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L'or de Quipapa

Publié le par Yv

L'or de Quipapa, Hubert Tézenas, Métailié, 2015 (1ère édition, L'Écaillier, 2013)...,

Brésil, 1987, état du Pernambouc, ville de Quipapa, la canne à sucre est cultivée non plus pour le sucre mais pour l'éthanol censé faire rouler les voitures. Les producteurs exploitent les ouvriers et notamment la famille Carvalho. Le chef du syndicat des ouvriers menace ? On le retrouve mort. Un témoin, Alberico Cruz est accusé du meurtre, envoyé en prison. Le dernier fils Carvalho, Kelbian trempe dans des affaires louches, profite de son statut d'héritier. Le père n'est pas tout propre non plus qui tente de faire effacer la dette colossale des producteurs d'éthanol par le pays, prêt pour cela à toutes les compromissions. Trahisons, arnaques, meurtres, corruption et misère font le quotidien de cette région et de ses habitants.

Il n'est pas très évident de se retrouver dans les premières pages de ce roman si l'on ne connaît rien du Brésil ou de la canne à sucre, j'avoue avoir été un peu perdu, et puis les explications viennent et les différentes informations font sens. Et là, force est de constater que le contexte est exotique et miséreux. Les ouvriers triment pour des salaires qui ne couvrent pas leurs frais, ils ne peuvent pas revendiquer, sont tenus à l'écart, ce n'est pas de l'esclavage proprement dit, mais on n'en est pas loin. Hubert Tézenas décrit bien les conditions terribles, mais aussi les magouilles des exploitants pour tirer toujours plus de profit. La canne à sucre a été un produit qui a fait leur richesse, mais elle n'est plus aussi rentable dans la fin des années 1980. La société brésilienne est ultra violente, un assassinat ponctue une tentative de dénonciation des méthodes des producteurs de canne à sucre, personne ne s'en émeut, sauf quand même un soldat de la police militaire et un journaliste. Alberico Cruz, le témoin accusé du meurtre ira quelques jours en prison, subira des brimades et des violences extrêmes, les prisonniers sont entassés dans une pièce à la merci d'un caïd qui manipule les gardiens et les flics.

Hubert Tézenas alterne deux narrateurs, celui qui est décrit à la troisième personne, Alberico Cruz, qui veut absolument faire la lumière sur l'histoire à laquelle il est mêlé, c'est lui qui en quelque sorte mène l'enquête du roman, et celui qui dit "je", Kelbian Carvalho, le fils héritier violent et incontrôlable. J'aime assez cette idée de nous faire voir par l'œil du "méchant" plutôt que par celle de l'accusé à tort, ça donne un côté encore plus noir au roman.

Dans cet état du Pernambouc, dans les petites villes loin de la capitale locale Recife, le décor est triste, et les conditions de vie horribles. Il est dur d'y survivre. Le roman d'Hubert Tézenas est noir, très sombre et poisseux, un roman hard-boiled dit-on qui rend compte d'une réalité sociétale : gangstérisme, corruption, mafia, meurtres, course à l'argent et au profit. Un premier roman très réussi et très prometteur qui se lit sans en perdre une miette et qui a eu l'avantage de me plonger dans un monde inconnu, celui des plantations de canne à sucre et du Brésil pauvre, loin des plages de Copacabana ou d'Ipanema.

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Code 1879

Publié le par Yv

Code 1879, les enquêtes du généalogiste, Dan Waddell, Le Rouergue, 2010 (Babel noir, 2014, traduit par Jean-René Dastugue)....

Nigel Barnes est généalogiste professionnel. Après un bref passage à l'université, il tente de relancer son activité auprès des particuliers. Lorsqu'un code mystérieux apparaît sur le corps d'un cadavre, la lieutenant Heather Jenkins pense à faire appel à ses services pour tenter de l'interpréter. Alors, sous les ordres de l'inspecteur principal Grant Foster, Nigel va faire des recherches dans le passé pour comprendre les motivations du tueur, qui ne s'arrête pas là, puisque rapidement un deuxième cadavre est retrouvé avec le même code inscrit sur un partie de son corps.

Mademoiselle ma fille a lu ce roman policier l'été dernier puis me l'a passé en me conseillant fortement sa lecture. J'ai acquiescé et posé l'ouvrage sur ma table de chevet, vite recouvert par d'autres livres tout aussi intéressants... ou pas d'ailleurs. Comme cette demoiselle revenait à la charge régulièrement et plus fortement ces derniers jours, j'ai obtempéré, que voulez-vous on n'est plus le maître chez soi... tout se perd ma pauv'dame, même le respect des parents...

Du coup, j'ai lu et j'ai bien aimé ce premier tome d'une série qui en compte au moins trois. Je passe vite sur quelques longueurs qui font que j'ai sauté quelques paragraphes pour dire tout le bien que je pense de ce roman. Le trio d'enquêteurs fonctionne bien, Grant Foster en tête, flic bourru, désabusé et acharné, Heather Jenkins, la jeune policière motivée et opiniâtre qui a la merveilleuse idée de faire appel aux talents de Nigel Barnes, généalogiste chevronné absolument pas habitué aux scènes de crime -et qui va un peu morfler de ce côté-, plus à l'aise dans les bibliothèques ou les archives. Tous les trois ont une vie, un passé qui nous sera expliqué par bribes, au moins pour les deux garçons. Les recherches sont minutieuses, captivantes même si l'on ne connaît pas le Londres actuel ou le Londres du XIX° siècle ; elles obligent à une certaine lenteur et permettent d'installer doucement mais sûrement le suspense.

Je passe aussi sur les pressions de la presse sur Nigel pour obtenir des scoops, sur la jalousie d'un confrère qui n'imagine son métier que pour flatter l'ego de certaines personnes publiques -un tour de passe-passe et d'un ancêtre paysan on en fait un bourgeois ou un personnage qui a compté- ou pour faire du fric facilement. La presse, la police sont malmenées, tant celles de 1879 que les contemporaines.

L'intrigue est bien menée, parfaitement maîtrisée quasiment jusqu'au bout, et franchement je ne m'attendais pas à cette fin, à plusieurs niveaux. Au moins une double surprise qui me ravit et qui ne peut qu'emballer le lecteur.

Alors, je me dois ici de remercier vivement mademoiselle ma fille de son bon conseil en matière de lecture, et je dirais même plus, je me lirais bien les suivants maintenant, le deuxième existe également en poche Babel noir (Depuis le temps de vos pères) et le troisième est sorti en 2014 au Rouergue (La moisson des innocents).

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Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu TOM L'ÉCLAIR et a sauvé le monde

Publié le par Yv

Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu TOM L'ÉCLAIR et a sauvé le monde, Paul Vacca, Belfond, 2015.....

Tom Leclerc, en cette année 1968, vient de s'installer avec ses parents Pauline et Serge à Montigny, proche banlieue parisienne. Tom est un garçon qui ne montre pas ses émotions, solitaire, capable de résoudre des problèmes ardus en peu de temps, ce qui ne facilite pas les rapprochements entre collégiens. Tom souffre d'une forme d'autisme, et néanmoins est plutôt bien inséré dans la société, grâce à Pauline qui règle sa vie au millimètre et qui fait tout pour l'aider à grandir. Tom est fan de comic books, ces BD qui n'ont pas encore déferlé sur l'Europe ; à leur lecture, il sait qu'il est devenu un super héros et que ses pouvoirs l'aideront à sortir de sa solitude.

Ce roman débute avec une présentation de Tom, un peu comme JP Jeunet présente son Amélie Poulain, ça m'a fait le même effet entre drôlerie et grande tendresse ; le livre entier respire la même joie de vivre que le film. C'est léger, tendre, décalé, drôle, néanmoins, les thèmes de la différence, de la difficulté de s'intégrer dans la société sont très présents. Ils le sont pour Tom bien sûr ou pour Palma, une jeune fille elle-même isolée tant par sa personnalité que par son milieu social défavorisé que par son ascendance directe d'immigrés portugais -une histoire de nos jours ferait d'elle sans doute une Fatima ou une Yasmina. Ils le sont également pour Pauline, femme au foyer dans les années 60 dans lesquelles elles viennent tout juste de gagner leur droit à travailler, à gérer leurs biens et à ouvrir un compte en banque (réforme du régime matrimonial de 1965 !) qui rêve de sortir de chez elle et de travailler. Le couple subira quelques tourments suite à cette décision, à l'incompréhension de Serge et à sa chute professionnelle en même temps que l'ascension de Pauline. Tom, en Super Héros qu'il est voit et entend tout cela. C'est alors qu'il va tout faire pour tenter d'arranger les choses autour de lui, c'est sa mission en tant Tom L'Éclair.

Il est bath Tom, je l'aime bien, c'est un personnage que le lecteur aura du mal à oublier. A petites touches, Paul Vacca nous décrit son isolement, ses rites, ne dit jamais le mot d'autisme, mais on le comprend très vite (même si comme moi, vous ne lisez que rarement les quatrièmes de couvertures), il nous écrit son quotidien, ses relations aux autres, la société de 1968 en grand chamboulement, le progrès technique déboule en masse dans les maisons, les mœurs évoluent. Et puis, quel plaisir de ne pas avoir à toutes les pages des envois de textos, des courriels, des appels en pleine rue...

Un roman bourré de charme, rafraîchissant à mettre entre toutes les mains, un pur moment de bonne humeur. Je ne vais pas rajouter d'adjectifs, j'aurais pu avec un dictionnaire des synonymes : adorable, élégant, séduisant, gai, plaisant... (ah si je l'ai fait), franchement, croyez-moi sur parole, c'est un livre pour vous, je le sens, je le sais. J'ai pu lire déjà que certains lui reprochaient une fin un peu ratée, parce que pas crédible, je m'insurge car le parti-pris de ce genre d'œuvres, tant littéraires que cinématographiques, c'est d'avoir une happy-end : imagine-t-on Amélie Poulain vivre sous les ponts et mourir dans d'atroces souffrances ? Non bien sûr ! Alors, vive Tom L'Éclair.

J'ai tout lu (enfin presque) de Paul Vacca :La petite cloche au son grêle, Nueva Königsberg, La société du hold up, et j'ai tout aimé, et vous le constatez, je continue à tout aimer.

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Burn out

Publié le par Yv

Burn out, Didier Fossey, Flamant noir, 2015.....

Une équipe de cambrioleurs menée par un responsable d'une association de réinsertion et son adjoint, un russe, fréquente les cimetières parisiens pour dérober les objets d'art, statue de Bartoldi ou autre. La police surveille jusqu'à ce qu'un flic se fasse surprendre et poignarder par un malfrat. Boris Le Guenn commandant à la criminelle est chargé de l'enquête ; il est également préoccupé par l'un de ses hommes, Guillaume qui ne répond plus à ses appels depuis quelques jours, depuis qu'il s'est fait largué par sa compagne ; Boris craint un pétage de câble avec lourdes conséquences. L'enquête avance doucement, parce que d'autres sont aussi en cours, les vols perdurent et Guillaume reste toujours absent.

Un polar hyper réaliste écrit par un ancien flic de la B.A.C parisienne, c'est dire si on est en compagnie d'un auteur bien renseigné. La police française, c'est beaucoup de sigles (expliqués en bas de pages), beaucoup de services aux diverses prérogatives, beaucoup d'hommes et de femmes même si le sous-effectif se fait cruellement sentir. Hormis l'enquête, fort intéressante au demeurant, Didier Fossey écrit la réalité des flics français : les heures infinies, les ouiquendes et vacances difficiles à prendre, les vies de familles qui partent en vrille parce que le travail empiète sur la vie privée, les conjoint(e)s et les enfants qui n'en peuvent plus de vivre seuls et les policiers qui ne s'en rendent pas forcément compte puisqu'ils ont toujours le nez dans le guidon. Lorsqu'ils prennent conscience que ce boulot leur a pris une partie de leur vie, il est souvent trop tard. Guillaume s'est fait largué, Boris Le Guenn est en difficulté avec Soizic son épouse, d'autres sont célibataires parce qu'ils n'ont pas voulu ou su s'engager dans une relation. La fiction de Didier Fossey l'est dans son intrigue mais les conditions de vie sont assez proches de celles qu'on peut nous décrire dans tels ou tels livres ou émissions sérieux (une mention spéciale, hors concours, pour la personne d'Hélène Guillemin, commandant de gendarmerie, sans doute la plus fictive -voire rêvée- des intervenants du roman qui marquera durablement tout mâle lecteur, à moins que Didier Fossey n'ait rencontré dans sa vie une gendarme aussi... atypique et sexy).

L'écriture est directe, simple, rapide, la construction du roman itou : petits chapitres alternant les narrateurs, les points de vue, le lecteur avance plus vite que les enquêteurs puisqu'il sait quasiment tout des activités des gangsters et des flics. C'est un roman pas très long (290 pages) et très dense, rien n'est superflu, Didier Fossey va à l'essentiel, il détaille les procédures, cause hiérarchie et carrière sans que cela ne nuise au rythme ou à l'intérêt ; aucun passage n'est plus -ni moins- marquant qu'un autre d'où mon manque de citation (j'aurais pu citer la description de la commandant Guillemin, mais si j'insiste je vais passer pour un obsédé, alors je donne les pages, mais c'est tout : 229/230), l'écriture et la lecture sont égales de bout en bout donc, point de temps mort, un peu d'adrénaline sur la fin, comme tout polar qui se respecte et surtout, une envie folle de savoir ce que deviennent tous les protagonistes, voire de les retrouver pour d'autres enquêtes.

Un roman policier atypique parce que très proche de la réalité, très loin donc des polars "fantasmés". J'aime les deux genres, surtout lorsqu'ils sont servis par une belle maison d'édition indépendante comme celle qui édite Didier Fossey, Flamant noir.

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Le maître des insectes

Publié le par Yv

Le maître des insectes, Stuart Prebble, Denoël, 2015 (traduit par Caroline Bouet)...

Jonathan Maguire vit avec ses parents et son grand frère, Roger handicapé mental. Depuis leur plus jeune âge, les deux frères sont très liés, et au fur et à mesure qu'ils grandissent, Jonathan fait d'autres rencontres, va à l'université, mais toujours reste proche de Roger. Pour pallier à l'absence de Jonathan parti étudier, Roger commence à s'intéresser aux insectes et son père l'autorise à créer un insectarium dans une cabane de jardin. Les parents des garçons meurent dans l'incendie de leur maison, Jonathan, vingt ans, décide d'arrêter ses études pour s'occuper de Roger. Il épouse Harriet rencontrée quelques années auparavant, elle-même proche de Roger. La vie n'est pas si simple car Harriet continue ses études à 500 km de son mari, ne rentre qu'un week-end par mois, au grand malheur de Jonathan, jaloux parce qu'il sait qu'elle est courtisée par d'autres garçons.

Vendu sur la couverture comme un roman "suspense", il est très long à démarrer. Les premières pages ressemblent à un journal, un compte-rendu d'activités dans lequel l'écrivain aurait injecté quelques ressentis ou sentiments. C'est plat, neutre, long et sans saveur... C'est la chronique d'un jeune homme jaloux et malheureux loin de sa jeune femme à qui il ne fait pas confiance, et totalement accaparé par son frère handicapé dont il doit s'occuper.

Et puis, alors qu'on ne s'y attendait quasiment plus -sauf à avoir lu la quatrième de couverture, ce que je déconseille, mais je dois dire que c'est ce qui ma fait tenir-, page 160, les prémices du suspense promis, avec confirmation qu'il est bien là, au rendez-vous... presque 40 pages plus loin. Ensuite, jusqu'à la fin, soit encore 150 pages, le roman tient enfin son rôle. D'où ma question : pourquoi écrire un roman de 350 pages alors que 200, allez, je vais être large, 250 pages auraient largement suffi ? C'est agaçant cette volonté de faire du volume. Imaginez ça en film, vous commencez par une heure de Derrick et finissez par trente minutes de Columbo, c'est rageant, parce qu'on se dit qu'on aurait pu voir une heure de Columbo seulement !

Bon, comparaison mise de côté, la fin du roman est très bien, vive, la machination se met en place, presque involontairement au départ, puis finalement inévitable. Tout les éléments s'emboîtent les uns dans les autres parfaitement et le doute est maintenu jusqu'au bout.

Pour résumer : un roman assez inégal, lent au début et sauvé par une fin intelligente et bien menée.

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Un fond de vérité

Publié le par Yv

Un fond de vérité, Zygmunt Miloszewski, Mirobole, 2015 (traduit par Kamil Barbarski).....

Teodore Szacki, ex-procureur à Varsovie a été muté à Sandomierz, une petite, ancienne et très jolie ville sur la Vistule. Fraîchement divorcé, Teodore tente de refaire sa vie à deux cents kilomètres de son ex-femme et de leur fille. Mais la vie de procureur de province est loin d'être aussi exaltante qu'à la capitale. D'autant plus que Sandomierz est une petite ville tranquille qui s'endort l'hiver et ne se réveille qu'au début de la saison touristique. C'est alors que le corps d'une femme est retrouvé devant l'ancienne synagogue vidé de son sang faisant penser à un meurtre rituel, un rite sacrificiel juif. Il n'en faut pas plus pour que les haines à peine enfouies remontent à la surface et c'est en pleine flambée d'antisémitisme que Teodore doit mener ses investigations.

Je serai bref, enfin pour commencer, parce qu'après je sens que je vais m'emballer (mais c'est possible ça d'être bref, avant de ne l'être plus ?) : j'ai beaucoup aimé Les impliqués, le précédent roman de Zygmunt Miloszewski, je réitère mon appréciation pour Un fond de vérité. Voilà, ma brièveté cesse ici-même, après je me lâche...

Bon d'abord, j'aime bien Teodore Szacki. Il est parfois insupportable, a une assez haute estime de lui-même en tant que procureur, il est beaucoup moins indulgent sur lui en tant qu'individu : 40 ans, divorcé parce qu'il a eu une liaison avec une journaliste, ne voit pas sa fille, méprise les péquenots de Sandomierz, drague et couche avec une fille sublime qu'il laisse parce qu'il la trouve injustement cruche -ça va avec son mépris des gens de cette petite ville. J'aime aussi beaucoup son côté anti-religieux, anti-dogme, le roman est truffé de perles anticléricales qui m'ont réjoui et dont je pourrais m'approprier mot pour mot. Il donne tout au travail. Il emmagasine les informations, les trie mentalement, se fait une idée la plus précise possible des faits et ensuite son cerveau procède par déclics. Il recoupe tout et certaines petites informations a priori anodines sont celles qui donnent l'ossature du raisonnement et de la résolution de l'affaire : "Jamais encore auparavant un processus mental ne s'était déroulé aussi vite dans sa tête, jamais encore autant de faits ne s'étaient assemblés en un éclair dans une suite logique et indissoluble qui ne pouvait aboutir qu'à un unique résultat. C'était une expérience à la lisière de la folie : les idées bondissaient entre les neurones à un rythme épileptique, la matière grise s'illuminait d'une couleur platine à cause du trop-plein d'informations." (p.440) J'aime bien aussi les liens qu'il peut tisser avec les autres protagonistes, collègues, flics, témoins, même les troisièmes rôles ont la faveur d'une ou deux pages pour décrire leurs vies et la manière d'arriver dans cette histoire. Certaines descriptions sont rapides et très visuelles : "Il était grand et très maigre. Sous son blouson épais et son écharpe, il devait ressembler à une gousse de vanille : mince mou et fripé." (p.36)

Ensuite, il y a l'intrigue, la recherche du ou des coupables menée par un procureur volontaire et désireux de montrer qui il est. Toutes les pistes sont explorées, même celles qui déboucheront sur une impasse : le travail minutieux des enquêteurs, chaque victime est auscultée et l'on sait quasiment tout de sa vie. L'enquête est lente, entrecoupée par les problèmes familiaux ou de cœur du procureur, on s'en imprègne en douceur, on peut même se laisser berner, ce qui est réjouissant dans un roman policier. Parce qu'il nous emmène où il veut Zygmunt Miloszewski. Il écrit bien, c'est limpide, ça va au plus court et même si le livre fait 470 pages, j'ai eu l'impression qu'aucun mot n'était de trop.

Enfin, il y a le contexte historique : la Pologne a un gros souci avec les juifs, auxquels elle reproche parfois tous les maux. A Sandomierz, ils sont accusés de meurtres rituels d'enfants qu'ils enlevaient et vidaient de leur sang. D'ailleurs, une toile de Charles (Karol) de Prévot représentant ces meurtres se trouve dans la cathédrale de la ville ; elle a longtemps été cachée (en cliquant sur le nom du peintre, vous pourrez la voir). Le passif entre Polonais et juifs est lourd, entre les ghettos pendant la guerre, l'extermination et le refus du pouvoir d'après-guerre de restituer les biens confisqués ; beaucoup de juifs rescapés furent des résistants et mirent en place le régime communiste ce qui leur fut reproché même vingt ans plus tard, en 1968 où beaucoup émigrèrent. C'est donc dans cette ambiance houleuse que Zygmunt Miloszewski place son récit, avec la montée des nationalistes qui profitent du moindre fait divers pour hurler leur haine. Teodore Szacki, malgré quelques maladresses ne se laisse pas détourner de son chemin, la recherche de la vérité, il laisse dire, n'en pense pas moins : "Il lui aurait fallu répondre sincèrement que n'importe quelle tentative de juger des personnes selon leur appartenance à un groupe national, ethnique ou religieux, lui était complètement insupportable. Et, il en était persuadé, chaque pogrom avait trouvé sa source dans une discussion modérée à propos d'une "certaine réserve"" (p.159)

Une très belle série qui commence avec ces deux romans ; ne tardez pas pour la débuter. Les charmantes éditrices -je le sais, je les ai vues- de chez Mirobole ont eu la main très heureuse en la mettant sur Zygmunt Miloszewski que je relirai avec plaisir et impatience et vice-versa.

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Belle-île en père

Publié le par Yv

Belle-île en père, Patrick Weber, Nicoby, Vents d'ouest, 2015 (couleurs : Kness)....

Vanessa Blue est une jeune femme qui a gagné une émission de télé-réalité, qui a ensuite intégré l'équipe d'un feuilleton populaire et assez niais, Au premier regard. Elle en est la vedette incontestée, aussi lorsqu'elle décide de faire une pause de quelques mois pour se reposer et faire le point -et accessoirement travailler un rôle dans du théâtre dit intellectuel-, elle s'attire les moqueries et les foudres de beaucoup. Elle ne cède pas et part s'installer à Belle-île, sur les terres de son père qui l'a abandonnée lorsqu'elle était enfant, qui sont aussi celles de la grande Sarah Bernhardt, celles où elle aimait venir passer les étés.

Voici une bande dessinée bien agréable. Les thèmes sont éternels : la recherche des origines, de la quiétude, la mort, l'amour, le sens de la vie, mais les auteurs, Patrick Weber au scénario et Nicoby aux dessins, les modernisent en faisant de leur héroïne une vedette de la télévision, une de celles qui passent et qu'on oublie pour peu qu'on ait pu les connaître un jour, ce qui, j'avoue humblement mon inculture, est rarement mon cas. Et cette héroïne est bien sympathique, fraîche, contrairement à son amoureux du moment, un écrivain en mal de reconnaissance qui surjoue le côté intellectuel et qui dénigre et méprise tout ce qui n'est pas de son niveau ou de son goût.

Bref, Vanessa Blue -Rozenn de son vrai prénom, plus breton, tu meurs- va se confronter dès son arrivée à l'accueil mitigé des îliens : entre la joie d'accueillir une personnalité et la crainte de voir réapparaître une histoire de famille enfouie. Bon, je vous rassure tout de suite, le suspense n'est pas insoutenable, contrairement à la légèreté de l'être (ouais, bof, un peu facile, n'est-il pas ?), mais il est là pour que le lecteur ne s'ennuie pas au long des 126 pages, et la je vous rassure de nouveau -je fais des prix pour les abonnés-, on ne s'ennuie pas du tout. D'abord parce que les personnages sont très réalistes, sympathiques, des têtes de Bretons bien sûr, on a sa fierté, mais sympathiques quand mêmes (amis Bretons, ne râlez pas, je le suis -tralala- itou). Ensuite, le parallèle avec la vie de Sarah Bernhardt à Belle-île est intéressant et instructif (elle y a vécu tous les étés pendant trente années, au Fort de la pointe des Poulains). Et enfin, les dessins sont plaisants, les protagonistes expressifs et les paysages beaux à tel point que j'irais bien tout de suite à Belle-île... d'autant plus qu'elle fait parte des îles bretonnes que je n'ai pas -encore- visitées.

Une belle histoire donc dans un bel album, mais pourrait-il en être autrement aux éditions Vents d'ouest ?

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les roses noires de la seine-et-marne

Publié le par Yv

Les roses noires de la Seine-et-Marne, Pierre Lepère, La différence, 2015...

Crayencourt, petite ville tranquille de la Seine-et-Marne. Tranquille surtout grâce aux nombreuses et coûteuses caméra de sécurité installées dans toute la commune. Tranquille ? Finalement pas tant que cela puisque le commandant de la police municipale se fait assassiner, puis d'autres morts jalonnent ses rues. La guerre pour les futures municipales est-elle le contexte de ces morts ? L'arrivée d'un riche Russe exilé, mafieux, ennemi du président russe en exercice, qui veut acheter le Club Minos, boîte de plaisir et de jeux en est-elle la cause ? La commissaire Annie Pasture pas du tout en odeur de sainteté auprès de sa hiérarchie devra démêler tous les fils de cette intrigue.

Une bien agréable lecture qui s'intercale entre deux romans plus denses. Rien d'extraordinaire, je ne vais pas grimper au rideau, mais je ne boude pas mon plaisir. C'est la chronique d'une ville de banlieue parisienne secouée par quelques scandales. Le début est un peu mou, lent, mais on peut aussi le voir comme le reflet de la vie paisible à Crayencourt. Et puis, petit à petit, des personnages apparaissent sous leur vrai jour, pas forcément attendu ni reluisant. Les envies, les jalousies, les ambitions, tous ces sentiments ou émotions que nous pouvons tous éprouver sont au cœur de ce roman noir. Ils gouvernent les hommes et les femmes de Crayencourt.

Ce qui m'a un peu surpris dans ce livre, c'est que l'enquête se dévoile à nous sans que la commissaire n'intervienne vraiment beaucoup. Le journaliste qui suit l'affaire est plus rapide qu'elle, mais ils restent tous les deux des personnages secondaires. On apprend tout par les yeux du narrateur omniscient qui voit tous ses personnages du dessus et nous raconte leurs faits et gestes. Ne vous attendez donc pas à une enquête policière finement menée, mais plutôt à des révélations qui viennent comme ça au fur et à mesure qu'on passe du temps avec tel ou tel protagoniste. Et pourquoi pas après tout ? Ça m'a un peu déstabilisé, mais au final, le résultat est plus que satisfaisant. Et Pierre Lepère mélange les genres entre chroniques d'une petite ville, bataille politique, barbouzes, vengeance, ... un clochemerle sanglant.

Crayencourt est une ville fictive évidemment, qui oserait penser qu'une ville de la banlieue parisienne pourrait être sur-équipée en caméras voire même gérée par des gens peu scrupuleux ? Ah la la quelle imagination monsieur Lepère !

Avec ce roman -et un autre qui m'attend- les éditions La différence ouvrent élégamment leur collection Noire.

Action-Suspense a aimé ce polar.

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Je viens

Publié le par Yv

Je viens, Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, 2015

Roman à trois narratrices. La première, Charonne, la petite-fille noire et obèse adoptée à l’âge de 5 ans et demi. Adoption qui se solde par un échec puisque ses parents adoptifs veulent la "rendre" au bout d’un peu plus de six mois.

La deuxième narratrice, c’est Nelly la grand-mère, ancienne vedette de cinéma, adulée pour sa beauté qui a été follement aimée de Fernand son premier mari, et qui aime follement Charlie, le second.

La troisième et ultime narratrice est Gladys, la mère adoptive de Charonne, la fille de Nelly, la mal aimée et la mal aimante, la revancharde mal dans sa peau.

Reprenons dans le calme la composition de la famille : Nelly et Charlie sont mariés et ont recomposé une famille avec leurs enfants respectifs, Gladys et Régis qui eux-mêmes se sont mariés et ont adopté Charonne. Une sorte de famille recomposée qui se referme sur elle-même. La seule ouverture est l'adoption de Charonne qui débouche sur un échec.

Une fois que cela est dit, je dois dire ma difficulté à parler de ce livre qui m'a tour à tour plu, déçu et agacé voire fâché. L'écriture est surprenante, faite de belles phrases usant d'un vocabulaire riche parfois savant ; mais on peut passer aussi à des propos grossiers, insultants et racistes tenus par Charlie notamment. Je ne soupçonne pas l'auteure de racisme ordinaire mais certaines phrases me font bondir : "Je transpire. C'est ce qui arrive fréquemment aux petites filles quand elles sont grosses et noires..." (p.14) -pour moi, aussi con que de dire que tous les noirs courent vite et qu'ils ont le rythme dans la peau-, ou d'autres pires, franchement dégueulasses qui transcrivent les idées de Charlie totalement désinhibé avec l'âge et la maladie ; j'imagine qu'elles sont là pour dénoncer le racisme, mais trop c'est trop, on peut comprendre à moins*. De même l'auteure fait de multiples retours sur des situations par le jeu des différentes narratrices, sans rien y ajouter comme si ses lecteurs étaient atteints d'Alzheimer et qu'il fallait leur ressasser sans cesse. Je préfère un écrivain qui fait confiance à son lectorat. On me reprochera sans doute mon manque d'humour et de second degré face à une auteure qui fait de la provocation et ce dès le tout début de son ouvrage : "L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien." (p. 11). Je travaille auprès d'enfants confiés à l'Aide Sociale à l'Enfance, que ne lisent-ils ces propos, ça me simplifierait mes journées...

Pouf pouf, je me calme et je reprends par ordre d'apparition. Charonne est une jeune fille attachante, un personnage fort et puissant qui sans nul doute réussira sa vie telle qu'elle l'entend. Elle est sans doute à peine crédible, une enfant doublement abandonnée ne le vit pas aussi bien, mais bon chaque individu est différent, alors peut-être sa force de caractère lui permet-elle la résilience. Elle vit bien sa couleur de peau et son surpoids, en joue même. Elle sait qu'elle n'est pas aimée par ses mères biologique et adoptive et se retourne donc vers sa grand-mère, Nelly. Celle-ci a été follement aimée par Fernand son premier mari et le père de Gladys qui, loin d'être un Apollon était un amant prodigieux et également celui qui a fait d'elle une vedette de cinéma. A la mort d'icelui, elle tombe follement amoureuse de Charlie, beau comme un dieu, mais piètre amant. A 88 ans Nelly fait un point final sur sa vie qui ces dernières années a changé grâce à Charonne. Quant à Gladys, elle n'aime personne sauf son mari Régis. Mal-aimée, revancharde, égoïste, c'est une femme qui a toujours souffert.

La jalousie, l'égoïsme, la solitude, l'amour, la mort, les relations mères-filles sont en plein cœur de ce roman dans lequel E. Bayamack-Tam ajoute aussi des personnages virtuels, que chaque femme voit dans le bureau de la maison familiale, des personnages rêvés, des hommes qui leur permettent de vivre, de faire le point sur leur vie, de s'intéresser aux autres. C'est un roman sur une famille qui dysfonctionne, une famille handicapée du lien maternel et paternel.

Je finis mon billet sur ce roman qui ne laisse pas indifférent, qui se répète trop, souffre de longueurs, associe une langue très personnelle à des propos parfois à la limite de l'overdose parce que trop rabâchés, qui met en scène des femmes blessées, fortes et/ou en pleine interrogation sur le sens de leurs vies. Autant de points positifs que de négatifs. Je vous l'avais dit, je ne sais par quel bout prendre ce livre...

Dans un genre différent mais parlant de certains des thèmes évoqués ici, j'ai préféré Reproduction, de Bernardo Carvalho, moins racoleur.

* Cette parole qui se libère en ce moment à la faveur de la montée du FN m'exaspère au plus haut point. Je ne suis pas pour ce qu'on nomme le politiquement correct, mais franchement, certains propos m'énervent comme de dire que les petites filles grosses et noires transpirent et puent... Je vis quotidiennement avec deux garçons noirs qui me rapportent des propos tenus dans les cours d'école qui me sidèrent, du racisme quotidien qui n'a rien à voir avec les petites vacheries entre enfants, c'est beaucoup plus profond que cela ; ou alors ma grande naïveté m'avait jusqu'à maintenant -j'approche quand même de la cinquantaine !- épargné, pourtant il ne me semblait pas avoir vécu dans du coton loin des réalités...

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