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La nuit des éventails

Publié le par Yv

La nuit des éventails, Cathy Borie, Éd. Rémanence, 2015....

Émilien naît en 1899, d'une mère servante dans une grande maison, engrossée par le fils du patron. Malgré son état de fille-mère, elle se marie avec un fermier qui lui fera sept autres enfants. A 14 ans, Émilien quitte la maison, part sur les routes et trouve des petits boulots, dans un cirque, dans un théâtre ambulant...

De nos jours, Clarisse, 50 ans, écrivain, est sollicitée par des amis pour mettre en scène sa dernière pièce, l'histoire d'une femme de son âge qui vit une relation très forte avec un homme beaucoup plus jeune. Elle a mis beaucoup d'elle dans cette pièce, sa relation amicale profonde avec Félix. Pour jouer cet homme c'est Adrien qui est choisi. Adrien qui tombe sous le charme de Clarisse et vice-versa.

Ce qui m'a attiré dans ce roman, c'est la cohabitation de deux histoires totalement dissemblables dans un même ouvrage. Elles ne se ressemblent ni par l'époque, ni par la vie des personnages ni même par le fond, mais elles se retrouvent dans un même livre et se rejoindront sûrement, mais comment ? Cathy Borie alterne les chapitres, un coup Émilien, un coup Clarisse, c'est parfois difficile de faire le grand écart au début, mais après quelques chapitres mon esprit lent s'y est fait.

D'un côté donc l'histoire de ce jeune homme bercé au Tour de France par deux enfants, livre qui contribua à l'éducation et à l'instruction de nos parents ou grands-parents, qui part seul et qui, à l'aube de la grande guerre trouve sa voie dans les arts ambulants. C'est une histoire assez belle, plutôt légère malgré les temps et les circonstances, faite d'apprentissages, de rencontres, d'amitiés, de travail mais aussi d'insouciance.

De l'autre côté les affres de la création littéraire. Clarisse veut passer à la fiction, elle en a assez de raconter des morceaux d'elle, et cette pièce qu'elle a écrite et qu'elle monte dans un théâtre parisien est la dernière basée sur sa vie. Ce qui peut paraître-et qui finalement, à la réflexion, ne l'est pas- étonnant c'est que cette femme qui vit un siècle après Émilien, qui a accès a beaucoup plus de choses, qui vit nettement mieux que lui, a plus de soucis existentiels que lui, comme si une certaine facilité engendrait des questionnements profonds qui peuvent mettre à mal, ou si l'on prend le raisonnement à rebours, comme si une activité soutenue, une vie simple sans les tentations, les sollicitations qui peuvent nous envahir et qui n'existaient pas au début du XX° siècle (télévision, radios, Internet,...), protégeait des névroses, des déprimes ou dépressions, tout au moins des questionnements existentiels.

Bon, revenons à notre Clarisse qui explique très bien son processus d'écriture : "Une fois plongée au cœur de mon intrigue, j'en extrayais la substantifique moelle, je creusais des galeries dans tous les sens, je jouais avec les mots pour qu'ils collent au mieux à l'histoire que je racontais, telle une épaisseur de chair élastique et vivante accrochée à un squelette, et puis, très vite, au bout de cent cinquante ou deux cents pages au maximum, le dénouement s'imposait. Je ne pouvais pas écrire un mot de plus. Le soufflé retombait. Je ressentais alors soulagement et nostalgie, une sorte de baby blues post-partum, mais même si j'avais voulu ajouter dix lignes, je n'y serais pas parvenue. J'avais pressé l'éponge jusqu'à la dernière goutte et rien ne pouvait plus en sortir." (p. 23).

Eh bien, moi je dis bravo, parce qu'un roman de deux cents pages, ça me va, les pavés, ça me gonfle. Plus sérieusement, j'aime la manière de Cathy Borie de parler de la création littéraire et de construire de son roman : elle mélange habilement fiction, réalité, invention, vécu, histoire des ancêtres, légèreté, profondeur, ... A peine peut-on ressentir une légère frustration parce que l'histoire d'Émilien est un peu occultée par celle de Clarisse, mais c'est le chemin voulu par l'auteure, celui qu'elle veut nous faire suivre et qui nous mène à l'issue de son histoire.

J'ajoute que, ainsi que le montre l'extrait choisi, le style est beau, les phrases sont longues, travaillées sans être laborieuses ou ampoulées, la lecture du roman est très agréable, fluide, pas de temps mort même si le rythme n'est pas échevelé.

Beau roman, beau choix des éditions de la Rémanence.

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Pop Fiction

Publié le par Yv

Pop Fiction, Anne-Céline Dartevel, Éd. In8, 2016.....

Jean-Claude Antonave est comptable chez Frangrin, une usine d'aliments pour animaux. Trente ans qu'il travaille ici. Employé effacé, un peu terne, la cinquantaine tout juste entamée, il vit avec sa mère en fauteuil roulant depuis un accident de la route. Son quotidien est routinier, millimétré. Frangrin a été racheté quelques années auparavant par des investisseurs américains qui ont décidé dans un premier temps de créer une usine en Slovaquie et de délocaliser une partie de la production. Les employés français doivent former leurs futurs collègues slovaques. C'est ainsi que débarque la future comptable, une ravissante jeune femme, Ilinka Pop ; c'est Jean-Claude qui doit la former.

Les éditions In8 ont une collection nommée Polaroïd dirigée par Marc Villard, auteur bien connu de polars (il est l'un de ceux que j'ai le plus lus et référencés sur le blog, allez voir à la lettre V), qui édite de courts romans percutants écrits par de grands noms de la littérature policière (Marc Villard himself, JB Pouy, Pascal Garnier, Marcus Malte, ..., et d'autres moins connus, certains débutent même, ce qui est le cas de Anne-Céline Dartevel qui après quelques nouvelles dans des recueils avec plusieurs auteurs, signe là son premier livre en solo. Eh bien, je dois dire que ce roman est très prometteur. Il est même excellent. AC Dartevel décrit le monde des petites gens, de ceux qu'on ne voit pas beaucoup dans les livres et les fictions en général, un peu dans les films dits sociaux, mais elle serait plus proche des films de B. Delépine et G. Kervern ou des Deschiens que des frères Dardenne ; son personnage pourrait être l'un des intervenants des sketches de Groland tant sa vie est ennuyeuse. JC Antonave est une caricature, un beauf à la fois risible et attachant. Il vit toujours avec sa mère à plus de cinquante ans, roule en Renault Fuego achetée en 1982, ne se permet aucune fantaisie, sauf vestimentaire et encore c'est sa mère qui se les permet pour lui. Il est touchant et dans le même temps on a envie de le secouer, de le pousser dans ses retranchements pour l'obliger à vivre enfin.

Sans goût, sans odeur, sans saveur, il n'est pas un personnage de fiction rêvé et pourtant l'auteure réussit à en faire le (anti)-héros de son roman très ancré dans la réalité : rachat d'entreprise, délocalisation : "Depuis quelque temps, l'euphorie qui avait accompagné le rachat de la boîte par les Américains n'était plus de mise. Ça sentait les mauvais lendemains de fête, on avait un peu la gueule de bois. Les commandes s'essoufflaient et le chiffre d'affaires était en deçà de ce que tout actionnaire moyen eut été en droit d'espérer. Et une profitabilité en berne, ça, aux Américains, ça ne leur disait rien qui vaille." (p.18/19), chômage, déprime, ... Le cercle vicieux malheureusement connu qu'on ne souhaite à personne sauf peut-être à ces fameux actionnaires qui ne pensent qu'à leurs bénéfices et jamais aux personnes qu'elles poussent dans la misère.

Récit très bien mené, et comme c'est une collection noire eh bien c'est un roman noir, il y aura donc rebondissement et surprise... franchement surprenante, mais je vous la laisse découvrir. Une belle maîtrise de la montée du suspense et du désir grâce à une écriture fluide, parfois crue mais pas vulgaire, dans les dialogues notamment.

Être éditée par Marc Villard pour quelqu'un qui peint la réalité des petites gens est une filiation normale tant cet auteur est fort dans ce domaine. Anne-Céline Dartevel est une plume à suivre assurément.

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La brume t'emportera

Publié le par Yv

La brume t'emportera, Olivier Boisson, Cohen&Cohen, 2016.....

Jordaens, ex-peintre est flic. Séparé de sa femme, il vit dans une maison à rénover... qu'il rénove à son rythme. Sa fille, Mona-Lee vient chez lui de temps en temps, le reste du temps, elle est chez sa mère. Une nuit de grande tempête, une soirée organisée sur une péniche par un magazine d'art se finit tragiquement, le lendemain trois cadavres sont retrouvés, habillés en costume du Moyen-Âge, disposés à la façon d'un tableau de Jérôme Bosch, La Nef des fous. Puis d'autres meurtres suivent, toujours organisés selon des tableaux illustrant la folie peints par Brueghel, Goya, Géricault, Vélasquez, ... Jordaens est le mieux placé pour démasquer le tueur, son passé d'étudiant en art lui permet de renouer avec ses anciennes connaissances.

La collection Art Noir de chez Cohen&Cohen est une collection qui situe ses polars dans le monde de l'art. Plusieurs titres sont parus et ceux que j'ai lus ont été de très bonnes -voire même excellentes- surprises. Ils tournent souvent autour d'une œuvre ou d'un peintre.

Dans ce roman, on est totalement immergé dans le milieu de l'art : les tenants d'un art moderne qui ne jurent que par la performance, l'installation voire même à l'extrême par l'absence d'œuvre, juste l'idée d'icelle, s'opposent à ceux qui vénèrent la peinture, les grands maîtres, ceux dont il est question plus haut par exemple.

Jordaens a arrêté de peindre parce qu'il savait que c'était impossible de vivre de ses toiles : "J'ai appris la couleur, comment faire reculer un bleu selon la quantité de jaune qu'on lui oppose, j'ai tâté de l'huile, de l'aquarelle, de l'acrylique, j'ai couvert des centaines de toiles, j'en ai jeté autant, j'ai organisé des expos dans des squats, dans mon appartement, des vernissages jusque dans ma cuisine, j'ai lancé des milliers d'invitations. Eh bien je vais vous dire, commissaire : jamais je n'ai pu tremper ne serait-ce qu'un orteil dans ce que vous nommez la Milieu de l'Art, ce monde clos tissé de culture et d'argent. On naît dedans ou à côté." (p.30/31) C'est donc en tant que flic qu'il doit pénétrer ce monde qu'il n'a pas réussi à infiltrer en tant qu'artiste. Les portes ne lui seront pas plus grandes ouvertes, mais la plaque de l'administration les entrouvre par obligation. Dès lors son enquête se double d'une réflexion sur l'art en général, la peinture en particulier, la création : "Il n'y avait pas de création sans quelque chose au travail au sein de l'être, au cœur de l'intime" (p.118), l'implication de l'artiste, la démocratisation de l'art contemporain à grand renfort "d'expositions lancées à grands frais médiatiques, les manifestations autour de l'art actuel prenant de plus en plus l'apparence de foires de curiosités, sortes de concours Lépine où le sensationnel le disputait au spectaculaire..." Beaucoup de pages extrêmement intéressantes sur ce sujet mais aussi pas mal d'autres sur les grands maîtres qui ont illustré la folie. Point besoin d'être connaisseur ou féru de peinture, le contexte de ce polar est facile d'accès et passionnant, tellement fermé qu'il en devient même inévitable pour y placer une intrigue policière.

Car n'oublions pas que Jordaens enquête. Un flic hors norme, cultivé (et qui ose parler d'art), un peu dépressif depuis son célibat, qui boit peu et n'attire pas plus que cela les femmes qu'il rencontre. Un personnage bien travaillé, qui mériterait de revenir pour d'autres enquêtes. L'intrigue tient jusqu'au bout sans problème, pour ma part j'avoue ne pas avoir soupçonné le (ou la, ou les) coupable(s) avant que Jordaens lui-même (qui est le narrateur) ne tire les fils et ne remette en place les différentes informations glanées au cours de ses investigations. Ce qui est bien dans ce roman, c'est que la solution est dans l'étude des œuvres et dans les œuvres elles-mêmes qui sont au cœur du roman. Un exercice brillamment mené, très fort, qui tient le lecteur grâce au fil de l'enquête policière et qui l'instruit grâce aux réflexions et informations sur la peinture et l'art contemporain. J'applaudis des deux mains (parce qu'à une seule, ce n'est pas facile), j'admire et je prends plaisir à lire et à conseiller cette lecture.

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Théodose le Petit

Publié le par Yv

Théodose le Petit, Razvan Radulescu, Zulma, 2016 (traduit par Philippe Loubière)....

Le royaume de Théodose pourrait être paisible s'il n'y avait une conspiration menée par le duc d'Ottobourg et Olivier le Silure -qui en tant que poisson ne peut se déplacer que dans un aquarium porté par des serviteurs-, deux ambitieux qui rêvent de prendre la place du très jeune Théodose éduqué et protégé par Gabriel le Chatchien et Otilia la Fantôme. Les deux comploteurs s'adjoignent les aides des Fourmis violettes et des Fourmis vertes, ce qui pourrait mettre fin au règne de Théodose et même à sa vie. Le Chatchien veille, cherche à recruter les bonnes volontés, sa grande puissance et son art de la guerre et de la ruse seront-ils suffisants pour que le pays de Théodose redevienne un royaume dans lequel il fait bon vivre ?

Un roman qui débute avec un avant-propos très beau, poétique sur la naissance et la mort d'un tourbillon ou d'une mini-tornade, pas forcément représentatif du style qui suit mais que l'on pourra néanmoins retrouver ici ou là dans le texte, sous forme de lettres notamment. En fait, à peine écrit, je vais me contredire puisque Razvan Radulescu invente en permanence un style littéraire, il alterne les dialogues, les lettres, les descriptions des personnages et lieux, ses propres interventions -en note de bas de page pour contester une partie censurée parce que jugée trop violente ou en courrier adressé à l'éditeur pour demander un délai supplémentaire pour envoyer son manuscrit. Son histoire est folle, allègrement menée, critique, drôle, palpitante, mais elle souffre également de grosses digressions inutiles, longues, répétitives, d'une certaine lassitude que j'ai pu noter lorsque j'avais posé le livre et que je n'avais pas très envie de le reprendre, mais tout de suite évaporée lorsque je replongeais dans les aventures de Théodose et Chatchien. Pour résumer, je dirais que c'est un roman assez inégal mais son enthousiasme, sa fraîcheur, la folie qui s'en dégage le portent largement vers la case, livre à lire et à conseiller.

Mais revenons un peu à cette histoire ou hommes, animaux, fantômes, personnages imaginaires se côtoient, pour nous narrer l'histoire d'un royaume en pleine révolution ou plutôt en plein putsch. Car ceux qui veulent la place de Théodose ne rêvent que d'un pouvoir absolu, alors que le jeune roi serait plutôt dans une sorte de monarchie constitutionnelle. C'est une critique même pas voilée des dictatures, des moyens de les instaurer, de cette soif inextinguible du pouvoir qui animent certaines personnes. Silure est un Machiavel, prêt à tout, absolument tout, pour régner : les bassesses, les flagorneries, la violence, la mise à mort, ... "C'est exactement ce que je voulais dire, voyez-vous, sauf que je ne m'entends pas à parler simplement, j'en ai perdu l'habitude et je m'embrouille à énoncer des choses voilées, à double ou triple sens, car j'oublie d'où je suis parti et où je suis arrivé, ou bien où je voulais arriver ; et, sans m'en rendre compte, mes paroles parlent sans moi et finissent sur le rivage en pente des courbettes glissantes, car elles n'ont guère le don de garder leur parole intacte, sage et de rester dans le sujet, comme Ton Altesse, sérénissime Chatchien, ô notre vrai maître." (p.159/160) Voilà un bel exemple de langue de bois, s'il ne s'agissait pas d'un silure, j'aurais même pu dire qu'il noyait le poisson (une phrase digne d'une réponse de nos politiques à une question qui l'embête).

Un roman dans la lignée d'Orwell et La ferme des animaux, évidemment, mais plus bavard, plus barré, plus décalé, plus fantasque, qui entre de plein fouet dans l'absurde, le délire et l'humour pince-sans-rire. Franchement, si vous avez un peu de temps, sinon n'hésitez pas à le prendre, vous pouvez commencer ce roman d'un peu plus de 500 pages, à la couverture -encore une fois chez Zulma- magnifique, qui, en plus, de l'être, est en rapport avec le contenu. Et oui, de fraises, il est question... et de champignons itou, mais je n'en dirai pas plus.

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Les Marais sanglants de Guérande

Publié le par Yv

Les Marais sanglants de Guérande, Jean-Luc Bannalec, Presses de la cité, 2016 (traduit par Amélie de Maupeou)...

Alors qu'il arpente les marais salants de Guérande un soir de fin d'été, sur les conseils de Lilou Breval, une journaliste qui l'a prévenu que quelque chose d'illicite s'y tramait, le commissaire Georges Dupin, de la police de Concarneau, est pris pour cible d'une fusillade. Obligé de se réfugier dans un grenier à sel, il est découvert par la police de Guérande, et plus particulièrement par la commissaire Rose. Lilou Breval est injoignable ce qui inquiète le commissaire Dupin, d'autant plus qu'elle est une source sûre : l'illicite dont elle parlait serait dans de mystérieux barils bleus que les paludiers autant que les responsables des entreprises ou coopératives nient avoir vus. Dupin enquête, assisté du commissaire Rose, ou plutôt l'inverse puisque Guérande est en Loire-Atlantique, donc hors juridiction du commissaire de Concarneau.

Pour ceux qui prendraient cette série en cours, je rappelle, d'une part qu'ils peuvent se reporter à mes recensions concernant les deux tomes précédents (Un été à Pont-Aven et Étrange printemps aux Glénan) et d'autre part qu'elle est écrite par un auteur allemand tombé amoureux de la Bretagne, qui use donc d'un pseudonyme et qui est traduit par Amélie de Maupeou.

En fait quand je dis que JL Bannalec est tombé amoureux de la Bretagne, c'est un euphémisme tant parfois son emballement pour cette région et particulièrement le Golfe du Morbihan frôle la brochure publicitaire. J'aime beaucoup également la Bretagne, je me sens même y appartenir -même si je vis à Nantes et que nous ne sommes toujours pas raccrochés à la Bretagne, mais dans une espèce de région bizarre, hétéroclite, les Pays de la Loire qui peine et peinera sans doute longtemps à se forger une identité forte-, mais sur quelques pages, l'auteur fait plus dans le guide touristique, la description dithyrambique au risque de saouler le lecteur. Il faut qu'il arrête sinon, la Bretagne va être envahie de hordes d'Allemands et de Parisiens tous les étés... Plus sérieusement, ce qui est un peu agaçant, c'est que sur deux ou trois pages, il aligne chiffres de pluviométrie, d'ensoleillement,... histoire de bien montrer que le Golfe du Morbihan c'est la côte d'Azur bretonne, c'est long, assez mal fait, pas subtil. Tout comme dans d'autres domaines, certains dialogues, ou répliques attendus, pas finauds :

"- Oui, nous serions dans un polar, ce serait le moment où...

- Nous ne sommes pas dans un polar, Le Ber." (p.271)

De grosses ficelles donc pour un polar qui tourne en rond pendant toute sa première partie autour des paludiers indépendants de Guérande, de la coopérative qui en regroupe d'autres, de la société Le Sel qui veut tout racheter et tout contrôler (par contre, vous ressortirez de ce bouquin avec un exposé complet sur le sel de Guérande, le meilleur du monde, évidemment, mais là, il a raison JL Bannalec). Là aussi, où le temps ne s'écoule pas au même rythme que dans les villes, le sel n'étant récolté -et non produit- que grâce à l'action du vent et du soleil, le profit, les magouilles, les jalousies sont parvenues à entrer. Les commissaires Dupin et Rose n'avancent pas, mais la balade est belle, j'aime beaucoup Guérande, Le Croisic toute cette côte sauvage et puis aussi le Golfe du Morbihan ; la prochaine fois que j'y vais j'emporte ce livre, il me servira de guide, le commissaire Dupin a de bonnes adresses de restaurants.

Pendant qu'on se balade, l'enquête piétine et Dupin trépigne obligé qu'il est de seconder la commissaire Rose au demeurant fort efficace et au courant de tout. Puis, enfin, lorsque Dupin retrouve sa méthode : "Il passait chaque élément de l'enquête en revue et le combinait avec des informations nouvelles. Cette manière de laisser son esprit former librement des associations d'idées avait toujours porté ses fruits, et il défiait quiconque de trouver meilleure méthode pour arriver à un résultat cohérent. Il suffisait de persévérer, de fouiller chaque détail, partout, sans cesse." (p.285), tout s'emballe et le final prend une autre tournure, une autre dimension. Reste que ce polar est un poil pépère, que je le conseille parce qu'il est finalement plutôt très agréable mais si vous aimez l'adrénaline, vous faire peur en lisant, les trépidations, les rebondissements, les courses-poursuites, le sang qui gicle, les autopsies en direct, les descriptions de cadavres, le suspens haletant quitte à se faire du mal, eh bien ce polar n'est pas pour vous, ou alors si, pour vous reposer entre deux thrillers éprouvants.

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La brigade du rire

Publié le par Yv

La brigade du rire, Gérard Mordillat, Albin Michel, 2015....

Pierre Ramut est éditorialiste à Valeurs françaises, un journal néo-libéral, réactionnaire, toujours du côté du capitalisme voire même à lui demander d'aller encore plus loin. Pierre Ramut en est le fer de lance, ses éditos sont violents contre les ouvriers, les travailleurs français qui, selon lui, devraient revenir sur leurs acquis. Lorsque Kol, Dylan, L'enfant-Loup, Zac, Hurel et Rousseau copains d'enfance se retrouvent, trente ans ont passé, mais ils ont toujours leurs convictions de jeunes hommes révoltés et d'indignés ancrées en eux, et les éditos de Ramut les écœurent. Autour d'un repas arrosé, en compagnie de certaines de leurs compagnes Dorith, Muriel Suzanna,Victoria, ils décident d'enlever Ramut et de l'obliger à travailler comme un ouvrier, rythme, cadence et paye. La joyeuse bande se baptise La brigade du rire.

La belle équipe que voilà. Je ne sais pas si je les aurais suivi, sans doute trop modéré, même si selon Kol qui a sûrement raison, "se dire "modéré", c'est se trouver une bonne excuse pour ne rien faire." (p.363), mais j'aurais aimé les connaître. Ma seule angoisse dans ce bouquin fut de craindre qu'ils ne puissent aller au bout de leur action et qu'ils se fassent piquer, mais bien évidemment, je ne dirai rien là-dessus... Et de me prendre à rêver d'enfermer et d'obliger à travailler ceux qui ont de belles théories sur tout et ne connaissent rien de la vie à 1000 euros par mois, se permettent de critiquer les ouvriers et leurs avantages acquis sur lesquels ils ne veulent pas revenir pendant qu'eux-mêmes se payent des bagnoles ou des montres qui valent plus d'un an de salaire d'un smicard. Et de noter dans un coin de ma tête des noms de personnes à kidnapper et mettre face à la réalité, je crois même trouver des complices assez facilement. Ah, putain, ça fait du bien, au moins d'y penser...

Gérad Mordillat y va fort, il développe ses idées, ses convictions déjà superbement mises en mots dans Les vivants et les morts.

"Kol s'interrompit un instant au souvenir des saloperies de Ramut et de ses semblables éditorialistes, pseudo-philosophes, politologues, journalistes, experts en tout et n'importe quoi. Pour eux, l'affaire était entendue : la classe ouvrière n'était plus qu'une bande d'abrutis, incultes, illettrés, tout juste bons à lire les titres de journaux gratuits et à faire des mots-fléchés, hypnotisés par le foot à la télé. Mais surtout leur abrutissement, leur alcoolisme, leur dégénérescence en faisaient une armée de réserve pour l'extrême droite dont ils partageaient le machisme, le racisme, le nationalisme et l'antisémitisme." (p.363)

Et ça fait du bien car les romans mettent assez rarement en scène des personnages simples, des gens de "la France d'en bas" comme disait un politique il y a quelques années -une manière de snober (pour ne pas dire mépriser) cette France-là. La brigade du rire est attachante, tous ses membres avec leurs défauts, leurs vies parfois cabossées, leurs amour compliquées ou pas, leurs boulots quand ils en ont, le sont également individuellement. C'est cela qui est bien dans ce roman aussi, Gérard Mordillat s'intéresse à tous et à leurs proches, par exemple, Betty une ex-collègue et ex-amante de Kol, qui se promène dans ce roman sans croiser aucun des protagonistes mais qui est là jusqu'au final. Il construit son roman très habilement et ce qui pourrait paraître irréaliste est en fait crédible, ce n'est pas forcément une simple utopie (enfin utopie pour les kidnappeurs, parce que pour Ramut, c'est plutôt l'enfer).

C'est un très beau roman, qui donne envie de se révolter, de montrer à tous ceux qui théorisent que leur cynisme -ce qu'ils appellent pragmatisme- fait souffrir des hommes et des femmes. Mais ce roman est également drôle, bourré de références cinématographiques, littéraires, de blagues potaches. Il n'est absolument pas plombant, et c'est le sourire aux lèvres qu'on avale les 516 pages -il faut bien cela pour savoir comment tous évoluent. Comme quoi, la révolution -qui s'annonce- peut être joyeuse.

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Une vie entière

Publié le par Yv

Une vie entière, Robert Seethaler, Éd. Sabine Wespieser, 2015 (traduit par Élisabeth Landes)....

Egger naît en Autriche vers 1898. Orphelin dès quatre ans, il est recueilli par un vague parent qui vit en montagne et qui le bat régulièrement le rendant boiteux encore enfant. Egger se construit seul, dans ce paysage aride qu'il aime tant. Un matin de février 1933, il descend la montagne avec un homme agonisant sur le dos. Pour se reposer de son effort, il s'arrête à l'auberge du village et Marie la nouvelle serveuse le frôle de son corsage. Une décharge électrique pour Egger qui courtisera Marie dans les us de l'époque et demandera sa main. Marié, Egger travaillera pour la société qui construit le "premier Téléphérique du massif des Dômes".

Une vie, tel aurait pu être également le titre de ce roman ou Une vie simple, tant il raconte celle d'un homme sans éducation, qui s'est construit seul, un homme ordinaire. Egger traverse les deux tiers du vingtième siècle, un peu comme un spectateur. Non pas qu'il fuie le progrès ou les avancées technologiques et sociales, mais ils ne le concernent que peu, isolé dans sa montagne ou dans la vallée. La télé, il n'en a pas l'envie ni les moyens. Le téléphérique, il aide à son implantation, mais ne le prendra quasiment jamais préférant de loin les marches sur les sentiers. La voiture, n'en parlons même pas, tout au plus le car, et encore, juste pour voir du paysage.

Un très beau roman qui m'a fait penser à ceux de Mario Rigoni Stern, écrivain italien des petites choses et des grands espaces montagneux. L'écriture est simple, épurée, et procure beaucoup d'attachement aux personnages et aux lieux. L'émotion est au rendez-vous, dans toutes les pages. Pas de mots superflus, pas de grandes théories. Tout est sobriété, calme et ascétisme. Le silence domine et la montagne l'impose. Egger est taiseux et ça fait un bien fou, un roman loin des tumultes, des cris et de la fureur.

Pas grand chose à dire de plus sur ce court roman (157 pages) qui se lit lentement, qui imperceptiblement trace sa route dans l'esprit des lecteurs et y laisse des marques, une sorte de paix intérieure, de calme, et de respect pour Egger qui aura construit sa vie courageusement et honorablement. Un brave homme. Un type bien. Ce qui pour moi est un double compliment.

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Histoire de dame Pak

Publié le par Yv

Histoire de dame Pak, L'Asiathèque, 2016 (traduit par Marc Orange).....

Corée, première moitié du XVIIe siècle, Si-paek, le fils d'un notable est promis en mariage à la fille d'un ermite prénommée Pak. Le problème est que Pak est laide, difforme et que Si-paek malgré les encouragements de son père à regarder autre chose que l'extérieur, ne parvient pas à s'attacher à elle.

Histoire dame Pak est un roman écrit au XVIIIe d'un auteur inconnu. Plusieurs hypothèses sont avancées concernant cet anonymat, l'avant-propos du traducteur les énonce et parle de la genèse de ce roman ainsi que de ses traductions françaises. L'introduction de Li Ogg, l'un des fondateurs des études coréennes en France, s'attarde sur les roman coréens de l'époque et notamment Histoire de dame Pak pour en expliquer les subtilités. Sachez également que ce roman est truffé de notes de bas de pages très utiles pour comprendre la période, le pays, les mœurs les coutumes,... et enfin, cette version est bilingue, d'un côté le français et de l'autre le coréen, qui, coup de chance se lit à l'envers de notre langue : pour un béotien comme moi, c'est très beau tous ces idéogrammes, c'est même assez fascinant à regarder, mais cette partie retiendra évidemment toute l'attention d'un lecteur de la langue coréenne.

Le roman en lui-même maintenant : un petit bijou de la littérature coréenne qui fait la part belle aux femmes, à dame Pak en particulier, une sorte de roman féministe avant l'heure. Un conte, une fable emplie de magie, de surnaturel comme l'on peut en voir dans certains films asiatiques (Le secret des poignards volants, Tigres et dragons et sûrement d'autres que je ne connais pas). Il y a cette belle atmosphère créée par les descriptions des lieux, des saisons, de l'environnement, je les imagine très colorés (comme dans le premier film que j'ai cité). Il y a également de la lenteur, le temps ne s'écoulera pas moins vite si' l'on agit rapidement ; profiter des moments présents et ne pas précipiter les événements qui sont inscrits et qui se dérouleront quoi qu'il arrive. Dame Pak sait cela et elle agit pour protéger les siens et son pays sans contredire les événements, c'est sa force, elle est en lien avec des forces surnaturelles, elle devine les choses. Tout tourne autour d'elle dans une époque où pourtant la femme n'est pas considérée, voici par exemple ce que dit le kong (le beau-père de Pak) qui l'apprécie beaucoup : "Toi, toute femme que tu sois, tu es très intelligente, et si par hasard tu étais née homme, tu serais devenue un ministre éminent, cela aurait été extrêmement profitable." (p.36)

Ce conte est très accessible même si beaucoup de notions me sont inconnues : soit elles sont expliquées en bas de page, soit parfois j'ai pu m'en passer sans altérer ma compréhension du texte. Il faut saluer ici le formidable travail de Marc Orange, traducteur, qui a su mettre ce texte à la portée du lecteur lambda comme je le suis. Une très belle idée, car certes l'on peut vivre sans avoir lu Histoire de dame Pak, mais le lire est quand même un plus évident, un apport culturel, littéraire et même spirituel évident.

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Giboulées de soleil

Publié le par Yv

Giboulées de soleil, Lenka Horňáková-Civade, Alma éditeur, 2016....

Quatre femmes, tchèques liées par le sang. Marie d'abord, mère-célibataire dans les années d'avant la guerre, sa fille Magdalena vivra l'annexion nazie et sera la première d'une série de filles nées de père inconnu. Suivra Libuše, sa fille qui connaîtra les années communistes, les chars dans Prague. Puis Eva, fille de Libuše, née en 1969, qui verra la fin de l'hégémonie soviétique, le début d'une nouvelle vie. Chacune vit sa situation de bâtarde difficilement, le regard, les moqueries, la haine et la jalousie des autres pour leur liberté et leur beauté qui attirent et gênent.

Lenka Horňáková-Civade est née en Moravie, elle s'est installée en France au début des années 1990 et écrit ce premier roman en français, sa langue d'adoption. C'est un hommage aux femmes de son pays de naissance, aux femmes en général, qui bien que rarement mises en avant sont celles qui font bouger les hommes, celles qui portent l'espoir. On a coutume de dire en parlant de ce genre de roman que ce sont de beaux portraits de femmes ; c'est parfois vrai, parfois un brin usurpé, mais là, franchement, quels beaux portraits de femmes ! Fortes, solides dans les épreuves et elles en traversent, à elles quatre à peu près tout ce que peuvent vivre les femmes en règle générale : amour, désir, sensualité, mais aussi les coups, la haine, la jalousie, le viol ; les hommes n'aiment pas les femmes libres en Tchécoslovaquie à l'époque (et sûrement ailleurs aussi). L'auteure décrit plutôt la campagne que la ville, là où elle se sont réfugiées pour espérer une vie plus calme, mais les temps violents du vingtième siècle viendront troubler leur désir de tranquillité.

Marie, la mère, puis grand-mère et arrière grand-mère est forte. C'est le pilier de la lignée, celle qui tente de ne jamais déroger à son principe de liberté, malgré les difficultés et les regards méprisants. Magdalena et Libuše profiteront, au moins au début de leur vie, des leçons de leur mère et grand-mère. Libres elles sont, libres elles tenteront de rester, ce qui ne sera pas facile. Eva bénéficiera d'une période plus clémente, 20 ans en 1989, à la chute du Mur.

Ce roman est aussi un très bon moyen de se remettre en mémoire toutes ces périodes du siècle passé, vues par ceux qui les ont subies. C'est toujours intéressant de savoir comment l'on pouvait vivre quotidiennement sous les différents régimes, nazis ou communistes, les compromissions des uns pour avoir une vie meilleure, du pouvoir, les refus des autres de mettre le doigt dans un engrenage d'un mécanisme qui les broierait sans état d'âme.

Un très bon premier roman, que je conseille aux femmes et aux hommes (même si nous n'avons pas le beau rôle). Écriture vive, vivante, qui détaille les rapports humains, qui parfois d'une simple phrase en dit beaucoup plus qu'un long discours : "Je hais ma mère profondément à ce moment-là, d'autant plus qu'elle m'est indispensable (...) Je hais ma mère autant que je l'aime." (p.116). Elle est rapide, va droit au but : "Secouée par une contraction interminable, je cherche des yeux le visage de ma mère. Je veux qu'elle voie dans les miens la peur, la douleur, l'angoisse. Je ne peux pas lui dire. J'ai peur qu'elle ne m'écoute pas. En la regardant, j'espère qu'elle m'entendra. Dans ses yeux à elle, quelle horreur ! Je vois la peur, la douleur, l'angoisse. Je ferme les yeux. Il n'y a pas d'espoir. Je ne verrai pas la réconciliation, l'amour, la douceur. Pa s de place pour cela." (p.63)

Vraiment, vraiment, je vous conseille de voyage dans le temps et en République Tchèque. Lenka Horňáková-Civade est également peintre, je verrai avec plaisir son travail.

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