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Aux petits mots les grands remèdes

Publié le par Yv

Aux petits mots les grands remèdes, Michaël Uras, Préludes, 2016....

Alexandre est bibliothérapeute. Formé au Canada, sa mission est de soigner ses patients en choisissant les livres qui leur conviennent, ceux qui les feront relativiser leur mal-être, leur redonneront goût à la vie et ceux qui leur apporteront les éléments de réponse aux questions qu'ils ne se posent peut-être pas encore mais ça ne saurait tarder. Entre un jeune homme cynique, victime d'un accident de la route, défiguré et muet, un vendeur de montres de luxe à deux doigts du burn-out et un footballeur professionnel, Alex ne chôme pas. En plus il faut rajouter à ses journées, ses relations tendues avec sa mère, les difficiles rencontres avec sa propriétaire qui ne le supporte plus surtout depuis que Mélanie son amie l'a quitté. Alex d'ailleurs aimerait beaucoup qu'elle revienne...

Je qualifie volontiers le roman de Michël Uras de la même manière que je qualifie son héros Alex : fin, délicat, léger et drôle, vif, délicieux et bien que décalé dans son époque, totalement en phase avec elle, les réponses qu'ils apportent étant celles espérées. Alex est sympathique et on se plait très vite en sa compagnie. C'est un jeune homme qui paraît effacé, timide et peu sûr de lui. Néanmoins, professionnellement, il est de bon conseil, tape juste dans ses ordonnances livresques : quasiment que des ouvrages que je n'ai pas lus et qu'il m'a donné envie de lire. Même si Michaël Uras parle beaucoup de livre et de littérature, son roman n'est pas un catalogue, il détaille chaque ouvrage conseillé mais reste sobre, il ne fait pas de critiques argumentées, ce qui aurait pu faire fuir ses lecteurs. Il met en relation les titres proposés avec les vies de personnages qu'il crée, ce qui est bien plus fin pour un roman qui parle de bibliothérapie.

Michaël Uras écrit là un roman optimiste, et l'on suit les aventures d'Alex à travers ses yeux et son esprit. Comme lui on passe parfois du coq à l'âne, ou plutôt de son occupation à un moment précis à une dérive de sa pensée vers Mélanie puisqu'elle occupe en grande partie son esprit et revient sans cesse, dès qu'un détail la lui rappelle : "Je l'installai (Robert Chapman, un de ses patients) dans le merveilleux fauteuil Ikea que Mélanie m'avait laissé. Elle y tenait beaucoup, pourtant. Peut-être reviendrait-elle le chercher un jour. Peut-être reviendrait-elle me chercher un jour. En attendant, elle n'avait toujours pas répondu à mon message. Je commençai par demander à Chapman de me raconter une journée type de sa semaine" (p.100).

Toujours bien écrit -la touche Uras-, ce roman se lit avec grand plaisir et délectation. On y trouve quelques saillies drôles et féroces (réalistes) : "Yann avait lu l'interview que j'avais donnée pour un blog confidentiel dirigé par une fille bizarre qui rêvait d'être reconnue. Profil type du blogueur. Elle enchaînait les interviews de personnes aussi célèbres que moi pour arriver à ses fins. Autant dire qu'il lui faudrait à peu près un siècle pour y parvenir. Le temps d'interroger une personne qui réussirait, se souviendrait de sa première interview et la ferait introniser "blogueuse influente"." (p.137).

Un truc que j'aime bien : au détour d'un chapitre, en plein commissariat, comme un clin d'œil, on croise un monsieur Bartel (Jacques ?), comme le héros de Chercher Proust, le premier roman de l'auteur, totalement obsédé par le grand romancier au point de le voir partout.

Un roman de cette rentrée littéraire à sortir du lot, qui donne envie de s'atteler à la lecture de classiques, qui parle de littérature de manière décontractée et qui se moque un brin des culs-pincés-snobs qui ne peuvent en parler qu'avec des accents élitistes. Et là, je rejoins Michaël Uras : la littérature fut-elle celle des plus grands noms doit être une source de plaisir et de partage.

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Quand nous étions des ombres

Publié le par Yv

Quand nous étions des ombres, Mikaël Hirsch, Intervalles, 2016.....

Un nègre littéraire se retrouve au fin fond du Honduras, dans une grande maison en ruines, entouré d'Indiens miskitos qui le prennent pour un démon, un fantôme. Il raconte l'histoire qui l'a amené jusqu'ici. Écrivain à un unique best-seller il devient l'accoucheur des stars éphémères, n'a pas son égal pour faire de leurs pauvres vies des livres qui se vendent. Puis, il rencontre François Sauval, un capitaine d'industrie en mal de reconnaissance qui veut accumuler les records en tout genre.

Puis, d'autres chapitres sont consacrés à a tribu des Charahuales, chassée des ses terres depuis des siècles, qui erre et diminue dangereusement jusqu'à sa probable disparition. Sa culture et sa langue disparaitront avec elle. Est-il encore possible de sauver cette petite part du patrimoine humain sur terre ?

Un roman a double entrée : d'abord celle du scribe de François Sauval chargé de noter tous ses exploits, de le suivre à chaque instant de sa vie pour transcrire ses faits et gestes. François Sauval vise à l'éternité et veut à défaut de vivre éternellement qu'on se souvienne de lui longtemps. Ensuite, l'histoire de la tribu des Charahuales, chassée de ses terres et dont la langue sera transcrite par un prêtre alors qu'elle est déjà quasi décimée, puis d'autres passionnés de linguistique interviendront pour tenter de la sauver.

Comme à chaque fois que je lis un roman de MIkaël Hirsch, je note quasiment toutes les pages, tant je suis sous le charme de son écriture. Cette fois-ci, il écrit sur l'effacement de soi. Jusqu'où l'homme peut-il renoncer à être lui-même pour survivre ? Jusqu'à quel prix est-il capable de se vendre pour s'oublier ? Notre société étant de consommation à outrance, tout est régi par l'argent, le pouvoir d'achat, les signes extérieurs de bonne santé financière. Le narrateur s'enfonce, lui, de plus en plus dans le renoncement de soi qu'il cultivait déjà avant sa rencontre avec François Sauval : "Une fois passées les premières décennies, tout ce qui constitue sa propre personnalité finit par lasser prodigieusement. Je m'étais beaucoup ennuyé en ma propre compagnie, traînant un corps usé dont personne ne voulait plus et une conscience d'occasion. Lorsque l'accablement s'installe, on cesse d'être un objet de désir pour qui que ce soi." (p.11) Dit comme cela, cette partie du roman pourrait paraître déprimante, or elle ne l'est pas car -nouveauté chez le romancier- l'humour, l'ironie ou la dérision sont assez présents, : "A la mort de mon père, j'emportai avec moi tout le legs familial, cinquante-trois boîtes de Doliprane qui occupaient la totalité de l'armoire à pharmacie et qui constituaient la dernière valeur disponible dans l'appartement presque vide.(...) Pendant les années qui suivirent, à chaque nouvelle migraine, je prenais un cachet en me disant que je dilapidais sottement l'héritage paternel (...) jusqu'au jour où il ne resta plus rien. (...) Ce jour-là seulement, je fus orphelin." (p.47/48). Dans cette même partie, le narrateur est en totale opposition avec François Sauval, qui lui, veut laisser une trace, accéder à la toute puissance, son argent qu'il dilapide sans compter dans ce but unique devra l'y mener. Il ne doute pas, avance, écrase tout ce qui le gêne : l'ambition ultime, suprême contre l'abandon, l'effacement.

Mikaël Hirsch écrit aussi sur la disparition d'un peuple, de sa culture et surtout de sa langue. Il remonte le temps pour en raconter l'histoire et commence par ses légendes : le serpent noir du commencement donne naissance à des jumeaux, Sue et Chia. "Sue, le soleil, tira une flèche dans l'œil de son frère Chia, qui fut condamné à errer dans le ciel et devint l'étoile du matin. Sue se baigna ensuite dans l'eau douce, Uma, et son reflet engendra les ombres qui peuplèrent immédiatement la terre. Les ombres étaient libres d'aller et venir, glissant sur le sol." (p.22) Quand nous étions des ombres -nsut nani aakarka, dans la langue qui disparaît- est un propos qui revient dans la bouche des anciens ; quand nous étions forts... ou quand nous étions, tout simplement..

Le roman de Mikaël Hirsch est beau, fort et puissant par ce qu'il raconte et oppose avec brio. Il est dense, le romancier excellant dans l'art de condenser en 180 pages ce que d'autres écriraient en 500. Il est intelligent, érudit sans être pédant. Un ouvrage de grande qualité, d'une maîtrise totale, époustouflant. J'ai la sensation que l'écrivain se lâche un peu -et ça lui va bien-, qu'il ose beaucoup plus que dans ses romans précédents qui, tout en étant très bons, étaient un peu plus "retenus". L'humour en est une preuve, mais ce n'est pas la seule.

Comme à chaque fois que j'ai très envie que vous découvriez un roman que j'ai adoré, j'ai le sentiment d'avoir écrit un billet brouillon, tant pis, si vous en retenez qu'une chose eh bien retenez de lire Mikaël Hirsch absolument. Vous ne lirez pas l'un de ces romans "habituels" de la rentrée littéraire. Non , vous aurez de l'originalité, de l'intelligence et une langue sublime, des phrases d'artisan-écrivain -mais au moins un Meilleur Ouvrier de France-, de la belle ouvrage. Un grand romancier. Un grand livre.

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Ça coince ! (34)

Publié le par Yv

L'enfant qui mesurait le monde, Metin Arditi, Grasset, 2016..

"À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits... Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde ?" (4ème de couverture)

Il y a longtemps que je voulais lire Metin Arditi, suite à beaucoup d'articles élogieux sur ses livres. Manifestement, je n'ai pas choisi le bon titre, parce que je m'y ennuie ferme. Les personnages sont intéressants, les paysages itou, mais le tout traîne en longueurs... Le romancier tourne en rond et fait tourner ses héros de la même manière -ce qui est fort logique, me direz-vous car tourner en carré, ce n'est guère aisé. Je ne parviens pas à m'intéresser aux vies décrites, ni aux relations entre les protagonistes, ni au pays et aux modes de vie, ni même à l'écriture de Metin Arditi que je trouve classique -pour ne pas dire banale-, sans profondeur. Rien, absolument rien ne me retient dans cet ouvrage. Dommage, mais je n'ai pas dit mon dernier mot avec cet auteur.

Danse d'atomes d'or, Olivier Liron, Alma, 2016..

"Un soir chez des amis, O. rencontre Loren, une acrobate fougueuse et libre aux cheveux couleur de seigle. Ils s’éprennent follement, s’étreignent et s’aiment le jour et la nuit dans la ville qui leur ouvre les bras. Mais Loren disparait sans un mot. Inconsolable, têtu O. la cherche jusqu’à Tombelaine en Normandie. Là, il apprendra pourquoi la jeune fille si solaire et fragile, est partie sans pouvoir laisser d’adresse." (4ème de couverture)

Là, c'est le ton qui ne m'agrée point. L'écriture que je ne trouve pas à mon goût. Elle joue avec des touches d'humour qui ne m'atteignent pas, les saillies ne me font pas rire ni même sourire ; il en va de l'humour comme des goûts et des couleurs, je le constate ici encore une fois. Sous prétexte de liberté et de modernité, elle est parfois un poil pédante, ne faisant pas forcément confiance à l'intelligence du lecteur, qui peut en avoir même sans en avoir l'air.

Je ne doute pas que ce roman trouvera son public, mais je crois qu'il n'est tout simplement pas pour moi.

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Biographies non autorisées

Publié le par Yv

Biographies non autorisées, Jacques A Bertrand, Julliard, 2016...,

"La chronique est un art singulier. Pour ces «biographies», Jacques A. Bertrand s'est autorisé de sa seule fantaisie, poétique et drôle. Celles de Dieu ou de Lucifer, pour lesquels il éprouve une égale sympathie, celle de lui-même dont il doute de l'existence. Celles de la Vague, du Clown, de la Larme ou du Cheval exceptionnel. Sans oublier la Première Épouse, le Temps, la Joie, le Destin... Ni la Fumée, dont les fumeurs de cigarillos, mais aussi les grands prêtres, les politiques, M. et Mme Tout-le-monde, se servent volontiers comme d'un écran. Car tout a une histoire – qui se passe d'«autorisation»." (éditeur)

Comme je n'aurais pas mieux dit, eh bien je reproduis, enfin, c'est surtout parce que ce n'est pas facile de faire un résumé d'un livre de chroniques... J'aime les livres de Jacques A. Bertrand depuis que je l'ai découvert il y a vingt ans avec son très beau Le pas du loup qui racontait les moments suivant le décès de sa maman et j'avais apprécié la délicatesse de l'auteur. Depuis, je l'ai relu plus ou moins fréquemment, pas toujours chroniqué soit parce que le blog n'était pas ouvert, soit parce qu'au début, je ne parlais pas forcément de tous les livres que je lisais. Néanmoins, j'ai écrit sur J'aime pas les autres.

Biographies non autorisées est évidemment un moyen détourné de parler des autres et de lui-même, de son rapport à la vie, à l'amour, à la mort et à l'humour qui sauve -presque- de tout, de prendre soi-même ou la vie trop au sérieux, et qui par une pirouette permet de se sortir de toutes les situations , : "Le clown est un gentleman. Roger Nimier affirmait un jour à Antoine Blondin que, dans certaines circonstances, l'homme élégant se devait de porter un nez rouge. Rien n'est plus vrai. Nous en avons toujours un dans notre poche. Chacun de nous a sa douleur secrète. Le port du nez rouge est fortement conseillé. Avec une larme d'élégance." (p.120)

Chez Jacques A. Bertrand tout est élégance et légèreté qui cachent la gravité et la profondeur ; ce "nous" par lequel il se désigne pourrait être de la prétention, mais il est de la discrétion, une manière de rester incognito. Dans sa Biographie non autorisée de moi-même, il finit ainsi un paragraphe dans lequel il reconnaît ne pas aimer se mêler aux foules -et que je pourrais rependre à mon compte si je m'en souviens suffisamment longtemps : "Il n'est pas impossible que je sois un peu snob. Je ne suis personne, soit, mais je ne voudrais pas qu'on me prenne pour un autre." (p.85)

Une écriture malicieuse et joyeuse qui sait se faire mélancolique lorsqu'elle évoque justement la mélancolie, poétique ou onirique lorsqu'elle s'attarde sur l'araignée, Athéna ou la première vague, plus sérieuse lorsqu'elle parle des fondamentalistes dans une Biographie non autorisée de l'Homo Fundamentalis qui résonne fortement depuis les derniers attentats : "L'intégrisme n'est pas l'intégrité." (p.124), un auteur malin et érudit sans être pédant, des chapitres bourrés de références, enfin, bref, une lecture réjouissante.

L'art de la chronique n'est pas aisé, Jacques A. Bertrand le maîtrise parfaitement en y instillant beaucoup de lui, ce qui les rend particulièrement belles, joyeuses, enlevées, ... A déguster sans modération.

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Alice ou le choix des armes

Publié le par Yv

Alice ou le choix des armes, Stéphanie Chaillou, Alma, 2016..,

L'inspecteur Kerrelec enquête sur le meurtre de Samuel Tison. Mis sur la piste d'une ancienne collègue de la victime par une lettre anonyme, il la reçoit, plusieurs jours consécutifs et l'écoute parler de ses relations professionnelles avec Samuel Tison. Alice Delcourt, la jeune femme soupçonnée, par petites touches évoque assez rapidement le harcèlement moral auquel elle devait faire face -et ses collègues aussi-, mené par la victime.

Livre déconcertant, qui n'est pas, je le précise dès mon entame de chronique, un roman policier, bien qu'il se déroule en huis clos au commissariat. Déconcertant, parce qu'il débute très bien, dans un certain suspens, une tension puisqu'on ne sait pas trop où l'auteure et son héroïne veulent nous emmener, et que le rythme et le style de la romancière sont très prometteurs, et parce que ce qui m'a plu au départ a fini par me lasser. Heureusement que l'ouvrage ne fait que 136 pages, sinon, je crois que je ne serais pas allé au bout.

J'aime bien la construction en petits chapitres, un par jour d'audition. J'aime bien aussi le style fait de phrases hachées, qui collent au monologue d'Alice, qui sans doute, comme beaucoup d'entre nous, ne finit pas sa phrase avant d'en entamer une autre : "L'impression aussi que le mécanisme dont elle tentait de rendre compte, ce mécanisme ancré dans la réalité, avec ses étapes, ses effets, ses retentissements. Ce mécanisme, mené par Samuel Tison avec constance et détermination. L'impression donc, que ce mécanisme, pour eux, ne correspondait à rien, ne représentait rien." (p.51) Et puis parfois, ce procédé m'agace, parce que les phrases n'ont pas de sens -on dirait du C. Angot : "Il vivait qu'il régnait sur elle, sur eux, comme sur une basse-cour d'êtres vivants mais faibles et invertébrés." (p.87/88) Dans le même genre, j'ai aimé les répétitions du premier extrait. Stéphanie Chaillou en use pas mal, mais parfois, ça fait grincer des dents : "Les limites de ce qu'elle pouvait faire, de ce qu'il était possible d'assumer qu'elle fasse, qu'elle ferait, qu'elle avait fait aussi. Et elle n'était pas prête à faire n'importe quoi, me dit Alice Delcourt." (p.98/99) Là, je pense qu'elle atteint également les limites de cet autre procédé, le sens est altéré, et la phrase franchement très moche. Déconcertant donc parce que ce qui plaît au départ finit par fatiguer, l'auteure tire trop sur la corde. Déconcertant enfin, parce que je n'ai pas compris les fins de chapitres qui parlent du théâtre d'Alice, je ne dis pas qu'elles ne sont pas belles, mais elles arrivent de manière... déconcertante et ne m'ont rien apporté.

Néanmoins, je dois dire qu'à travers les questions de l'inspecteur et les réponses d'Alice, se révèle une femme qui ose dire ce qu'elle a subi. Le harcèlement moral n'est pas un sujet beaucoup traité dans le roman, je sais gré à Stéphanie Chaillou d'en parler, ce n'est pas facile, et malgré toutes mes remarques précédentes, c'est plutôt bien fait. De la même manière qu'Hugo Boris parlait des gardiens de la paix, dans son roman Police, de ceux qu'on ne voit pas, qui font le sale boulot, elle parle des petites gens, de nous les lecteurs, de ce qu'on peut vivre ou de ce qu'on entend autour de nous. Ce n'est pas une mode très partagée, les romanciers parlant souvent d'eux-mêmes ou de leurs congénères.

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Police

Publié le par Yv

Police, Hugo Boris, Grasset, 2016.....

Virginie est policière, gardien de la paix. Mariée et jeune mère d'un petit garçon. Son couple est en stand-by. Enceinte d'Aristide un collègue avec qui elle a eu une relation, elle a rendez-vous le lendemain pour avorter. Ce soir, elle fait partie d'une mission inhabituelle : conduire un étranger sans papier à l'aéroport, le confier à la Police de l'Air et des Frontières pour un retour dans son pays. Elle fait équipe avec Aristide et Érik. Cette mission, assez simple a priori, se déroulera en grande partie dans un huis clos étouffant qui fera naître chez chacun de grandes questions.

Pas très facile à résumer ce livre si l'on veut ménager le suspense, il me faut être succinct et susciter l'envie de le lire, car il le mérite. C'est ma première lecture d'Hugo Boris et je tombe sur ce court roman au rythme rapide, haché, et bien qu'il ne s'y passe quasiment rien en terme d'action sur les 100/120 premières pages, il est passionnant. La tension monte pour le lecteur mais aussi entre les trois flics dans la voiture, le clandestin tadjik restant étonnamment silencieux et impassible. Le texte est nerveux, vif, phrases courtes et/ou très ponctuées, vocabulaire simple, langage oral -pas mal de dialogues mais point trop. Il faut dire que la tension est plus que palpable entre Virginie et Aristide : ils ont couché ensemble, elle attend un enfant qu'elle ne veut pas garder, son mari ne sait rien ; lui, Aristide, un type un peu lourd, macho, réalise qu'il a laissé peut-être passer une occasion qui ne se représentera pas forcément : Virginie est une jolie femme, volontaire, courageuse, opiniâtre, une bonne policière, pas tout à fait libre mais presque.

Ces trois flics sont fatigués. Fatigués de ce qu'on leur demande de faire, de ne plus pouvoir couper entre vie privée et vie professionnelle. Fatigués des journées à rallonge. Flic, c'est un boulot qui colle à la peau. "En voiture, avant de démarrer, tant que l'anti-car-jacking ne s'est pas déclenché, il reste sur ses gardes. Même en jean, il est encore en tenue. Même au volant, avec les enfants qui chahutent à l'arrière, il est encore en patrouille. Dans les lieux publics, Pascale lui demande d'arrêter de dévisager les gens. C'est plus fort que lui, au point qu'on lui demande parfois : "On se connaît ?". Dans la rue, il insiste pour qu'elle tienne son sac côté immeuble. Dans les transports, pour qu'elle ne sorte pas son portable. Ils ont pour principe de ne pas se quitter fâchés. Parce qu'un jour, ce n'est peut-être pas lui qui l'appellera. C'est qu'il a épousé son travail d'abord, comme tous les flics du monde." (p.106)

Cette nuit sera celle des grands questionnements, des sentiments contradictoires qui les animent. Comment garder sa dignité en obéissant aveuglément aux ordres ? Quid de sa conscience ? De l'estime de soi ? Jusqu'où obéir ? Comment rester soi-même, ne pas avoir honte de ses actes ? Comment exister tout simplement ? Asomidin Tohirov, le clandestin sera le déclencheur involontaire de ce déferlement de questions. C'est lui, bien involontairement derechef, qui mettra les nerfs des trois flics à vif.

Admirablement mené, ce roman. Le style colle aux heurts et aux prises de bec des trois protagonistes, à leurs doutes, leurs questionnements. Il se lit rapidement puisqu'on ne le lâche pas une fois ouvert. Ce n'est pas un polar même si les personnages principaux sont des flics, c'est un roman très fort sur la difficile question qui conclut la quatrième de couverture : "Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu'il va ?"

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Le garçon

Publié le par Yv

Le garçon, Marcus Malte, Zulma, 2016…..

On fait connaissance avec le garçon alors âgé de quatorze ans, en 1908 et qu’il porte sur son dos sa mère, proche de la mort et qui veut voir la mer. Il vit avec elle dans une cabane, c’est le seul environnement qu’il connaisse, totalement isolé des hommes qu’il n’a jamais rencontrés que de loin. Lorsque la mère meurt, le garçon quitte la cabane et part sur les routes. Il fera des rencontres, la première dans un hameau à peine moins isolé que sa cabane et peuplé de deux ou trois familles, puis Brabek l’ogre des Carpates et Emma et son père Gustave chez qui il trouvera une famille. Mais bientôt, c’est 1914 et la grande boucherie qui s’annonce surtout lorsque l’on a comme le garçon, vingt ans.

Gros roman (535 pages) de cette rentrée littéraire qui ne devrait pas passer inaperçu, du moins je l’espère sincèrement. Parce que c’est Zulma. Parce que c’est Marcus Malte. Parce que ce roman est formidable. Il possède un souffle et une force rares. Il est écrit en phrases courtes, rapides, mais ne néglige pas pour autant les temps d’arrêt sur les descriptions des lieux, des personnages, des rapports entre eux. Il est tour à tour et parfois tout en même temps, roman naturaliste, puis roman initiatique, puis roman d’amour (très) érotisant, puis roman de guerre et même épistolaire mais dans un seul sens puisque le garçon est illettré. Certains pourraient croire en me lisant à une certaine confusion, mais que nenni, Marcus Malte maîtrise de bout en bout et se livre à un exercice brillant. La meilleure preuve, c’est que l’on ne voit pas vraiment passer les pages et que l’on aurait même envie que cette histoire se prolonge pour passer plus de temps avec le garçon devenu homme.

Beaucoup de références littéraires (Hugo en tête, mais aussi Verlaine, …), musicales (Mendelssohn et ses romances, Liszt, Chopin …), c’est parfois très lyrique, Marcus Malte se laissant aller à des envolées toujours arrêtées par la réalité même si celle-ci peut parfois se trouver emportée par ce lyrisme : "Mais sa beauté méritait-elle vraiment ces lauriers qu’il lui tressait ? Son haleine était-elle, ainsi qu’il le lui susurrait, aussi exquise que la plus exquise des brises du printemps ? L’éclat doré de ses iris aurait-il fait pâlir jusqu’aux rayons de l’astre solaire ? En réalité… En réalité, pourquoi pas ? N’est-ce pas le propre de l’amour que d’éblouir et d’émerveiller ? De rendre divin ce qui ne serait qu’humain ?" (p.207)

Marcus Malte crée un enfant tout neuf, une âme pure et vierge qui s’éveille à la vie des hommes pour le meilleur (la musique, la littérature, l’amitié, l’amour, …) et pour le pire (la guerre). Les pages sur l’amour sont troublantes, très belles, fortes en émotion et je vous le disais un peu plus haut, parfois torrides. Elles sont intimement liées à celles de la découverte des arts et de l’ouverture à ce que la vie offre de plus beau. Marcus Malte aurait pu s’arrêter là et l’on aurait eu un très beau roman d’amour. Mais le destin de son personnage est le plus fort et arrive le roman de la guerre, terrible, violent. Les mots s’enchaînent rapidement, les pages également. Elles laissent un peu groggy et essoufflé. Elles débutent par un chapitre court -une longue phrase de quatre pages et trois phrases très courtes- et assez drôle sur la forme moins sur le fond qui m’ont immédiatement fait penser au poème de Jacques Prévert Les belles familles. Ce n’est pas le seul passage plus léger du roman, mais c’est l’ultime.

Un roman bouleversant qui ne peut pas laisser indifférent. Je ne crois pas que l'on lira des critiques ou articles à lui consacrés qui seront mièvres ou tièdes. Des personnages inoubliables : un garçon innocent qui découvre l’épreuve du monde et une amoureuse passionnée prête à –presque- tout pour sauver son amour. Je n'hésite pas, je le classe en coup de cœur.

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Spada

Publié le par Yv

Spada, Bogdan Teodorescu, Éd. Agullo, 2016 (traduit par Jean-Louis Courriol)....,

Les rues de Bucarest ne sont plus très sûres pour les petits truands, un tueur, vite surnommé Le Poignard sévit et d'un seul coup de poignard les égorge. Sa cible : des repris de justice roms. Les médias se déchaînent et ce qui est un fait divers devient une affaire d'état, un problème à régler de toute urgence avant que les relations internationales même ne se dégradent. La vie politique roumaine est en ébullition, accords, désaccords, alliances de circonstances et coups bas seront les maitres mots pendant des semaines.

Les éditions Agullo sont toutes jeunes, nées en mai de cette année. Elles ont commencé avec deux romans noirs dont celui-ci, Spada. Beau livre, couverture soignée et très réussie -pensez-vous, même le bandeau que d'habitude je jette à peine le livre en ma possession, cette fois-ci, je l'ai gardé- et mise en page de belle qualité, l'objet est donc déjà un succès. Le contenu maintenant. Eh bien, il est à l'avenant de l'objet, réussi lui aussi. Bogdan Teodorescu n'écrit pas ce polar sous l'angle de l'enquêteur qui va chercher des indices, travailler sérieusement et méticuleusement pour trouver la moindre piste, non, pas du tout, il écrit son roman sous deux angles : ceux des dirigeants politiques et ceux des journalistes. Autant vous dire que ces deux mondes qui se croisent, se côtoient voire plus si affinités et souvent affinités il y a -ou s'il n'y a pas, on peut alors parler d'inimitié voire de haine qui lient tout autant les protagonistes- sont un véritable panier de crabes. C'est à celui qui pincera le plus fort, qui ira le plus loin pour obtenir pouvoir et reconnaissance. Un roman de politique-fiction sur base de tueur en série qui décrit des mondes où tout est permis même -et surtout- la trahison. Tous les coups sont bons pourvu qu'ils rapportent, même les plus sordides. Certains n'hésiteront pas à faire monter la haine entre Roumains et Tziganes, quitte à déclencher des heurts violents et la remontée des bas instincts de racisme, xénophobie et de communautarisme. Tout fait est montré, décrit, exagéré et tourne en boucle dans les journaux et télévision : "Avec lui, c'est toute la presse du jour qui accorde une large place aux incidents d'hier au centre de la capitale. Pour ne citer que quelques titres : Sang et violence à Bucarest ; La Roumanie en guerre civile : les Tziganes attaquent un supermarché dans le centre de la capitale ; La police est arrivée comme d'habitude pour compter les cadavres ; Comme au Moyen Âge, les employés d'un supermarché se défendent l'arme à la main contre des bandes d'agresseurs ; Explosion de violence au centre de Bucarest ; L'axe de la violence Constantsa-Movilà-Bucarest ; Maricel Iovista défend un supermarché contre les Tziganes. Et nous, qui nous défend ?" (p.190)

Bogdan Teodorescu montre les rôles de chacun, celui des politiques qui veulent être réélus ou qui veulent la place de l'autre et donc prêts aux alliances avec leurs ennemis d'hier, pas forcément pour le bien du pays, même si cette notion entre en jeu dans l'esprit de certains. Ceux du parti de l'Union Nationale qui profitent de chaque incident mettant en cause un Rom pour parler de patriotisme et de la Roumanie aux Roumains (remplacez Rom par Immigré -Maghrébin est encore mieux- La Roumanie aux Roumains par La France aux Français et Union Nationale par Front National et vous verrez que la montée des extrêmes se base partout sur les mêmes peurs et haines). Chaque homme politique est soucieux de sa place, de sa réélection éventuelle et de sa place dans les sondages, il cherche donc avant tout à éliminer les autres, puisque maintenant, aucun n'est élu sur un programme, des idées, une vision pour son pays mais uniquement en opposition à celui -ou ceux- qu'on ne peut plus voir. C'est sans doute un détail mais ça change tout : le seul but, ne pas décevoir pour se maintenir, et donc lorsque les événements se corsent eh bien chacun tire la couverture à soi.

Les journalistes ne sont pas en reste, cherchant le sensationnel, ce qui fera exploser les ventes et parler d'eux. Collusions, accointances ou même carrément collaborations voire chantages et/ou pots-de-vins sont donc courants pour ne pas dire plus. Ce sont eux qui jouent sur les peurs et les fantasmes du peuple.

Extrêmement bien maîtrisé et mené, Spada est un roman qui pose question sur notre monde actuel. Bogdan Teodorescu analyse et décortique le monde politico-médiatique -et vice-versa. Il a la bonne idée de ne pas verser dans le "tous pourris" qui n'aurait fait que rendre son livre exagéré et ridicule. Même s'il n'y a pas d'enquête à proprement parler, Spada est passionnant, il se lit avec enthousiasme et intérêt grandissant de page en page et même l'abondance de personnages ne nuit pas -trop- à la bonne compréhension du texte.

Un exercice brillant. Une maison d'édition à découvrir, que je retrouverai avec un énorme plaisir pour un autre titre dont je parlerai bientôt.

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Louis Mandrin, la mondialisation de la contrebande au siècle des Lumières

Publié le par Yv

Louis Mandrin, la mondialisation de la contrebande au siècle des Lumières, Michael Kwass, Vendémiaire, 2016 (traduit par Dominique Taffin-Jouhaud)...

Louis Mandrin (1725-1755), issu d'une famille aisée est obligé, jeune homme, de prendre la suite de son père décédé. Après des déboires importants, il devient contrebandier entre la France et la Savoie alors gouvernée par les Princes de la maison de Savoie, en lutte contre la Ferme, l'administration française chargée de récolter les taxes et impôts profitant surtout à certains. Dans la région, Louis Mandrin est encore aujourd'hui très connu. Il fut arrêté en 1755, puis après un procès expéditif, roué et pendu sur la place de Clercs de Valence.

Gros ouvrage d'un professeur d'histoire étasunien qui ne s'arrête pas seulement sur la vie du contrebandier, mais explique les règles en cours à l'époque et remonte même un peu avant, au XVII° siècle, là où les Européens ont commencé à consommer : "Ils remplirent leurs maisons de meubles en bois (lits, chaises, commodes et garde-robes), d'équipements décoratifs (ustensiles de cuisine, poteries, horloges, miroirs et rideaux). Ils achetèrent davantage de vêtements (manteaux, costumes, chemises, culottes, robes et bas) et firent l'acquisition d'accessoires inédits (parapluies, tabatières et montres à gousset). Ils burent et mangèrent davantage (pain blanc, sucre, eau-de-vie) et investirent dans des sorties et des objets culturels (livres, tableaux, pièces de théâtre)(...) La société n'était pas certes saturée de biens au point que nous puissions évoquer une "consommation de masse" car un large groupe de personnes désespérément pauvres et durablement mal nourries resta exclu de cette effervescence." (p.36/37). Puis ce furent le café, le chocolat et les tissus d'Inde qui firent sensation. Puis, les pays européens, pour financer les guerres nombreuses et coûteuses taxèrent ces produits et la consommation -finalement nos dirigeants actuels n'inventent rien. C'est là que les contrebandiers entrent en scène, Louis Mandrin en tête.

Extrêmement bien expliqué et détaillé, ce livre n'est pas un roman et ne se lit donc pas comme tel. Il demande un peu d'attention, mais est à la portée d'un lecteur lambda, la preuve, je l'ai lu. On en ressort fort de l'histoire de Mandrin, mais aussi plus riche de l'économie et de la politique de l'époque, qui se résume à toujours plus de taxes pour financer les dépenses de l'état, rien de nouveau donc. C'est assez troublant d'ailleurs de lire qu'il y a deux siècles et demi, on aurait presque pu prédire ce qui allait nous arriver aujourd'hui. Si l'histoire est un éternel recommencement, je ne saurais trop conseiller à nos élites de lire ce livre, car quelques années après, ce fut la Révolution qui balaya celles de l'époque -bon certes, pour en installer d'autres-, mais on sait comment certains finirent.

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