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Traîne-savane

Publié le par Yv

Traîne-savane, Guillaume Jan, Ed. Intervalles, 2014.....

Guillaume Jan est un baroudeur, du genre qui a traîné ses guêtres un peu partout dans le monde. Cette fois-ci, avec Belange, la femme qu'il aime, ils décident de prendre le Chemin des murmures, pour aller de Kinshasa à Oshwé, chez les Pygmées, à pieds. Un périple de plus de cent kilomètres dans la jungle, un peu à la manière de David Livingstone cent cinquante ans plus tôt. Ce médecin-missionnaire tombé totalement en admiration des Africains au point de ne plus vouloir rentrer en Ecosse et d'avoir oublié sa propre famille. 

Ce livre est assez atypique dans ma bibliothèque, ce n'est pas mon genre de lectures a priori. Mais, comme je n'ai jamais été déçu par les éditions Intervalles, je l'ai commencé avec envie sans vraiment savoir de quoi il retournait puisque je ne lis pas ou peu les quatrièmes de couverture. Et bien m'en a pris, car ce livre de voyageur, de baroudeur disais-je plus haut est passionnant. Il alterne les chapitres : un coup un sur Guillaume Jan et Belange qui marchent sur le Chemin des murmures à la rencontre des Pygmées, un coup sur la vie et les marches de Livingstone. Les deux en parallèle, toute comparaison gardée.

De Livingstone, je connaissais le nom, point l'œuvre. "Livingstone n'est pas un tocard, mais il n'est pas non plus le héros qu'on croyait." (p.281). Certains de ses biographes ont voulu en faire un personnage mythique voué à sa mission d'évangéliser les Africains et à celle de découvrir des passages sur les fleuves congolais. Or il n'a converti qu'un seul homme qui s'est empressé de revenir très vite à ses croyances et s'il a beaucoup marché, il a peu découvert. Par contre, à l'inverse de beaucoup d'explorateurs, il a découvert les hommes et les femmes de ce continent, il les a d'abord respectés (dans les années 1850/1870, la traite négrière est encore très active, notamment menée par les Portugais et les Arabes et lui s'est à de nombreuses reprises élevé contre cette pratique très fructueuse) et les a aimés. Guillaume Jan le compare à Don Quichotte, d'ailleurs beaucoup de chapitres commencent avec une phrase de Cervantès en exergue, un chevalier qui se bat contre rien de concret, qui tente beaucoup sans vraiment réussir. Il fut beaucoup malade souffrant terriblement mais jamais il ne renonça voulant prouver au monde qu'il n'avait pas tort de croire aux hommes de ce pays et qu'on pouvait travailler avec eux (l'Angleterre colonisera d'ailleurs une partie de ce continent après la mort de Livingstone). Les chapitres consacrés à Livingstone sont de très belles pages, une mini-biographie d'un homme à (re)découvrir pour ce qu'il fut réellement et non pas pour l'image qu'il eut après son décès, la plume alerte à la fois critique et respectueuse, un rien moqueuse et admirative de Guillaume Jan rend ces passages très vivants et passionnants.

Les autres chapitres sont consacrés à la marche de Guillaume et Belange (et Joël leur guide qui les accompagnera plus qu'il ne les guidera vraiment ne connaissant pas plus le chemin qu'eux). Ces chapitres sont l'occasion pour l'auteur de faire le point sur la vie au Congo, ce pays au sous-sol riche qui fut exploité (hommes et biens) par Léopold II roi des Belges qui en fit sa propriété personnelle, puis par ses divers gouvernants qui s'enrichirent personnellement au détriment des Congolais qui eux s'appauvrirent. Depuis que les premiers Européens se sont aventurés sur ce continent au XVème siècle, ils n'ont eu de cesse d'en profiter : "Au début, ce sont des navigateurs portugais. Ils installent un comptoir sur le littoral, apportent des étoffes et quelques missionnaires, repartent avec de l'ivoire, de l'huile de palme, du café et, tant qu'à faire, quelques dizaines d'esclaves ou quelques centaines." (p.129) Le Congo d'aujourd'hui ne réussit pas à sortir de la misère, sa capitale est pauvre, les Kinois (les habitants de Kinshasa) vivent dans des bidonvilles : "Elle [Belange] pouvait m'héberger dans la cour des miracles où elle logeait, près du marché central : treize appentis où s'entassent une centaine de personnes, des veuves de guerre, des fonctionnaires licenciés, des vendeurs de marijuana, des filles-mères et des familles de dix. Avec un seul robinet pour abreuver toute cette palanquée. Les kulunas, c'est-à-dire les voyous du quartier, y terminent parfois leur nuit, ils dorment quelques heures sur le ciment sale avant de se revigorer avec un joint et quelques gorgées d'alcool de maïs. Le fatras de cabanes est rebaptisé Maman Yemo, du nom de l'hôpital le plus insalubre de Kinshasa, où l'on a plus de chance d'attraper une infection mortelle que de ressortir guéri. Ici, les maladies se faufilent dans la crasse, prévient Belange. Quand elle va faire sa toilette, entre trois murs de parpaings branlants, elle ajoute des gouttes de crésyl dans son seau d'eau, en espérant que ça suffira pour tuer les microbes." (p.43/44), ils ne survivent que grâce à des combines, des ventes assez incroyables ainsi Belange a pu investir dans un congélateur, et elle vend de la glace en petites portions, un autre loue des chaises, ... Le constat de Guillaume Jan est terrible, fait peur et s'il dit bien que la faute originelle est la nôtre à nous Européens, il précise également que les potentats locaux en ont profité également et qu'il ne faudrait sans doute pas grand chose pour que le pays reparte. Ces chapitres sont aussi l'occasion pour l'auteur-marcheur d'un voyage initiatique, au lieu de passer de l'enfant à l'adulte, il passe du solitaire qui aime arpenter les pays, à l'homme amoureux qui envisage la vie à deux qui se voit sans difficulté partager son existence avec Belange, qui partage avec Livingstone la fascination pour le pays de celle-ci et pour ses habitants. Comme pour les chapitres consacrés au médecin-missionnaire, l'écriture de Guillaume Jan rend vivante son aventure et instructif mais pas didactique son constat sur la vie au Congo.

Encore un beau texte chez Intervalles.

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Une ombre au tableau

Publié le par Yv

Une ombre au tableau, Joseph Hone, Éd. BakerStreet, 2014 (traduit par Françoise Jaouën)...,

Ben Contini est artiste-peintre à Dublin. Le jour de l'enterrement de sa mère, lors de la réception qui suit, une femme entre dans la maison, elle ressemble trait pour trait à Katie, son ex-petite amie qui vient de se suicider. Troublé, Ben l'est encore plus lorsque cette femme, Elsa, l'approche et lui apprend qu'elle a un message de la part de son père et que leurs deux familles sont liées. Plus tard, en fouillant le grenier, Ben y trouve un nu, vraisemblablement peint par Modigliani, puis dans un tiroir secret d'un meuble de son père mort depuis des années, une liste de tableaux et d'objets d'art dérobés par les nazis pendant la guerre. Tableau en main, Ben et Elsa partent sur les traces d'icelui et de la fameuse liste : Paris, l'Allemagne, l'Italie. 

Joseph Hone est un écrivain irlandais, né en 1937, plutôt spécialisé dans le genre espionnage. Il est connu -pas par moi- également pour avoir travaillé dans le cinéma, le théâtre. A plus de 70 ans, il signe un roman efficace qui lentement et sûrement installe les personnages, l'intrigue et les lieux. Je ne saurais pas vraiment le qualifier entre thriller, roman policier, roman noir ou roman d'aventures, c'est sans doute un mélange de tous ces genres.

J'ai été séduit dès le départ, par l'irruption d'Elsa dans la maison de Ben. Et la suite ne m'a pas déçu. Les personnages sont bien travaillés, fouillés et les relations entre eux également. Ben, peintre, plutôt spécialisé dans le nu ne vit que pour les femmes, ce n'est pas un dragueur fini qui cherche l'aventure d'un soir, non, il veut trouver celle qu'il dessinera et qu'il aimera. Il pensait que Katie était celle-là, il l'a beaucoup dessinée et aimée. Elsa, le double de Katie le trouble, d'autant plus qu'elle ne montre pas vraiment d'attirance pour lui. Leur relation est subtile, même si Joseph Hone joue un peu avec les standards de la comédie romantique dans laquelle les deux héros ne se supportent pas mais finissent dans le même lit. On sent, on espère presque que ce sera le cas pour eux, mais la question du lien entre leurs deux familles est présente qui brouille les cartes. Ce lien, c'est la spoliation nazie, le trafic d'œuvres d'art auquel leurs pères semblent mêlés : le père d'Elsa, autrichien, fut soldat pour l'armée d'Hitler, celui de Ben, juif, fut envoyé à Auschwitz. Quel lien pouvait-il bien exister entre eux, si tant est qu'il y ait un lien ? Intrigue très bien menée qui jusqu'à son dénouement réserve des surprises. Chaque intervenant est à un moment ou un autre soupçonnable de trafic d'œuvres d'art : Harry, l'ami de Ben, marchand d'art est-il si innocent que cela ? L'aide-t-il par amitié ou en vue d'un généreux profit ? Et les moins soupçonnables ont parfois des choses à se reprocher. Ce n'est pas un roman instructif, il n'apprendra rien au lecteur un minimum informé sur la spoliation nazie, mais son auteur place admirablement ses personnages dans cette période trouble et sait admirablement jouer avec les névroses et le mal-être des descendants des spoliateurs ou supposés tels.

Ce qui est bien aussi, c'est que l'auteur nous oblige à prendre notre temps, à chaque fois que Ben et Elsa passent dans une ville, Joseph Hone la décrit, ainsi Paris, Carrare, Pise, ou Munich. L'histoire, certes, l'intrigue, bien sûr, mais il n'oublie pas les paysages, les lieux et les divers intervenants qui ont droit à quelques lignes de description plus ou moins valorisantes. Le rythme du livre est parfois rapide, mais pas trépidant, et si une scène a mérité une débauche d'énergie, une suivante nous permettra de nous remettre en visitant un café ou en lisant une recette préparée par Elsa ; par exemple, après une course assez longue dans les rues parisiennes pour échapper à divers poursuivants, Ben et Elsa trouvent refuge dans une péniche qu'ils louent et s'enfuient ... à 7 kilomètres à l'heure, et ce pendant une semaine !

Le ton général du roman est entre le tragique pour les thèmes qu'il aborde et le léger (comme cette fuite en péniche). Très bien écrit (et donc très bien traduit), je me suis régalé de certains portraits: "McCartney était le notaire de ma mère, et à présent son seul exécuteur testamentaire. Il avançait en âge, septuagénaire, mais restait un homme imposant, qui aimait se mettre en avant ; visage rougeaud, ancien pilier de rugby dans l'équipe d'Irlande. Il arborait habituellement une veste de tweed pied-de-poule, parfois un gilet écarlate. Tenues voyantes, fort en gueule. Ce jour-là, il était plus sobrement vêtu. Je l'avais toujours trouvé antipathique. Manières onctueuses, fourbes." (p.12) Un polar à découvrir, qui sait se faire plus qu'un polar, car même lorsque l'intrigue est finie, l'auteur continue son roman continue une quarantaine de pages, s'intéressant -comme il l'a fait tout du long- à ses personnages, il ne les lâche pas comme ça d'un claquement de doigts, ils continuent à vivre même après leurs aventures. On ne se remet pas aisément de deux mois d'enquêtes, de fuite, d'affrontements en tous genres, de découvertes et de révélations, Ben et Elsa ont sûrement changé c'est aussi cela que veut montre Joseph Hone.

 

 

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La fantaisie des Dieux

Publié le par Yv

La fantaisie des Dieux, Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry, Ed. Les Arènes, 2014.....

Du 6 avril au 4 juillet 1994, le génocide rwandais a fait huit cent mille morts. Des Tutsis, éliminés par les Hutus alors au pouvoir. C'est le génocide le plus rapide de l'histoire mené par les extrémistes Hutus du Hutu Power. Patrick de Saint-Exupéry a couvert ce massacre, et en 2013, il retourne au Rwanda avec Hippolyte dessinateur de BD. 

Cette BD reportage est un excellent moyen de revenir sur ce génocide dont on parle encore aujourd'hui et particulièrement cette année puisque des commémorations ont eu lieu et vont continuer pour ce sinistre anniversaire. Elle n'explique pas totalement pourquoi les Hutus ont massacré les Tutsis, il faudra aller chercher l'information ailleurs, même si elle explique la source de tous les maux : "Pour vous, c'est une guerre de plus en Afrique. Un conflit ethnique. Le mot ethnie n'existe même pas dans notre langue. Ce sont les colons allemands et belges qui nous ont divisés. Diviser pour mieux régner... Vous connaissez la devise ? Tout était en place." (p.33) Elle revient sur le génocide, sur l'implication ou la non action de la France dans ce pays anciennement colonie belge. La France qui n'a pas beaucoup fait pour éviter le bain de sang, mais j'ai vu sur ce sujet (lundi 7 avril) l'excellente émission d'Arte, 28 minutes, dans laquelle il était clairement expliqué qu'aucun pays n'avait bougé, ni la France, ni la Belgique, ni les Etats-Unis, ou alors trop tard ! Bill Clinton, président de l'époque, disait même en 2012 que s'il avait mobilisé 10 000 hommes et convaincu d'autres pays d'en faire autant ils auraient pu sauver 300 000 vies ! "Un génocide, c'est d'abord du silence. Un silence étourdissant" (p. 82/83) est-il écrit en fin volume. C'est effectivement ce que je ressens. Je ne me souviens plus de la manière dont on parlait du Rwanda en 1994 (mais à la même période, j'avoue que je devais avoir la tête ailleurs, puisque ma fille est née le 4 juillet 1994, mon premier enfant). Je ne regardais déjà pas beaucoup la télévision, pas les journaux télévisés, ne lisais pas la presse. C'était tellement loin de nous, de moi ; j'ai comme beaucoup eu l'information du génocide, mais c'était si loin..., et puis, il y eut le choléra qui a déboulé : "Les caméras se sont braquées dessus. Sur ce choléra qui effaçait tout. Un vrai drame, pas un génocide. Une catastrophe naturelle. Oui, naturelle. Africaine, si africaine." (p.77) 

La BD revient sur ce qu'a vu P. de Saint-Exupéry, Hippolyte le met en images ; tous deux rencontrent des rescapés, des témoins de l'époque qui racontent leur calvaire et la manière dont ils ont pu échapper à leurs bourreaux, quelques photos sont insérées pour rendre compte et donner de la réalité au propos et aux dessins. Très bien faite, cette BD est un reportage au cœur du pays. Hippolyte reproduit les paysages, les lieux aux couleurs chaudes, certaines planches sont totalement muettes et suffisent à la compréhension, d'autres expliquent par les mots des divers intervenants dans le conflit ou par une voix off, ceux qu'a récoltés P. de Saint-Exupéry. Des passages sont plus oniriques, permettant au lecteur de faire une pause, tout en lui rappelant l'immobilisme criant des politiques français (droite et gauche, c'est le temps de la cohabitation, sous Mitterrand), ou en résumant en quelques cases fortes ce qui aurait pu être trop explicatif.

La BD est un support parfait pour tout genre, humour, aventures, science-fiction, historique, ... et j'en passe plein, lorsqu'elle passe à des sujets très sérieux voire dramatiques, elle peut toucher peut-être encore plus qu'un roman ou qu'un -malheureusement- énième documentaire surtout lorsqu'elle est de très grande qualité, ce qui est le cas ici. Je ne rechigne jamais sur un bon vieil album drôle, mais j'avoue que lorsque la BD se fait reportage ou sociale (comme avec Efix, par exemple) ou aborde des thèmes actuels comme l'immigration avec Les ombres (déjà Hippolyte y dessinait), je trouve qu'elle prend une ampleur formidable et qu'elle peut parler à tous et ça me plaît terriblement.

Album instructif qui marquera sans aucun doute. A ne pas rater.

 

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Des mille et une façons de quitter la Moldavie

Publié le par Yv

Des mille et une façons de quitter la Moldavie, Vladimir Lortchenkov, Ed. Mirobole (traduit par Raphaëlle Pache)....

Larga, petit village de Moldavie ; tous les habitants rêvent de l'Italie. Sorte d'Eldorado, le pays de tous les possibles, celui d'où l'on ne revient jamais puisque la vie y est prospère. Tous les moyens sont bons pour partir, de la croisade menée par le pope, au tracteur volant puis sous-marin, en passant par d'autres idées folles. Pas un habitant ne sera tenté un jour où l'autre de sa vie par l'exil ou le départ définitif.

La Moldavie, si vous êtes comme moi, vous pensez que c'est un pays imaginaire, c'est la faute à Hergé qui, dans ses albums parle de la Syldavie. Lequel est le bon si tant est qu'il y en ait un ? Eh, bien, la Moldavie existe, coincée entre la Roumanie et l'Ukraine (qui en ces moments d'annexion de la Crimée par la Russie voit d'ailleurs ses frontières renforcées par peur de Vladimir, pas l'auteur de ce roman joyeux, mais un autre plus désagréable et tristement célèbre qui rêve de grandeur et de puissance) ; capitale Chisinau (ville dans laquelle habite V. Lortchenkov), environ 700 000 habitants pour un total de 3,6 millions de Moldaves. Je vous la fais courte sur l'histoire du pays, qui sorti du joug russe hésite désormais entre un rapprochement avec ce pays ou avec l'Europe (plus de renseignements sur Wikipédia ou en tapant Moldavie sur un moteur de recherches, plein d'articles en parlent en ce moment). J'en parle un peu parce que l'auteur fait plusieurs fois référence au contexte historique, politique de son pays et même si ce n'est pas rédhibitoire, il n'est pas plus mal de se renseigner un peu avant ou pendant (c'est ce que j'ai fait) la lecture. Le gros avantage, c'est qu'on apprend plein de choses utiles pour sa culture personnelle et/ou pour briller en société. C'est d'ailleurs un des points qui m'a intéressé dans ce livre, son exotisme (pour moi j'entends) qui m'a obligé à aller chercher des infos, j'aime quand les livres me poussent à m'instruire.

L'autre point fort de ce roman est sa drôlerie, une tragi-comédie qui fait sourire, rire qui peut être totalement loufoque, ubuesque voire grotesque ; une farce assez féroce et tendre de la Moldavie et des Moldaves écrite par un Moldave. Il y a des passages absolument géniaux comme celui où Séraphim et Tudor, deux personnages récurrents, sont pantois devant la nouvelle équipe de curling de Larga qui compte participer à des championnats en Italie et y rester : "Deux alouettes se posèrent dans les bouches béantes de Séraphim et du vieux Tudor, médusés par tout ce charabia incompréhensible. Elles y bâtirent un nid, pondirent leurs œufs puis, laissant piailler leurs oisillons, s'en furent chercher de la nourriture à travers les champs gelés." (p. 35), suivent deux trois pages de règles du curling, puis des querelles entre les participants, et l'on retrouve Tudor et Séraphim : "Après voir nourri leurs oisillons tout juste éclos avec les quelques vers endormis qu'elles avaient extraits de la terre froide, les alouettes nettoyèrent soigneusement leur plumage et se mirent à gazouiller dans la bouche de Séraphim. Comme tiré d'un profond sommeil, celui-ci ôta précautionneusement la jeune génération de son gosier, aussitôt imité par Tudor." (p. 39) D'autres passages sont totalement barrés, l'auteur s'est lâché dans des idées plus folles les unes que les autres. Mais il n'y a pas que cela dans ce roman, entre les lignes on y voit aussi le constat de la pauvreté de la Moldavie de la dureté de la vie, de la difficulté de vivre de son travail lorsque tous les jours on voit comment on vit dans les pays riches, de l'envie d'émigrer pour atteindre le paradis, le pays où la vie paraît facile. 

En filigrane on peut y voir aussi une critique joyeuse mais sévère de l'embrigadement qu'il soit politique, religieux, de toute sorte ; un jugement des dégâts que peuvent faire les croyances en des êtres ou en des entités ou des idées lorsqu'elles conduisent à l'intolérance et au rejet de l'autre. J'aime aussi ce passage qui dit par la bouche de Tudor : "Comprenez, malheureux, que nous cherchons ailleurs quelque chose que nous pourrions avoir ici. Ici même, en Moldavie ! Nous pouvons nettoyer nous-mêmes nos maisons, refaire nous-mêmes nos routes. Nous pouvons tailler nos arbustes et cultiver nos champs. Nous pouvons cesser de médire, de nous saouler, de fainéanter. [...] Arrêter de truander ! Commencer à vivre honnêtement ! L'Italie, la véritable Italie se trouve en nous-mêmes !" (p.217/218) Message qui vaut bien sur pour les Moldaves, mais aussi pour tous ceux qui préfèrent toujours rejeter la responsabilité de leurs échecs sur les autres, sur l'administration, le gouvernement et autre plutôt que de se retrousser les manches et de se mettre vraiment au boulot. 

Voilà pour ma lecture de ce roman très réussi, drôle mais pas seulement, instructif pour peu que l'on veuille faire un petit effort de recherches d'informations et finalement beaucoup plus profond qu'il pourrait paraître au premier abord. Je conseille fortement. Eric des Huit Plumes en parle en des termes élogieux.

Cet excellent roman a fait l'objet d'une lecture commune avec la non moins excellente Liliba.

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Claude Gueux

Publié le par Yv

Claude Gueux, Victor Hugo, Mille et une nuits, 1994 (1ère parution, 1834).....

Claude Gueux, est un ouvrier pauvre qui un jour est obligé de voler pour nourrir sa compagne et leur enfant. Pris, il écope d'une peine de prison de cinq années. Incarcéré à la maison d'arrêt de Clairvaux, ancienne abbaye, il devient assez vite, malgré son analphabétisme et son instruction limitée un homme vers lequel les autres détenus se tournent, une sorte de chef naturel. Claude, gros mangeur, souffre de la faim, jusqu'à ce qu'Albin un jeune homme, lui propose de lui donner ce que lui a en trop. Une profonde amitié se noue entre eux. Mais MD, le directeur des ateliers décide de les séparer, sans raison, juste "parce que" 

Victor Hugo est un des premiers classiques que j'aie lu, et tant qu'à faire, j'ai commencé par Les Misérables ! Claude Gueux est un tout petit récit, basé sur des faits réels, qui préfigure le personnage de Jean Valjean qui est jusqu'à aujourd'hui mon personnage de fiction préféré, sans doute aussi parce que je l'ai rencontré de bonne heure. Contrairement à son habitude, Hugo écrit un texte très court, trente-six pages, et on peut même, chose impensable chez cet écrivain de la démesure lire au hasard des pages un "Abrégeons." (p. 29) pour éviter une description des soins prodigués à Claude Gueux avant son ultime procès. J'ai déjà lu et relu ce texte, et là, je l'ai vu dans ma bibliothèque et hop je l'ai pris en main et re-relu. Quelques points m'ont un peu surpris, je les avais oubliés, comme lorsque Hugo se lance dans sa harangue contre les puissants qui gouvernent et qu'il dit qu'il faut donner de l'espoir aux pauvres : "Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui. Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d'espérance. Donc ensemencez les villages d'évangiles. Une Bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral." (p.43) Mon anticléricalisme bout en moi, je savais qu'au début de sa vie Hugo était très croyant, l'époque était aussi très religieuse, mais ce discours m'est difficile à lire, "La religion est l'opium du peuple" disait Karl Marx, on est en plein dedans ; certes, on sent bien que Hugo veut le bien du peuple, mais la religion pour qu'il oublie les difficultés de sa condition, non, je ne peux pas adhérer.

Le reste du livre est par contre tout simplement formidable, puissant. Hugo décrit, sans artifice, les conditions de vie dans la prison, il fait un portrait terrible et peu flatteur du directeur des ateliers : "C'était un de ces hommes qui n'ont rien de vibrant ni d'élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d'aucune idée, au contact d'aucun sentiment, qui ont des colères glacées, des haines mortes, des emportements sans émotion, qui prennent feu sans s'échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et qu'on dirait souvent fait de bois : ils flambent par un bout et sont froids par l'autre." (p.9), et encore je ne cite qu'une phrase, deux pages entières sont consacrées à cet homme qui éloigne Albin et Claude, juste parce que c'est son bon vouloir, pour montrer son ascendant sur les autres, car lui, contrairement à Claude a besoin de le montrer. 

Victor Hugo élude la question de l'homosexualité dans les prisons et pourtant, à lire ses lignes de nos jours, on sent que la relation entre Albin et Claude est homosexuelle, que ces deux hommes s'aiment et ont besoin l'un de l'autre pour tenir, mais le dix-neuvième siècle n'était pas enclin à lire ou à entendre ce genre de relations, le nôtre l'est plus même s'il existe encore beaucoup de réticences voire d'oppositions en France et ailleurs. Par contre Hugo n'élude pas la question de la peine de mort qu'il avait déjà abordée dans Le dernier jour d'un condamné cinq ans plus tôt ; c'est un véritable plaidoyer contre la sentence ultime : "Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres d'école." (p.41), un message pour instruire les pauvres, comme les riches pour que cessent les vols pour vivre et manger et par là même les incarcérations et les situations comme celles de Claude Gueux. Un message pas très courant à l'époque dans les milieux favorisés, qui ne fut pas forcément bien accepté. 

Une post-face explique qu'on a pu étudier le véritable parcours de Claude Gueux qui fut sans doute un peu différent de ce qu'en a écrit Victor Hugo : pour les besoins de sa démonstration, il en a gommé certains aspects gênants, comme ses divers séjours en prison, mais rien de ce qu'il écrit n'est inventé.

Classique. Formidable. Puissant. 

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Un été à Pont-Aven

Publié le par Yv

Un été à Pont-Aven, Jean-Luc Bannalec, Presses de la cité, 2014 (traduit par Amélie de Maupeou)....

Pont-Aven, le corps de Pierre-Louis Pennec, 91 ans, propriétaire de l'hôtel-restaurant le Central est retrouvé assassiné dans l'établissement ; héritier de Marie-Jeanne, sa grand-mère fondatrice du lieu qui vécut aux temps glorieux de Gauguin et ses amis alors férus de ce coin de Bretagne et de ses habitants, notamment de Marie-Jeanne qui les aida plus d'une fois. Georges Dupin, commissaire à Concarneau est chargé de l'enquête ; arrivé deux ans auparavant de Paris, suite à une mutation punitive pour "diverses dissensions" -très concrètement, il a proclamé haut et fort à certaines personnes responsables ce qu’il pensait d'elles-, il est tombé sous le charme de la Bretagne et apprend à connaître les Bretons et leurs caractères taiseux et entêtés. 

Précision liminaire qui concerne un point qui n'a sûrement pas échappé à votre sagacité, je fais mention plus haut d'un livre écrit par Jean-Luc Bannalec et traduit (brillamment) par Amélie de Maupeou ; en fait A. de Maupeou traduit de l'allemand au français, car JL Bannalec est le pseudonyme d'un écrivain allemand qui vit trois mois de l'année dans le Finistère sud ; ce premier tome -car d'autres enquêtes de G. Dupin suivront- fut une vraie réussite en terme de vente en Allemagne et débarque donc chez nous.

Soyons francs, soyons fous, je divulgue tout de suite mon avis général, un peu comme si je donnais le nom du coupable dès les premières pages : c'est un bon roman policier qui laisse le goût d'un revenez-y pas désagréable du tout ; la deuxième aventure a déjà été lue par nos amis allemands, j'aimerais bien qu'Amélie de Maupeou la traduise rapidement pour retrouver Georges Dupin et la Bretagne telle qu'il la décrit. 

Plusieurs bons points dans ce roman policier, le premier étant qu'il n'y a point de sang partout, on est dans des meurtres "à l'ancienne", l'auteur nous épargnant les descriptions minutieuses des cadavres, les odeurs, et tout ce que l'on peut lire dans certains livres du genre.

Le deuxième, sur la même ligne nous présente un commissaire qui prend son temps, qui a besoin de prendre du recul, seul pour réfléchir, à l'instar d'un Maigret -il a d'ailleurs le prénom du créateur du célèbre commissaire du 36 quai des orfèvres. Il pose des questions, consigne tout sur des petits cahiers Clairefontaine, les relit, y trouve -ou pas-le détail qui fait basculer l'enquête : "On y était. Dupin connaissait ce point précis où tout basculait dans une enquête, peu importait laquelle. Ce fameux moment où la vraie version des faits apparaissait au grand jour. Jusque-là, tout le monde s'était efforcé de ne montrer de soi-même qu'une surface lisse et opaque, de ne surtout rien révéler des véritables dessous de l'histoire. Et chacun, pas seulement les coupables, avait toujours de bonnes raisons de le faire." (p. 246) Il y a aussi du Colombo en lui, avec cette manière de poser des questions parfois sans rapport direct avec l'affaire, mais qui s'avèrent primordiales, du Wallander aussi à creuser toutes les pistes -à faire creuser plutôt par Le Ber et Labat ses collaborateurs ainsi que Nolwenn la secrétaire ultra-efficace (pléonasme ?)- à garder pour lui des informations, des intuitions qui deviendront des certitudes. Car dans ses moments de réflexion, Dupin se repasse tout le film de l'enquête en cours cherchant le détail qu'il n'a pas encore vu jusqu'à ce que ce fameux détail le mène vers la solution, évidente et même simple, presque trop, néanmoins bien dissimulée jusqu'au bout par JL Bannalec.

Le troisième est la description du pays par un œil extérieur, celui d'un exilé qui se met à adorer son lieu de "punition" ou celui de JL Bannalec, auteur allemand donc, qui s'émerveillent à raison devant la beauté des sites, des lieux typiques, de la gastronomie locale et pour G. Dupin, qui tombe sous le charme des Bretonnes (pour JL Bannalec, je ne m'avance pas, je ne voudrais pas faire de peine à "Frau Bannalec"), au moins deux, Camille de Denis, la notaire et Marie Morgane Cassel, experte en art, spécialiste de l'école de Pont-Aven.

Les Bretons vont adorer ce roman qui décrit superbement la région et les autres vont avoir très envie de venir la découvrir. Quant à moi, né en Ille-et-Vilaine, élevé à Nantes, et habitant désormais au sud-est de cette ville, presque en bordure de la Vendée, suis-je Breton ? L'éternel débat relancé. En fait, je suis entre les deux, j'ai beaucoup aimé ce roman pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, et notamment pour la visite guidée de Concarneau et Pont-Aven et les environs et j'ai très envie de retourner voir tous ces coins que j'ai déjà vus et revus et que je trouve particulièrement accueillants.

 

polars

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Petits meurtres à l'étouffée

Publié le par Yv

Petits meurtres à l'étouffée, Noël Balen et Vanessa Barrot, Fayard, 2014...

Laure Grenadier est critique gastronomique pour un magazine dont elle est aussi rédactrice en chef. Elle part en reportage à Lyon avec Paco, le photographe, pour un prochain numéro de Plaisirs de table qui sera axé sur les célèbres bouchons de la ville. La semaine se présente bien, mais tout change lorsque  le propriétaire d'un restaurant très en vue meurt, assassiné, la recette de la soirée volée. Lyon est en émoi, Laure aussi qui connaissait bien la victime. Tout en continuant son travail, elle laisse traîner son oreille et recueille des informations sur le monde des restaurateurs lyonnais qui pourraient bien servir à l'enquête. 

Dans la lignée de la série Le sang de la vigne dont il est l'un des co-écrivains, Noël Balen, crée ici avec Vanessa Barrot le personnage de Laure Grenadier qui ne sévit pas dans le vignoble mais dans les cuisines. Il est sympa le duo Laure/Paco. Elle, très parisienne, tirée à quatre épingles, très sensible à l'image qu'elle donne d'elle-même, très professionnelle, et lui, plutôt rockeur, pas toujours bien sapé, pas forcément attiré par la bonne bouffe, très doué dans son domaine, la photographie. Disons tout de suite que l'enquête n'est pas super originale, que la solution est trouvée en toute fin, peut-être un peu vite et que pendant les cent premières pages on se demande bien pourquoi on pourrait épingler une étiquette "polar" sur ce livre. Certes, meurtre(s) -quel suspens je laisse avec ce "s" entre parenthèses- il y a, mais on ne voit pas le bout de la queue d'un flic ou d'un indice. Rien ! Nada ! Mais, parce qu'il y a un -ou même des- mais, on lit les tribulations de Laure et Paco avec beaucoup de plaisir. On visite Lyon, ses bouchons, ses traboules, ses quartiers comme si l'on y était. Je n'ai visité Lyon qu'une seule fois, il y a deux ans avec un guide exceptionnel (Éric, si tu passes par là, sois-en remercié), et j'ai retrouvé l'ambiance des rues et des vieux quartiers. C'est un vrai guide, j'espère que les adresses données sont réelles et qu'on peut y manger. 

J'ai pas mal d'indulgence pour ce roman parce qu'il est le premier d'une série qui promet et que j'aime bien assister à la naissance de héros récurrents qui ne demandent qu'à s'étoffer -pas s'étouffer. Là, je sens que le duo va me plaire, parce que les personnages sont sympathiques, que le livre est bien écrit, que le titre est on ne peut mieux trouvé, qu'il se lit agréablement, qu'on apprend des choses -comme par exemple l'existence du livre la Gastronomie pratique d'Ali-Bab qui date de 1907 et qui, aujourd'hui fait sourire ou fait peur (des extraits sont cités, assez décalés par rapport aux régimes actuels)-, que même si l'on peut se demander au début en quoi c'est une enquête, eh bien, mine de rien on en est déjà à la page 100 sans s'en rendre compte, qu'il est d'un format pratique et qu'en plus la présentation est soignée : la suite, déjà prévue reprend les mêmes codes de première de couverture très réussis. Ce qui est bien aussi, c'est que si l’on n’est pas Lyonnais et pas attiré par cette ville, on sait déjà que Laure Grenadier se baladera aux quatre coins de la France et donc qu'à un moment où un autre, elle passera par chez nous déguster nos spécialités régionales. En attendant qu'elle vienne visiter le pays nantais, elle devrait passer à l'automne 2014 du côté de la Normandie pour le titre suivant : La crème était presque parfaite, pas mal trouvé non plus.

J'ai aimé les meurtres à Lyon, je suis alléché par les assassinats normands.

 

polars

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Fuir

Publié le par Yv

Fuir, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2005 (édition poche, 2009).....

Le narrateur est en Chine entre Shangaï et Pékin, pour un séjour de deux semaines, une mission pour la maison de couture de Marie, son amie. Ces jours en Chine se déroulent l'été d'avant la séparation de deux amants. Dès son arrivée à l'aéroport, le correspondant chinois lui offre un téléphone, lui qui déteste ces appareils se demande dans quel but, celui de le surveiller ?  C'est son seul moyen de communication avec l'extérieur, le moyen également pour Marie de le joindre. Et l'on peut sentir déjà dans leurs conversations, à la fois le manque et le délitement de l'amour. 

Suite de Faire l'amour dans lequel Marie et le narrateur se séparaient, Fuir est un roman qui commence sans Marie. Il est en Chine, loin d'être indifférent aux charmes de Li Qi, une jeune artiste chinoise, se sent constamment surveillé par Zhang Xiangzhi, à la limite de la paranoïa. Il ne s'y passe pas grand chose dans les premières pages, beaucoup de superbes descriptions des villes, des gens, des paysages : "Des milliers de personnes se pressaient là sur l'esplanade, qui prenaient la direction des bouches de métro ou de la gare routière, entraient et sortaient de la structure de verre illuminée de la gare, tandis que, à l'extérieur, des centaines de voyageurs étaient massés par terre dans la pénombre le long des parois transparentes, assis et désœuvrés, quelque chose de borné et de noir dans le visage, paysans et saisonniers qui venaient d'arriver ou qui attendaient un train de nuit avec des quantités de valises et de sacs à leurs pieds, élimés, mal fermés, mal ficelés, caisses et cartons entrouverts, sacs en jute affaissés, baluchons, fourniments, parfois de simples bâches mal nouées desquelles dépassaient des réchauds et des casseroles." (p.22/23), des chambres d'hôtel, mais surtout beaucoup de descriptions des tourments de l'homme qui est loin de la femme qu'il aime et n'aime plus à la fois. La relation entre Marie et lui est compliquée, à la fois faite d'amour, de lassitude, de désir sexuel, de dégoût, d'agacement réciproque. Marie est loin, le rapprochement avec Li Qi semble être sérieux, mais Marie est toujours là, dans la tête de l'homme. Les premières pages sont lentes, toujours aussi belles que dans les romans précédents, pas d'humour, de la beauté, de la sensualité dans la rencontre avec Li Qi, du désir latent, notamment dans le train Shangaï-Pékin. Puis à Pékin, le rythme du roman s'accélère à la faveur d'une partie de bowling, visualisable comme si vous y étiez, l'art de l'écriture de JP Toussaint, mais surtout grâce à une course-poursuite à trois sur une moto (cf. photo de couverture, de l'auteur), assez longue qui nous fait emprunter tout un tas de ruelles, de placettes, de venelles ; on n'est bien sûr pas dans un polar états-unien avec force dérapages, bousculades, fumées des pneus sur l'asphalte, mais cette longue scène n'a rien à leur envier, grâce à l'écriture quasi-documentaire de l'auteur. Puis, à la suite d'un coup de téléphone de Marie qui lui apprend que son père (celui de Marie) est mort et qu'il est enterré sur l'île d'Elbe, là où il vivait, l'homme quitte la Chine, pour tenter d'arriver à temps à la sépulture, le récit reprenant un rythme plus lent, celui qui sied aux retrouvailles avec Marie. Dans la première partie, malgré la tension qui régnait lors de la poursuite à moto, le vocabulaire de JP Toussaint était resté assez neutre, alors qu'il devient violent voire grossier lorsque les deux amants se revoient, comme si le danger réel de l'accident, de la mort même était moins grand que celui de la perte de l'amour, moins essentiel. L'amour et la mort. L'amore, pourrais-je même dire puisque  le final du roman se passe à l'île d'Elbe, italienne comme chacun sait.

Encore un excellent roman de JP Toussaint, avec des phrases sublimes, aux mots simples, aux tournures tellement évidentes quand on les lit, de longues phrases, comme celle que j'ai citée et de nombreuses autres, de beaux personnages qui évoluent, qui se posent des questions sur leur vie, sur leur amour. La suite est déjà écrite avec La vérité sur Marie (en 2009) et Nue (en 2013). Livres que je lirai assurément ! J'attends les sorties en poche.

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Aux Anges

Publié le par Yv

Aux Anges, Francis Dannemark, Éd. Robert Laffont, 2014....

Florian et Pierre sont deux amis d'enfance très liés pendant des années qui ne font plus que se croiser aux hasards de leurs vies depuis trente ans, sans vraiment se parler. A l'invitation de Pierre, qui souhaite renouer avec sa belle amitié, Florian accepte une virée de cinq jours entre la Normandie et la Picardie, que Pierre doit ponctuer de quelques rendez-vous professionnels. Bien évidemment, leur escapade entre copains ne se déroulera pas comme prévu, surtout lorsqu'ils rencontrent, Emiliana di Castelcampo, vieille comtesse excentrique qui vit dans un château en quasi ruine, entourée de nombreuses personnes et d'une ménagerie impressionnante.

La balade commence comme un road movie mélancolico-nostalgique, les deux cinquantenaires se redécouvrant, osant petit à petit se livrer l'un à l'autre. Chacun raconte sa vie, entre succès ou ratages professionnels, amours qui durent ou éphémères : Pierre est marié depuis longtemps à Béatrice, médecin et il sent bien qu'ils s'éloignent, Florian est marié-divorcé trois fois, père d'une fille qu'il ne voit pas et en compagnonnage avec une femme qu'il n'aime pas vraiment. La reprise de contact est timide, empruntée, mais on sent qu'il en faudrait peu à ces deux hommes pour se livrer un peu plus. Le déclic viendra d'Emiliana di Castelcampo, arrêtée au bord de la route, son véhicule dans le fossé ; Florian et Pierre la raccompagnent chez elle et découvrent le château, Léo le mari, Benny l'ancien rappeur reconverti et homme à tout faire et toute une galerie de personnages heureux, souriants, et un nombre d'animaux assez impressionnant, Noé même doit s'en mordre ce qu'il reste de ses doigts de jalousie ! C'est donc Emiliana qui va dynamiter le récit qui aurait pu s'enliser dans la routine. Le château est un lieu dans lequel ses habitants se livrent, se racontent. Un peu comme Alice dans Histoire d'Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris plus un), la vieille dame parle de sa vie, de ses amours parfois heureuses, parfois moins, mais jamais tristes. Puis chacun y va de sa confession, Florian et Pierre itou, qui la cinquantaine à peine entamée se posent pas mal de questions sur la vie, les amours, le sens de la vie, de la réussite -est-elle professionnelle, privée ?-, l'amitié, ... toutes ces questions qui commencent à fleurir dans les cerveaux des gens approchant cet âge.

Comme à son habitude, dans ses derniers romans au moins -les autres, je ne les connais point-, Francis Dannemark, se régale à écrire un roman optimiste. Pas mièvre, drôle, enlevé et optimiste et pas si léger qu'il pourrait paraître de prime abord. Dans ces moments pas toujours faciles, c'est un bonheur total de pouvoir s'échapper quelques heures en compagnie de ses personnages qui, sans avoir une vie facile, la prennent du bon côté. Ce n'est pas toujours aisé, le malheur fait plus vendre que le bonheur. On rêve tous, là, peut-être m'avancé-je en parlent pour tous, alors disons, je rêve, de trouver une Emiliana en son château en ruine, dans lequel, lorsque le moral baisse -ben, oui, ça peut arriver, même si je suis d'une nature plutôt optimiste-, je pourrais aller passer quelques jours. Sauriez-vous résister à un humour tel que le rapporte Lucie, ex-pharmacienne qui vit depuis cette anecdote au château : "Le lendemain, j'ai revu une femme que je n'avais plus revue depuis longtemps. Elle m'a demandé si je n'avais pas, par hasard, un sirop qu'elle pouvait donner à un perroquet qui ne cessait d'éternuer. Je l'ai regardée, elle a précisé avec beaucoup de sérieux qu'il n'était pas impossible que le perroquet fasse semblant d'éternuer mais que dans le doute..." (p.90) ?

Francis Dannemark aime les personnages qu'il crée, et ça se sent, il est bon avec eux, et on n'a pas envie qu'il leur arrive des tas d'événements malheureux. Ils passent par des moments pas faciles, se posent mille questions. F. Dannemark parle bien de la seconde ou de la troisième ou de l'énième chance en amour, la manière dont on peut, en couple évoluer ensemble dans un sens similaire, conforter année après année l'attachement à l'autre, ou au contraire comment deux êtres s'éloignent sans l'avoir voulu, au gré des rencontres, des souhaits, des virages de la vie. Pourquoi alors céder à une vie moyennement confortable lorsqu’une vie plus épanouie s'ouvre ? Alors, certes, chez Francis Dannemark, tout se fait en douceur, il y a un petit côté utopique, rêveur qui paraît difficilement atteignable dans notre monde rapide, moderne, fuyant. Et finalement, s'il avait raison et s'il fallait prendre du temps ? Changer si ce n'est de vie, de vitesse en adoptant une allure pied sur frein, pour profiter de tous les paysages aux différents âges ? Pour finir sur une note personnelle, j'ai changé de rythme de vie, la quarantaine tout juste entamée, et depuis sept ans maintenant je m'en félicite tous les jours, sans regret ou amertume de ne l'avoir pas fait plus tôt, juste avec l'espoir de profiter encore longtemps. 

A noter que les personnages de ce très agréable roman, que dis-je, de cette douceur et joie de lecture se rencontrent avec ceux d'un autre roman, celui de Véronique Biefnot, Là où la lumière se pose, et que l'idée est tellement plaisante, qu'il ne me reste plus qu'à lire le livre de V. Biefnot.

Pour finir en musique, tout le long de ma lecture, j'avais en tête la chanson de Merlot (quoi, vous ne connaissez pas Merlot ? Quelle honte !) qui s'intitule Souris (tiré de l'excellent album Business Classe) et qui est une ode à la vie joyeuse. Eh bien, direction une plate forme d'écoute légale, non mais...

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