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Les dessous (en dentelle) de l'Élysée, Saison 1 L'intégrale

Publié le par Yv

Les dessous (en dentelle) de l'Élysée, Le retour du Vieux, Thiébault de Saint-Amand, Éd. La Bourdonnaye, 2015...,

Le Vieux est réélu Président de la République après une interruption pour passage par la case prison pendant cinq ans. Dès sa réélection, il inaugure la VIème République. Entouré du secrétaire général de l'Élysée Stanislas Lefion et de la responsable de la communication du même lieu Alyson de Foye, il a fait racheter la dette par la Chine et l'Emir Hadj-De-Mille du Kat-Khar, Mimir de son petit nom est aussi le compagnon des coucheries du Vieux. Car il faut bien le dire, ce qui l'intéresse vraiment ce sont les femmes, si possible avec un tour de poitrine avantageux.

Les éditions de La Bourdonnaye, dans leur collection Pulp, publient de petits textes s'inspirant des pulp magazines étasuniens du XXème siècle ou encore des feuilletons français du siècle précédent dans lesquels Alexandre Dumas ou Eugène Sue entre autres s'illustrèrent. Cette intégrale de la saison 1 contient six épisodes courts, un peu comme une saison de série télévisée en DVD.

Si vous cherchez de la finesse, de l'élégance, de la délicatesse, du chic, du raffinement ou encore du savoir-vivre -oui, j'ai fait le dictionnaire des synonymes-, passez votre chemin... Non, dans cette série, on serait plutôt dans la gaudriole, la gauloiserie, la paillardise, la plaisanterie -finalement c'est simple le dictionnaire de synonymes sur Internet.

Le Vieux est un savant mélange des présidents passés et actuel et sans doute futurs -pour notre grand malheur-, mais aussi des candidats recalés, des hommes politiques qu'on voit et qu'on entend depuis longtemps et qui ne changent pas de discours. Il est malhonnête, obsédé sexuel, escroc, use de cet espèce de langage argotique et populiste mais aussi du charabia auquel on ne comprend rien, et pour cause il est totalement vide de sens. Alors, ça ne vous rappelle pas quelques uns de nos représentants ? Allez un effort, le trait est grossi bien sûr, mais il est assez amusant de tenter de retrouver à quelle situation Thiébault de Saint-Amand fait allusion : la Corona cachée, la chanteuse qui veut se faire épouser, la princesse séduite, Richelieuse la fille cachée, ...

Avant tout cette série est drôle, le choix des noms des protagonistes est déjà tout un programme (à prononcer à voix haute, c'est mieux) : Alphonse Danley-Mur, Erwan Touffry le Premier ministre surnommé Onetwo, Alyson De Foye, Éléonore Zetel-Ay-Khôron, ..., argotique, légère, décalée, obsédée. On la lit comme on peut lire un bon San Antonio, le lien est évident sans qu'il soit question de comparaison.

Un peu de fraîcheur dans ce monde politique et dans nos lectures, et bien sûr la note finale, comme précisée en fin de chaque épisode : "Toute ressemblance avec des personnages ou des faits ayant existé serait encore bien en deçà de la réalité politique. Ce sont des filous, mais ils vous font rire ? Alors, réélisez-les !"

Chez La Bourdonnaye, le livre papier existe, mais aussi les formats numériques à de tous petits prix.

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Substance

Publié le par Yv

Substance, Philippe Kleinmann, Sigolène Vinson, Le masque, 2015....,

Cush Dibbeth, policier à Paris et Benjamin Chopski, chirurgien à Lariboisière rentrent d'un voyage en Bolivie qui leur a permis de décompresser et d'admirer une éclipse dans l'Altiplano. Retour bien mal choisi, car Paris est inondée par une nouvelle drogue, la neige, qui remplace avantageusement la cocaïne traditionnelle car de meilleure qualité et moins chère. Distribuée par le clan Zemmour cette neige rend furieux le cartel mexicain qui distribue la cocaïne habituelle. Celui-ci vient à Paris pour régler ses comptes à sa manière : fusillades et mitraillages. Lariboisière est bientôt débordé. Dans le même temps, un étrange médecin enlève des SDF ou des prostituées pour faire des expériences médicales folles. Passant par hasard sur les lieux d'une fusillade, il prend en charge Zemmour un des caïds de la drogue parisienne. La police et l'hôpital sont au bord de la rupture.

Cush Dibbeth et Benjamin Chopski ont déjà sévi dans le très bon Bistouri blues, ici chroniqué. En ce jour, je me fais un plaisir de parler de leur deuxième aventure. Ce roman happe le lecteur dès le départ et ne le lâche plus au long des 443 pages. L'enquête est complexe et Cush Dibbeth en parle mieux que moi : "On bosse, je t'assure, fit Cush en s'asseyant. Le problème, c'est que l'enquête part dans tous les sens. Nous sommes en même temps sur des règlements de comptes entre dealers et la disparition de Zemmour, de putes et de clochards." (p.119) Rien à ajouter si ce n'est que la disparition de Zemmour ne concerne pas le prénommé Éric, ce qui est fort dommage, il nous ferait des vacances à en prendre de longues, très longues voire interminables (et dans interminables, il y a inter, bien sûr). Pouf, pouf. Revenons à notre enquête, Cush patauge et on le comprend on n'aimerait pas être à sa place, nous lecteurs qui en savons bien plus que lui, étant à la fois dans le clan Zemmour, dans la tête du chirurgien fou, dans celle de Benjamin et au cœur de l'enquête des flics.

P Kleinmann et S Vinson en mettant en scène un cartel mexicain ne font pas dans la demi-mesure ni dans la légèreté. La guerre pour le règne sur la drogue et les putes est sans merci, jusqu'à ce que mort et perte du clan rival s'en suivent ; ça défouraille à la moindre provocation, ça fait dans la délivrance de pruneaux et sans ordonnance même lorsque le lieu choisi est l'hôpital public. La violence est mise en scène, exagérée et elle fait rire ou sourire -en espérant que de telles scènes ne deviennent pas réalité dans les rues parisiennes.

Comme dans Bistouri blues, il est encore beaucoup question de médecine, ce qui peut rendre le livre encore plus glaçant, pour les trouillards comme moi qui, dès que l'on parle de piqure ou d'opérations, pâlissent. Les deux auteurs en profitent pour défendre la notion de service public de la santé mise à mal par les différentes politiques successives, ils rendent hommage aux personnels divers et à leurs grandes capacités et réactivité.

Un roman très maîtrisé qui ouvre pas mal de portes (il serait trop long ici de parler de Flore la sœur des caïds parisiens, de la GunInc une compagnie d'assurance très particulière, de Mme Georges une anatomopathologiste séduisante, d'Aurore la nouvelle recrue de l'équipe de Cush, du jazz, Chet Baker en particulier écouté tout au long du livre par divers intervenants, ...) et n'oublie pas de toutes les refermer en fin de volume de sorte que l'on ne reste pas avec une question sur une situation ou un personnage même secondaire oublié au fil des pages. Les courts chapitres s'enchaînent, alternant les points de vue rendant la lecture très agréable et rapide, on en oublie la grosseur du volume parce le marque-page se déplace très vite en son sein. Pas toujours très moral, mais je ne serai pas le premier à blâmer untel ou untel de faire des choix audacieux et difficiles. Une très belle réussite que cette série, vivement la suite..

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La dernière page

Publié le par Yv

La dernière page, Gazmend Kapllani, Éd. Intervalles, 2015 (traduit par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo).....

Melsi vit en Grèce. La quarantaine, journaliste et écrivain, il doit se rendre en Albanie son pays de naissance, car son père qui y vit toujours vient de mourir. Pour compliquer les choses, celui-ci est mort en Chine et Melsi doit faire rapatrier le corps, ce qui demandera 22 jours. Le temps pour Melsi de trier les affaires de son père, d'y faire des découvertes étonnantes comme ce roman inachevé et donc jamais publié sur la vie des Grecs juifs qui ont fui le pays pendant la guerre et se sont installés en Albanie. Léon est l'un deux, il combattra auprès de Enver Hodja le futur dictateur stalinien.

Mise en garde : ce roman est absolument passionnant. Pour qui, comme moi, ne connaît que très peu -c'est un euphémisme- l'histoire de la Grèce et de l'Albanie, c'est une découverte et un contexte de roman très fort. Habilement, Gazmend Kapllani nous parle d'abord de la Grèce actuelle, qui tend vers la xénophobie, la peur de l'étranger (ce qui, évidemment n'arrivera jamais chez nous, en France, le FN est totalement dédiabolisé, son chef historique viré, ses membres voire même ses candidats n'ont jamais eu de dérapages racistes... tout cela bien sûr si l'on écoute les médias...). La Grèce de la crise économique récente qui dure et qui fait le jeu des opportunistes, poujadistes et populistes de tout poil. Il parle ensuite beaucoup de l'Albanie, de celle d'il y a 70 ans, lorsqu'elle accueillait sur son sol des migrants fuyant les nazis. Puis ensuite, c'est la dictature de Hodja, pendant quarante ans. Et sous une dictature stalinienne, il ne faut pas bouger une oreille, le moindre écart est sanctionné.

Melsi découvre dans le roman de son père ce qu'il croit être la vie de sa famille, les secrets bien gardés sur les origines, la vie difficile sous la dictature même si au départ, grâce à une connaissance bien placée, ses grand-père et père trouvent un travail qu'ils aiment. Pendant ces trois semaines en Albanie, il a aussi le temps de faire le point sur sa vie ; la quarantaine, il papillonne entre deux femmes, hésite à s'engager, vient de se voir refuser sa demande de nationalité grecque, veut quitter ce pays mais ne sait pas où aller et avec qui, ... Il est en plein doutes, questionnements.

Ce court roman de 160 pages commence doucement, surtout ne pas se laisser décontenancer par le début qui peut sembler un peu mou mais qui colle parfaitement à l'état d'esprit de Melsi à ce moment, la suite est excellente, notamment à partir du moment où Melsi ouvre le manuscrit de son père. Extrêmement plaisant à lire, parce que bien écrit et bien traduit, l'auteur remerciant en des termes chaleureux F. Bienfait et J.Giovendo "qui ne sont pas seulement les traducteurs remarquables de ce livre, mais sont devenus (ses) alter ego littéraires." (p.157). J'aurais pu citer une foultitude de passages, tous aussi intéressants les uns que les autres, mais longs, parce que difficiles à couper pour que le sel de l'écriture de Gazmend Kapllani saute aux yeux. Je me contenterai du début, les toutes premières phrase pour vous mettre en appétit :

"A l'instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n'auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l'on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n'était pas la bonne." Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l'oublier, il retrouva un peu d'énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais." (p.9)

Les éditions Intervalles m'ont rarement déçu, jusqu'ici j'y avais surtout lu des auteurs français, je découvre avec bonheur le rayon auteur étranger.

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Tout ce qui m'est arrivé après ma mort

Publié le par Yv

Tout ce qui m'est arrivé après ma mort, Ricardo Adolfo, Métailié, 2015 (traduit par Élodie Dupau)..,

Un homme, perdu dans une ville, une île plus précisément dont il ne comprend pas la langue vernaculaire. Il est perdu, incapable de retrouver le chemin jusqu'à son logement. Il est là avec Clara sa femme et leur fils, tout jeune. Et une grande valise à roulettes vide, qu'ils viennent d'acheter. Une affaire selon Clara.

Que voilà une histoire déroutante. Séduisante par bien des aspects et qui me laisse un goût mitigé. Beaucoup de retours en arrière la rendent compliquée à suivre, elle le serait déjà sans doute sans iceux, tellement le narrateur divague, digresse, angoisse, frise la paranoïa.

Quelques passages excellents ponctuent les pages et permettent de tenir la lecture, de ne pas l'abandonner. Le roman accuse des longueurs, des répétitions, il est barré, décalé, "... un Portugais qui écrit des livres comme Almodovar fait des films." est-il écrit en 4ème de couverture (Néon, Allemagne), j'aurais dû me méfier, je n'aime pas Almodovar, je ne comprends rien à son cinéma...

Décousu, dur à suivre, ce roman réserve de bonnes surprises néanmoins, comme cette description positive d'un logement petit et sans doute un peu salubre : "C'était un lieu magique, là où on vivait. Chaque coin avait sa propre vie : le frigo nain s'ouvrait depuis le lit, qui avait une sortie directe sur l'extérieur, la commode se changeait en table à manger, le socle de la télévision faisait aussi chaise, le fil électrique servait pour la lumière, étendre le linge et accrocher les dessins du petit, la table de chevet devenait plan de travail pour préparer les repas, le tapis de la cuisine donnait sur la chambre et le salon, le miroir faisait cadre dès qu'on s'y regardait, l'étagère de l'épicerie accueillait les produits de toilette, les verres, les assiettes et les couverts.Il ne manquait rien." (p.29)

A lire sur un thème proche, un roman culte en Hongrie et très bien, testé sur ce blog : Épépé, de Frenc Karinthy

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Bruxelles noir

Publié le par Yv

Bruxelles noir, Collectif, Asphalte éditions, 2015....

Recueil de nouvelles avec beaucoup de points communs : écrites par des écrivains belges qui "ont Bruxelles dans le cœur" (4ème de couverture) , elles sont noires dans le sens de polar, et se déroulent toutes dans la capitale belge, chacune dans un quartier différent. Et le lecteur de se faire une autre image de la ville, souvent résumée à une capitale tranquille, siège de l'OTAN ou de l'Europe, ... Préface de Michel Dufranne.

Treize auteurs, treize nouvelles qui vont de l'histoire légère à la plus noire, de la réaliste à une plus onirique et même de la science fiction. Évidemment sur le nombre, certaines m'ont marqué plus que d'autres :

- L'idiot du village, de Edgar Kosma : l'Américain est un petit bonhomme bien tranquille qui par imprudence va voir sa vie un rien transformée. Sur le thème de l'arroseur arrosé, une nouvelle qui joyeusement nous fait suivre un gentil idiot de la rue de Flandres et une cupide jeune femme.

- Le tueur en pantoufles, de Nadine Monfils : la preuve en quelques pages que les livres n'apportent pas que du bon. Une nouvelle très drôle d'une auteure connue pour ses écrits dans ce genre (que je n'ai pas encore lus, mais je me promets de le faire depuis un moment)

- La perruche, de Barbara Abel : une narratrice petite-bourgeoise du quartier Saint-Gilles accueille dans sa famille un étudiant étranger, l'étincelle qui va la faire exploser. Et l'on pense forcément à la chanson Les bourgeois de Jacques Brel, tiens, belge lui aussi.

- Seuls les ruisseaux boueux coulent dans l'obscurité, de Patrick Delperdange : un guide pour touristes qui aime bien agrémenter ses soirées en les passant avec des femmes de son groupe doit partir à la recherche du fiancé de l'une d'elle qui a disparu.

- L'ombre de la tour, de Émilie de Béco : traumatisée par l'affaire Dutroux, la Belgique, à la fin des années 90 mène la vie dure aux présumés pédophiles. Certains "épurateurs" pourraient s'en mordre les doigts quelques années plus tard. La vengeance c'est bien connu se déguste froide. Tendu, crispant et machiavélique !

- L'Apiculteur, de Jean-Luc Cornette : Melchior, du temps où il s'appelait Joseph faisait pousser du cannabis dans les jardins dont il s'occupe, même celui du roi. Son trafic fonctionne bien et lui permet de lier connaissance avec quelque personne influente.

Voilà pour ma favorites, et je m'aperçois que j'ai noté surtout les histoires traitées de manière humoristique ou légère (sauf pour L'ombre de la tour). Soit les Belges aiment la légèreté et l'humour. Soit c'est moi. Soit eux et moi. Toujours est-il que les écrivains sélectionnés pour ce recueil rivalisent d'imagination et de talent pour nous intéresser aux différents quartiers et personnages bruxellois. Et puis, pour être complet, je me dois de dire que d'autres nouvelles sont plus sombres, angoissantes parfois comme Dédales de Katia Lanero Zamora qui fait évoluer ses personnages dans un monde futur pas très engageant ou Rituel de Kenan Görgün, la plus dérangeante, qui met mal-à-l'aise, entre récit et fiction, entre reportage et invention ; la religion en est le thème principal et la fête de l'Aïd-el-kebir.

Je m'excuse auprès de tous les autres auteurs, Paul Colize (Une fraction de seconde), Sara Doke (L'autre guerre de la Marolle), Ayerdhal (L'autre moitié d'une vie), Alfredo Noriega (Ecuador), Bob Van Laerhoven (Paint it, black) qui ne déméritent pas, loin s'en faut. Leurs nouvelles sont également très bonnes, ce qui vous le comprendrez hisse ce recueil dans ceux que vous ne pouvez éviter.

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Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles

Publié le par Yv

Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles, Yves Tenret, La Différence, 2015...,

Walter est un loser depuis quelque temps. Viré de son boulot de prof de dessin. Viré par sa femme Léa. Il trouve refuge chez son vieux copain César qui squatte une maison de la rue Buot, quartier de la Butte-aux-Cailles, treizième arrondissement de Paris. Walter traîne sa misère dans les rues et surtout au bar des Barreaux, chez Daniel. Il rentre tous les soirs bourré, se fait taxer du fric par César. Quatre copains meurent assez subitement, César n'était pas loin. Un massacre a lieu dans un salon de massage chinois dans le quartier, César est encore là. Coïncidences ? Walter commence à se poser des questions sur les arnaques de son pote.

Les éditions de la Différence ont lancé récemment une collection noire, qui débute avec ce roman et Les roses noires de la Seine-et-Marne. Entrée en matière réussie et originale, car ces deux romans ne sont pas des polars avec enquête, flic, enquêteur, mais plutôt des romans noirs, des romans d'ambiance. Pour Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles, Yves Tenret place son roman dans un quartier de Paris, en pleine canicule. La Butte-aux-Cailles, Paris 13ème. Je ne suis pas Parisien -ça me va bien, ça me va bien-, je ne sais pas si l'auteur décrit ce quartier tel qu'il est réellement, un endroit où pas mal de zonards traînent, des alcoolos, des petits arnaqueurs, ... des gens qui n'emmerdent pas les touristes -bon il n'y en a pas beaucoup, ce n'est pas un quartier avec des sites référencés. En plein cœur du Chinatown parisien avec ses restaurants, ses salons de massage, un endroit que Walter ne connaît pas bien ou plutôt qu'il connaît mais qu'il n'a pas vu évoluer. Le roman est centré sur Walter, sur ses déambulations dans les rues et les bars proches de son squat. Sur ses questionnements quant à sa chute vertigineuse jusque sur le trottoir, lui l'ancien prof qui vient de passer la soixantaine, sur son alcoolisme. Sur ses copains plus jeunes que lui morts rapidement. Sur le quartier qui change à vue d'œil. Yves Tenret en décrit les endroits typiques, la petite Russie par exemple, la vie dans Chinatown, la manière dont les affaires s'y règlent, les rivalités entre Chinois et Libanais. Il crée une belle galerie de personnages, Walter en tête, mais aussi César ou Daniel le cafetier, Park Yun la Coréenne qui ne supporte pas les autres Asiatiques...

Tout concourt à ce que le lecteur passe un bon moment et ait même envie de se promener dans les rues de la Butte-aux-Cailles. Yves Tenret enjolive son histoire avec une jolie plume dialoguée assez vivement, et dans des descriptions réjouissantes qui n'en finissent pas et qu'on aimerait prolonger, sortes d'inventaires, dont celle-ci que je ne peux pas vous citer entière, elle fait une page : "Dans la courette, au ciment badigeonné chaîné de brique rouge succédaient de savants appareillages avortés, ayant l'ambition d'accorder aux nuances dorées de la brique de Vaugirard, la douceur saumonée de celle de Dizy, des moellons hirsutes de pierres de taille, puis du béton peint, de la brique nue, (...) un petit palmier, des rhododendrons, des hortensias, du laurier, des œillets d'Inde, des géraniums rose magenta, (...) des cyclamens, une niche dans un mur -le tout à moitié fait, jamais fini, un vrai Frida Kahlo de climat tempéré, une promesse de bonheur, promesse usée par tous les bouts mais toujours débordante de sa prolifération organique d'origine... Résilience !" (p.27/28)

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Phénix

Publié le par Yv

Phénix, Raymond Penblanc, Christophe Lucquin, 2015...,

Le narrateur est un tout jeune garçon d'une douzaine d'années, il dit se nommer Perceval. Il vit avec sa mère et son grand frère Roland, 16 ans. Tous deux ont le même père, disparu. Autant Roland est déluré, quasi-délinquant, dragueur, amateur de filles et de femmes, de cigarettes, de sorties, autant Perceval est prêt à faire sa communion solennelle, totalement croyant en cette vieille religion rancie et culpabilisante, notamment pour l'éveil au corps, à l'amour et à la sensualité. Ce jeune homme solitaire, particulièrement sensible découvre la vie d'adulte, la malveillance voire la méchanceté, mais aussi l'amitié. Il aime aussi se réfugier dans son repaire, un arbre mort.

Le garçon-narrateur a douze ans et est relativement innocent. Il découvre au fur et à mesure de l'ouvrage la méchanceté des autres, parce qu'il est plus petit, parce qu'il fait partie de la chorale de l'école et qu'il chante bien avec une voix d'ange ; tout cela changera avec la puberté, mais en attendant ce jeune homme est encore "pur", donc gênant pour les autres qui ne peuvent supporter de l'avoir face à eux. Très vite il découvre ce que la vie lui réserve, Roland son frère se charge de le lui montrer : "Roland, c'est donc Roland, le preux chevalier, mais, à l'entendre, son olifant est dans son froc. Sauf que ça n'est pas lui qui souffle dedans, ce sont les filles.[...] Moi je suis Perceval, Perceval l'Ahuri, qui trempe encore ses doigts dans le bénitier et bave sa foi sur ses cahiers." (p.9/10)

Perceval n'est pas comme tous les autres garçons, plus sensible, solitaire, différent. C'est cela qui met mal à l'aise certains qui le harcèlent et le menacent. Encore une fois, la différence fait peur et plutôt que de tenter d'apprendre d'autrui, de le connaître et de savoir ce qu'il peut apporter, certains préfèrent lui faire du mal, par peur de se confronter à ce qu'ils ne comprennent pas.

Roman construit en quatre chapitre du nom des saisons, commençant par l'automne. A chaque saison Perceval change, évolue, découvre, apprend. Une belle écriture qui part parfois dans des régions inconnues -de moi, mon côté terre-à-terre- mais qui toujours nous reprend pour nous emmener un peu plus loin. Beaucoup de sensibilité, d'émotions mais aussi des moments plus légers, plus drôles, c'est l'enfance quoi. Des phrases et un vocabulaire simples, certaines à retenir : "Il faudrait loger une femme dans chaque homme pour l'empêcher de faire couler le sang." (p.144/145)

Un très beau roman sur l'enfance, sur la différence, sur le passage à l'âge adulte et l'abandon des rêves et des illusions (pas pour tous, heureusement).

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Le caillou

Publié le par Yv

Le caillou, Sigolène Vinson, Le Tripode, 2015...,

La narratrice est une jeune femme qui vit de peu. Serveuse en extra dans un bar parisien, elle habite dans un petit appartement et n'en sort que rarement. Son voisin, Elle aide sa voisine du dessous, Madame Vallé atteinte d'éléphantiasis en lui faisant ses courses et tient compagnie à son voisin direct, Monsieur Bernard depuis qu'il est venu sonner à sa porte, une nuit, désorienté. Ce vieil homme s'est mis en tête de faire une sculpture de la jeune femme. Ça tombe bien, puisque l'ambition d'icelle est de devenir un caillou. Monsieur Bernard lui raconte sa vie, ses séjours en Corse. A la mort de son voisin, la jeune femme décide d'aller en Corse sur les traces de Monsieur Bernard.

C'est un roman un peu étrange d'une femme qui végète et se laisse mourir à Paris et revit en Corse, sur les côtes du sud d'Ajaccio, à Coti-Chiavari, près du Capo di Muro. Un coin tellement bien décrit tant dans ses décors, ses paysages, ses lumières et ses senteurs qu'une envie irrésistible d'y aller naît en tout lecteur. La Corse est sublime, je le sais pour n'y être jamais allé et pour avoir beaucoup entendu, lu et vu sur cette île.

C'est un roman sur le sens de la vie, sur les raisons qui poussent chacun d'entre nous à vivre avec les autres : l'amour, l'amitié, une passion, un rêve à réaliser, ... Des vies simples mais pleines, pas de grandes ambitions ou des souhaits de notoriété, non juste vivre en harmonie avec soi-même.

C'est un roman sur l'art ou comment les sculptures qui nous viennent des l'Antiquité sont presque plus vivantes que certains hommes. Comment la volonté de créer fait (re)vivre, exister à ses yeux et à ceux d'autrui.

C'est un roman d'amour pour celui que la narratrice attend et qui ne vient pas, alors il lui faudra vivre avec d'autres qu'elle aimera itou. Moins fort ? Pas sûr, mais différemment, l'être idéalisé ne se confrontant évidemment jamais à la réalité, au quotidien.

C'est un roman bien écrit, entre humour du désespoir, mélancolie, envie malgré tout de vivre. Phrases assez courtes, des dialogues, on est dans la tête de la jeune femme qui, avant de partir en Corse se laisse solidifier pour devenir caillou. Le style est très évocateur, on voit les paysages corses, on sent les odeurs tant celle de l'humidité et de pourriture de l'appartement de Monsieur Bernard que celles des arbustes qui ornent le chemin corse qu'elle emprunte chaque jour : lentisque, myrte et figuier. Je vous le disais plus haut, ne reste plus qu'à aller vérifier tout cela sur place.

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Nouvelles de Côte d'Ivoire

Publié le par Yv

Nouvelles de Côte d'Ivoire, Éd. Magellan & Cie, 2014....

Recueil de six nouvelles d'écrivains de Côte d'Ivoire : Régina Yaou, Venance Konan, Luriel Diallo, Awaba, Tanella Boni et Henri N'Koumo. Elles représentent la vivacité littéraire du pays.

- Le séjour d'un morceau de bois dans l'eau, de Régina Yaou : Ankrey est un jeune golden boy, ivoirien. Ses aïeux viennent d'un petit village dans lequel les traditions sont encore très fortes, comme celle qui établit le passage à l'âge adulte par des rites et l'élection d'un chef. Contre toute attente, Ankrey accède à la demande de son père de se plier à l'exercice et y trouve beaucoup de réponses et un sens à donner à sa vie. C'est une nouvelle empreinte des traditions mais également très au fait de la nouvelle vie des Ivoiriens dans la capitale. Un télescopage ou plutôt une saine cohabitation entre tradition et modernité.

- Sarko, Robert et notre président bien-aimé, de Venance Konan : Robert est le président des jeunes et le responsable du parti politique du président actuel dans le canton duquel est issu ce président. Aussi lorsque le président français vient en visite officielle en Côte d'Ivoire, Robert prépare-t-il une réception à la hauteur de l'événement. Une nouvelle drôle sur les préparatifs de cette rencontre, mais qui aborde aussi l'immigration si chère à notre ancien président, et le pouvoir toujours un peu fragile dans certains pays d'Afrique.

- Madame Rose ou la vraie vie, de Muriel Diallo : Madame Rose a fait fortune on ne sait comment. De retour au pays, elle se fait construire une maison dans l'enceinte même du cimetière, ce qui aux yeux des autres la fait passer pour une femme habitée, envoûtée. Une nouvelle plus ésotérique, liée aux croyances, aux esprits.

- Sans voie, de Awaba : Bintou est une jeune femme qui arrive au mariage vierge et assez peu au fait des choses du sexe. Elle angoisse un peu au moment de sa nuit de noces. Une nouvelle qui pourrait paraître légère et qui est tout le contraire, dure. La tradition est parfois violente.

- Un masque à visage rouge, de Tanella Boni : Goli Antin est un albinos qui veut faite de son handicap sa force, quitte mettre son intelligence au service d'escroqueries pour son profit personnel. Une nouvelle très actuelle sur un mode de criminalité très répandu en Afrique.

- La boue à grande coulée, de Henri N'Koumo : Un orage. Des pluies torrentielles. Et l'agression, le viol de cette jeune femme seule dans cette grande maison. La difficulté de porter plainte dans ce pays où les policiers ont mieux à faire que de s'occuper des filles qui se plaignent. Une nouvelle dure, une écriture rapide et envoûtante. Une histoire terrible où "aller de Charybde en Scylla" prend tout son sens.

J'ai une préférence nette pour la dernière, écrite dans une langue superbe avec de belles phrases comme : "Dehors, il continue de pleuvoir dru. Les gouttes d'eau sont pleines de muscles. Elles frappent les toitures et les murs faits de planches d'une force d'homme." (p.96) Cette nouvelle vaut à elle seule l'idée de se pencher sur ce recueil, et comme en plus les autres sont de très bonnes factures cette idée n'en est que renforcée. Avec un petit plus pour Sans voie et Le séjour d'un morceau de bois dans l'eau. Une très belle manière de découvrir -ou de confirmer- la littérature ivoirienne qui aborde des thèmes difficiles comme le poids des traditions, la place de la femme dans la société, les violences qu'elles subissent, la politique, ...

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