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Mille regrets

Publié le par Yv

Mille regrets, Elsa Triolet, Denoël, 2015 (première édition, 1942)....

Quatre nouvelles écrites en 1940 et 1941. Quatre histoires de femmes et d'hommes, entre Nice et Paris, à l'époque où la ligne de démarcation existait. Curieusement, le contexte de la guerre qui s'annonce ou qui débute est peu présent, au second plan, latent. Les éditions Denoël rééditent ces histoires d'Elsa Triolet dans la collection Empreinte, une belle idée qui permet de remettre en rayonnages cette écrivaine sans doute un peu oubliée, morte depuis 45 ans et qui dans l'esprit de beaucoup, est avant tout la femme de Louis Aragon.

Trois nouvelles assez égales en nombres de pages : Mille regrets, Le destin personnel et La belle épicière qui parlent de femmes. L'autre nouvelle, la plus longue, presqu'un roman de 120 pages, est consacrée à un homme Henri Castellat ; titre de l'histoire éponyme.

- Mille regrets : Une femme plus toute jeune mais pas encore vieille, veuve, apprend que son amant, Tony est mort. Elle vivote dans un meublé minable de Nice jusqu'au jour où elle rencontre un vieil homme étrangement riche, Oléonard, qui lui propose de l'argent en échange de son manteau de vison.

- Le destin personnel : en 1940/41, Charlotte se voit contrainte d'héberger sa mère, ses beau-frère, belle-sœur et neveu pendant que son mari Georges est prisonnier. La cohabitation est plus que délicate entre les reproches de la mère, les jérémiades de la belle-sœur, les pitreries du neveu. Pour souffler, Charlotte accepte de passer l'été en zone libre chez des amis, Jean-Claude et Margot, en pleine campagne. Margot déprime. Jean-Claude se débrouille pour améliorer l'ordinaire de guerre.

- La belle épicière : Louise est l'épicière d'une petite rue parisienne. Mariée à Simon qui gagne sa vie en faisant l'homme serpent et maman de Michel, un garnement d'une dizaine d'années. Sa vie s'écoule paisible au comptoir de sa petite épicerie, sa gentillesse et son charme faisant la joie des clients et voisins. Louise qui entend dire à longueur de journée qu'elle est bien belle et attirante est sage et fidèle. Oui, mais Simon part pour trois mois, et Raymond, le nouveau serveur du café d'en face fait une cour assidue à la belle épicière.

- Henri Castellat : Henri est écrivain. Deux de ses romans ont eu un accueil très favorable quinze ans auparavant faisant de lui, le romancier du moment. Mais Henri n'écrit plus depuis. C'est un homme égoïste qui ne se soucie que de lui, aime briller dans les salons. Dans l'un d'eux il rencontre Annabelle Soriento, femme d'un peintre. Ils tombent amoureux et vivent des moments délicieux. La mère d'Henri voudrait qu'il épouse Jeanne, une jeune propriétaire terrienne de sa région natale, qu'il a mise enceinte deux ans auparavant. Henri répugne à régulariser la situation, Jeanne n'étant pas aussi séduisante qu'Annabelle ni sa région natale aussi attirante que Paris. C'est alors que les menaces de guerre se font de plus en plus fortes.

Je ne connaissais pas les écrits d'Elsa Triolet, et voici donc une belle découverte que ces portraits de femmes qui pour vouloir frôler la frivolité vont payer cash. Alors que Henri Castellat, homme dont l'intérêt unique est sa petite personne, s'en sortira par relations. Couard, veule, c'est un type assez minable qui se sert d'autrui pour lui et encore lui. Il y a 70 ans, on était encore très loin de l'égalité hommes-femmes (encore aujourd'hui me direz-vous), et Elsa Triolet le montre admirablement. Elle ajoute aussi une question de classe sociale, car H. Castellat est un homme du monde alors que les trois femmes dont elle parle sont d'un milieu populaire.

Étrangement, bien qu'écrites en 1940 et 1941, ces nouvelles ne font pas état de la guerre, elle n'est qu'un contexte lointain, même si elle peut être déclencheur de certains comportements. Mais sans doute est-il plus aisé d'écrire sur la guerre une fois qu'on en est sorti, avec un peu de recul.

La langue d'Elsa Triolet n'est point trop datée, elle se lit très bien. Une écriture simple, directe, de belles descriptions de paysages, de personnages : une écriture très visuelle et même odorante lorsqu'elle décrit certains lieux.

Une belle manière d'aborder l'œuvre de cette écrivaine que ces nouvelles rééditées.

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La mer d'innocence

Publié le par Yv

La mer d'innocence, Kishwar Desai, L'Aube, 2015 (traduit par Benoîte Dauvergne)....

Simran Singh, travailleuse sociale à Delhi, passe quelques jours de vacances à Goa avec sa fille-adolescente adoptive Durga. Elle reçoit une vidéo sur son portable, celle d'une jeune femme anglaise qui se fait agresser par des hommes. Puis, c'est Amarjit, un flic de sa connaissance qui lui demande d'enquêter sur la disparition de cette jeune femme, Liza. Précisons que Simran a déjà travaillé avec Amarjit, qu'ils ont même été amants et que c'est là la troisième enquête de cette travailleuse sociale fonceuse.

Les deux tomes précédents mettant en scène Simran Singh s'intitulent Témoin de la nuit et Les origines de l'amour, mais point n'est besoin de les avoir lus pour comprendre celui-ci et suivre avec intérêt cette enquête, la preuve, je ne les ai pas lus.

Simran Singh est une femme qui a passé la quarantaine, elle vit seule avec Durga qu'elle a adoptée suite à l'une de ses précédentes enquêtes. L'intrigue présente est très ancrée dans l'Inde contemporaine. Elle mélange fiction et réalité : vous vous souvenez sans doute de cette jeune étudiante indienne agressée et violée par six hommes dans un bus (en décembre 2012, cf, l'article de Wikipedia), Kishwar Desai en parle pour dénoncer la violence extrême à laquelle sont confrontés les Indiennes et ceux qui tentent de les secourir -certains hommes qui ont tenté de les aider se sont fait tuer par les violeurs. L'action de son roman se déroule au même moment. "L'état de la jeune femme que six hommes ivres avaient sauvagement violée dans un bus en marche s'aggravait. On en savait maintenant un peu plus sur ce qui lui était arrivé. A l'aide d'une barre de fer, l'un des violeurs avait perforé ses organes reproducteurs puis arraché ses intestins à mains nues. Au cours des nombreuses opérations qu'elle avait subies, les chirurgiens n'avaient réussi à sauver que cinq pour cent de ses intestins." (p.105)

Kishwar Desai place son histoire à Goa, ancienne destination hippie pour Occidentaux en recherche d'un autre style de vie, devenue la région la plus violente de l'Inde dans laquelle la drogue circule librement et le viol est devenu presque courant : "Un ministre craignait par exemple que Goa devienne la capitale mondiale du viol. Un autre membre du Parlement déclarait qu'en trois ans, un étranger était mort presque chaque semaine dans cet État." (p.106). Et ça fait peur, les touristes sont embêtés et lorsque ce sont des femmes seules, elles peuvent être harcelées, photographiées à leur insu, photographies qui se retrouveront sur des sites Internet, ...

L'héroïne de Kishwar Desai est une femme seule, fonceuse qui ne se soucie pas vraiment des conséquences de ses actes ou des questions qu'elle pose. Ce n'est pas une enquêtrice professionnelle, elle manque de finesse et de recul. C'est évidemment ce qui fait tout son charme, elle est loin des codes des flics ou privés : elle va droit au but, se pose de multiples questions sur les personnes qu'elle rencontre et qui l'aident : sont-elles des alliées, des ennemies ? Et le lecteur ne peut pas l'aider puisqu'il n'en sait pas plus qu'elle et qu'il a exactement les mêmes interrogations.

A part quelques petites longueurs dans ces questionnements qui reviennent un peu trop souvent, le roman se suit avec plaisir et envie de connaître le fin mot de l'histoire. Simran Singh est attachante, sa naïveté et son enthousiasme en font une enquêtrice hors norme, originale. Le contexte est fort, la place des femmes dans la société indienne, la violence du pays, la corruption des élites politiques, l'attrait de l'argent facile, l'opposition entre la modernité des grandes villes et des zones touristiques et les régions rurales qui sont très traditionalistes. Une très belle découverte que cette auteure qui, par le biais du divertissement d'un roman policier ne mâche pas ses mots et met l'accent sur ce qui ne tourne pas rond en Inde, tout en restant finalement assez positive ; le roman peut être dur, mais la personnalité de l'héroïne et l'ambiance finale nous laissent sur des notes encourageantes.

PS : pas fait exprès, mais un livre écrit par une femme, qui met en scène une femme dans un pays dans lequel la vie des femmes n'est pas facile chroniqué le 8 mars, Journée Internationale des Femmes, le hasard fait bien les choses dit-on communément.

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Nord-nord-ouest

Publié le par Yv

Nord-nord-ouest, Sylvain Coher, Actes sud, 2015....

Deux jeunes hommes, Lucky et le Petit ont traversé la France de Marseille à Saint-Malo grâce à des voitures volées, des vols dans les magasins. Ils fuient un passé sans avenir et une sombre histoire de violence dont a on au début du roman que des bribes. En Bretagne, Lucky fait la connaissance de la Fille qui s'immisce dans ce duo. Le souhait des garçons est de passer en Angleterre. La Fille les suivra. La solution : le Slangevar, un voilier qu'ils emprunteront pour pensent-ils deux jours de mer, eux qui ne connaissent rien de la mer et de la voile.

Le début de ce roman est une pure merveille, l'écriture, les personnages, tout me plait. Les déambulations à Saint-Malo, les vols de voiture, la jalousie du Petit par rapport à la Fille, les préparatifs pour la traversée et même les débuts en bateau. C'est là où ça se gâte un peu pour moi : le langage devient technique, entre le noms des voiles, la manière de les manipuler, les techniques de voile, les instruments de bord, je me perds... je n'y connais rien à la voile, ça ne m'intéresse pas et je n'ai pas de dictionnaire de marine sous la main. Ça gâche mon plaisir de ne pas tout comprendre ce que je lis.

Ces réserves passées, ce bouquin est excellent. La force en est son écriture qui par petites touches raconte l'histoire des garçons, le lien indéfectible qui les lie. Elle sert aussi les relations entre les personnages, la jalousie, le désir du Petit pour la Fille, l'abattement qui gagne les trois à tour de rôle, le découragement, la promiscuité qui n'aide pas à bâtir de saines relations surtout lorsqu'une fille est au milieu de deux garçons. Le huis-clos est saisissant, cruel et lourd, chacun devra puiser dans ses réserves pour essayer de s'en sortir. L'atmosphère est pesante, parfois plus légère. Chacun des trois rêve d'un avenir lumineux, pas extraordinaire, pas de rêves de célébrité comme les jeunes abreuvés de conneries télévisuelles, juste une vie simple et sans embrouille.

L'amour, la mort, l'amitié, le sens donner à sa vie sont des thèmes éternels, si ce n'est les thèmes essentiels de toute la littérature, le cinéma et autre art ou même de toute vie tout simplement. Lorsqu'un auteur sait les mettre en mots et les incarner dans des personnages complexes et forts, ça donne un excellent roman comme celui-ci.

Second livre de la sélection du club de lecture de la librairie, le thème était la voile, puisque le premier livre était Un été. Y'a pas photo comme on dit, entre la légèreté et la densité, je prends la densité, donc Nord-nord-ouest.

Itzamna a un avis proche du mien, et Babelio en recense d'autres, tous très positif

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Un été

Publié le par Yv

Un été, Vincent Almendros, Minuit, 2015..,

Un été, Jean invite son frère Pierre à une croisière sur son bateau. Pierre arrive avec son amie, une Scandinave prénommée Lone qui fait une thèse en France sur la parité homme-femme. Jean vit avec Jeanne de puis sept ans. Mais avant Jeanne et Pierre s'aimaient. Les retrouvailles dans cet endroit confiné angoissent un peu Pierre, le narrateur.

Court roman d'à peine 100 pages qui commence très bien, une belle écriture, qui emprunte au langage maritime, mais plus largement à un registre courant. Phrases courtes, un peu de dialogue, mais sans tirets ni guillemets, Vincent Almendros se permet même de reproduire les fautes de français de Lone qui ne maîtrise pas totalement notre langue. Tout cela est bien vu et franchement agréable. C'est ce qu'il me restera de cette lecture, qui pour le reste est décevante. J'aime les courts romans lorsque justement dans leur format resserré, ils vont à l'essentiel, évitent donc le superflu et dressent néanmoins de beaux portraits et racontent une histoire. Là, on a l'histoire, la fin est construite comme une chute de nouvelle, inattendue mais pas surprenante. Ce qui m'embête surtout, c'est qu'une fois le livre fini, ce qui arrive vite, je me suis dit "tout ça pour ça ?". Franchement, ma déception est à la hauteur de mes attentes : un roman court publié chez Minuit, ça m'excite avant même de l'avoir ouvert -bon, rassurez-vous, quand je dis ça m'excite, rien de sexuel, je ne suis pas fétichiste des livres et je ne fais rien de pervers avec eux, je me contente de les lire, de les commenter et de les ranger ensuite.

V. Almendros survole ses personnages, ne leur donne pas d'ossature, leurs relations restent peu décrites, même celles qui concernent Pierre et Jeanne. Ils sont transparents, interchangeables. Jamais je n'ai pu m'intéresser à eux, savoir s'ils étaient aimables ou détestables, comme ces vagues connaissances que l'on croise et recroise et qu'on oublie à peine sorties de notre champ visuel. Sans volonté expresse de ma part, c'est bien ce qui risque d'arriver à ce livre : vite lu, vite oublié. Pour finir et juste pour montrer que j'ai des lettres -c'est pour ne pas écrire "pour frimer"-, j'ai envie de déclamer à l'auteur : "C'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire... Oh ! Dieu ! Bien des choses en somme."

Des avis plus favorables sur Babelio. Itzamna aussi...

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Trait bleu

Publié le par Yv

Trait bleu, Jacques Bablon, Jigal, 2015.....

Lorsque le corps de Julian McBridge est retrouvé au fond d'un lac qu'on vient d'assécher, la police sait qui aller trouver pour le mettre en taule pour meurtre. L'homme, le narrateur, y va mais ne dit pas tout. Il est libéré quelques semaines plus tard, parce que son pote Iggy est le vrai meurtrier. Iggy se pend en cellule. L'homme retourne vivre dans sa maison dévastée par des voyous, retrouve un cadavre dans son jardin et est mis à mal par quatre malfrats qui lui réclament une grosse somme d'argent qu'Iggy leur a subtilisée. Et puis, Pete, l'homme à la Harley apparaît et Big Jim et Liza et un homme qui ne dit rien ni ne bouge.

Roman déjanté qui se passe en pleine campagne profonde étasunienne. Les bars louches avec filles qui se trémoussent ou musiques traditionnelles-country, les routes défoncées, les flingues dans toutes les mains, les grands espaces, ... Les voyous aussi de tous bords, les voyous gentils un peu comme le narrateur et puis les méchants, les vrais durs qui n'hésitent pas à torturer, violenter et tuer pour récupérer leur paquet de fric. Ça déménage. Jacques Bablon ne fait pas dans le léger. Pour reprendre une image du bouquin, on n'est pas accompagné de Rachmaninov, mais plutôt d'un bon vieux groupe de Bluegrass : tendez l'oreille, vous entendez les banjos, violons et guitares et même les bruits des bottes des joueurs et spectateurs qui battent la mesure rapide sur le parquet du rade local. L'histoire va vite, à peine un problème semble-t-il résolu qu'un autre surgit, c'est même sidérant de voir qu'autant de choses peuvent arriver à un mec en seulement 150 pages ! Et je vous épargne les belles rencontres féminines pas nombreuses mais marquantes.

Passons à l'écriture, elle colle parfaitement à l'histoire : un style rapide, des phrases courtes, parfois nominales, de l'argot, du langage familier, peu de dialogues, de l'humour, du détachement, de la désinvolture, un vrai style roman noir, bien poisseux, un truc qui vous colle à la peau et ne vous lâche plus comme ce livre qui, une fois ouvert, empêchera toute velléité de le quitter avant la fin. De l'efficace, du jouissif, un pur plaisir de lecteur amateur de polar ou pas -et en plus, je confesse ne point trop aimer les romans étasuniens (mais bon, celui-ci est écrit par un Français), c'est dire s'il est bon. Pour vous mettre définitivement -sans espoir de passer à côté- l'eau à la bouche, je vous cite le tout début, qui est aussi la quatrième de couverture :

"Tout a commencé quand on a retrouvé le corps de Julian McBridge au fond de l'étang que les Jones avaient fait assécher pour compter les carpes. Ils auraient plutôt eu l'idée de repeindre leur porte de grange ou de s'enfiler en buvant des Budweiser et c'était bon pour moi. McBridge n'était pas venu ici faire trempette, ça faisait deux ans déjà que je l'avais balancé là par une nuit sans lune avec un couteau de chasse planté dans le bide. 835 carpes et 1 restant de McBridge. Les Jones avaient un cadavre sur les bras, ils ont commencé à se poser les questions qui vont avec et, de fil en aiguille, les flics ont fini par me mettre la main dessus." (p.5)

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L.A. pour les intimes

Publié le par Yv

L.A. pour les intimes, David Guinard, Librinova, 2015...

2002, David Marquan est un détective privé français, installé à Los Angeles depuis dix ans. Trente cinq ans, beau mec, il fuit un passé douloureux en traquant les couples adultères de la belle société de la ville, entre Santa Monica, Beverly Hills, ... son carnet d'adresses ferait pâlir n'importe quel jet-setteur, mais discrétion oblige, David Marquan sait rester muet. Son affaire du moment est celle d'une femme qui soupçonne son mari de la tromper. L'enquête de David le mène très vite sur les pas de Deborah McClure, la femme du gouverneur pressenti pour une candidature à la Présidence, mais le fait également s'intéresser au soi-disant suicide d'une jeune homme l'année d'avant.

Si David Guinard n'invente rien, ne fait pas dans l'originalité, il se sert des codes des détectives américains et les prend à son compte d'assez belle manière. Son David Marquan est un homme désabusé malgré son jeune âge, qui ne croit plus à l'amour et vit en quasi solitaire sauf son ami Bill, flic à la LAPD. Sensible aux charmes féminins, il préfère les aventures d'un soir à un engagement plus long. Assisté de Kelly, sa secrétaire, un rien bimbo en apparence, il mène ses enquêtes qui lui assurent une vie assez confortable. Et puis, un jour, c'est l'affaire qui va réveiller en lui ses blessures et ses limites.

David Guinard m'a contacté par le blog pour que je lise son livre numérique auto-édité : en général, je ne réponds pas, mais, bien élevé, je vais voir de quoi il retourne. Là, j'ai été intrigué par ce que je lisais sur ce bouquin, et gentiment, David Guinard m'a envoyé un exemplaire papier (avis à tous les solliciteurs, je ne lis pas en numérique !). Ma première surprise fut la grosseur de l'ouvrage : 671 pages ! Après ma lecture, je peux dire que ce polar ne souffre que de quelques longueurs, assez peu finalement compte tenu de son épaisseur, quelques pages sur une filature un peu longue, que l'on peut survoler rapidement. Ma deuxième surprise fut la qualité de l'écriture, assez stylée, pas forcément ce que l'on trouve dans les polars : "Je tentai cependant de refroidir mon empressement, connaissant ma propension à l'affabulation et à la paranoïa ; j'étais capable de m'inventer un univers qui expliquât, dans sa logique propre, les événements dont j'étais le témoin, selon toute évidence, involontaire, voire qui justifiât ma présence dans l'affaire. J'étais incorrigible." (p.113). L'auteur cherche le mot juste, pas forcément le plus courant, mais celui qui sera à la fois le plus adapté et le plus beau. Son récit au passé lui impose aussi pas mal de tournures avec le subjonctif imparfait, qui donne une impression de "littérature", d'efforts pour écrire bien. J'aime bien, ça donne un une belle allure au roman, mais parfois D. Guinard tombe dans l'excès et quelques tournures de verbes, même correctes ne sont pas très belles à lire, voire alourdissent franchement le texte ; il y aurait sûrement des manières de les contourner.

Pas mal de digressions très bien senties également, sur la politique et le cynisme des hommes qui la font, qui préfèrent aller dans le sens de l'opinion pour être élus plutôt que là où les mèneraient leurs convictions, sur la vie aux États-Unis, la société du pays qui n'aime pas que l'on ne soit pas dans la norme, sur le suicide, ... A ce dernier propos, j'aime bien la citation suivante qui parle d'une manière de se supprimer en se jetant d'un haut étage : "Le grand saut était sans doute le plus enivrant, parce qu'il s'accompagnait d'un sentiment d'extase ; avoir l'impression de voler et de goûter à une liberté absolue, qui nous était interdite tant que l'on restait accroché à la vie. Mais j'avais trop peur de me rendre compte, une fois en suspension dans l'air, que j'étais encore capable d'éprouver du bonheur dans ce monde-ci et que c'était peut-être une erreur de le quitter. Je me demandais s'il y avait quoi que ce fût de pire que le remords dans la conscience d'un suicidé." (p. 229)

Pour conclure, ce fut une belle surprise que ce polar étasunien écrit par un jeune Français, qui ne m'a pas laissé en paix jusqu'à son dénouement malgré son épaisseur. Un rien académique sans doute, David Guinard gagnera à prendre plus de libertés avec ses personnages et même avec son écriture, mais en attendant, son roman est plein de promesses. Vous voulez vous faire une idée, allez sur le site Librinova, il est en vente (peu cher) en lecture numérique.

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Apostoloff

Publié le par Yv

Apostoloff, Sibylle Lewitscharoff, Éd. Piranha, 2015 (traduit par François et Régine Mathieu)..,

"Deux sœurs, installées en Allemagne, acceptent l'offre d'un riche membre de leur communauté d'origine : il leur propose une importante somme d'argent pour l'exhumation de leur père qu'elles ont à peine connu car il veut réunir dans un même tombeau les dépouilles de tous ses amis bulgares morts en exil. Après la cryogénisation du corps (une technique russe qui transforme les os... en miettes), un convoi de limousines de luxe traversant l'Europe les conduit à Sofia. Leur chauffeur, Ruben Apostoloff, entreprend de leur faire découvrir les "richesses" du pays : la céramique à décor de paon (à base de bleu de cobalt hautement toxique), le littoral de la mer Noire (totalement défiguré) ou encore l'architecture locale (un des pires crimes du XXe siècle contre l'esthétique)." (éditeur)

Alléché par le dossier de presse d'une part et très satisfait de ma découverte des éditions Piranha avec des titres précédents (Dernier requiem pour les Innocents, Carambole) j'ouvre donc ce roman enthousiaste. Mais pour être franc, je coince dès le début, à cause des nombreuses digressions qui retardent d'autant la mise en place de l'histoire : pourquoi les deux sœurs sont elles en voiture avec Ruben Apostoloff (sauf si l'on a lu le résumé et qu'on l'a retenu) ? Pourquoi leur père s'est-il suicidé ?

A cause aussi du style très personnel qui contourne le sujet, ne l'attaque pas de front et procède par allusions ou images et qui demande pas mal d'attention parce que les phrases sont parfois longues et biscornues ; je salue d'ailleurs ici le travail des traducteurs qui ont dû s'arracher quelques cheveux. Néanmoins, dans ma relative incompréhension, j'ai pu relever quelques réflexions bien menées sur le monde et un humour noir, sarcastique, assez vache, on n'est pas dans la blague à deux balles mais dans une critique sévère par l'humour.

Pour atténuer mon propos, je dois dire que si le style ne me sied point, il plaira à d'autres -c'est vraiment un ressenti très personnel- et que c'est un choix audacieux que de publier un texte qui ne m'a pas semblé très facile. Je salue donc ici les excellentes éditions Piranha qui en plus, une fois qu'on a ôté la sur-couverture ont eu la bonne idée d'une sublime couverture noire avec écriture blanche, comme pour Carambole. Éditer des textes un peu décalés, c'est prendre le risque que ça ne marche pas à tous les coups, mais au moins, on sait qu'en allant chez ces éditeurs on ne lira pas de bluette mièvre ou de littérature passe-partout. Tant pis pour cette fois-ci, je retournerai chez Piranha voir si d'autres ouvrages me correspondent davantage et sûr que j'en trouverai.

Quelques avis sur Babelio.

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Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins

Publié le par Yv

Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins, Jérôme Fansten, Anne Carrière, 2015.....

"Jérôme Fansten" est une entité. Deux frères. Jumeaux. Nés d'un viol et déclarés par leur mère comme un seul enfant. Jérôme Fansten a presque 40 ans, est scénariste et écrivain. Mais aussi dealer de cocaïne dans les milieux hype -on ne dit plus branchés- de la capitale. Jérôme Fansten est également tueur. Il tue les hommes censés être les auteurs du viol de sa mère. Ils sont cinq. Un est déjà mort, le deuxième meurt au début du livre. Mais l'un des Jérôme de l'entité veut cesser toute activité illégale. Il est tombé amoureux de L. Lorsqu'un Jérôme est dehors, l'autre est terré dans la cave. Et ils changent. Un jour sur deux. Personne ne voit le changement. Le Jérôme narrateur est l'amoureux pour qui l'idée de partager L avec son frère est une douleur sans nom. Ce Jérôme à des doutes. Son frère paraît plus détendu, décontracté et souriant. Il n'a aucun scrupule.

Remarque préalable à mon article : Jérôme Fansten est un fou dangereux ! Le vrai Jérôme Fansten, l'écrivain, pas son double -pour le coup le mot est à prendre dans les deux sens puisqu'ils sont deux- de papier. Seconde remarque : les doubles sont barrés eux-aussi. J. Fansten, le vrai, il prend son nom, ses professions, sans doute certains de ses traits de caractère et se met donc en scène dans un rôle d'entité : "Non, je ne suis pas schizo. Nous sommes vraiment deux..." Et puis tant qu'il y est, il ajoute d'autres vraies personnes auxquelles il prête des propos et des actes dont elles sont sans doute incapables sauf dans la fiction. Il insère également dans son bouquin des mails, des conversations sur Internet entre L. et lui, des extraits des notes de l'entité et même une photo. Un bouquin absolument original sur la forme, qui l'est pareillement sur le fond. Ce pourrait être un énième polar sur une vengeance et l'on se trouve dans un roman difficile à classer. Noir, sûr ! Jérôme Fansten joue avec les notions de réalité et de fiction brillamment. Lorsqu'en tant qu'entité, il décide -sur les conseils de son éditeur Stephen Carrière- d'écrire un Manuel de dramaturgie, il prend des notes, fait des recherches, et c'est à la fois ce Manuel, le compte-rendu des assassinats et leur préparation, les relations mère/fils et frère/frère, la naissance et l'évolution de la relation amoureuse avec L, les démêlées avec le grossiste de drogue et les craintes que la police ne les découvre, c'est donc tout cela que l'on découvre dans ce livre. Bien que copieux, il n'est jamais ennuyeux ni confus. Totalement maîtrisé, les révélations ou rebondissements arrivent parfois juste au détour d'une phrase. Des explications comme cette manie de décrire les tenues vestimentaires des invités des sauteries parisiennes que l'entité-dealer fréquente avec les noms des marques -d'aucuns y verront même un agaçant name-dropping qu'ils vénèrent sans doute chez d'autres, comme Brett Easton Ellis- arrivent plus tard. Enfin, bref, je me suis régalé de bout en bout.

C'est un roman noir social, totalement ancré dans l'époque, qui parle du monde du cinéma, de celui de la littérature -sans doute avec outrance ?-, Jérôme Fansten n'est pas avare de petites vacheries -sans citer de noms- sur certains types d'acteurs ou d'écrivains putassiers (mot qui revient plusieurs fois) qui, pour réussir sont prêts à toutes les compromissions même -et surtout ?- lorsqu'elles concernent leur travail. J. Fansten se balade également dans ses ouvrages précédents -qu'il n'est pas obligatoire d'avoir lus, la preuve je n'ai pas lus ceux dont il parle moi-même-, n'hésitant pas à épingler quelques critiques un peu courtes, peu aimables et pas vraiment argumentées.

Je classe sans hésiter Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins dans ma catégorie Coups de cœur, comme je l'avais fait avec l'autre roman de Jérôme Fansten que j'ai lu, L'amour viendra, petite !

Le titre me rappelle un bouquin qui, sur le fond n'a rien à voir, de P. Desproges, Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis ; dans certaines pages du Manuel de J. Fansten, j'ai retrouvé des accents desprogiens : humour vache et noir, un brin désespéré, amour des belles lettres et plaisir de jouer avec les mots et les niveaux de langage. Lorsque je cite Desproges, comme référence, comprenez que pour moi, on est dans le haut du panier...

N'hésitez pas !

Jérôme Fansten a un blog : ici.

Superbe couverture dessine par Winshluss, auteur de BD et cinéaste qui a co-réalisé -avec Marjane Satrapi- Persépolis et Poulet aux prunes (excellents films que je vous recommande)

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De haute lutte

Publié le par Yv

De haute lutte, Ambai, Zulma, 2015 (traduit par Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam)....

Recueil de quatre longues nouvelles mettant en scène des femmes indiennes. Elles sont mariées dans ce pays dans lequel la condition féminine n'est pas vraiment une priorité nationale. Elles se battent pour être reconnues à l'égale des hommes.

Ambai, de son vrai nom C.S. Lakshmi écrit en tamoul (de la région du Tamil Nadu, au sud de l'Inde). C'est son premier livre traduit en français.

Quatre nouvelles dont trois m'ont beaucoup plu, et une, la dernière, intitulée La forêt, m'a laissé sur le bord par son écriture plus décalée, moins descriptive, plus mystique. Je me concentrerai donc sur les trois premières qui à elle seules valent qu'on découvre cette auteure.

- Le manuscrit : une jeune femme est invitée en tant que descendante d'un poète célèbre à une commémoration. Elle découvre qui était vraiment son père : un homme violent avec sa mère lorsqu'il avait bu, et il buvait beaucoup. Malgré son niveau d'études, ses qualifications, l'épouse battue ne pouvait vivre selon ses désirs, brimée par cet homme qui ne vivait que pour son art.

- Les ailes brisées : Châyâ est une femme mariée qui lorsqu'elle est seule invente des lois qui devraient être votées en Inde, comme par exemple : "Prohiber les grosses bedaines, les poitrines grasses et flasques sur les corps masculin, se dit Châya." (p.51) Et elle sait de quoi elle parle, son mari Bhâskaran, est le type même décrit plus haut. Et pour couronner le tout, il ne lui parle que pour lui faire des reproches : sur la nourriture trop salée, sur ses dépenses inconsidérées alors qu'il gagne sa vie correctement. Car le plus gros problème de Bhâskaran c'est sa pingrerie extrême qui empêche sa femme et son fils de vivre. Châyâ rêve d'indépendance, de vivre seule avec son fils qu'elle élèverait sans avarice. Le jour où sa sœur présente son futur mari à sa famille, elle décide malgré l'avis de Bhâskaran qui refuse de dépenser de l'argent pour le trajet et le cadeau de se rendre chez ses parents.

- De haute lutte : Cempakan est une excellente musicienne formée par un maître dont elle a épousé le fils. Celui-ci, malgré les recommandations de son père refuse que Cempakan continue à chanter en public, craignant sans doute une concurrence à son désavantage, car lui aussi est chanteur. Alors Cempakan, continue dans l'ombre à chanter chez elle et à supporter son mari. Jusqu'au jour où un élève lui demande de lui écrire une chanson (par "chanson", entendez chant traditionnel tamoul).

Belle écriture d'Ambai, à la fois moderne et traditionnelle, se référant beaucoup aux croyances indiennes (ce n'est pas un handicap de lecture, d'abord parce qu'il y a un glossaire et ensuite, parce que même si les noms sont étranges pour nous, ils ne sont pas essentiels aux fils des histoires, ils ajoutent un côté mystique à ces nouvelles), et en même temps très concrète. Elles racontent la difficulté d'être une femme en Inde aujourd'hui et de vouloir travailler, pratiquer son art ou tout simplement vivre libre.

Une très belle découverte que cette auteure inédite en France jusqu'à ce livre et qui devrait continuer à être traduite, du moins je l'espère.

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