Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Rouge écarlate

Publié le par Yv

Rouge écarlate, Jacques Bablon, Jigal, 2016.....

Joseph vit seul. Vieillissant, il veut descendre Marcus son voisin coupable d'avoir écrasé son chien ; il veut aussi dessouder Rosy, la femme de Marcus, sa maîtresse, coupable de ne plus le faire bander.

Pour une fraise, Salma, la fille de Joseph passe près d'un viol, l'évite en se fracturant deux côtes et le nez ; elle laisse le mec pour mort, le corps cassé par un engin agricole.

Marcus, entre autres activités est comptable, et il a d'autres soucis que l'infidélité de Rosy, qu'il ne soupçonne d'ailleurs pas : son business secret et sa vie sont menacés par des Coréens très en colère.

Un roman noir qui paraît partir dans tous les sens ce qui, évidemment, n'est pas le cas, car toutes ces histoires se mêlent, par voisinage, liens du sang ou d'amitié. Jacques Bablon a un style direct, épatant qui fait mouche ; je l'ai déjà dit pour son roman précédent, Trait bleu,  je le répète très volontiers ici, haut et fort même pour que cela se sache et que ça se diffuse largement.

Cent quatre-vingt-dix pages de pur plaisir, qu'on ne peut lâcher au risque d'une courte nuit. "Décalé, poisseux, intense" est-il écrit sur la couverture, eh bien, les éditions Jigal ne mentent pas c'est tout cela et bien plus. En peu de mots, l'auteur sait décrire des situations fortes, des personnages attachants avec leurs fragilités et leurs forces. Phrases courtes, dialogues itou, point n'est forcément besoin de 500 pages pour être efficace. La preuve !

Ah, comme j'aimerais pouvoir écrire comme lui pour faire un billet court et tentant, un billet tellement bath que tout le monde dirait que c'est mon meilleur -jusqu'au suivant- et se précipiterait en librairie acheter Rouge écarlate. Las, je suis engoncé dans mes habitudes et je crains donc une certaine platitude dans mon article qui ne colle pas du tout avec le bouquin décrit. Tant pis, je continue quand même.

J'aime ce livre en entier, je l'aime aussi pour certains détails comme la description du visionnage d'une vidéo d'un concert de La Callas, d'abord version Salma :

"On voit une femme qui attend, les bras croisés sur une sorte de châle à col montant. Elle ne chante pas, au début, elle écoute l'orchestre. Le chant d'une flûte s'installe sur un tapis de cordes dont le motif répétitif fait comme une houle qui s'emploie à s'attaquer une falaise." (p.26)

et ensuite, version Joseph :

"Il y a une bonne femme avec des bijoux partout, elle est moche, elle a l'air malheureuse, on la sent prête à pleurnicher, finalement elle chante." (p.28)

Ça ne paraît pas grand chose, un détail, mais c'est ce genre de détails qui me plaisent, qui apportent un plus à ma lecture -un truc simple, un événement vu par deux personnages différents, dans deux style différents-, ça me fait kiffer comme disent les jeunes de maintenant et les moins jeunes qui veulent le rester ou tentent au moins de le faire croire.

Trait bleu, Rouge écarlate, ne manque plus qu'un jaune quelque chose et les trois couleurs primaires seront réunies, et comme on sait qu'à partir d'icelles, toutes les autres couleurs sont possibles, je m'attends à des explosions de lecture, des moment d'intensité folle, un arc-en-ciel de sensations -oui, je sais je m'emballe- dans mes futures lectures de Jacques Bablon. Laissez-vous tenter mais attention, addiction assurée !

Voir les commentaires

L'incroyable histoire de l'éléphant Hans

Publié le par Yv

L'incroyable histoire de l'éléphant Hans. Des forêts du Sri Lanka au Muséum d'Histoire naturelle. Philippe Candegabe, Éd. Vendémiaire, 2016....

Capturés en 1785 au Sri Lanka, encore éléphanteaux, pour être offerts au stathouder des Pays-Bas Guillaume V, puis confisqués par la France en 1798, en pleine Révolution, Hans et Parkie finiront leurs jours à la ménagerie du Jardin des plantes de Paris. Ils seront l'objet de nombreuses études, parfois farfelues voire même drôles lorsqu'on les lit de nos jours. Disséqués par Cuvier, ils apporteront beaucoup d'informations scientifiques. Hans est maintenant au Muséum d'Histoire Naturelle de Bourges dont Philippe Candegabe a été pendant dix années le responsable des collections.

Un incroyable travail pour une incroyable histoire. Philippe Candegabe s'est adonné à des recherches minutieuses et précises sur cet éléphant qui fait la fierté du musée de Bourges. Son récit est également minutieux, bourré de détails, de faits, de citations d'époque, de scientifiques et de journalistes. Un ouvrage bourré d'informations sur les débuts des musées français, la classification, les expositions, la manière dont les collections se sont enrichies, ... Suite à la guerre contre les Provinces unies (Pays-Bas) que la France révolutionnaire a gagnée, les collections du stathouder Guillaume V d'Orange-Nassau ont été véritablement pillées par les vainqueurs, et ces collections étaient fort bien fournies grâce à Arnout Vosmaer. Hans et Parkie rebaptisée Marguerite en France, font partie du lot et le voyage qui les mènera d'Apeldoorn à Paris est mouvementé, épique ; il durera plusieurs mois...

C'est un bouquin passionnant qui ravira les amateurs des éléphants mais aussi ceux qui s'intéressent à l'histoire des musées, à l'histoire un peu en marge de la grande Histoire de la Révolution française, ça fourmille d'anecdotes, de notes, ... Un livre très complet qui nécessitera donc un peu d'attention si l'on ne veut rien rater. En bonus, des informations sur les divers éléphants naturalisés et exposés dans des musées, tant en France qu'à l'étranger. Personnellement, il me semble n'avoir vu que Fritz, celui qui est exposé à Tours, mais peut-être en oublié-je, tant nous sommes habitués à en voir contrairement à nos aïeux de 1800 ; je ne suis passé qu'une seule fois à Bourges et n'ai pas pris le temps de visiter le musée qui abrite Hans. Quant à ma ville, Nantes, eh bien, nous en avons un éléphant qui fait notre fierté : en bois, articulé et manipulé par des machines, on peut y grimper dessus pour une balade ; on dirait presque qu'il est vivant. Que dis-je ? Il est vivant. Il est visible sur le site Les machines de l'île.

Dernière précision sur ce livre : la couverture est la reproduction d'un dessin de Petrus Camper (1732-1789), il s'agirait de Parkie, la compagne de Hans.

Voir les commentaires

Naissance d'un père

Publié le par Yv

Naissance d'un père, Laurent Bénégui, Julliard, 2016.....

Romain a rencontré Louise il y a neuf mois. C'est l'amour fou. Louise est enceinte et très proche du terme. Romain ne parvient pas à ressentir ce que ressentent les futurs pères : il n'a aucun amour pour ce bébé. Puis, quinze jours avant la naissance programmée, les événements se déchaînent. C'est une tempête qui lance les hostilités, un vent violent balaye le pays, provoque des incidents, des accidents. Alors que Romain emmène sa sœur à l'aéroport, Louise ressent des contractions et se rend à la clinique seule. Romain l'y rejoint, mais les circonstances climatiques exceptionnelles font qu'une autre femme est en salle de travail pour son quatrième enfant. Son mari n'est pas là, Romain entre ces deux parturientes est totalement submergé par ses doutes et ses questionnements.

Laurent Bénégui que j'ai découvert avec le très drôle et excellent Mon pire ennemi est sous mon chapeau, délaisse cette fois-ci la comédie pour un roman plus introspectif qui interroge la paternité. Mais s'il change de genre, il garde en lui cette qualité liée à la comédie : le rythme. Les éléments se déchaînent, les événements eux s'enchaînent, et le lecteur n'a pas une seule seconde d'ennui même lorsque le temps et les personnages sont plus calmes et qu'ils se posent pour réfléchir. C'est un roman qu'on dévore sans pouvoir s'arrêter même si parfois on le pose pour en profiter plus longtemps et pour laisser à Romain et Louise le temps de se parler et d'avancer.

Il faut dire que Romain a des circonstances atténuantes : fils d'un mathématicien qui a fait trois enfants à trois femmes différentes avant de disparaître totalement, il ne connaît pas grand chose à la paternité. Sportif de haut niveau -plongeur-, sa carrière s'est arrêtée brutalement après un accident en compétition, il est maintenant taxi de nuit, avec des horaires pas très aisés pour élever un enfant. Puis cette femme seule à côté de Louise, qui accouche d'une quatrième fille et dont le mari ne viendra pas car il ne peut accepter de ne pas avoir de garçon ; et Louise qui est enceinte d'une fille, Alessia. Rien autour de Romain ne l'aide à envisager sereinement sa paternité. Et encore, je vous passe certains détails plus ou moins importants -l'auteur est plein de ressources- qui font que Romain se pose énormément de questions.

Laurent Bénégui réussit l'exploit si ce n'est de nous mettre dans la tête de tous ses personnages, au moins d'être très proches d'eux, de leurs pensées, leurs questions, leurs doutes, leurs découragements, ... C'est là que je trouve son roman très réussi, parce qu'on a l'impression qu'il a fait le tour de la question en l'envisageant selon plusieurs points de vue : Romain, bien sûr, mais aussi Louise, les sœurs de Romain, sa mère et la petite fille à naître, Alessia. D'ailleurs c'est par elle que le roman débute : "Plus tard Alessia apprendrait qu'elle était née lors de la tempête, et qu'au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s'écharpaient sur les barrières d'air fiévreux dressées au-dessus de l'océan." (p.11) C'est cela qui m'a beaucoup plu : chacun des intervenants est important et chacun a son mot à dire pour faire avancer le futur père. En plus de cela, Laurent Bénégui use d'une très belle langue. Le rythme qu'il donne ne l'empêche pas de faire preuve de beauté et de délicatesse, notamment lorsqu'il décrit Louise et la relation très sensuelle qu'elle a avec Romain, mais aussi les éléments, souvent amenés avec de longues phrases même s'ils sont violents. L'écriture est très descriptive, les pages sur l'accouchement de Louise -et donc la naissance d'Alessia- sont écrites comme si l'on y était, elles sont absolument magnifiques.

Enfin bref, je pourrais en faire des caisses, ajouter encore du formidable par ici ou du sensationnel par là, mais le mieux est que chacun se fasse sa propre opinion, ce serait dommage de se priver d'un tel beau moment de lecture.

Voir les commentaires

Dieux et mécanismes

Publié le par Yv

Dieux et mécanismes, Viktor Pelevine, Alma, 2016 (traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain)...,

Dieux et mécanismes est un livre composé de deux romans, le premier, Opération Burning Bush est l'histoire de Semion Levitan qui se voit proposer (de la même manière qu'on désigne certains volontaires, il n'a pas vraiment le choix) un job particulièrement étonnant : équipé d'un alliage dans l'une de ses dents qui fait émetteur-récepteur, et doté d'un organe vocal troublant, il devra parler à l'oreille de George Bush, le président des États-Unis au moment de l'histoire en se faisant passer pour Dieu et lui inspirer nombre de réactions et d'actions mettant à mal son pays au profit de la Russie.

Le second, Les codes antiaériens d'Al-Efesbi, met en scène un homme du nom d'Al-Efesbi, en fait un agent secret russe, capable de détruire en Afghanistan tous les drones que les États-Unis envoient. Ces derniers tentent de récupérer les codes de l'agent pour le contrer.

Histoire de perturber l'ordre, je vais commencer mon article par le second roman qui m'a moins emballé. Plus court (120 pages), il est aussi plus bavard et même s'il parle de pratiques courantes bien que parfois délirantes, je me suis perdu dans les descriptions et les propos de l'auteur. A travers une histoire, il dénonce et se moque de tous les protagonistes, par exemple, le nom de son "héros", Al-Efesbi (FSB en anglais, le nouveau nom du KGB). Outrance, stratagèmes sont au programme.

Le premier roman, Opération Burning Bush, que l'on peut traduire par Opération Brûler Bush ou Opération Buisson Ardent est un régal de loufoquerie, anticipation, géo-politique, stratégie de domination où tous les moyens sont permis, délire total. Qu'on se mette dans le bain avec cette description de l'homme qui va aider Semion à parler à G.W Bush : "Il était le chef du département des substances spéciales et des états de conscience altérés. Une phrase glissée dans la conversation m'apprit qu'il n'était pas un simple dealer de drogues du FSB mais une sorte de consultant en chef pour les questions spirituelles et ésotériques." (p.53/54) Et oui, Semion aura besoin de substances pour se mettre dans un état second et parler à l'oreille de G. Bush. Totalement délirant et en même temps vraiment dans la réalité, c'est un bouquin difficile à décrire tant il peut partir loin et revenir à des considérations plus prosaïques.

Viktor Pelevine est l'un des écrivains russes dits de la nouvelle génération, à l'instar de Zakhar Prilepine ou Sergueï Chargounov. Ses livres ont été brûlés par des partisans de V. Poutine. Depuis, il ne se montre que peu, continue à écrire des romans forts et dénonçant les dérives du pouvoir, les jalousies et la soif de domination.

Un auteur à découvrir.

Voir les commentaires

L'anatomiste

Publié le par Yv

L'anatomiste, Marilyne Fortin, Terra Nova, 2016...,

1524, Blaise, jeune garçon doué pour le dessin est exploité par son père qui vend ses productions sur le marché, ce qui rapporte parfois assez pour manger une journée. Son père, Elzar est violent, il utilise ses enfants pour mendier et aller boire ou jouer l'argent récolté. Un jour, Blaise est repéré sur le marché par un peintre renommé, Maître Battisto. Celui-ci l'achète à son père pour en faire son apprenti. Blaise respire enfin et peut se vouer à ce qui lui plaît le plus, dessiner, peindre. 1539, Battisto meurt et Blaise n'a d'autre choix que de se mettre au service du méprisant Gaspar De Vallon, chirurgien qui veut écrire le meilleur traité d'anatomie et s'adjoint donc un dessinateur talentueux. La même année, Marie-Ursule, jeune prostituée qui vit aux Halles avec sa mère charme Blaise et De Vallon.

Belle surprise que ce roman qui se déroule dans la France de la Renaissance. De cette période, on garde souvent en tête, François 1er, Léonard de Vinci évidemment, mais il est bon de se remémorer que les temps sont durs pour le peuple, que beaucoup de Parisiens vivent dans des taudis, mendient pour vivre, se prostituent et qu'ils ne réussissent qu'à survivre dans ces conditions terribles. La médecine n'est pas encore au top, mais elle s'intéresse de près à l'intérieur du corps, d'où ces anatomies parfois publiques auxquelles le public vient nombreux : "Blaise n'avait jamais imaginé qu'une anatomie publique puisse attirer une foule aussi dense. On avait fermé les portes depuis quelques minutes seulement et déjà l'atmosphère s'alourdissait. La chaleur des corps, des torches et des nombreuses bougies eut tôt fait d'emplir la pièce et Blaise remarqua avec satisfaction qu'il avait cessé de frissonner." (p.109)

Marilyne Fortin agrémente sa plongée dans le Paris populaire de ces années-là d'une histoire d'amour qui naît dans des conditions très particulières et vouée à l'échec sauf si... mais je ne vous en dis pas plus pour ménager le suspense. Ce roman est bien agréable si l'on fait fi des coquilles qui l'émaillent. Néanmoins, j'aurais aimé plus de concision -pas d'incision, il y en a assez- non pas que les séances de découpes des corps soient insoutenables, mais plutôt répétitives. A moins, on comprend très bien... Basé sur un fait historique, un traité anatomique, De humani corporis fabrica paru en 1543 et illustré de gravures anonymes, le roman de Marilyne Fortin est un très bon roman d'aventures avec des personnages attachants et fort bien décrits tant dans leur aspect physique que dans leurs pensées, réflexions et tourments. .

Publié en 2014 au Québec, sous le titre La fabrica, les éditions Terra Nova ont la très bonne idée de publier ce texte en France, vraiment, je le redis, une belle surprise.

Voir les commentaires

Le Carré des Allemands

Publié le par Yv

Le Carré des Allemands. Journal d'un autre, Jacques Richard, La Différence, 2016...

"C'est un portrait double que dresse en cinq carnets brefs celui qui dit "je" dans cet étrange et envoûtant roman. Le fils parle de son père : "Qu'a-t-il fait à la guerre, Papa ? -Il s'est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça." Et à travers le père, le fils parle aussi de lui : "Tous ces moi que je suis, enchâssés l'un dans l'autre depuis le tout premier." (4ème de couverture)

Déprimés, passez votre chemin, ce roman est fait pour qui va bien et ne redoute pas d'explorer les tréfonds des âmes des coupables d'atrocités. Lecture exigeante donc. D'abord par le thème : le père s'est engagé à dix-sept ans dans les Waffen SS pour échapper à une vie de misère et de violence, plus que par attachement aux idées nazies. Cet engagement était pour lui l'occasion de se sortir de son état ; sans doute y aurait-il eu une autre opportunité dans d'autres armées puissantes l'aurait-il choisie ? C'est l'aventure et le corps militaire en temps de pré-guerre qui l'attiraient : la violence, la mort, l'adrénaline, ... Mais ce fut la Waffen SS, puis ensuite d'autres choix tout aussi discutables, toujours les conflits, toujours la violence pour échapper à sa vie : "Il fuyait. Je crois qu'il n'arrivait pas à faire autrement. Je vous ai dit, il y en a qui ne savent pas comment faire autrement. Ils ne trouvent pas leur place. Et nous, encore une fois, nous ne sommes pas à la leur. Pour eux, revenir n'a pas de sens. Pour quoi faire et pour qui ? Et quel visage montrer à ceux qui sont restés et qui ont attendu ? La honte est leur histoire. Ils s'en vont de partout. Il n'y a pas d'endroit dont ils ne doivent partir." (p.59)

Le fils a du mal à se construire avec une telle image du père, il le cherche dans des photos, dans les souvenirs de parents éloignés ; il s'isole, ne parvient pas à s'intégrer à des groupes, à lier des relations durables trop occuper à tenter de répondre aux questions que lui pose le passé de son père : "Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. Mais à tenir les autres à distance, c'est moi-même que j'enferme. Les autres sont mes barreaux." (p.15) Comment doit-il l'intégrer dans sa vie ? Comment en parler ou ne pas en parler ? Comment vivre tout simplement en sachant qu'on est le fils d'un salaud, d'un type qui a tué et violé, certes en temps de guerre, mais tout de même ces crimes sont terribles ?

Et le père d'intervenir comme s'il relatait dans un courrier les atrocités commises par son unité, son dégoût, voire ses actions pour empêcher des exactions, preuve qu'il n'était pas un vrai salaud ou qu'il n'était pas que cela.

C'est un récit lourd, plombant, dur et profond. Jacques Richard parvient à une profondeur rarement atteinte en littérature contemporaine. Son style sec fait de phrases courtes, directes n'y est sûrement pas pour rien. De l'écriture "à l'os" disais je ne sais plus qui, c'est un qualificatif que l'on peut reprendre pour ce roman : il va au plus profond des âmes, des esprits, des questionnements sans se soucier du dérangement et du malaise des personnages voire des lecteurs.

Un roman fort et puissant, intense, pour lequel il faut se ménager du temps et de la distraction entre deux carnets. On peut parfois s'y perdre si on le lit d'une traite, même si c'est tentant puisqu'il ne fait que 142 pages. Enfin, 142 pages qui vous remueront plus que n'importe quel best-seller -on me pardonnera j'espère cet anglicisme- de telle ou telle rentrée littéraire.

Voir les commentaires

Popa Singer

Publié le par Yv

Popa Singer, René Depestre, Zulma, 2016.....

Richard Denizan revient en Haïti en 1958 avec sa femme Dito, après douze années passées en France à étudier. Depuis un an François Duvalier est à la tête du pays, plus connu sous le nom de Papa Doc. François et Richard se connaissent depuis l'enfance, aussi Papa Doc demande à Richard de prendre un rôle important dans son gouvernement, ce qu'il refuse. C'est alors le début de gros problèmes pour lui et sa famille, mais aussi pour le pays entier qui subit viols, massacres et tortures de la part de la garde rapprochée du dictateur, les tontons macoutes.

Popa Singer, c'est un diminutif de Popa Singer von Hofmannstahl, née sous le nom de Dianira Fontoriol, haïtienne de Jacmel, mère de Richard Denizan, le narrateur, double de René Depestre. Pourquoi ce surnom ? C'est un peu long à expliquer et René Depestre le fait tellement mieux que moi, disons que le Singer est lié à la machine à coudre et non au vocable anglais et qu'il faut donc le dire à la française, "Popa Singère". C'est dans la maison de Popa Singer que se regroupent les frères et sœurs et beaux-frères de Richard. Elle est couturière mais est aussi habitée par un loa (esprit mythique vaudou) qui la fait entrer en transe et deviner des événements du futur. Une femme forte, veuve de bonne heure qui est le ciment de cette famille.

1958 est une année particulièrement violente en Haïti, Papa Doc doit asseoir son pouvoir et ne rechigne pas à faire tuer tous ceux qui se mettent sur son passage ; cette année-là : tentative de coup d'état, état de siège, élimination des gens soupçonnés de trahison envers lui, enfin, tout passe et notamment la création officielle des tontons macoutes tristement célèbres.

Je ne connaissais René Depestre que de nom, aussi suis-je allé me renseigner sur sa vie son œuvre et je m'aperçois que ce livre est en fait sa vie, Richard Denizan, c'est lui. Aujourd'hui âgé de 90 ans, René Depestre vit en France. Son récit serait amusant s'il n'était tragique. Ubuesque, c'est le mot qui convient. Papa Doc est une espèce de père Ubu comique, ridicule, totalement centré sur lui-même. Ses sbires ne valent pas mieux. La langue dont use rené Depestre est un bonbon à déguster, à laisser fondre, argotique, grossière, recherchée, poétique, empreinte des croyances et des us du pays, néologique :

"Tu voudrais dire, fis-je, que nous vivons nos iniquités sociales et les fléaux naturels comme des phénomènes également magiques ; le tonton-macoutisme d'État, la papadocratie vitam aeternam, la satrapie, créole ou bossale, le carnaval politique auraient la même origine surnaturelle que les pluies et les vents qui dévastent les plantations de bananes ?

- Oui, dit Dianira Fontoriol, la négritude totalitaire à la Papa Doc est la chiennerie cosmique des sorciers de la barbarie." (p.89)

Un pan de la vie de l'auteur et de son pays magnifiquement raconté, avec en prime des réflexions sur le totalitarisme, le racisme, la révolution, la résistance, l'indignation, la résignation et le refuge dans le vaudou et les croyances traditionnelles. Un texte important qui m'a permis de remettre à jour ce que je connaissais de l'histoire de Haïti, de lire une langue fraîche qui m'a laissé sans voix. Admirable !

Voir les commentaires

La guerre des prouts

Publié le par Yv

La guerre des prouts, Wiaz, La Différence, 2016.....

M. Rabotin, le notaire du village de Boutignac n'en peut plus, il se sent harcelé par les trois petits fantômes farceurs et péteurs : Prouti, Prouta et Rototo. Et comme il reçoit très bientôt la visite d'Edmée de Tartemolle, une femme bien comme il faut qu'il espère bien séduire, il demande à Monsieur Potiron comment se débarrasser des importuns. Ledit Potiron, Saturnin de son prénom lui donne une technique qui peut se révéler à double tranchant. Les garnements ectoplasmiques n'aiment pas les pets des autres.

Très drôle cet album illustré, le cinquième de la série Les aventures du fantôme qui pète. Évidemment, ça ne vole pas haut, mais ça fait rire grands et petits, et puis ils sont si marrants et attachants tous ces gens, tant Prouti, Prouta et Rototo que M. Rabotin, bien embêté car Edmée (je ne peux pas évoquer ce prénom sans penser au pétage de plomb de Louis de Funès dans Hibernatus) est une femme bien sous tout rapport et qui n'acceptera aucun débordement surtout gazeux. Saturnin et Emma Potiron connaissent bien les fantômes du village, ils les ont sûrement rencontrés dans les ouvrages précédents.

Léger, très joyeux, dessins colorés et drôles (la couverture en est une belle illustration). Une histoire à raconter aux petits, que Wiaz dédicace à son petit-fils, parce que les histoires de pets ça fait rire, les histoires de fantômes aussi (lorsqu'elles sont pour les enfants, bien entendu) donc, les deux genres cumulés, ça fera rire également. En tous les cas, sur moi, ça fonctionne !

Dans un autre genre, j'ai déjà chroniqué un livre de Wiaz sur le blog, Môaaa Sarkozy

Voir les commentaires

Les âmes et les enfants d'abord

Publié le par Yv

Les âmes et les enfants d'abord, Isabelle Desesquelles, Belfond, 2016....,

Déambulant à Venise, voulant entrer dans la basilique, une femme découvre là, sur le sol, un paquet de chiffons ressemblant à une forme humaine. C'est une mendiante, en plein froid, seule, une main paume ouverte sort de ce tas de guenilles. La visiteuse qui elle tient la main de son jeune fils ne pourra se défaire de cette image de la misère et trois ans plus tard c'est elle qu'elle invoque, cette mendiante lorsqu'elle écrit ce texte. Elle est revenue dans sa ville, a repris ses habitudes notamment celle d'emmener son fils à l'école, et comme dans chaque grande ville, quotidiennement, elle se heurte aux SDF, aux mendiants. C'est à cette mendiante de Venise qu'elle s'adresse directement, l'appelant Madame.

Ce texte ne ressemble pas à un roman, on imagine très bien Isabelle Desesquelles avoir rencontré elle-même la mendiante de Venise et tous les autres ensuite, dans sa vie quotidienne. Mais de fait, nous sommes tous confrontés à la rencontre de la misère dans nos rues. Comment réagissons-nous ? Comment cette misère étalée devant nos yeux, devant ceux de nos enfants nous touche ? Quelles sont nos stratégies, nos excuses pour ne pas donner d'argent ou pour ne pas voir ces gens qui mendient ?

Ce qui est bien dans ce texte, c'est que la narratrice ne se barde pas d'excuses, elle n'a pas d'indulgence pour elle-même : "Sur la pauvreté, je n'en sais ni plus ni moins que les autres. Je l'ai croisée, je ne l'avais pas remarquée ou alors c'était sans rien y trouver de remarquable, je ne m'y arrêtais pas. Avec moi, l'angélisme n'est pas de mise ; quand un mendiant me réclame une somme précise, je la convertis en francs et l'envie de lui donner me passe aussitôt, si tant est que je l'ai eue." (p.17) C'est aussi ce qui ne met pas à l'aise, car avouons-le, tous nous avons été -et le sommes encore sûrement- gênés devant la mendicité : donner ? ne pas donner ? pourquoi à cette personne et pas à l'autre ? Pour finalement ne donner à personne. Isabelle Desesquelles ne donne pas de réponse, évidemment, elle ne juge pas, elle se pose exactement les mêmes questions. Son texte est un cri de peur, de désespoir, d'impuissance, de désarroi, de mal-être. Elle doit tous les jours répondre aux questions de son enfant et penser à son avenir qu'elle imagine plus sombre que nos jours actuels. Alors, elle en appelle à la littérature parce que c'est son moyen de se ressourcer, de réfléchir, de tenter de comprendre le monde : Andersen et La petite fille aux allumettes, Emily Brontë et son poème, Ce n'est pas une lâche que mon âme et surtout Victor Hugo et Les Misérables dont certains passages reproduits dans ce livre sont cruellement actuels, bien qu'écrits il y a plus de 150 ans.

Et la narratrice de poursuivre sa réflexion qui part dans beaucoup de directions, comme nous le ferions nous-mêmes : la richesse mal partagée et ces robes qui valent le prix d'une maison, ces voitures de luxe qui tardent à être livrées tant il y a de demande, alors que devant les devantures des revendeurs des SDF font la manche, ces gens bourrés de pognon qui ne pensent qu'à s'acheter la dernière paire de chaussure à la mode parce que "Il faut bien s'habiller, non ? La loi l'impose. Nue, on va en prison" (p.49, réponse d'une riche héritière non citée à un journaliste), ... Dans un court chapitre qui débute par un "Elle est où l'humanité ?", beaucoup de phrases choc, des évidences à dire et redire, à asséner pour ne pas devenir insensible et "habitué" à la misère : "Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre. Elle est où, l'humanité, dans la blonde qui rallie les suffrages avec des éructations en guise de programme : "Combien de Mohamed Merah dans les bateaux et les avions qui arrivent chaque jour en France ?" Au même moment, un Afghan, un Syrien, un Somalien, un Kurde, un du monde entier coule à pic au large des côtes européennes." (p.50/51)

Je vais m'arrêter là mais je pourrais continuer de longues lignes encore, tellement ce texte est bouleversant et dérangeant, il vient nous titiller sur nos points faibles, sur notre part d'humanité sans jamais nous juger, juste nous questionner. Un livre court (110 pages) et fort intelligent que je vous recommande très chaudement.

Voir les commentaires