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Étrange printemps aux Glénan

Publié le par Yv

Étrange printemps aux Glénan, Jean-Luc Bannalec, Presses de la cité, 2015 (traduit par Amélie de Maupeou)....

Trois corps sont retrouvés sur une plage des Glénan. Le naufrage est vite écarté lorsque le commissaire Georges Dupin apprend que les victimes étaient droguées. L'une d'elles est un homme d'affaires très lié aux milieux politiques, l'autre est un navigateur ayant gagné plusieurs courses et le troisième un industriel riche. Bien accueilli aux Glénan malgré la nouvelle, le commissaire commence son enquête dans ce lagon exceptionnel ; il lui faudra travailler avec les éléments naturels, mais aussi avec le préfet sans cesse sur son dos.

Deuxième aventure pour le commissaire Georges Dupin après Un été à Pont-Aven. Je rappelle, pour ceux qui ne me lisent pas attentivement, d'abord que ce n'est pas bien et ensuite que Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d'un écrivain allemand amoureux de la Bretagne, d'où la traduction d'Amélie de Maupeou. Georges Dupin -j'imagine un hommage aux écrivains, Simenon, George Sand née Dupin- est un commissaire parisien arrivé à Concarneau quatre années auparavant et qui se plaît tellement en Bretagne qu'il en adopte rapidement les coutumes. Bougon, il mène son enquête comme il le veut, cherche absolument dans tous les coins, toutes les idées sont creusées, abandonnées si elles ne donnent rien, mais d'autres surgissent. "Il n'était pas rare qu'une enquête révèle plusieurs pistes sérieuses, mais la plupart du temps, l'une des deux refroidissait au fil des investigations, petit à petit ou d'un coup, selon l'affaire. Dans ce cas, c'était le contraire : les pistes se démultipliaient sans cesse." (p.320)

L'intrigue est bien menée, et l'on hésite longtemps entre la piste politico-magouilles (dans laquelle plusieurs hypothèses sont évoquées, comme quoi l'imagination des escrocs déborde) ou celle d'une jalousie, d'un simple règlement de compte sur fond de recherche de trésors (beaucoup d'épaves sont échouées au large de l'archipel). Mon seul bémol est sur l'omniprésence du portable : pendant les trois jours, le commissaire l'a vissé à son oreille et l'on n'échappe pas aux conversations, qui apportent des indices certes, mais qui peuvent être parfois fatigantes. On m'objectera que la situation sur des îles, loin de tout contact l'exigeait. Sans doute, mais pourquoi désormais les enquêtes nécessitent-elles toutes une surabondance des dernières technologies ? Voilà, moi aussi, quand je veux, je peux être bougon, comme Georges Dupin, qui, malgré mon ronchonnement m'a fait passer un excellent moment. Dupin, il s'installe dans un lieu, il y reste pour bien comprendre les us et coutumes, pour bien cerner les habitants -d'où cet éloignement et l'usage immodéré du portable, sûrement. Son truc, c'est de regarder, écouter, comprendre tout et tous : "J'aimerais que nous interrogions une nouvelle fois tous les gens d'ici. Quelles relations les liaient aux trois victimes ? J'ai besoin de comprendre précisément le fonctionnement de cette communauté. Je veux avoir une image très précise de ce petit monde." (p. 274) C'est formidable parce que le roman devient une belle galerie de personnages tous plus crédibles les uns que les autres, tant les suspects que les collègues de Dupin, Nolwenn sa secrétaire en tête, car si on ne la "voit" jamais, elle est la clef de voûte de l'édifice qui passe son temps au téléphone à donner des informations, à calmer le préfet, à distiller moult détails sur la Bretagne et à glaner tous les renseignement voulus par son patron. Mais ce roman est aussi une magnifique vitrine pour la Bretagne. Vous voulez visiter la région ? Pas de souci, prenez un des deux -ou les deux- romans de JL Bannalec, ils valent largement un guide touristique. Je suis même persuadé qu'il est plus complet et qu'il peut en apprendre aux Bretons de Bretagne, qui,comme chacun de nous près de chez lui, à force de vivre dans ces endroits, ne les voient plus avec l'œil du découvreur.

Gros succès en Allemagne où les deux romans ont été adaptés pour une série télévisée in situ ; rien que pour voir Concarneau et les Glénan, je veux bien les regarder -j'espère que les polars allemands ont évolué depuis Derrick !-, même si le mieux est d'y aller en vrai.

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Monsieur Hulot à la plage

Publié le par Yv

Monsieur Hulot à la plage, David Merveille, Le Rouergue, 2015.....

Monsieur Hulot, le célèbre personnage créé et interprété par Jacques Tati se rend à la plage. Il arrive bien chargé : parasol, épuisette, chaise longue, raquette, drap de plage dans son sac. Il achète un journal bien décidé à passer un bon moment sur cette plage. Chapeau vissé sur la tête, pipe à la bouche, il s'installe après maintes péripéties pour monter sa chaise longue.

Qui aime Jacques Tati et son M. Hulot ne sera pas dépaysé, tout est là : la maladresse légendaire du personnage, sa bonté et son émerveillement devant les petites choses de la vie, sa rêverie quasi permanente, sa poésie... Monsieur Hulot est un grand type dégingandé, inapte à la vie trépidante, qui s'émeut des questions ou des jeux des enfants, il leur plaît parce qu'ils reconnaissent en lui l'un des leurs, ils le taquinent sans agressivite parce qu'il les fait rire.

Une vraie merveille -sans mauvais jeu de mots avec le nom de l'auteur du livre- que cette bande dessinée, un régal qui nous fait sourire à toutes les pages lorsque l'on voit Monsieur Hulot aller de mésaventure et complication ; il prend des poses étonnantes pour s'adapter à la situation pas forcément confortable pour lui, mais il s'en arrange pour ne pas déranger.

Histoire originale avec un personnage connu que David Merveille s'approprie pour la bonne cause, que l'on pourrait presque jurer avoir vue dans un film de Tati tellement l'univers est bien reproduit. Les dessins sont gris plus ou moins foncés comme peuvent l'être parfois les ciels de la région nantaise et nazairienne qui laissent passer les rayons solaires éclairant les paysages d'une belle lumière grise. Grands dessins, sans doute destinés prioritairement à la jeunesse, ce qui est une excellente idée et un formidable moyen de lui faire connaître Jacques Tati, mais adultes, ne vous arrêtez pas à cela, cette bande dessinée totalement muette ne pourra pas vous laisser indifférent et vous donnera sûrement l'envie de voir et/ou revoir les films de Tati, Mon oncle ou Les vacances de Monsieur Hulot entre autres. Personnellement, je ne rate jamais une -trop rare- diffusion télévisuelle, mais je crois que je vais franchir le pas du DVD pour les regarder en famille.

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Au nom du fric

Publié le par Yv

Au nom du fric, Pascal Thiriet, Jigal polar, 2015....

Lorsque Hercule du Tylleux richissime homme d'affaires dans divers domaine, banque, pétrole, finance, ... veut mettre du piment dans sa vie et écraser ceux qui lui résistent, comme sa femme, héritière d'une des plus grosses fortunes de France, il décide de léguer son fric au plus méritant de ses deux fils, Dante qui en affaires lui ressemble et Aymé -prénom qui lui sied si l'on se met du côté de sa mère, car son père et son frère le méprisent, lui l'homosexuel incapable de se plonger dans le monde impitoyable des affaires. Ce que ne sait pas encore Hercule, c'est que parmi ses maîtresses, certaines profiteront du concours pour tenter de tirer leur épingle du jeu, Blasphème notamment, son bras droit, aidée par son alter ego masculin Sun Tzi, génie de l'informatique.

Il y a quelques jours, je parlais d'un roman noir terrible plein d'une violence sourde qui se passait dans un milieu très populaire, rustique (Ici meurent les loups) ; là, je fais un grand pas, que dis-je, un saut immense et me retrouve dans les hautes sphères financières, politiques, dans un monde encore plus violent, totalement amoral et immoral dans lequel le mépris le dispute à l'indifférence. Hercule et Dante -sûrement caricaturaux, il ne peut en être autrement, bien entendu- sont absolument ignobles de suffisance et d'égocentrisme boursouflé, assoiffés d'argent et de pouvoir, méprisants pour tout ceux qui ne sont pas à leur hauteur, et comme ils se considèrent comme les plus hauts, de fait, ils méprisent quasiment tout le monde. Aymé se pique assez vite au jeu avec son frère mais reste honnête dans ses projets et les femmes pâtissent et profitent des fortunes des leurs maris ou amants. Restent alors Sun Tzi et Blasphème qui parviennent à attirer notre sympathie et notre envie de les voir résister à ce torrent de haine, de violence et de coups bas.

Pascal Thiriet n'épargne personne, ni les hommes d'affaires puissants prêts à tout pour l'être encore un peu plus, ni les politiques corrompus ou en passe de l'être ou pas exempts de quelques aménagements avec leur conscience pour être réélus : "Le point faible d'Hercule, c'est son sens des convenances. (...) Cette politesse pieuse lui a déjà coûté bien des erreurs, mais c'est ce qui ressemble le plus à une morale dans son milieu, il ne l'abandonnera sous aucun prétexte. Sans elle, il ne serait qu'un Markovy de plus, vulgaire et clinquant comme la vitrine d'une boutique de lingerie à la Saint-Valentin" (p.224, précision : Markovy, dans le roman, est le nom d'un ex-président de la République), ni les femmes qui veulent garder leur standing à tout prix, même celui de ne pas aimer leurs maris voire de les haïr, de subir leurs affronts de tous genres, leurs humiliations, ni les courtisans de toutes ces personnes qui veulent parader et s'enorgueillir d'une relation avec tel ou tel VIP.

Sans doute un peu moins déjanté que les deux autres romans de l'auteurs (J'ai fait comme elle a dit, Faut que tu viennes), celui-ci explore un monde nouveau d'une manière originale ; disons qu'on paraît être dans un monde plus réel que dans ses autres livres, ce qui effraie ; on a dépassé le terme de "requins" pour qualifier ces hommes, il faudrait en inventer un encore plus fort. L'écriture de Pascal Thiriet change un peu également, moins orale, mais c'est normal, on ne s'exprime pas de la même manière dans les hautes sphères de la société -quoique...-, elle reste vive, dynamique, très accessible et met en valeur ses personnages et les valeurs -même (et surtout) pourries- qu'ils défendent. Sa patte est reconnaissable, par la plume qu'elle tient mais aussi par la construction du roman avec les deux héros Sun Tzi et Blasphème, exécuteurs des basses œuvres qui se protègent, elle qui mène la danse et lui, amoureux qui la suit aveuglément (un peu comme Enée et Dido dans le roman précédent). Le renouvellement en gardant les principes de base pour un excellent roman.

Jigal et Pascal Thiriet c'est une histoire qui marche bien, trois livres, trois réussites. A lire sans attendre.

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Ici meurent les loups

Publié le par Yv

Ici meurent les loups, Stéphane Guyon, La Différence, 2015....,

Stanislas et Matthias, de nuit, se glissent dans un hangar d'un fermier du coin pour y voler un fusil, celui de Johnny, le fils de la famille et camarade de classe de Matthias. Stanislas, 18 ans, lycéen, Matthias, 15 ans et Ladislas, 13 ans vivent difficilement avec leur père, homme taciturne et violent qui ne cesse de les rabrouer, de les rabaisser. Leur mère est soumise, quasi absente. Si Stanislas a quitté la maison, il y revient pour les vacances. Matthias est celui qui vit le moins bien dans cette famille, celui qui est en proie à une grande violence interne. Ladislas lui, est amoureux, d'une jeune fille qui vit seule avec son petit frère dans une pauvre cabane.

Un roman noir magistralement écrit dans lequel le lecteur doit faire une part du travail, celle de relier tous les éléments entre eux, ce qui se fait presque sans que l'on s'en rende compte, aisément. L'ambiance est sombre, la violence sourde, cette famille est le lieu idéal pour les rancœurs, les vengeances, la volonté de faire du mal. C'est sans doute au départ la maladresse qui entraîne tout cela, la peur de mal faire, de vouloir dresser plus qu'éduquer : "Il (le père) n'avait pas trouvé la façon de leur parler. Il croyait à cette chose que certains croient et qui veut que les enfants apprennent d'abord à parler le langage de leur père avant même de trouver le leur. Très tôt,la résistance de Matthias était devenue pour lui une tare inavouable, une chose sur laquelle il n'avait aucune prise et contre quoi il n'avait jamais pu s'empêcher de s'acharner." (p.35) Stéphane Guyon situe son roman dans une famille rustique et pauvre dans laquelle tout se règle par la violence physique ou psychique, la discussion est peu présente contrairement à la rébellion et au souhait de quitter la maison rapidement. Assez peu de descriptions des lieux et des personnes, mais les images viennent facilement à la lecture : le lecteur se retrouve un peu dans la position de l'oncle -le frère du père- quasiment aveugle qui néanmoins "voit" tout et "entend" tout -il perd aussi l'audition- et qui a une idée très précise des faits et gestes des uns et des autres et de leurs conséquences ; il est le refuge et la source d'énergie pour Stanislas. Tout ceci pour la première partie du livre.

La deuxième partie nous fait rencontrer la jeune fille et son petit frère Samuel : ils vivent quasiment seuls dans une cabane fabriquée par leur père, veuf, qui ne vient presque plus les voir. Elle s'occupe de Samuel, s'accroche à sa relation naissante avec Ladislas et espère quitter ce lieu pour la ville. Elle remarque que des hommes les observent du haut de la butte qui surmonte leur logement. Inquiète sans être apeurée, elle souhaite quand même partir au plus vite. Là, dans cette masure, on est loin de la violence, tout est amour, préoccupation de 'autre et bienveillance. Un havre de paix pour Ladislas.

Stéphane Guyon réussit à bâtir une ambiance garantie noire, un sentiment de malaise tout au long du roman, d'impuissance parce que l'on sent qu'il va se passer quelque chose mais on ne sait pas quoi -à condition de ne pas lire la quatrième de couverture- et qu'on n'y peut rien. La relation entre les trois frères est bien vue, celle avec le père autoritaire itou ainsi que la quiétude de la vie -difficile pourtant- de la jeune fille et de Samuel. Belle écriture qui fait la part belle aux personnages, aux relations entre eux, à la nature ; les dialogues sont réduits à leur plus simple expression, les échanges verbaux n'étant pas le fort des garçons et de leur père.

Un troisième titre très convaincant pour la collection noire de La Différence, avec une présentation à la fois sobre et efficace sur les couvertures.

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Ciel d'acier

Publié le par Yv

Ciel d'acier, Michel Moutot, Éd. Arléa, 2015....,

John LaLiberté est un Indien, un Mohawk du Canada. Il est ironworker, comme beaucoup d'Indiens, il monte les structures d'acier des gratte-ciels, il travaille en très grande hauteur, comme son père qui fit partie des équipes qui construisirent les Twins Towers. Justement, en septembre 2001, John travaille à New York et dès l'effondrement des tours, il se propose avec d'autres Mohawks d'aider à déblayer les décombres. Il travaillera 9 mois sur ce chantier.

Depuis le début du XX° siècle, les Mohawks sont réputés être d'excellents ouvriers, les meilleurs pour les constructions métalliques. Du Québec bridge qui s'écroula avant la fin de sa construction en 1907, en passant par l'érection des Twin Towers et leur effondrement, puis la construction de la Tour de la Liberté en lieu et place du World Trade Center, ce sont plus de cent ans d'histoire de la construction des États-Unis que Michel Moutot nous raconte.

Formidable roman bien qu'un peu long qui mêle l'histoire réelle des Indiens mohawks à la fiction des personnages créés par l'auteur. On suit simultanément trois chantiers, celui du Pont de Québec qui s'écroula en 1907 et qui vit s'installer la légende des Mohawks qui se jouent du vide et du vertige. Manish Rochelle est l'un deux qui tente de dénoncer la qualité de la construction et paiera cher pour cela. Puis, la construction des tour jumelles en 1968 sur lesquelles travaille Jack LaLiberté, dit Tool, qui sera le seul ouvrier mort sur ce chantier en 1970. Puis, 2001, et John LaLiberté travaille sur les décombres de ce que construisit son père, cherchant des survivants. Il faut ajouter à cela, la vie des Indiens, leurs habitudes, leurs coutumes, les vies sentimentales de Manish et de John compliquées parce qu'en dehors des codes indiens -surtout pour Manish, en 1907. Vous obtenez un roman dense, absolument captivant, le genre de livre que vous ne lâchez plus, que vous trimbalez partout avec vous, même si son volume et son poids peuvent dissuader de le mettre dans un petit sac à main (523 pages, un peu plus de 4 centimètres d'épaisseur, j'ai mesuré, c'est d'ailleurs mon seul bémol, des longueurs, des répétitions et beaucoup trop de détails techniques parfois encombrants et inutiles).

Ce qui est formidable, c'est que tout s'emboîte parfaitement dans la construction du roman, à savoir comment l'érection et l'effondrement du pont de Québec amèneront d'autres constructions dans lesquelles les Mohawks prendront une grande part, notamment les tours jumelles qui s'effondreront elles aussi. Ce serait un peu facile de dire que Michel Moutot bâtit son livre comme on construit un bâtiment, alors, évidemment, je ne le dis pas.

J'ai aimé la manière dont s'imbriquent les différentes histoires réelles et fictives donnant un évident air épique à ce roman. C'est quasiment un roman d'aventures dans lequel les Mohawks racontent leur fierté d'appartenir à un peuple de bâtisseurs, reconnu comme tel. Je suis persuadé que la fiction est un formidable moyen de faire passer des idées, des informations, et Michel Moutot ne s'en prive pas : la vie des Mohawks, l'enfer de l'effondrement des tours jumelles et celui du déblaiement qui occasionnera beaucoup de maladies voire des morts parce que les sauveteurs n'étaient pas suffisamment informés et protégés contre la pollution, les émanations des matériaux de construction pas toujours sains et la propagation des divers produits entreposés dans les sous-sols ou les étages, ... mais aussi la solidarité rapide des Etasuniens qui se mobilisent pour aider, offrir à manger, à boire, des vêtements, ou encore les malfrats qui profitent des conditions terribles pour piller.

Michel Moutot est journaliste à l'AFP, lauréat du Prix Hachette en 2001 pour sa couverture des attentats du 11 septembre 2001 ; il ose ici un roman pas facile basé sur une tragédie encore en mémoire, et finement, subtilement il réussit son pari, celui d'écrire le roman du post-11-septembre vécu par les gens ordinaires, les habitants de New York, ceux qui ont été tous les jours confrontés au vide laissé l'effondrement des tours et ceux qui ont dû continuer à vivre en ayant perdu l'un ou plusieurs des leurs, des amis, des collègues.

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L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines

Publié le par Yv

L'Ouzbek muet et autres histoires clandestines, Luis Sepulveda, Métailié, 2015 (traduit par Bertille Hausberg)...

Luis Sepulveda place ces nouvelles dans les années 60/70 juste avant le coup d'état de Pinochet (qui ne pouvait être totalement mauvais comme disait Pierrre Desproges, car dans Pinochet, il y a hochet). Tous les personnages sont des anonymes qui vont tout tenter pour qu'Allende arrive au pouvoir et qui vont combattre l'extrême droite et la droite chilienne. Beaucoup passeront dans la clandestinité après le coup d'état, perdront la vie. Je présente ci-dessous quelques nouvelles du recueil, celles qui m'ont le plus plu.

- Le soldat Tchapaïev à Santiago du Chili : la difficulté d'organiser une action d'éclat commune aux jeunesses communistes et socialistes, surtout lorsque certains ont d'autres préoccupations comme un rendez-vous amoureux.

- L'Ouzbek muet : la vie d'un étudiant chilien à Moscou qui rêve d'aller à Prague et se retrouve à Tachkent en Ouzbékistan.

- Blue Velvet : braquer une banque, ça ne s'improvise pas. Enfin, normalement...

- Moustik : Un autre braquage, mais pour sauver l'économie chilienne menacée, mené par Moustik une jeune femme qui ne supportera pas le coup d'état de Pinochet.

- L'autre mort du Che : le récit du transport de deux condors offerts par le Chili à Cuba et la naissance d'un petit longtemps après nommé Che.

- Le déserteur : les derniers moment d'Ernesto Guevarra, dit Le Che.

Luis Sepulveda fait preuve de beaucoup d'humour, de dérision mais également d'une grande tendresse pour ses personnages, ces héros anonymes qui ont lutté contre la dictature et la force. Pour beaucoup ils sont des losers avec idéaux, qu'ils veulent atteindre ; ils y réussissent parfois mais pas toujours et presque par hasard. Il suffit d'un tout petit rien pour que la chance ou la malchance fasse capoter ou réussir une opération mal préparée pour ne pas dire improvisée. Les premières nouvelles sont drôles, à l'image de ce roman de l'auteur que j'ai adoré, L'ombre de ce que nous avons été, et les dernières se font plus dures, plus politiques.

On pourrait s'attendre à un peu plus de la part de cet auteur, je reste un peu sur ma faim, me disant qu'il y avait matière à faire des histoires plus construites, plus longues, des petits romans, c'est un peu comme s'il se contentait du minimum pour faire un livre. Et puis, je me dis dans la seconde qui suit que le minimum de Luis Sepulveda vaut très largement le maximum de certains autres écriveurs de livres, alors ça me console.

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L'étrange affaire du cadavre souriant

Publié le par Yv

L'étrange affaire du cadavre souriant, Miguel Miranda, L'Aube noire, 2014, (traduit par Vincent Gorse)...

Mario França, détective privé à Porto, est chargé d'enquêter sur la mort de Gladys Cleminson, ce cadavre qui sourit de manière étrange. La victime était l'actionnaire principale de la famille Cleminson, connue et réputée pour son excellent vin de Porto, mais aussi pour d'autres investissements lucratifs. Autant dire que sa mort suspecte perturbe la superficielle tranquillité de cette famille au-dessus de tout soupçon. Tous ont une bonne raison de se réjouir de cette disparition. Dans le même temps, Mario França se charge de retrouver l'assassin de Lopes Trotil, son ancien chef dans la clandestinité, du temps de Salazar. Il prend contact avec ses anciens camarades de combat, beaucoup de souvenirs de cette période remontent alors.

Mario França n'est pas un privé comme les autres. Sûr de ses qualités et de ses déductions qu'il juge infaillibles, il peut paraître agaçant, voire hâbleur, d'autant plus que c'est lui qui nous raconte cette histoire, à la première personne du singulier. Ça change un peu des détectives ou des flics désabusés, alcooliques ou déprimés ; Mario va plutôt bien. Sa technique est simple, il questionne, observe beaucoup, emmagasine toutes les informations qui décantent lentement dans son esprit. Les passages sur le divan défoncé de sa psy, Ophélia -qui l'y rejoint parfois-, l'aident également. Mon bémol viendrait du fait que nous aussi lecteurs, nous emmagasinons, mais sans le recours d'Ophélia, nous pouvons nous perdre dans tous les noms, j'avoue parfois n'avoir plus su si tel ou tel nom faisait partie de l'enquête sur Gladys ou sur Lopes, ce qui sera au final secondaire puisque comme convenu, les deux intrigues se rejoignent. Une autre réserve concerne quelques longueurs et répétitions inutiles, et pour être complet je précise que j'ai eu un peu de mal au début du bouquin, par sa construction : Miguel Miranda plonge son héros dans une situation que l'on ne comprend pas et arrivent ensuite, quelques lignes plus loin, les explications ; une fois le pli pris, ça va.

Pour revenir aux passages sur le divan d'Ophélia, ils aident Mario à mettre toutes ses idées en ordre et lui donnent accès à des retours en arrière sur sa vie de combattant contre la dictature de Salazar. Ce point est important car il permet d'entrer en plein cœur du mouvement qui amènera la Révolution des Œillets en 1974. Intéressant et instructif, même s'il peut paraître nécessaire de prendre des informations supplémentaires sur cette période au Portugal (bon point, c'est toujours bien un livre qui oblige à aller chercher des compléments d'information pour parfaire sa culture).

Finalement, malgré mes réserves, ce polar est bien agréable, changeant un peu les codes du héros revenu de tout. Mario França est parfois énervant dans ses certitudes mais on le suit avec plaisir et son mode de fonctionnement est original : il saisit les odeurs sur la scène de crime pour établir sa liste de suspects, il enregistre un document à peine l'a-t-il eu sous les yeux et fait preuve de plus d'intuition que de découverte de preuves matérielles. Et puis un héros n'a pas besoin d'être entièrement sympathique pour qu'on ait envie de suivre ses aventures, Mario França ne l'est pas, sans être antipathique et son assurance affichée est une façade qui cache des questionnements et des doutes que Miguel Miranda esquisse et a sûrement exploité dans ses autres romans dont il est le héros.

Ce roman a été écrit en 1998, il n'était pas le premier de l'auteur et d'autres ont suivi, notamment deux autres titres traduits et publiés chez le même éditeur : Quand les vautours approchent (écrit en 2004 et traduit en 2012) et Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel (écrit en 2011 et traduit en 2013). Les trois titres existent en collection poche

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Taziri

Publié le par Yv

Taziri, Titi Robin, Mehdi Nassouli, WorldVillage, 2015

Pour cet album Titi Robin avait demandé la participation des internautes sur une plate forme de financement participatif. Connaissant les opus précédents du musicien et l'ayant vu en concert avec un grand bonheur, j'y étais allé de ma petite obole, et en contre partie, l'album est arrivé chez moi -signé par l'auteur, siouplait.

Comme on ne change pas une équipe qui est excellente, Titi Robin est toujours entouré de Ze Luis Nascimento aux percussions et de Francis Varis à l'accordéon ; cette fois-ci s'ajoute au trio Mehdi Nassouli, un musicien marocain qui joue du guembri (instrument à cordes pincées) et pose sa belle voix sur les compositions de Titi Robin. L'ensemble est magique, à écouter pas trop fort pour apprécier tout en douceur ou au contraire à mettre très fort pour bouger, ce qui arrivera immanquablement sur certains morceaux -même moi qui suis proche du bâton sur une piste de danse, j'arrive à bouger, à gesticuler plus que danser sur certains morceaux (Flamenhijaz ou Rih Ljanoub pour n'en prendre que deux -sur le premier titre, il y a un lien pour l'écouter)

De la musique que j'adore, c'est beau, c'est joyeux, elle se partage et en l'écoutant on ne peut que rire ou sourire tous ensemble, elle puise ses racines dans le blues méditerranéen, dans le métissage et le mélange des cultures comme sait si bien le faire Titi Robin. D'ailleurs, pour finir, je vous mets en lien le site de l'artiste, ici, et je finis en le citant :

"Taziri est un blues méditerranéen, tendant un pont musical entre les rives nord et sud de notre mer commune. Taziri renoue avec ces racines qui nous lient. Aux clivages qui voudraient nous diviser, Taziri est fondamentalement rebelle. Signifiant en berbère le clair de lune, Taziri est là pour éclairer nos nuits."

Un album à la fois différent et ressemblant aux précédents de Titi Robin, ceux qui le connaissent ne seront pas dépaysés et seront ravis de découvrir de nouveaux morceaux avec d'autres influences et donc encore plus de mélange et ceux qui ne connaissent pas encore le musicien se réjouiront avec Taziri, un album joyeux et très beau.

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Les Amazoniques

Publié le par Yv

Les Amazoniques, Boris Dokmak, Éd. Ring, 2015.....

Kourou, 2014, une femme fait son jogging et se retrouve subitement nez à nez avec un Indien qui s'effondre devant elle. C'était le dernier des Arumgaranis. Bizarrement, son corps fait exploser tous les compteurs Geiger, complètement radioactif.

1967, le lieutenant Saint-Mars, détesté par sa hiérarchie est envoyé en Guyane à la recherche du professeur Loiseau accusé d'avoir tué un Américain du nom de McHenry. Ce flic, ex-barbouze, pourtant habitué aux situations difficiles, ex-de l'Indochine, de l'Algérie se retrouve bien vite esseulé dans une petite ville Santa Margarita, humide, chaude, inhospitalière. Puis, il doit s'enfoncer dans la jungle, suivre le fleuve Rio pour approcher le campement du professeur Loiseau qu'on dit vivre avec les Arumgaranis réputés violents et anthropophages.

Magnifique roman ! Et je pèse mes mots. Quel pied j'ai pris à suivre le lieutenant Saint-Mars, dit SM, dit La Marquise, dans ses recherches et dans sa découverte de mondes totalement inconnus de lui -et de moi. Le voyage de SM m'a instantanément fait penser au voyage de Ferdinand Bardamu (dans Voyage au bout de la nuit, entre l'Afrique et New York) ou celui de Willard dans Apocalypse Now : poisseux, violent, chaud, humide, insupportable, peuplé de bestioles toutes plus piquantes ou mordantes les unes que les autres, pour certains des souvenirs que j'ai de ces deux chefs d'œuvres eux aussi, partiels sûrement, je devrais les relire ou les revisionner.

Le roman de Saint-Mars débute doucement, une arrestation un brin musclée d'un pervers avec le bras long suffira pour l'envoyer enquêter à Cayenne. Ensuite, prise de contact avec la Guyane, questions qui restent sans réponse, difficulté de préparer son excursion sur le Rio car une équipée américaine a réservé tout le matériel et les hommes disponibles, tout cela prend du temps. Même lorsqu'il a enfin trouvé le bateau et ses maigres équipage et équipement, la croisière sur le Rio est lente, semée d'embuches, mais jamais on ne s'ennuie, au contraire. Quelle ambiance, la tension est palpable, la peur, l'angoisse itou.

Le style et l'histoire sont envoûtants, fascinants et rien n'arrête le lecteur dans sa soif de tourner les pages. SM s'en prend plein la figure -et ailleurs-, mais on ne s'en plaint pas, il n'est ni sympathique ni antipathique, il fait son boulot sans se poser de questions, il torture si besoin, a recours à des méthodes discutables comme ses opposants. Boris Dokmak nous apprend plein de trucs sur l'Amazonie, sur la vie difficile, sur l'esclavagisme, sur l'exploitation des populations locales par les exploitants du caoutchouc, sur l'extinction des tribus et notamment celle des Arumgaranis. Basé sur une histoire vraie : les Américains qui mènent des expériences médicales et pseudo-scientifiques sur tout un peuple d'Amazonie, l'exterminant -selon les éditeurs, ils ne reconnaissent toujours pas aujourd'hui avoir leurs pratiques sur ce peuple d'Amazonie .

Un roman foisonnant entre aventures, policier, ethnographie, espionnage, thriller absolument bluffant qui m'a scotché de bout en bout et me laissera, sûr, des images au moins aussi fortes que les deux œuvres auxquelles je faisais allusion au départ de mon billet. Une belle langue qui emprunte à plusieurs registres, des onomatopées pour décrire des cris, des bruits, Boris Dokmak fait preuve d'une plume très personnelle qui me ravit et transporte son lecteur en plein cœur de son récit : on sent les odeurs, l'humidité, pas la douleur mais pas loin...

Conseil d'ami : courez chez votre libraire, vous ne devez pas le rater.

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