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La promeneuse

Publié le par Yv

La promeneuse, Didier Fourmy, Hugo&Cie, 2016....

Lorsque Frédérique se retrouve au chômage et seule -si l'on excepte Tommy son chat en fin de vie-, son ami d'enfance, Victor lui demande de le remplacer pendant quelques temps : il est promeneur pour chiens et chats et comportementaliste animalier. Un peu contrainte, Frédérique accepte et se prend au jeu, elle qui comprend les animaux de manière innée. C'est alors tout le carnet d'adresse de Victor qui l'appelle pour accourir à son secours. Et ce carnet, il est plutôt éclectique et gratiné.

De Didier Fourmy, j'ai déjà lu Les Pétillantes, un roman léger et enlevé sur la colocation au troisième âge, j'ai par contre moins accroché à la suite, l'effet de surprise manquait sans doute. La promeneuse est avec un thème différent, dans le même genre, un roman sympa, léger, drôle et pas prise de tête, qui a la chance de ne pas être écrit avec les pieds (je dois même dire que l'écriture est très fluide, agréable) et qui voit naître de beaux personnages, barrés, déjantés, seuls, terriblement seuls, hormis leurs animaux de compagnie. Si je l'osais, je dirais que ce roman est LE roman de l'été, celui qu'il faut lire en vacances pour se détendre, à la mer, à la montagne, à la campagne, ...

Sous un prétexte léger, Didier Fourmy parle de grands sujets de la société actuelle : l'individualisme, la solitude et l'intérêt totalement débordant pour les animaux voire même totalement délirant, mais c'est un marché qui rapporte de l'argent à ceux qui savent en profiter. Tout cela est fait de manière drôle pour que l'on ne s'ennuie pas et qu'on ait envie de tourner les pages jusqu'au bout. On sait en l'ouvrant que ce livre finira bien, si ce n'était pas le cas, l'auteur nous décevrait, c'est le genre qui veut cela. La galerie de personnages est large, entre une vieille dame aux mille vies, qui n'est pas la même le matin et le soir et qui se promène avec deux braques de Weimar, Günther et Laslo, uniquement avenue de Breteuil, une voyante qui lit l'avenir dans les yeux de ses chats, un grand chef étoilé et sa petite chienne cocker, un styliste à la mode et son carlin, ... sans oublier l'énigmatique et bel homme qui promène régulièrement sa belle labrador noire et qui fait de l'effet à Fred.

Une bonne idée, c'est de faire parler les animaux, en italique -comme les tueurs dans les thrillers- ; ils parlent entre eux ou à Fred qui les comprend par leur langage mais aussi par leurs postures. Ils font passer les messages, les difficultés de leurs maîtres qui eux, les cachent souvent, ils se moquent d'eux ouvertement pour qui les comprend et franchement, il y a de quoi. Il y aura des rapprochements, des sentiments forts entre Fred et ses patients hommes femmes et animaux -en tout bien tout honneur, la zoophilie n'est pas au programme, je rappelle que c'est un roman d'été, tout public, même si Günther ou Laslo, je ne sais plus lequel, est porté sur la chose, mais uniquement avec ses congénères- et évidemment idylle.

Un bon moment à lire et partager -le livre pourra faire le tour de la famille-. Pas seulement pour les amoureux des animaux, il donne envie de savoir parler leur langage, mais bon, on continuera à faire comme si on comprenait.

Les premières lignes : "Il pleuvait quand elle sortit du métro Tuileries. Elle ôta vivement son trench pour s'en couvrir les cheveux et traversa la rue de Rivoli en courant pour se mettre à l'abri sous les arcades. Elle avait, hélas, choisi des talons un peu trop hauts et manqua glisser en sautant par-dessus la mare du caniveau." (p.9)

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La porte de la mer

Publié le par Yv

La porte de la mer, Youcef Zirem, Intervalles, 2016.....

A la mort de sa mère, Amina se retrouve seule pour élever ses deux petits frères, son père ancien professeur étant parti dans la rébellion islamique. Il en devient vite un des chefs, craint, recherché et auréolé d'une certaine gloire, celle du combattant. Soumise à la dureté de la vie à Alger, Amina choisira la prostitution de luxe, seul moyen pour elle de vivre et d'aider Menach et Juba, ses frères. C'est en côtoyant les hommes riches et puissants qu'elle prend conscience de l'état de son pays, de sa ville mais aussi de leur formidable potentiel, si au moins les dirigeants ne réprimaient et ne brimaient pas le peuple algérien.

Tout en économie de mots et de moyens, Youcef Zirem dresse le portrait d'un pays en régression, totalement muselé par ses élites qui préfèrent profiter du pouvoir plutôt que de se mettre au service du peuple et du pays. Ce n'est pas nouveau, et l'Algérie n'est pas la seule à fonctionner comme cela, mais en tant qu'Algérien, il n'est pas facile ni sécurisant de le crier fort, la liberté d'expression y étant une notion peu développée. Le langage est sec, direct, parfois violent (le premier chapitre l'est incontestablement), l'auteur n'éludant pas les questions, ne passant pas outre la violence de la société de son pays. Les phrases sont courtes, les chapitres aussi et le livre également (140 pages). Malgré cette relative brièveté et la volonté du romancier d'aller droit au but, il ne fait pas l'impasse sur les belles descriptions d'Alger ou de la Kabylie et même des rues et des monuments parisiens.

Rien ne va dans la société algérienne, et pourtant, Youcef Zirem parle d'initiatives portées souvent par des jeunes gens qui cherchent à la faire bouger, de jeunes femmes belles qu'il décrit rapidement, à peine une silhouette parfois, mais qu'on imagine très vite et qui ne peuvent que jouer de leurs charmes pour s'en sortir. Son roman n'est pas manichéen, il y a des bons et des méchants dans les deux camps, tout cela est une question de personne et de force de caractère. De cela Amina et ses amies sont particulièrement bien dotées, des jeunes femmes a priori comme les autres qui révéleront leurs forces dans l'adversité, et pourtant elles restent "normales", absolument pas exceptionnelles et veulent le demeurer.

Grâce à sa brièveté ce roman est dense, bourré de références à la littérature française (Camus, Hugo, Char, Bobin,...) avec Pessoa (portugais) en prime. Beaucoup de dénonciations des connivences, des collusions et accointances entres les militaires et les barbus amnistiés qui s'achètent une seconde vie -ou qui la vendent très cher-, tout cela pour le pouvoir et l'argent. Certains n'hésitent pas à se lancer dans le commerce de l'alcool alors qu'ils sont censés ne pas en boire... Youcef Zirem parle aussi beaucoup des paradoxes des religieux qui ne boivent pas d'alcool, qui ne regardent pas les femmes et qui ne veulent pas qu'on regarde les leurs, mais qui dans le même temps, ne se privent pas de soirées arrosées et accompagnées d'escort girls qu'ils paient cher. Tous ces hommes de pouvoir clament haut et fort leurs préceptes religieux -qui ne sont évidemment qu'interprétation des textes en leur faveur- qu'ils s'empressent de bafouer en privé.

Youcef Zirem prône le respect de tous, de la femme en particulier qui, en Algérie, est considérée comme mineure toute sa vie. Son roman est très féminin, féministe, ses personnages de femmes sont très beaux, forts, sans doute inoubliables. Son écriture qui va à l'essentiel laisse passer tout le respect et l'admiration qu'il a pour elles, et même l'espoir qu'il place dans les femmes pour sortir son pays du marasme dans lequel il est plongé depuis longtemps, à la condition que celles-ci ne s'arrêtent pas de lutter dès lors qu'elles ont obtenu un poste pour elles.

Je n'ai pas pu dire la moitié de ce que contient ce très beau roman, je me suis sans doute répété et j'ai tourné autour du pot, mais le meilleur moyen pour vous en rendre compte, c'est de lire La porte de la mer (en plus le titre est magnifique, comme j'imagine, le coin du pays qu'il désigne). Je suis persuadé d'avoir découvert un grand auteur humaniste.

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Notre quelque part

Publié le par Yv

Notre quelque part, Nii Ayikei Parkes, Zulma poche 2016, (Zulma, 2014), (traduit par Sika Fakambi).....

Lorsque la maîtresse d'un ministre ghanéen est de passage dans le village de Sonokrom et qu'elle découvre horrifiée dans la case d'un certain Koffi Atta, un morceau de chair apparemment humaine sanguinolente, elle est dans tous ses états et son amant veut lui apporter des réponses. C'est le jeune diplômé de médecine légale, Kayo qui est désigné volontaire pour faire les constatations et mener l'enquête. Kayo arrive dans le village et plutôt que de jouer les cadors, il salue les anciens et se met à l'écoute de l'un d'entre eux, chasseur et raconteur d'histoires, Yao Poku.

Kayo, de son vrai prénom Kwadwo est allé faire ses études en Angleterre et est revenu au Ghana pour travailler. Mais, il bosse pour un laboratoire n'ayant pas été recruté pour être médecin légiste à Accra la capitale du pays. Un concours de circonstance l'amène à enquêter dans ce village. Fort de son éducation, il aurait pu snober les habitants, mais au contraire, il les écoute et c'est ainsi qu'il avancera dans ses investigations. J'ai souvenance d'une nouvelle parue dans un recueil Nouvelles de Côte d'Ivoire, dans laquelle, un peu de la même manière, un jeune golden boy revenait dans son village d'origine et retrouvait les gestes et le goût de la simplicité, des croyances et des coutumes de ses aïeux. C'est la rencontre de deux mondes, le Ghana ancien et le moderne que nous narre Nii Ayikei Parkes. Il décrit fort joliment l'un comme l'autre et le télescopage n'est pas si violent que cela, avec de l'écoute et de la compréhension, les deux mondes se côtoient et vivent ensemble.

Pour raconter son histoire, le romancier joue avec les codes du polar, puisqu'enquête il y a, avec les plaies de certains pays d'Afrique -pas chez nous, non, nous en Europe... c'est comment dire ? c'est pas pareil- : corruption, intimidation, régime autoritaire qui ne supporte donc pas la moindre contrariété ou contradiction, argent qui passe de mains douteuses en d'autres mains douteuses, ..., avec les codes du roman d'initiation, du conte du griot et avec les différences entre les cultures occidentale et africaine. C'est très bien vu et très bien fait. C'est assez drôle dans les dialogues, léger et vif :

"Bon, mon ami, veuillez décliner vos nom, prénoms et profession.

- Kayo Odamtten. Je travaille dans un laboratoire scientifique.

- C'est ça le nom que votre père a trouvé pour vous faire sortir au grand jour ?"

Il y avait dans la voix du sergent un mélange d'agacement, d'amusement et de cynisme.

"Donnez-moi votre vrai nom.

- Kwadwo Okai Odamtten." (p.75)

La langue de Nii Ayikei Parkes est métissée lorsqu'il fait parler ou intervenir Yao Pokou, le vieux chasseur du village. Je dois même confesser que le premier chapitre m'a troublé, déstabilisé, mais je voudrais inciter ici tout futur lecteur à passer au-dessus de cet éventuel écueil, parce que la suite vaut le détour, largement, très largement, très très largement. Il faut saluer le travail de la traductrice Sika Fakambi qui a dû se torturer les méninges pour reproduire la vitalité et le métissage du style de l'auteur.

Encore une fois les éditions Zulma publient un très joli livre, dépaysant, original, formidable. Et en plus, il sort en poche... Pourquoi se priver ?

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Deux-pièces

Publié le par Yv

Deux-pièces, Éliette Abécassis, Éd. Prisma, 2016....

France, 1946, piscine Molitor, un défilé de maillots de bains. Le premier bikini conçu par le couturier Louis Réard fait la sensation. Aucun mannequin n'a voulu défiler avec ce bout de tissu, sauf une danseuse nue, Micheline Bernardini, qui cette fois-ci paraît habillée. Dans le public, une jeune femme frêle, journaliste pour une revue de mode féminine, Gabrielle, est interpellée par Antoine l'un des proches collaborateurs de Louis Réard. Antoine est aussi l'ancien fiancé de Gabrielle qu'il n'a plus revue depuis le début de la guerre.

Une première que ce défilé de lingerie avec le bikini en vedette. C'est le but de la collection Incipt dont ce court roman fait partie que de parler des premières fois. Je ne connais pas l'auteure, ne l'ai jamais lue et si je ne suis pas totalement conquis, j'ai bien aimé sa manière de s'approprier la petite et la grande histoire qui constitue le contexte réel du roman et de le mêler à ses personnages de fiction. C'est bien fait, parfois malheureusement malhabile ou peu fluide, comme lorsque Antoine raconte son expérience de maquisard dans l'Ain et qu'il énumère les noms des créateurs du réseau de Résistance auquel il appartenait, le mouvement Espoir (p.58/59), ça ne fait pas très "dialogue" à l'oreille en plein milieu d'un défilé, on est plutôt dans la volonté de placer des références, de rendre hommage à certains combattants, ce qui est louable, mais ça manque d'articulation. De même, la romancière jette ça et là des noms de gens qui ont plus ou moins collaboré ou ont au moins fait preuve de complaisance à l'égard des nazis, comme "Danielle Darrieux, la célèbre "D.D." qui travaillait pour la Continental société de production aux capitaux allemands créée par Joseph Goebbels, et qui avait fait le "voyage à Berlin" organisé par la Propagandastaffel..." (p.14), mais elle oublie de dire que D.D. a fait ce voyage contrainte et forcée pour tenter de faire libérer son mari incarcéré en Allemagne. Une précision importante et manquante.

Mis à part ces quelques agacements, Éliette Abécassis réussit à aborder la question de la féminité, du féminisme, de la place de la femme dans la société, elle qui suppléa l'absence des hommes au travail et à qui, du jour au lendemain on demande de reprendre son rôle d'épouse et de mère au foyer. Grâce à ce bikini, les femmes peuvent enfin se sentir libres dans leurs corps, mais c'est aussi le début des diktats de la mode. Elle parle aussi des théories communistes qui se font jour après la libération d'une grande partie de l'Europe par l'URSS et qui s'opposent au capitalisme qui déferle avec l'autre grand libérateur du continent, les USA.

Enfin, pas mal de point abordés dans ce court roman (84 pages) illustré par Thibault Balahy, qui confirme que cette collection Incipit mérite qu'on s'y arrête un petit moment.

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Je vis je meurs

Publié le par Yv

Je vis je meurs, Philippe Hauret, Jigal polar, 2016...

Serge la soixantaine tout juste entamée, veuf, désabusé, tombe sous le charme de Janis, la serveuse de son bar habituel. Mais la jeune femme vit avec José, un homme violent mêlé de très prêt à un réseau de drogue. La fréquentation de Janis ne sera pas de tout repos pour Serge.

Franck Mattis est un flic à la ramasse, au bord de l'implosion. Tous les travers à éviter, il fonce droit dedans. C'est en enquêtant sur une affaire de drogue qu'il croise la route de José avant que celui-ci ne disparaisse.

Un roman noir qui débute doucement avec des personnages ordinaires, blasés, désabusés qu'une petite étincelle saura remettre en vie au moins pour un moment, celui de cette histoire. Confrontés à la médiocrité de leur vie, à la monotonie, ils s'enfoncent irrémédiablement dans une certaine torpeur, se laissent aller à la dérive sans rien faire, tout en s'apercevant bien qu'ils sombrent, comme s'il leur était impossible d'agir seuls, de lutter seuls contre l'inéluctabilité de leur destin. Un fait, pas toujours joyeux ou une conséquence malheureuse de leurs actes les obligera à enfin réagir pour se retrouver dans des situations difficiles et dangereuses qui leur permettront de sentir de nouveau la vie et tout ce qu'il leur reste à accomplir.

Dit comme cela, ça ne paraît pas hyper gai. De fait, ça ne l'est pas. C'est du roman noir dans lequel la drogue, le sexe et l'alcool sont omniprésents. L'alcool particulièrement, je ne bois pas en une semaine -voire en un mois- ce que certains éclusent en une soirée... heureusement pour mon foie. Histoire classique, écriture itou. Pas de grosses surprises, ce n'est pas un roman qui fait grimper aux rideaux -ce qu'il vaut mieux éviter de faire, sauf à vouloir se retrouver par terre, enroulé dans des voilages et assommé par une tringle qui n'aura pas supporté notre poids-, mais il est du genre qui se lit très agréablement de bout en bout. Ce qui est surtout notable et bien travaillé, c'est l'évolution des personnages principaux, leur prise de conscience de leur descente et l'aide apportée de l'extérieur dont ils se saisissent pour tenter de remonter la pente.

Un roman noir publié chez Jigal polar c'est forcément bien, celui-ci n'est pas une exception. Un auteur que je relirai très volontiers.

Les toutes premières lignes :

"Le lieutenant de police Franck Mattis somnolait sur le siège passager d'une voiture de type utilitaire aux vitres sans tain. Il planquait, avec Rémi, son coéquipier, devant un immeuble haussmannien de la rue d'Alésia dans le 14° arrondissement de Paris." (p.9)

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Gauguin mort ou vif

Publié le par Yv

Gauguin mort ou vif, Marie Devois, Cohen&Cohen, 2016....,

Alors qu'il se promène sur le chemin des peintres au Pouldu, Luc Péron voit sur une plage, un corps. Un homme grand et fort, manifestement mort. Des affaires et un plateau de jeu de l'oie proches de lui. Luc appelle la gendarmerie. A peine le temps de se retourner et le corps a disparu. Mais Luc a une bonne mémoire et décrit très fidèlement les tatouages vus sur le supposé cadavre. Un tatoueur de Quimper se souvient les avoir dessinés. Puis, se sont quelques événements d'apparence moindre qui se déroulent dans un musée. Quel(s) lien(s) entre toutes ces affaires. Ce sera aux gendarmes, puis au commandant de police Paul Magnin et au procureur Stern de démêler cet écheveau.

Nouveau titre de la collection Art noir chez Cohen&Cohen. Nouvelle belle lecture, cette fois-ci comme son titre l'indique, autour de Paul Gauguin. Alambiqué, très habile et original dans sa construction, ce polar ne se lâche pas une fois ouvert. De nombreux intervenants dont on se demande ce qu'ils font là avant que l'auteure ne vienne nous l'expliquer. Elle procède de la même manière en nous énonçant des faits qu'on ne comprend pas trop avant de tout éclaircir avec les pages suivantes : le premier chapitre peut décontenancer un brin, mais très vite, on retombe sur ses pieds. En fait, on avance au rythme des enquêteurs au début du roman et puis on entre petit à petit dans la tête du manipulateur sans tout comprendre au départ, ce procédé, largement utilisé par d'autres auteurs de polars rajoute du suspense car on est à la fois dans la tête des enquêteurs qui ne comprennent pas tout et dans celle de celui qu'ils recherchent qui sait tout mais n'en dit que peu. Le suspense ne tombe qu'à la toute fin, l'originalité de l'intrigue est alors dévoilée et ne déçoit pas malgré toutes les attentes qu'elle a suscitées.

En prime à cette intrigue bien menée et magistralement maîtrisée, Marie Devois nous dévoile Paul Gauguin sous un jour nouveau. Le peintre est bien sûr décrit dans son travail, mais aussi dans sa vie privée, ses bassesses par jalousie, son goût des très jeunes filles-modèles aux Marquises : "Il écrit qu'il est venu aux îles Marquises car on peut y trouver des modèles pour une poignée de bonbons. Des gamines sans défense, des filles toujours plus jeunes qu'il entraîne à l'étage de sa case entièrement tapissée de photos porno pour leur faire l'amour. Quel porc ! Quant tu sais qu'en plus il était syphilitique et qu'il avait le corps couvert de plaies..." (p.163) Son œuvre reste, bien sûr, mais l'homme descend de son piédestal, il fut, d'après ce qu'on lit dans ce roman, un type détestable.

Cette collection Art noir est vraiment très réussie, Marie Devois y collabore pour la troisième fois -je n'ai pas lu les deux précédents. Un roman noir dans le monde de l'art c'est toujours du plaisir de lecture et du suspense associés à de la culture. Et malgré le thème central commun à toute la collection, les divers romans que j'ai eus entre les mains, outre le fait qu'ils m'ont tous plu, sont très différents dans l'écriture, l'artiste concerné, les intrigues, et les styles littéraires. ... Preuve qu'Art noir mérite toute notre attention.

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Spiridon superstar

Publié le par Yv

Spiridon superstar, Philippe Jaenada, Éd. Prisma, 2016....

Fin XIX°siècle, le baron Pierre de Coubertin relance les Jeux Olympiques. Les premiers de l'ère moderne qui auront lieu comme il se doit, à Athènes. Les Grecs, peu préparés, au contraire d'autres nations ne visent que deux victoires, les plus symboliques pour eux : le lancer de disque et le marathon, toute nouvelle discipline, qui n'existait donc pas dans l'Antiquité. Spiridon Louis, jeune paysan qui vient de finir son temps dans l'armée est sélectionné sans volonté de sa part et repêché in extremis. Il s'aligne sur cette distance nouvelle contre de véritables athlètes.

La collection Incipit dont cet ouvrage fait partie "propose à des grands écrivains de redonner vie à une première fois historique et d'en faire un objet littéraire personnel." Pari réussi pour Philippe Jaenada qui décidé de parler des premiers Jeux Olympiques de l'ère moderne et plus particulièrement de ce fameux Spiridon. Il y a longtemps que je n'ai pas lu cet auteur, et je retrouve avec bonheur son écriture un brin moqueuse, légère, énonçant de choses sérieuses sur un ton volontairement rieur. Parenthèses et tirets sont bien présents qui sont la marque de fabrique de l'écrivain, ils lui permettent de donner son avis, de digresser, d'interpeller le lecteur, de le prendre à témoin, ... Lire ses descriptions des diverses épreuves est un régal ; si les commentateurs sportifs étaient aussi drôles, nul doute que je pourrais éventuellement, en fonction des circonstances, si rien d'autre ne me retient ailleurs et bien sûr sous réserve que je trouve la télécommande du téléviseur, m'intéresser au sport et peut-être même en regarder. Parfois. Il décrit à merveille l'arrogance des Étasuniens, le manque de stratégie d'Albin Lermusiaux, français, qui eut pu gagner en ne partant pas toujours comme une fusée, les voyages épiques de certains athlètes venus en Grèce à leurs frais et arrivés fatigués, l'un deux, australien, Teddy Flack, qui se soigna à l'ouzo... A chaque fois il enjolive l'anecdote qu'il raconte par une tournure drôle, une raillerie, ...

Mais il sait aussi parler de choses sérieuses, comme l'absence des femmes et même l'estime en laquelle les tenait Coubertin -et bien d'autres-, en 1901 : "Le rôle de la femme reste ce qu'il a toujours été : elle est avant tout la compagne de l'homme, la future mère de famille, et doit être élevée en vue de cet avenir immuable." Onze années plus tard, il renchérira : "Une olympiade féminine serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte." Même en remettant ces propos en leur époque, il semble que le baron ne fut point très avant-gardiste ni même n'eut bon goût, parce que personnellement, quitte à regarder du sport, je préférerais regarder des filles, mais bon, je vous rassure, je ne regarde personne.

Bien vu donc ce petit livre (à peine 170 pages sans compter le petit dossier final sur ces premiers Jeux Olympiques) qui sait nous cultiver dans la bonne humeur.

PS : la couverture est signée Christian de Metter, lu ici dans ses adaptations de Shutter island et Au revoir Là-haut.

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L'origine du crime

Publié le par Yv

L'origine du crime, Sébastien Lepetit, Flamant noir, 2016....

Le commissaire Bruno Morteau, pas insensible au charme d'une veuve récente -c'est lui qui a résolu le mystère de la mort de son mari- ne résiste pas à sa demande de fouiller un peu dans un dossier : la police vient de lui prendre un tableau, un Courbet, jugé volé voire faux, mais elle n'en croit pas un mot. Puis, un peintre que Morteau veut interroger meurt de manière rapide et étrange, et encore un autre cadavre apparaît... C'est un peu beaucoup pour une même affaire, Morteau assisté de Fabien Monceau, jeune lieutenant impétueux enquête.

La maison Flamant noir s'étoffe : après des polars humoristiques, du réalisme, du jazz, des thrillers, voici un polar doubiste pointilleux, qui explore toutes les pistes méticuleusement ; il pourrait être qualifié de drôle parfois, de réaliste parfois. Pour l'apprécier, il faut savoir prendre son temps ; le lieutenant Fabien Monceau qui ne sait pas le faire est plus d'une fois remis à sa place par Bruno Morteau. Si vous connaissez Besançon, Ornans, les plats et les vins régionaux, vous ne serez pas perdus parce que Morteau est un amateur de bonnes tables et de plats roboratifs accompagnés de savagnin et/ou de poulsard et ne dédaigne pas une bière entre les repas -enfin, une ou plusieurs. Si vous ne connaissez rien à cette région, ne vous inquiétez pas, ne fuyez pas, au contraire, vous aurez très envie d'aller la visiter, je parle d'expérience.

Morteau est alcoolique, divorcé, seul, son âge n'est pas dit, mais il a dépassé la cinquantaine, amoureux de sa région, rien ne pourra l'en faire sortir, il se plaît à nous la faire visiter. C'est un laborieux qui explore toutes les pistes, qui est donc lent et ne se base que sur les faits et jamais sur des hypothèses, des suppositions. Un acharné des faits qui recadre sans cesse son lieutenant qui lui, part tout de suite dans des déductions hâtives : "Morteau haussa les épaules et préféra ne pas polémiquer. Il aimait bien Monceau, mais cette façon de vouloir sauter directement aux conclusions sans prendre le temps de les étayer l'agaçait." (p.132) Ça tombe bien, moi non plus je n'aime pas les flics -dans les livres ou les séries- qui échafaudent tout de suite des hypothèses, c'est souvent tiré par les cheveux et lorsque la solution est au bout d'une de leurs idées, on voit la grosse ficelle. Donc Morteau est à mon goût, un mix de Maigret, Colombo, Wallander, le Doubs en plus, l'alcool itou ; il roule en 404 lorsqu'il ose conduire, est un peu négligé, mal rasé, mal sapé, ... Bon, j'avoue un petit -tout petit- agacement dans les répétitions des hypothèses de son second et des "remises en place" du commissaire, ça devient presque un peu "too much", mais passé cela, ce roman policier est très bien.

Après avoir parlé des personnages, parlons de l'intrigue. Titré L'origine du crime, sous-titré Deux enterrements à Ornans, il ne vous échappera pas que ce polar fait référence à Gustave Courbet, enfant du pays, qui a peint L'origine du monde et Un enterrement à Ornans, entre autres. Trafic de tableaux, faux ou volés ou les deux en même temps, tous en référence au peintre. Si vous ne connaissez que peu Courbet, eh bien, c'est comme pour le pays, vous ressortirez de ce polar un peu plus initiés. C'est quand même vachement bien ces romans qui, sous le prétexte de nous divertir avec un flic peu conventionnel et une intrigue policière, nous instruisent -ou vice-versa. En plus, dans celui-ci, vous n'avez la solution qu'en toute fin, bien difficile à découvrir avant que le commissaire Morteau ne l'énonce. Alors, pourquoi se priver ? Apprendre en se faisant plaisir et en se distrayant, il n'y a rien de mieux.

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Envoyée spéciale

Publié le par Yv

Envoyée spéciale, Jean Echenoz, Minuit, 2016.....

Constance est la future ex-femme de Lou Tausk, musicien qui vit -très bien- grâce à un succès interplanétaire et qui peine à créer de nouveau, l'angoisse de la portée blanche. Un jour, Constance est enlevée et emmenée dans une ferme au fin fond de la Creuse, gardée par Christian et Jean-Pierre. Contre toute attente, le trio s'entend bien et se plaît dans ce coin calme. Lou Tausk ne s'occupant pas de la rançon demandée, le séjour se prolonge. Il faut préciser que le commanditaire de ce rapt a des ambitions pour Constance, le kidnapping n'est qu'un premier acte d'un plan machiavélique dans lequel elle joue le premier rôle sans encore le savoir.

Ouvrir un livre de Jean Echenoz, c'est d'abord se confronter à un style littéraire absolument magnifique, et non, n'ayons pas peur du mot tout superlatif qu'il soit. La langue est belle, travaillée, évoque des images ; les phrases sont parfois longues, très ponctuées -peut-être un peu moins que dans ses ouvrages précédents-, nourrie de mots ou de tournures dont on n'use plus que peu, elle est totalement déphasée par rapport au commun des livres et objectivement, vraiment réjouissante. Je lis d'abord Jean Echenoz pour son écriture et je me plais souvent à découvrir ses histoires. Lorsqu'en plus, il joue la carte de l'humour, du décalage, alors je ne résiste plus et j'avale les 313 pages lentement pour en savourer chaque mot, chaque expression et faire durer le plaisir.

Cette fois-ci, l'auteur s'attaque au roman policier et/ou d'espionnage, certes pas toujours crédible ; non seulement il en est conscient mais en plus, il joue avec le lecteur de ce manque de plausibilité, c'est d'ailleurs l'un des ressorts comiques du livre. Les autres ressorts, ce sont les personnages, un peu abimés, cassés, banals au possible et donc peu fréquents dans des histoires d'espionnage international. Jean Echenoz sait aussi se faire croiser les "seconds rôles" sans qu'ils se sachent mêlés à la même histoire. Le suspense est maintenu par les attendues rencontres des "premiers rôles" entre eux et avec les seconds rôles, par des détails qui feront qu'ils sauront être dans le même bateau. La langue de l'auteur ajoute à l'humour une grosse dose d'élégance, de classe. Si l'on compare avec des humoristes on est plutôt dans du Devos -ou du Desproges, mais en moins méchant- que dans du Bigard. Mais Jean Echenoz n'est point humoriste, plutôt blagueur, farceur, aimant par dessus-tout jouer avec les mots, avec ses personnages et les situations dans lesquelles il les met, loufoques, dingues, doucement folles. Lisez par exemple sa description d'un couple qui paraît mal assorti : "Voici maintenant plus d'un mois que Clément Pognel partageait la vie de Marie-Odile Zwang et rien ne se passait comme on s'y serait attendu. L'un ayant pu nous paraître une épave aboulique, l'autre une implacable harpie, on ne pouvait guère envisager d'autre existence commune à ces deux-là que sur un mode SM élémentaire, quotidien scandé d'insultes et d'ecchymoses, œil au beurre noir et dents brisées, Royal Canin en plat unique suivi d'une pincée de Destop dans le café." (p.99) Tout est du même acabit, un vrai plaisir vous ai-je dit. Jean Echenoz nous embarque avec légèreté, adresse et raffinement dans ses histoires, interpellant plusieurs fois les lecteurs avec un "on" qui les englobe dans la narration. Je me suis par moment, senti narrateur -pas écrivain- juste le mec qui raconte l'histoire tout en n'en sachant guère plus que le lecteur, normal me direz-vous puisque je suis lecteur.

Un livre excellent, que je conseille à tous. Un coup de cœur.

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