Mondiale en illustrant son propos avec ses propres écrits. Ce sont ces improvisations enregistrées puis retranscrites qui sont présentées dans ce recueil.

Comme beaucoup, je connais Michel Butor par La modification, roman lu il y a longtemps. Je ne savais pas ce qu'il écrivait depuis, mais après la lecture de ses conférences, j'ai très envie de découvrir ses écrits. Il commence par la guerre et son désir de jeune homme de lire, mais "le savoir était confisqué. Le savoir était quelque chose qui avait existé autrefois et qui existerait peut-être encore un jour, mais pendant ces années-là c'était la nuit et le mensonge." (p. 16), puis à la fin de la guerre le fossé se creuse entre les générations, les gens d'un certain âge veulent oublier et revenir à ce qu'ils avaient vécu avant et les plus jeunes veulent dépoussiérer l'empire colonial, découvrir d'autres horizons. Pendant la guerre, Michel Butor réussit à intégrer un groupe d'intellectuels qui se réunit en secret, dans lequel il se liera avec Michel Carrouges son "initiateur en surréalisme" qui lui fera connaître entre autres André Breton.

Puis, professeur de français à l'étranger, Michel Butor écrit, se pose des questions et cherche des réponses sur sa manière d'écrire. La longueur des phrases par exemple, lui qui en fait de très longues que certains lui reprochent : "J'ai étudié la littérature française pour voir si nos grands écrivains écrivaient toujours avec des phrases courtes. Il suffit de poser la question pour s'apercevoir que cette histoire de phrases courtes, c'est un mirage entretenu pour des raisons idéologiques qu'il vaudrait la peine d'étudier, mais qu'en réalité les grands écrivains ont toujours su utiliser des phrases longues quand ils en avaient besoin." (p.91) Suit alors une étude de quelques pages sur l'utilité de construire de longues phrases, sur la manière de les écrire, d'agencer les mots en icelles, voire même de les présenter dans le livre.  Et ainsi de suite, Michel Butor explique sa vision de la littérature et sa création littéraire.  

C'est un bouquin passionnant sur de nombreux sujets, parfois un peu moins mais, ce n'est pas grave, j'ai passé les quelques rares passages qui ne m'intéressaient pas. Les paragraphes sur la traduction, sur les différentes langues avec notamment des explications des livres de James Joyce ou de Samuel Beckett sont extraordinaires. J'aurais pu aussi parler des voyages de Michel Butor, de sa volonté de les écrire de manière très personnelle, de ses avis sur l'Europe (de 1993), de son amour pour la musique, la peinture, les arts en général et sa manière d'en parler ou de les écrire et les décrire, mais je vous laisse découvrir tout cela dans ce petit bouquin, format poche, 310 pages, aérées, coupées en chapitres très "paragraphés", ce qui fait qu'on peut le lâcher et le reprendre aisément sans perdre le fil. Un ouvrage à poser pas loin dont on grappille des pages entre deux autres livres et qui donne envie de lire d'autres livres de l'auteur. Pas sexy a priori, c'est un livre qui se découvre avec grand plaisir.

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Charlie...

Publié le par Yv

Nous sommes Charlie

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"Tu seras un raté mon fils !" Churchill et son père

Publié le par Yv

"Tu seras un raté mon fils !" Churchill et son père, Frédéric Ferney, Albin Michel, 2015..

Churchill cette immense personnalité du vingtième siècle est avant tout un garçon méprisé par son père. Il fera tout pour lui montrer qu'il est capable de réussir, même si ce père est mort tôt et qu'il n'a pas vu les prouesses de son fils. Winston Churchill fut officier -fit des guerres-, journaliste, ministre, écrivain. Il commença jeune mais dut attendre l'âge de soixante cinq ans et la Seconde Guerre Mondiale pour devenir un mythe.

Churchill est un personnage fascinant, j'avais beaucoup aimé, le livre de Michael Dobbs, Churchill à Yalta. La Pologne trahie, dans lequel, entre roman et réalité, l'auteur le met en scène. Récemment, je ne sais plus sur quelle chaîne de télévision, j'ai vu un reportage à lui consacré fort bien fait, une biographie filmée. Une biographie écrite me tentait aussi, ainsi que lire Frédéric Ferney dont je n'avais pas encore eu l'occasion de découvrir la prose. Hélas, je ne parviens pas à entrer dans l'écriture de l'auteur, très lyrique, l'écrivain s'emporte, s'enthousiasme monte dans les tours rapidement, à tel point que je lui demandai intérieurement de redescendre -mais il ne m'entendit point. Et puis la chronologie n'est pas respectée, je ne sais plus où j'en suis parfois. La narration me perturbe, des dialogues sont insérés sans prévenir, qui m'ont considérablement gênés, m'ont empêché de bien comprendre le propos ; bref, pour être franc, je n'ai pas aimé ni l'écriture de l'auteur ni l'angle qu'il a choisi pour parler de W. Churchill. 

Je tente de continuer ma lecture, mais je m'enfonce, alors je feuillette jusqu'à la fin, tombe sur les remerciements et sur une note bibliographique qui débute ainsi : "Ce livre n'est pas une bibliographie -il y en a mille !" Zut alors, c'est ce que je voulais moi, "Dans ce récit lacunaire" [Rezut, je n'aime pas les récits lacunaires] "dont Winston est le héros, je me suis -parfois- inspiré de son biographe le plus lucide et le plus consciencieux, William Manchester, et de quelques récits de Churchill lui-même. [...] Je n'excuse pas sa violence ni ne méconnais tous les coups tordus qu'on lui prête." [Ah bon ? Aurais-je raté un chapitre ?] Je ne le défends pas, il est indéfendable ; je l'écoute, je m'efforce d'entrer dans son âme. Je ne suis pas son avocat, je suis son scribe."(p.255) Evidemment, vu sous cet angle, ce livre n'est pas pour moi, qui gomme toutes les facettes désagréables de Churchill, alors que justement, il est plus humain selon moi avec ses travers, ses "coups tordus". On peut admirer un homme surtout s'il est Churchill, mais pas au point de n'écrire que sur ses qualités et sur son engagement ou sur son sale caractère et sa soif de reconnaissance paternelle qui lui ont permis de se faire un nom dans divers domaines, il en eut des qualités certes et de nombreuses, mais de là à faire un panégyrique...

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Regarde les lumières mon amour

Publié le par Yv

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux, Seuil, 2014....

Annie Ernaux fréquente depuis longtemps le centre commercial des Trois-Fontaines de Cergy. Pendant une année, elle décide de tenir le journal de ses visites. On découvre alors un autre visage de la grande surface, celui des rencontres humaines au-delà des actes de consommations quotidiens. 

Ce n'est pas un guide pour savoir se conduire dans une grande surface, ni un reportage à l'intérieur d'un grand magasin pour en découvrir les arcanes. Aucune remarque sur les pratiques marchandes parfois douteuses de la profession. En tant que tel, on ne lit rien de vraiment nouveau pour peu qu'on fréquente les hypermarchés. Annie Ernaux écrit son journal comme chacun d'entre nous consommateur pourrait le faire, mais elle se focalise sur l'humain, sur la clientèle, sa manière de se mouvoir, de se saisir d'un objet, de se parler, de rester dubitatif devant une offre commerciale ou un trop grand choix de denrées. Le centre commercial des Trois-Fontaines est le plus grand du Val-d'Oise, très fréquenté, on peut y accéder par quasiment tous les moyens de transport possibles (RER, à pieds, par l'autoroute, ....), il offre également une amplitude horaire d'ouverture très large, tout cela facilitant une forte fréquentation.

Annie Ernaux décrit ses visites au Trois-Fontaines, on frise le quotidien, le banal, mais toujours une réflexion ressort qui élève la stricte description de la liste des courses. C'est par exemple le questionnement sur le fait d'écrire "Une femme noire en longue robe à fleurs...", est-ce important de préciser la couleur de sa peau ou juste le fait qu'elle soit femme : "Je suis devant un choix qui, singulièrement aujourd'hui, engage la lecture qui sera faite de ce journal." (p.21) ; ou alors cette autre réflexion lorsque l'auteure se retrouve à faire ses courses un soir après 20 heures et que les allées du centre commercial sont fréquentées par des étudiants ou des "femmes en longues robes et voiles amples toujours accompagnées d'un homme.", des gens chics que l'on ne voit pas en journée se mélanger aux 130 nationalités que compte Cergy, alors Annie Ernaux conclut son paragraphe : "Depuis quinze ans, ce n'est pas la présence des "minorités visibles" que je remarque dans un lieu, c'est leur absence." (p.38) Dire que c'est l'absence des différences qui marque me plaît particulièrement surtout en ces moments ou la peur et la haine des autres montent un peu partout dans le monde ; on ne s'enrichit que dans le métissage et dans la connaissance d'autrui.  

J'avais lu ici ou là pas mal d'articles sur ce livre, parfois enthousiastes, parfois beaucoup moins : babeliolibfly, je rajoute donc mon grain de sel, très favorable (j'ai toujours un a priori positif pour les livres d'Annie Ernaux) et je conclus en comblant le souhait de l'auteure qui, sortant du rayon culturel pour se diriger vers les caisses se pose la question de l'achat du livre en grande surface : "Après tout, déposer un livre sur le tapis de la caisse me gêne toujours, comme un sacrilège. Je serais pourtant heureuse d'y voir un des miens, extirpé d'un caddie, glisser entre une plaquette de beurre et des collants." (p. 62) ; je ne peux confirmer pour les collants, mais le beurre et Regarde les lumières mon amour étaient bien, il y a quelques mois sur le tapis de la caisse du Super U que je visite régulièrement (le beurre est fini depuis longtemps, heureusement, le livre tout juste il y a quelques jours, mais il n'a pas de date de péremption...)

NB : achat effectué avant que la nouvelle librairie de ma commune n'ouvre, maintenant, j'achète mes livres uniquement dans ce petit commerce.

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Mon grand-père

Publié le par Yv

Mon grand-père, Valérie Mréjen, Ed. Allia, 1999.... 

Valérie Mréjen est plasticienne, romancière et vidéaste. Je vous invite d'ailleurs à visiter son site : valeriemrejen.com. En allant, il y a quelque temps, fureter à la librairie, j'ai longuement examiné le portant des éditions Allia, vous savez, ces tout petits bouquins, pas chers. On les prend, les feuillette, les achète en complément d'un autre plus volumineux ou alors, comme j'ai fait par deux ou trois, pour varier les plaisirs de lecture. Cette fois-ci c'est donc Mon grand-père de Valérie Mréjen qui est resté entre mes mains, sur les conseils de la libraire, avec un autre dont je parlerai bientôt.  

C'est un petit livre de souvenirs, écrits en paragraphes n'ayant pas forcément de lien direct entre eux. Valérie Mréjen parle de son grand-père, de sa grand-mère, de leurs maris et femmes respectifs et variés, de sa mère, de son père, de ses oncles et tantes... Beaucoup de personnages, mais même si je n'aime pas les récits à multiples individus, je ne m'y suis jamais perdu. Dans un paragraphe, l'auteure introduit un nouvel arrivant, un oncle ou une tante par exemple, puis le paragraphe suivant lui est consacré, qui évoque en sa fin un autre membre de la famille dont on parlera dans le paragraphe suivant. Un peu comme la comptine enfantine "Trois petits chats, Chapeau de paille...".

Je me retrouve dans beaucoup de souvenirs de Valérie Mréjen, sans doute parce que nous sommes de la même génération, nous avons grandi dans les années 70, avec les motifs à grandes fleurs oranges et marron : "Parmi ses robes, il y en avait une que je préférais. Elle était blanche en matière synthétique, avec un col chemise et une fine ceinture dont la boucle était recouverte de tissu. Il y avait des motifs en forme de sphères marron et beige (nous étions dans les années soixante-dix)". (p.18). Les expressions toutes faites qu'employaient ses parents et grands-parents aussi me parlent, pas forcément les mêmes, mais d'autres au sens similaire, «Nous avions aussi un livre intitulé Tout l'univers..." (p.38), nous aussi ! Une encyclopédie dans laquelle nous faisions nos recherches pour le travail d'école (c'était bien avant Internet). 

Si je partage le contexte des souvenirs de Valérie Mréjen, ma famille ne ressemblait pas à la sienne : "Mon grand-père amenait ses maîtresses chez lui et faisait l'amour avec elles en couchant ma mère dans le même lit. Ma grand-mère, dont c'était le deuxième mari, demanda le divorce." (p.7), c'est sans doute pour cela qu'elle a matière à parler et pas moi -sans oublier en plus le talent pour l'écrire, bien sûr, même si en lisant ce texte, je me dis que c'est le genre d'écrit que je pourrais produire, l'écriture est simple, directe, claire et limpide ; ce sont de courts paragraphes, écrits "comme ils viennent " sans souci d'un quelque classement chronologique ; ils sont drôles, tragiques, tragi-comiques, dramatiques, légers, parfois sans intérêt particulier ; une sorte d'inventaire des souvenirs ; mais lorsque je réfléchis un peu et malgré la relative simplicité du texte et des propos, je me résous à ne pas pouvoir passer à l'écrit, parce que justement ce n'est pas si simple et que chacun son métier, je ne suis pas écrivain et ne souhaite pas l'être. Valérie Mréjen, elle, fait preuve d'une plume sensible et forte, directe, aucun mot n'est superflu.

J'aime ces petits textes lorsque rien ne manque ni rien n'est en trop.

PS : j'ai écrit mon article comme si ce livre était un recueil de souvenirs réels, mais peut-être me trompé-je, peut-être est-ce un travail d'imagination de la part de l'auteure ?

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Mes coups de cœur 2014

Publié le par Yv

100-approuve

Mes coups de coeur 2014, en forme de bilan de l'année, je vais donc vous les lister avec les liens et par ordre d'apparition sur le blog :

 

- Théorie de la vilaine petite fille, Hubert Haddad (Zulma)

- Mais je fais quoi du corps ?, Olivier Gay (Lattès)

- Le chef-d'oeuvre inconnu, Honoré de Balzac (Flammarion)

- Chercher Proust, Michaël Uras (Christophe Lucquin)

- Les enfants de l'Etat, William Ryan (Les deux Terres)

- Traîne-savane, Guillaume Jan (Intervalles)

- Salon de beauté, Mario Bellatin (Christophe Lucquin)

Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse, Michaël Uras (Christophe Lucquin)

- Le syndrome Shéhérazade, Eric Pessan (L'Attente)

- Découvrez Mykonos hors-saison, Richard Gaitet (Intervalles)

- La grève des électeurs, Octave Mirbeau (Allia)

- Capillaria ou la pays des femmes, Frigyes Karinthy (La Différence)

- Le paradoxe du cerf-volant, Philippe Georget (Jigal)

- L'amour viendra, petite !, Jérôme Fansten (Flamant noir)

- L'île du point Nemo, Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma)

- Notre-Dame des vents, Mikaël Hirsch (Intervalles)

- Anomalie P, Stéphane Pajot (L'Atalante)

- Les chiens de l'aube, Anne-Catherine Blanc (D'un noir si bleu)

- Eux autres, de Goarem-Treuz, Hervé Jaouen (Presses de la cité)

- Vironsussi, Fabrice Vigne et Olivier Destéphany (Le fond du tiroir)

 

Voilà, je vous souhaite de bonnes lectures, piochées dans cette liste ou ailleurs. Belle année de lectures en ce qui me concerne avec une mention spéciale aux éditions Intervalles et Christophe Lucquin avec trois coups de coeur chacune.

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