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Les reflets du monde. En lutte

Publié le par Yv

Les reflets du monde. En lutte, Fabien Toulmé, Delcourt, 2022

Fabien Toulmé a eu l'envie de faire du reportage de terrain, d'aller à la rencontre de gens aux quatre coins du monde, pour raconter leurs parcours, qui pour être individuels parlent cependant au plus grand nombre.

La révolution populaire du Liban en 2019, la Thawra décidera du thème : la lutte, et plus particulièrement la lutte menée par des femmes : Nidal au Liban qui lutte entre autres pour l'égalité hommes-femmes, Rossana au brésil qui au sein d'un mouvement se bat contre un projet qui veut détruire son quartier et Chanceline au Bénin qui éduque les jeunes filles et jeunes garçons à l'éducation sexuelle, au consentement.

Excellentissime gros roman graphique d'une part parce que Fabien Toulmé est un formidable reporter qui sait intéresser ses lecteurs à son sujet par ce qu'il écrit et évidemment, sinon ce ne serait pas une bande dessinée, par son dessin, un peu naïf, coloré de cases monochromes, tantôt bleues, tantôt vertes ou roses ou ocres... et par ses touches d'humour -souvent de l'autodérision.

Et d'autre part, et surtout par les thèmes abordés et les femmes rencontrées. Nidal, dans un Liban en pleine déroute dans lequel il n'est pas simple d'être une femme qui lutte, qui milite et ose prendre la parole, qui reçoit des menaces mais persévère et ne lâche pas l'affaire. Elle veut l'égalité hommes-femmes et plus globalement, virer les élites corrompues, cesser le fonctionnement du pays qui offre les plus hauts postes en fonction de sa communauté...

Rossana à Joao Pessoa qui veut que son quartier -la communauté Porto do Capim- promis à la démolition vive et qui s'y démène : manifestations, recours à la justice. Elle veut en faire un sanctuaire écologique et il faut pour cela que la mairie assainisse, investisse...

Chanceline au Bénin qui tente d'inculquer aux jeunes les notions de consentement, de sexualité protégée, pour lutter contre les grossesses précoces et qui se heurte à des préjugés, des traditions...

Bref, c'est un excellent ouvrage, trois reportages passionnants, très bien racontés, denses, il faut prendre son temps, et c'est une bonne idée tant on a envie de rester en compagnie de Fabien Toulmé et de ces femmes.

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Terres profondes

Publié le par Yv

Terres profondes, Patrick S. Vast, Le chat moiré, 2022

1978, dans un village ardéchois, une nuit de pleine lune, des coups de feu et le lendemain, les hippies -ainsi que les appellent les villageois- ont quitté la maison qu'ils louaient.

2018, Jack Sellier, en disponibilité de la police pour se consacrer à l'écriture de thrillers, activité dans laquelle il commence à se faire un nom, arrive dans le même village. Il y a loué une maison, inoccupée depuis 40 ans et compte y faire venir sa femme et leur fille. Mais ses questions sur les anciens occupants de la maison lui attirent la suspicion des habitants et font resurgir de vieilles histoires bien enfouies.

Ce qu'il y a de bien avec les livres de Patrick S. Vast, c'est qu'on n'est jamais déçu et qu'à chaque fois, il nous plonge dans un monde différent. Cette fois-ci, c'est un polar rural qui commence doucement, pour bien installer le décor et les personnages : l'atmosphère village à l'ancienne qui n'aime pas les étrangers -surtout les policiers, des meneurs hauts en couleur, qu'on visualise sans peine, chasseurs, aimant  la compagnie virile, boire des coups et dire du mal des étrangers. Un étranger, c'est quelqu'un qui n'est pas du village. Pour peu qu'il vienne d'un autre département, c'est pire, alors un Parisien ou un non Français...

La tension s'installe durablement et monte inexorablement. Les quelques fortes têtes du village bien décidées à ce que les histoires enfouies le restent à jamais sont prêtes à tout pour stopper les recherches de Jack. Prêtes à tout, donc imprévisibles. Et armées.

Patrick S. Vast en auteur de polars éclairé et malin, distille le calme, le reposant dans les paysages et le violent dans certains intervenants. Ses personnages sont évidemment des stéréotypes, des caricatures, car dans les villages reculés, il n'existe point de gens bas de plafond qui ne reculent devant rien pour cacher leurs turpitudes, leurs crimes ou ceux de leurs ascendants. Malgré tout, s'il en existait et que par coïncidence, ils étaient chasseurs -comme ceux du roman- ils disposeraient d'armes, ce qui serait loin d'être rassurant. L'étroitesse d'esprit, le repli sur soi, la peur de la rencontre et de la différence ne rendent pas tolérant.

Les polars de Patrick S. Vast se lisent, ne se ressemblent pas ce qui est une qualité, et se conseillent fortement, parce qu'il n'y a pas de risque de déception. C'est même tout le contraire, le seul risque c'est de vouloir tous les lire.

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Nocturnes berlinois

Publié le par Yv

Nocturnes berlinois, Juan Díaz Canales, Rubén Pellejero, Casterman, 2022 (traduit par Hélène Dauniol-Remaud)

A l'automne 1924, Corto Maltese arrive à Berlin et, en passant près d'un commissariat reconnaît dans une photo d'un mort inconnu, l'un de ses amis, Jeremiah Steiner. Ce dernier a été assassiné, et Corto cherche le tueur dans une Allemagne en proie à un nationalisme souterrain, à un antisémitisme montant. La jeune République de Weimar est fragile et il suffirait de peu pour qu'elle vacille et chute.

J'ai toujours eu une bizarre appréhension à ouvrir un album de Corto Maltese, le célèbre marin créé par Hugo Pratt et repris depuis son décès, notamment par les deux auteurs espagnols. Le trait -beaucoup de personnages en ombre- n'est pas mon favori, et pourtant tout cela n'est plus d'actualité au fil des pages et les aventures de Corto génèrent même une certaine fascination pour ne pas dire une fascination certaine. Très ancrées dans des contextes historiques, politiques ou géopolitiques, elles ont quelque chose d'érudit, d'instructif et de divertissant également. Cette dernière à Berlin ne déroge pas à la règle, et c'est en Allemagne, pas encore hitlérienne que Corto vadrouille. Il y est question de sociétés secrètes fascisantes, antisémites -le mot aryen n'est pas prononcé, mais on l'entend entre les lignes-, anti-communistes... Et Corto de trimballer sa grande carcasse, de se trouver pris à parti et au jeu de démanteler tout cela.

Épatant, comme à chaque aventure, c'est ce que je me dis après chaque album, pour retrouver cette petite appréhension au prochain. Finalement, je crois aimer ça.

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Le Ministre et La Joconde

Publié le par Yv

Le Ministre et La Joconde, Hervé Bourhis, Franck Bourgeron, Hervé Tanquerelle, Isabelle Merlet, Casterman, 2022

En 1962, parce qu'il a promis un peu vite aux Américains le prêt de La Joconde pour une exposition, André Malraux se voit contraint par Le Général, de la convoyer lui-même de Paris à New York, sur Le France. Ce prêt pourrait renforcer les liens entre les deux pays, liens qui se sont distendus après guerre, de Gaulle n'étant pas un farouche américanophile. Flanqué d'une conservatrice de musée et d'un spécialiste de la sécurité, voici le Ministre d’État en partance vers le nouveau monde.

Irrévérencieux ? Oui, André Malraux est malmené, mais garde néanmoins sa prestance de Ministre d’État -il paraît qu'il tenait à cette distinction honorifique, comme d'ailleurs à tout ce qui l'honorait de manière générale.

Drôle ? Oui et re-oui. J'ai beaucoup ri aux aventure de Malraux, à son envie de toujours briller un peu plus que les autres, de se mettre en avant, même si parfois, il se prend les pieds dans le tapis et se ridiculise quelque peu. A ses angoisses, ses peurs devant l'ampleur de la tâche.

Cette histoire basée sur une vérité historique est conçue par Hervé Bourhis et Franck Bourgeron qui ont dû bien se marrer en l'écrivant. Il faut malmener le personnage historique sans lui manquer de respect, inventer des situations décalées, saupoudrer d'anecdotes réelles. Bref, c'est très réussi, à tel point qu'une autre aventure du Ministre serait très tentante. Pour le dessin, c'est Hervé Tanquerelle -couleurs d'Isabelle Merlet- et là encore, c'est très bon. On ne peut s'empêcher de penser à Tintin, dans le trait et une croisière en bateau en plus -même si le capitaine n'est point Haddock. La référence est voulue, mais le dessinateur s'en affranchit très vite et imprègne son style qui colle parfaitement au texte.

Vous l'avez compris, j'ai beaucoup aimé, et je ne doute pas que ce sera le cas de beaucoup de lecteurs.

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A short story. La véritable histoire du dahlia noir

Publié le par Yv

A short story. La véritable histoire du dahlia noir, Run, Florent Maudoux, Label 619, 2022

Le 15 janvier 1947, le corps d'Elizabeth Short, atrocement mutilé est retrouvé dans un quartier en construction de Los Angeles. La jeune femme de 22 ans, née dans une famille aisée ruinée par la Grande Dépression de 1929, rêve de cinéma, de gloire, de célébrité. Elle quitte son Massachussetts natal pour Los Angeles. Elle se lie à des militaires, à des filles qui comme elle, rêvent d'une carrière. Elle sort beaucoup, s'invente des vies dans les lettres qu'elle envoie à sa famille et à ses amis.

Le meurtre d'Elizabeth, surnommée le Dahlia noir est toujours non élucidé à ce jour, il a été le sujet de livres et de films qui se sont intéressés au tueur, mais assez peu à la victime. C'est sur elle que Run et Florent Maudoux ont mené une véritable enquête qui fourmille de détails, de points encore jamais mis à jour. La très jolie jeune femme, brune -en fait, châtain aux cheveux teints- aux yeux verts a fait tourner beaucoup de têtes mâles. Elle a subi des avances, des agressions, n'a jamais versé dans la prostitution, comme certains l'ont prétendu. Elle sortait beaucoup, dépensait l'argent de ses accompagnateurs d'un ou plusieurs soirs. Sa fragilité et son inconstance en ont fatigué plus d'un qui, cependant ont gardé des relations amicales avec elle.

Le travail des deux auteurs est remarquable, documents à l'appui. L'ouvrage est d'une grande beauté, les pages sont épaisses, mates, le dessin aux couleurs qui rappellent les années 40 -tendance sépia ou pastels- est somptueux. Il commence par des pages écrites et illustrées qui présentent le début de vie d'Elizabeth, puis enchaînent sur des planches de BD ; puis d'autres pages écrites et illustrées s'intercalent entre les planches et pour finir, un dossier dense et complet sur les nombreux suspects et témoignages, des coupures de presse de l'époque... Les 2ème et 3ème de couverture ainsi que les premières et dernières pages sont des reproductions de cartes postales des années 40, de Los Angeles. Le tout plonge dans l'ambiance dès le début. C'est passionnant, très beau. Le portrait d'Elizabeth Short est très réussi, cette jeune femme qui écrivait dans une de ses lettres : "Je ne serais jamais heureuse, à vivre toute seule dans une maison." Son besoin d'être connue, reconnue, entourée, admirée, aimée est peut-être ce qui l'a poussée vers son assassin ?

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Hercule Poirot joue le jeu

Publié le par Yv

Hercule Poirot joue le jeu, Marek, Paquet, 2022

Hercule Poirot est invité par une amie qui organise une course à l'assassin lors d'une kermesse, car elle sent qu'un crime pourrait être commis pendant du jeu. Poirot fait la connaissance de tout le beau monde réuni dans la résidence de Sir Stubbs, s'imprègne des lieux, observe les personnes et les liens qu'ils tissent. Et le jour de la kermesse, que croyez-vous qu'il arrivât ? Un meurtre. Celui de la jeune fille censée jouer le rôle de la victime qui fut donc à son insu parfaitement dans son rôle.

Évidemment tirée de l’œuvre d'Agatha Christie, cette enquête va bien embêter le célèbre détective belge qui sent qu'elle lui échappe.

Même lorsqu'on connaît l'intrigue, lire un Poirot, c'est toujours un bon moment et le lire en bande dessinée est un régal. J'aime beaucoup le trait de Marek, la ligne claire, décors et personnages identifiables aisément, leurs expressions, celles qui n'échappent pas à Hercule Poirot ne nous échappent pas à nous non plus. Et la galerie de personnages qui ont tous une bonne raison de se trouver là et peut-être d'avoir tué la jeune fille est croquignolesque, absurde ; la bourgeoisie anglaise des années 40 ou 50 (livre écrit en 1956) qui parle encore de l'Inde comme appartenant au royaume et qui aime faire la charité, engoncée dans ses stéréotypes. Agatha Christie aimait faire évoluer son détective dans cette société, dans laquelle il se coulait parfaitement.

Et bien sûr, Poirot arrivera à décortiquer cette énigme et à s'en sortir encore une fois brillamment.

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Atom Agency. Petit Hanneton

Publié le par Yv

Atom Agency. Petit Hanneton, Yann, Olivier Schwartz, Dupuis, 2020

Hiver 1950, la police parisienne est aux abois, l'ennemi public numéro 1, René la Canne a été repéré et ce n'est qu'une question de temps pour l'attraper. L'inspecteur Roger Borniche est bien placé pour être celui qui lui mettra la main dessus, mais le commissaire Tigran Vercorian veut le devancer. Alors, lorsqu'un ami arménien lui demande de retrouver Petit Hanneton, une héroïque ambulancière pendant la guerre, Tigran le renvoie vers son fils Atom et son agence de détectives. Atom, Mimi et Jojo, très occupés ne s'intéressent pas davantage à cette disparition. Il faut que Jean Gabin et Jean Marais qui ont connu Petit Hanneton sur le front -elle n'était pas insensible au charme de Jean Marais- fassent le déplacement pour qu'enfin, les détectives se lancent à sa recherche.

Tome 2 aussi bon que le tome 1, hier chroniqué. Ah, le charme des comédies policières des années cinquante avec, en prime, les deux Jean célèbres du cinéma ! Plus les coups bas, le chef de Tigran Vercorian qui veut le virer lui et tous les flics à l'ancienne pour une police moderne, et qui devant les stars joue les carpettes. N'oublions pas, comme dans le tome 1, les mandales, les poursuites... Et toujours, cette amitié embarrassante du commissaire Vercorian avec Paulo Leca un caïd du milieu, et les conséquences de ce qu'ils ont fait pendant la guerre qui pourrait bien les envoyer "à Cayenne" -dixit Paulo. Le père veille sur son fils à la manière d'un père possessif qui veut qu'il épouse une fille arménienne, et le fils tente de protéger son père car il sait par Paulo qu'il est en mauvaise posture.

Je n'ai pas vu qu'il était paru de tome 3, c'est fort dommage, car la série est vraiment distrayante, drôle et bien menée et ce fil rouge, commun à chaque tome, le lien entre le commissaire Vercorian et Paulo Leca m'intrigue.

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Atom Agency. Les bijoux de la Bégum

Publié le par Yv

Atom Agency. Les bijoux de la Bégum, Yann, Olivier Schwartz, Dupuis, 2018

Août 1949, La Bégum, la femme de l'Aga Khan se fait dérober ses bijoux en sortant de sa villa du Cannet.

Paris, même date, Atom Vercorian, fils du commissaire Tigran Vercorian, qui souhaite développer une agence de détectives, tente d'obtenir des renseignements sur ce vol, car la récompense substantielle lui permettrait de se faire connaître. Mais papa Vercorian n'est pas de cet avis et veut que son fils fasse du droit et se marie avec une Arménienne qu'on lui a choisie, Sandouie, fille de bonne famille. Atom, veut s'émanciper et aime davantage la compagnie de Mimi, son associée dans l'agence, gouailleuse, futée, débrouillarde.

Une belle et heureuse surprise cette bande dessinée de comédie policière, très fidèle aux années 50, aux films de l'époque. On ne s'étonne pas d'ailleurs de trouver des personnages qui ressemblent à des acteurs : Jojo la Toupie, ex-catcheur et futur associé de l'agence Atom Agency ressemble beaucoup à Jean Gabin, Mimi a des traits le langage et la voix -je l'entends parler- de Danny Carrel... La référence à Tintin est manifeste, dans le titre Les bijoux de la Bégum, ou l'une des premières phrases criée par la Bégum : "Ciel ! Mes bijoux !" : ajoutons les bas de pantalon d'Atom, à la Tintin et le trait du dessin d'Olivier Schwartz.

Tout cela est bien agréable, mené tambour battant, entre mandales, poursuites, coups de feu, méchants très méchants, une famille arménienne très présente et pesante et les conséquences des actes posés et des rencontres faites pendant la guerre qui pourraient bien gêner certains.

Il existe un tome 2, j'en parle demain.

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Triptyque en ré mineur

Publié le par Yv

Triptyque en ré mineur, Sonia Ristić, Intervalles, 2022

Il y a d'abord, dans le Belgrade des années 70, Milena, jeune scénariste qui rêve d'écrire son premier roman et qui correspond avec Sam, l'un des deux étasuniens qu'elle a rencontrés à Paris.

Il y a ensuite, Clara, que Milena a rencontrée dans l'hôpital psychiatrique où son père est soigné. Clara qui lui raconte son histoire par bribes : la jeune fille de la bourgeoisie juive berlinoise, pendant la guerre et son amour pour Lily, la fille d'ouvriers.

Et puis, il y a Ana, belgradoise d'origine, qui vit à Paris en plein confinement et qui un jour, reçoit par colis, les lettres que Milena a envoyées à Sam.

Triptyque donc, sur les musiques de Rachmaninov (concerto pour piano n°3), Mahler (symphonie n°3), Brahms (concerto pour piano n°1). Trois femmes à des époques différentes, trois types de récit : épistolaire, souvenirs et courts fragments. Le procédé n'est pas neuf, mais le classique c'est bien si c'est bien fait, et là Sonia Ristić fait cela admirablement. J'ai dévoré son livre en deux jours sans pouvoir le lâcher.

C'est d'abord la relation épistolaire entre Milena et Sam, qui évolue durant les années. Eux deux se veulent écrivains et les réflexions tournent beaucoup autour de l'écriture. Comment on en vient à écrire et qu'écrit-on ? Où trouver la matière ? Écrire de la fiction ou de la réalité ? Le roman doit-il se nourrir de la réalité, mais ne le fait-il pas intrinsèquement ? D'autres thèmes sont abordés, comme l'amour, la mort, la maladie notamment psychiatrique, la vie à Belgrade dans ces années-là...

Ces réflexions sont poussées dans la dernière partie, Cinquante ans plus tard : Ana veut elle aussi écrire un roman et se pose beaucoup de questions : "Je sais que la bonne littérature et la littérature qui marche sont deux choses distinctes souvent. La première n'est que subjectivité, une histoire de goût ; la seconde s'inscrit dans un paysage économique et obéit au fonctionnement d'un système. Des fois il arrive que goûts et loi du marché se rejoignent." (p.223)

Milena et Ana se ressemblent, à la différence que l'une a vécu sous Tito, finalement pas si mal que cela et que l'autre a vu son pays se déchirer, et Sonia Ristić écrit des pages bouleversantes sur la guerre : "La guerre dure. Un an, deux trois, pas loin de dix en tout. Les premiers morts sont des visages aux traits nets, mais lorsque les centaines, puis les milliers commencent à s'additionner, tenir les comptes devient de plus en plus insoutenable. Les vies de toutes celles et ceux que je connais basculent. Il y a ceux qui meurent sous les bombes, les balles perdues, les tirs des snipers. Il y a celles et ceux qui partent, émigrent, se réfugient ailleurs, se trouvent parfois, reconstruisent autre chose, rarement, la plupart continuent à errer jusqu'à ce jour. Il y a ceux qui perdent leur boulot, leur maison, leurs économies, leurs amis, dont les familles éclatent." (p.193)

Sonia Ristić sait faire vivre ses personnages, on croit en eux, on se demande souvent s'il y a en eux une partie d'elle ou de ses amis, preuve s'il en est qu'ils sont réalistes. Elle les fait vivre dans des contextes géographiques, géopolitiques différents qui sont très bien dressés, mais tous, à toutes les époques se posent les mêmes questions sur la vie, la création, l'amour, l'amitié. Parce que sûrement, au fur et à mesure qu'on avance en âge on s'aperçoit qu'on se pose les mêmes questions que nos parents et aïeux et que nos enfants, sans doute se les poseront eux aussi.

Bref, ce roman est excellent, et j'espère que pour une fois, la bonne littérature rejoindra la littérature qui marche.

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