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L'affaire des corps sans tête

Publié le par Yv

L'affaire des corps sans tête, Jean-Christophe Portes, City Editions, 2015....

Février 1791, un corps sans tête est retrouvé flottant dans la Seine. Puis un deuxième, et un troisième. Le brigadier Picot, un enquêteur qui a commencé du temps de la Maréchaussée et continue dans la nouvellement créée gendarmerie remonte tranquillement une piste. De son côté, le très jeune sous-lieutenant Victor Dauterive, protégé de Lafayette est chargé d'arrêter Marat, jugé comme un dangereux agitateur. Mais Dauterive, bien que jeune, flaire l'embrouille et à force de poser des questions se retrouve vite la cible de certains puissants. Il croisera la route des corps sans tête qui pourraient bien avoir un rapport avec sa mission d'arrestation de Marat.

Très belle idée que de placer un roman policier dans cette époque troublée : la Révolution a commencé depuis deux ans, mais le roi est encore là, et certains rêvent encore d'établir une monarchie constitutionnelle pendant que d'autres veulent revenir à l'ancien régime. Les manipulations sont légion, les arrangements, les pots-de-vins, les bassesses les plus extrêmes sont plus que courantes. Tout le monde manigance dans son coin, tellement le pouvoir en place est fragile. Danton et Mirabeau sont payés par Louis XVI pour son plan de corruption visant à retrouver le pouvoir. Marat écrit dans son journal, semble incorruptible et continue de dire très haut et très véhémentement ce qu'il pense du roi et de ceux qui sont au pouvoir. La belle Olympe de Gouges est aussi présente dans ce roman, en est un personnage avec un vraie place, on lit ses revendications pour la vraie égalité entre tous : le droit de vote des femmes et leur intégration dans la société à la même place que les hommes, de vraies mesures pour aider les pauvres isolés dans des quartiers sordides, la fin de l'esclavage, ... Le contexte est formidable, je ne suis pas spécialiste de la période, je ne saurais dire s'il y a des anachronismes, des erreurs manifestes, Jean-Christophe Portes indique en fin de volume ses références bibliographiques, solides, ce que je sais c'est qu'il a su rendre un Paris vivant et grouillant, bruissant des intrigues du pouvoir mais aussi des pauvres qui n'en peuvent plus de s'échiner pour presque rien.

Et l'intrigue du roman me demanderez-vous ? Eh bien, elle est elle aussi solide, au début on ne la comprend pas trop, on avance au même rythme que Victor Dauterive, on sent bien qu'il y a lutte au plus haut niveau de l'État et que certains en profitent pour s'en mettre plein les poches, comme quoi, rien ne change... Et puis, on avance et se dessine encore autre chose, plus grand... mais je ne vous dirai pas. Franchement, je me suis régalé.

Mes deux seules réserves seraient sur un format qui aurait pu être un peu plus court, notamment dans la première partie qui se traîne un peu, mais une fois passée, le reste est excellent ; l'autre réserve est purement de mise en page, à savoir que lorsqu'on passe d'un personnage à un autre, il y a un interligne plus large, mais un petit symbole dans cet interligne serait une bonne idée.

Victor Dauterive est un jeune homme de dix-neuf ans, qui a fui une éducation plus que stricte et s'est retrouvé versé dans la nouvelle gendarmerie créée en février 1791 en remplacement de la Maréchaussée. Il a la fougue de son âge mais aussi la maladresse et une certaine naïveté liées également à sa jeunesse. Il tombera dans des pièges grossiers, se fera rosser, enlever, doubler, ... C'est un nouveau venu bien sympathique qui change des enquêteurs qui devinent tout, sont totalement blasés et ne tombent que rarement dans les traquenards. C'est un personnage qui demande à s'épaissir, qui s'épaissira sûrement au fil de ses enquêtes, puisqu'une série s'annonce ici avec ce premier titre. Sans doute lui faudra-t-il s'associer avec quelque collègue ou mouche de l'époque (= indic de maintenant) pour prendre un peu d'envergure et se tirer de mauvais pas plus aisément. Une naissance de héros bien sympathique qui ne demande qu'à être suivie d'autres épisodes que je me fais déjà une joie de lire.

Pour plus de renseignements, n'hésitez pas à consulter le site de Victor Dauterive, voire même son compte facebook, et oui, un gendarme de 1791, ça vit aussi avec les réseaux sociaux.

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Livre sans photographies

Publié le par Yv

Livre sans photographies, Sergueï Chargounov, La Différence, 2015, (traduit par Julia Chardavoine), dessins de Vadim Korniloff...

Sergueï Chargounov est né à Moscou en 1980. Fils de pope, il vivra les début de la perestroïka, encore enfant, puis la chute du Mur de Berlin et le délitement de l'URSS. Anticommuniste, il ne fera pas partie des "enfants d'octobre" qui portent la cravate rouge, il se tourne vers le journalisme et l'écriture ainsi que vers la politique. Il tentera même d'être élu député à la tête d'un mouvement de jeunes révoltés qu'il crée, mais brisé par les répressions du gouvernement de Poutine, il est contraint d'abandonner. Il part alors sur les routes de la Russie oubliée, mais aussi couvrir les conflits Tchétchènes et Ossètes.

Sergueï Chargounov est lié à Zakhar Prilepine : ils sont tous les deux opposants de Poutine, et écrivent dans le même journal en ligne. Ils sont également tous deux écrivains. Mais là ou Zakhar Prilepine est direct voire parfois violent dans ses propos, Sergueï Chargounov est beaucoup plus calme. Il dénonce lui aussi les méthodes du président russe actuel, mais de manière moins directe, néanmoins, les concernés comprennent puisqu'ils le menacent au point qu'il ne peut se présenter aux élections et qu'il a ensuite du mal à trouver du travail en tant que journaliste, son nom étant mis sur liste noire.

Je dois dire que la première partie sur l'enfance de Sergueï m'a paru un peu longue. Pas inintéressant, non, un fils de pope au temps du communisme et de la perestroïka, ce n'est pas banal, mais ça traîne un peu en longueur. Ce livre est une suite de chroniques ou de nouvelles qui se suivent chronologiquement et lorsque Sergueï commence à parler de sa famille élargie, sa grand-mère et son oncle Kolia Bolbass, je recolle au récit, tellement ces personnes ont marqué l'écrivain. Et puis, ensuite, c'est l'entrée en politique et la répression, la maladie de son fils et les guerres qu'il couvrira en tant que journaliste. Tout cela se mêle comme dans sa vie, tout arrive en même temps. Je disais que la première partie m'avait paru longue, en fait le style de S. Chargounov ne s'imprimait pas en moi, sans doute parce que je m'attendais à plus fort, un peu comme Z. Prilepine. Il m'a fallu persévérer (merci Colette) pour comprendre que Sergueï Chargounov, tout en dénonçant les mêmes choses, le faisait sur un autre mode, celui de la confession : son livre est plus intime, plus doux, plus apaisé (bon, d'accord moins que Z. Prilepine, c'est compliqué). Au final, ils se complètent parfaitement et en lisant les deux, on comprendra mieux la Russie de maintenant, non pas celle que nous avons en tête, l'âme slave et tout ce qui va avec, le souffle de l'aventure, les grands espaces, les héros de littérature, ... Non, celle des petites gens abandonnées par le pouvoir, celle des coins les plus reculés à la fois éloignés des conflits des puissants de la capitale mais très au courant quand même, celle des gens qui doivent se battre pour vivre, plus parfois qu'au temps de l'URSS. Finalement tout a changé dans ce pays : la doctrine, le libéralisme a remplacé le communisme les dirigeants - encore que V. Poutine était du KGB, ..., mais rien n'a changé : les puissants sont toujours autoritaires et leurs amis bénéficient d'avantages alors que leurs opposants doivent faire profil bas sous peine de sanctions et d'intimidations.

Belle idée de la part des éditions de La Différence que de traduire ces deux écrivains russes qui parlent de la vie quotidienne en Russie et de les publier tous les deux.

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Emplacement réservé

Publié le par Yv

Emplacement réservé, Corine Jamar, Le Castor Astral, 2015....

Emma est une petite fille de huit ans lourdement handicapée physique et mentale. Sa mère, c'est elle qui écrit ce livre demande à la mairie de pouvoir bénéficier d'un emplacement réservé devant sa maison. Accordé. Dessiné. Mais le souci avec ces emplacements, c'est qu'ils ne sont pas respectés et que des conducteurs de Porsche au croque-mort en passant par les policiers, tout le monde range son véhicule dessus. La maman d'Emma devient alors une furie capable de fabriquer et coller des autocollants sur les pare-brises, d'appeler la fourrière pour protéger cet place et surtout pour protéger Emma. Tout cela avec humour à défaut d'élégance. Mais lorsque les automobilistes manquent de civisme, au diable l'élégance...

Emma est un petite fille qui demande énormément d'attention et de temps, elle demande aussi pas mal de manutention, un emplacement réservé est donc un confort dont sa maman ne peut plus se passer. Elle bataille pour l'avoir aussi, lorsqu'il est encombré par des automobilistes qui n'en ont pas le besoin, elle pète un câble. Elle devient alors une véritable louve qui protège sa petite (j'ai préféré cette image à celle de la mégère). Disons qu'elle ose tout ce à quoi on peut penser lorsqu'on voit des comportements inadaptés mais que l'on n'ose pas faire, question d'éducation peut-être ou de limites que l'on ne peut franchir. Corine Jamar a décidé de traité ce thème par l'humour, notamment lorsque ce sont les policiers qui sont garés sur l'emplacement ou lorsqu'elle attache des objets au poteau indicateur d'emplacement réservé, qu'un flic débarque chez elle parce que des voisins ont porté plainte et lui met une amende pour outrage à agent et tentative de corruption : "Quoi ? Quoi ? Je lui avais simplement proposé d'arrondir ses fins de mois en montant la garde sur mon emplacement quand je partais chercher Emma à l'école. Je réfléchis une seconde. Je ne lui avais pas exactement dit : venez monter la garde. Je lui avais dit : venez faire l'épouvantail devant chez moi, vous avez la tenue idéale..." (p.60) Et l'homme là-dedans, parce que la maman semble seule à gérer le quotidien ? Il est là, ne comprenant pas les excès de sa femme, tentant de l'apaiser, de la raisonner, fuyant parfois également, se réfugiant dans son magasin de farces et attrapes. Il faut dire à sa décharge que sa femme ne lui laisse pas beaucoup de place, elle qui préfère donner tout son temps à sa fille.

Le ton résolument humoristique n'ôte rien aux messages, au contraire. Celui de la difficulté de vivre au quotidien avec un enfant handicapé qui nécessite beaucoup de temps et dont on ne sent pas toujours le retour -mais ça arrive, parfois tard, mais ça arrive. Celui de la prise en charge de ces enfants qui ont besoin pour avancer de beaucoup de sollicitations et de consultations de spécialistes pas toujours prises en charge par l'État et qui coûtent cher (Corine Jamar vit en Belgique, mais en France le problème est le même) . Celui du respect de l'autre quelles que soient ses différences. Les thèmes de la naissance, la vie, l'amour, la mort, la jalousie, le désespoir, l'envie, ... tous sont également présents dans ce roman.

Construit en petits chapitres, ce roman ressemble à un journal d'une maman de handicapée, ce que Corine Jamar est. C'est l'histoire d'une mère qui ne peut se résoudre à laisser sa fille handicapée, qui est totalement débordée par le travail qu'Emma lui demande et qui jamais ne songe à déléguer, sûre d'être la plus à même de s'occuper de sa fille et qui ne voit pas qu'elle est proche de l'épuisement non pas professionnel mais personnel. C'est du vécu romancé et surtout mis en mots avec humour. Parce que l'humour fait passer les messages mieux que n'importe quel autre canal. Pari osé parce qu'il n'est pas simple de faire rire avec le handicap. Pari réussi.

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Les voleurs de sexe

Publié le par Yv

Les voleurs de sexe, Janis Otsiemi, Jogal Polar, 2015.....

Libreville, Gabon, une étrange rumeur occupe les esprits et risque de provoquer une émeute : d'un simple toucher de main sur le corps, les hommes se font voler leur sexe. Dès qu'un supposé voleur de sexe est reconnu par la foule, elle ne se contrôle plus. D'où la demande du chef de la police de prendre cette rumeur au sérieux avant qu'elle ne tourne à l'exécution des supposés voleurs. Mais ce qui intéresse plus les policiers et gendarmes, ce sont deux grosses affaires : un braquage d'un patron chinois qui finit mal et des photos compromettantes du président de la république qu'un groupe de jeunes tente de vendre à un journaliste.

Issus des quartiers pauvres, Tata, Balard et Benito, la vingtaine, flairent l'aubaine et l'argent facile lorsqu'ils trouvent les photos du président et comme ils préfèrent les petites arnaques au travail, ils foncent dans un plan qui pourrait bien les mener loin de ce qu'ils en attendaient. L'autre trio, Pepito, Kader et Poupon, plus aguerri s'apprête à monter un coup sérieux, acoquiné avec des flics franchement pourris ; ce coup pourrait être le plus beau de leur encore courte vie, trente millions de francs CFA (environ 45000 euros). Et puis, il y a cette histoire de voleurs de sexe : au contact d'un voleur de sexe, les hommes sentent comme une décharge électrique et leur sexe diminue, leurs épouses attestant cette perte de virilité. Janis Otsiemi nous plonge au cœur de la capitale avec les petites gens, pas les hommes d'affaires, ceux qui ont le pouvoir et l'argent, non ceux qui doivent se débrouiller pour vivre.

Il mène avec brio et en parallèle ces trois enquêtes en usant d'une langue absolument merveilleuse, pleine d'expressions ou de proverbes africains, d'argot, de néologismes, de détournements du sens des mots sans que cela ne nuise à la lecture, au contraire mais aussi de français parfait ; il invente sa langue, un peu comme Audiard ou Dard l'ont fait avant lui (aucune comparaison de ma part, juste pour se faire une idée), c'est dire si on se régale à lire ses histoires. Ses héros n'en sont pas et certains d'entre eux, même s'ils sont malhonnêtes, ils ne sont pas totalement antipathiques, on aimerait bien quelquefois qu'ils se fassent gauler pour leur apprendre à vivre mais aussi qu'ils s'en sortent, le système étant totalement gangréné par la corruption, l'argent facile, le piston, ...

Malgré son écriture enlevée et l'humour des situations, J. Otsiemi écrit un polar noir et désabusé, un peu comme si rien ne pouvait changer : les pourris resteront pourris tant que la société leur permettra l'impunité pour agir, protégés qu'ils sont par leur poste, leur bras long ; les magouilleurs le resteront tant qu'ils gagneront plus à magouiller qu'à travailler et tant que des flics véreux les protègeront et profiteront de leurs arnaques ; les petits resteront petits, travailleurs exploités par les patrons, notamment les Chinois qui investissent en force en Afrique et sont impitoyables.

Janis Otsiemi est gabonais, vit dans ce pays. On sent qu'il l'aime et qu'il aime ses compatriotes. Malgré cela, son regard est noir sur la société : la débrouille est un moyen de survie pour beaucoup, l'arnaque itou. Lorsque certains flics sont véreux, ils le sont jusqu'à l'os, ce sont carrément de vrais gangsters. Néanmoins, ils travaillent et ont des résultats. Les politiques veillent au grain, à ce qui rien ne se sache de leurs turpitudes, de leurs penchants, de leurs magouilles, ce qui n'est pas forcément une spécialité gabonaise ni même africaine...

Je finis par cette citation de la quatrième de couverture qui résume tout mon propos :

"Sombre et poisseux comme une nuit africain. Style percutant, propos frondeur, humour désabusé... Avec son talent de griot urbain, Janis Otsiemi fait de chacun de ses romans une pépite de littérature noire."

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Ça coince ! (29)

Publié le par Yv

La déchirure de l'eau, John Lynch, Le castor astral, 2015 (traduit par Richard Bégault) .. 

James Lavery est un adolescent, orphelin de père dont on dit qu'il s'est sacrifié pour son pays l'Irlande. James vit avec sa mère, alcoolique ; il voit passer des hommes dans la maison, et un jour Sully s'installe ; James le hait. Par l'intermédiaire d'un professeur James découvre le théâtre, lui qui s'inventait déjà pas mal d'histoires, se trouve libéré sur scène.

John Lynch est acteur, irlandais vivant en France. Il écrit là son premier roman.

J'aurais cru que cette histoire me toucherait. Or, il n'en est rien, c'est une suite de saynètes avec des liens entre eux, notamment les personnages : chacune termine par un texte court décrivant l'une des morts que James s'invente ou une lettre qu'il écrit à son père ou que son père lui écrit de l'au-delà. Je n'ai rien compris, et n'ai jamais réussi à m'intéresser aux personnages : je les trouve pâles et sans intérêt, leurs histoires ne m'émeuvent pas.

L'écriture est classique, ni exceptionnelle ni désagréable, rien pour me retenir non plus. Rarement déçu par Le castor astral, il fallait bien que ça arrive un jour. Eh bien, voilà, c'est fait.

La malédiction d'un jardinier kibei, Naomi Hirahara, L'Aube, 2015 (traduit par Benoîte Dauvergne).. 

"Mas Arai, survivant de la bombe nucléaire, a construit sa vie en Californie comme jardinier, au sein de la communauté kibei -ces natifs d'Amérique ayant grandi au Japon avant de retourner s'installer dans leur pays natal. Pour oublier l'horreur, il se perd trop souvent dans la nuit des paris et des tripots. Veuf, entretenant des relations compliquées avec sa fille unique, il n'aspire qu'à la tranquillité et à la discrétion. Sauf que du Japon comme du passé vont surgir des fantômes, levant le voile sur des décennies de mensonges, de silence et d'oubli..." (4ème de couverture)

Pas mal sur le papier, le problème est que le roman ne débute jamais vraiment, qu'il est difficile de se retrouver dans les différents intervenants et que à chaque fois que j'ai posé le livre puis repris je me posais la question de savoir ce qui s'y était passé sans avoir de réponse : mauvais signe, lorsqu'on ne se souvient pas de ce qu'on a lu. Puis, je dois ajouter que l'imitation de l'accent de Mas Arai est désagréable à lire : "Ju" à la place de "Je", "brai" pour "vrai". En plus, à chaque fois que son prénom est mis en début de phrase, je le confonds avec le mot "Mais", ce qui m'oblige à revenir en arrière. Et pour finir, le texte est truffé de mots japonais dont la définition est notée en fin de volume, mais qui auraient pu être évités et qui alourdissent la lecture. Trop de désagréments pour que je puisse m'intéresser à cette histoire.

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Petit Piment

Publié le par Yv

Petit piment, Alain Mabanckou, Seuil, 2015.., 

Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko, ce qui signifie en lingala "Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres" est le nom du petit garçon narrateur de ce roman. Orphelin, c'est le père Moupelo, le prêtre de l'orphelinat qui l'a baptisé ainsi, mais tout le monde l'appelle Moïse, ce qui ne lui plaît guère. Moïse donc, 13 ans, est à l'orphelinat sous la coupe d'un directeur autoritaire qui tourne sa veste dès que le régime change. Et cette année-là, c'est la révolution marxiste en République Populaire du Congo. Moïse finit par s'enfuir de l'orphelinat en direction de Pointe-Noire.

J'aime bien Alain Mabanckou, il est même l'un des quelques écrivains pour qui je regarde La Grande Librairie lorsqu'il y est invité, autrement je fuis cette émission qui invite toujours les mêmes à part les numéros spéciaux avec lecture ou choix de livres pour lire pendant les vacances. J'écrivais avant de m'auto-interrompre que j'aimais bien Alain Mabanckou. Je l'ai lu plusieurs fois avec des bonheurs divers : les très bons Black bazar et Tais-toi et meurs et le moins captivant Demain j'aurai vingt ans (d'autres aussi mais non répertoriés dans le blog, car lus avant l'ouverture d'icelui). Petit Piment tombe plutôt dans la seconde catégorie, les moins captivants au moins pour sa première partie. Ainsi que j'ai pu le dire plusieurs fois, je ne suis pas très amateur de l'enfant-narrateur qui permet selon moi de passer quelques faiblesses voire quelques facilités. Malgré mes réticences, en général, Alain Mabanckou passe l'écueil haut la main. Là, je dois avouer que je m'ennuie un peu beaucoup. Je ne retrouve pas la langue truculente de l'auteur ; c'est bien écrit, certes, mais un peu fade. Cette première partie traîne en longueurs, la description de la vie à l'orphelinat aurait pu être plus vive, plus dynamique ; l'auteur tourne en rond, se répète et nous on n'avance pas. Il faut attendre la seconde partie du roman pour qu'enfin il prenne une autre dimension, c'est un peu tard, on est déjà à la page 170 sur 270, mais ne boudons pas notre plaisir : Moïse devenu Petit Piment se lie d'amitié avec Maman Fiat 500 une maquerelle de Pointe-Noire, puis à la suite d'une opération "Pointe-Noire sans putes zaïroises", le bordel est détruit et Petit Piment se retrouve seul et erre totalement désemparé pour ne pas dire carrément barge. Et là, enfin, le récit devient intéressant. Alain Mabanckou donne libre cour à son imagination, retrouve allant, rythme et vivacité. Et ce roman qui débute poussivement finit en beauté avec une centaine de pages réjouissantes. Mon conseil à l'auteur : "Alain, lâche-toi, c'est vachement bien quand tu le fais, ne réprime pas tes pulsions d'auteur à l'imagination fertile. Sois cool, laisse-toi aller !"*

*Qu'Alain Mabanckou veuille bien m'excuser cette familiarité tant dans le tutoiement que dans les conseils d'un simple lecteur à lui, l'écrivain talentueux couronné de prix...

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Au revoir là-haut

Publié le par Yv

Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre, Christian de Metter, Rue de Sèvres, 2015.....

Un coin de France, à quelques jours de la fin de la première guerre mondiale, le lieutenant Pradelle ordonne à ses hommes d'aller combattre la tranchée allemande face à la leur. Des hommes meurent, notamment deux d'entre eux, tués d'une balle dans le dos par le lieutenant qui veut ainsi galvaniser ses troupes. Le soldat Maillard qui proteste se retrouve projeté dans un trou d'obus vite recouvert. Son copain Péricourt réussit à l'en sortir mais au moment de partir, il reçoit un éclat d'obus qui lui arrache la mâchoire inférieure. Revenus à la vie civile, difficilement, Maillard prend soin de Péricourt pendant que le lieutenant Pradelle fait un beau mariage et des affaires très louches. C'est alors que Péricourt à l'idée de vendre des monuments aux morts.

J'aime bien Christian de Metter, il m'a déjà permis de lire un roman que je n'avais absolument pas envie de lire : Shutter Island. Il récidive avec ce roman de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013, qui me tentait mais son épaisseur (presque 600 pages) m'effrayait un brin. Saluons l'exploit des deux hommes de faire d'un pavé une bande dessinée de 168 pages avec très peu de texte. Les dessins sont tellement explicites que je trouve intelligent et très fin de la part de Pierre Lemaitre de les avoir laissés parler. C'est aussi en substance ce que dit Philippe Torreton dans la fin de sa préface, lui qui a lu le roman et son adaptation dessinée.

Difficile d'en dire plus sur cet ouvrage formidable si ce n'est qu'il s'adresse à tous ceux qui ont aimé le roman et à tous ceux qui ne l'ont pas lu. Il se dévore en quelques minutes, puis à peine posé, on y revient, non pas qu'un détail ait échappé, mais l'envie de revoir ces personnages cassés par la guerre est irrépressible. Tout attire, le scénario, les dessins, les couleurs, ...

Une très belle réussite. A lire forcément.

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Stand-up !

Publié le par Yv

Stand-up !, Anthony McCarten, Piranha, 2015 (traduit par David Tuaillon).... 

Azime, jeune femme de vingt ans, née en Angleterre de parents kurdes est plutôt timide, sans histoire même si elle refuse les uns après les autres les prétendants que sa mère lui présente, parce qu'à son âge, il y a longtemps qu'elle devrait être mariée. Lorsque l'une de ses amies est défenestrée parce qu'elle aimait un Italien et pas un Turc, Azime se dit qu'il est temps pour elle de réagir. Ce sera par l'humour qu'elle découvre un peu par hasard grâce à son ami Deniz. Elle décide pour ne pas se montrer mais pour néanmoins s'adonner à ce qu'elle aime, de se produire en niqab. Elle sera donc la première musulmane-humoriste de stand-up. Tout s'emballe alors dans sa vie jusqu'alors si paisible.

Anthony McCarten est Néo-Zélandais, auteur de pièces et de romans à succès, c'est lui notamment qui a co-écrit Ladie's night, pièce pour laquelle il perdit un procès en plagiat contre le film The Full Monty, qui a développé le même thème 10 ans après, c'est dire s'il sait faire rire avec des sujets sérieux et graves.

Je ne suis pas fan de stand-up à la base ; si c'est pour faire rire avec un énième sketch sur les différences filles/garçons ou jeunes/vieux, si c'est pour parler de son enfance en banlieue, j'avoue qu'à part quelques rares cas, ça me gave, ils racontent tous la même chose de la même façon. C'est d'ailleurs pareil pour les humoristes en général, beaucoup font du réchauffé : les très nombreuses imitations de Nicolas Sarkozy qui bouge les épaules, évidemment à genoux ou penché pour bien montrer qu'il n'est pas grand, les imitations aphones de son épouse, ça va un moment, mais ça lasse et pourtant, "Dieu me crapahute" comme disait l'excellent Pierre Desproges, que je ne soutiens ni l'ex-président ni madame Ex. Non, moi ce que j'aime c'est la nouveauté, si possible dans le fond mais aussi dans la forme. Littéraire, provocante, poétique, gestuelle, enfin tout peut me plaire à condition de me surprendre un peu. Et là, Anthony McCarten me plaît bien parce qu'il s'empare d'un sujet grave et tout en ne le diminuant pas, bien au contraire, il assène quelques opinions très tranchées, il nous fait rire et réfléchir.

Son personnage d'Azime est très bien décrit pas physiquement (on en sait assez peu sur sa silhouette) mais sur ses questionnements, sa vie quotidienne, ses difficultés à vivre au sein d'une communauté fière de ses coutumes. Azime est Anglaise et a envie de vivre comme n'importe quelle jeune de son âge, libre de s'habiller comme elle le veut, de fréquenter qui elle veut et quand elle veut, de donner son avis sur tout et surtout son avis comme disait Coluche. Dans ses sketches et ses réflexions, elle aborde toutes les questions qui fâchent : la religion, la laïcité, l'égalité hommes/femmes, le sexe, la liberté, la montée de l'intégrisme (l'histoire est placée au moment d'un attentat dans le métro de Londres), la double appartenance à la culture kurde et à l'anglaise, ... D'emblée, j'ai pensé à Sophia Aram chez nous qui fait des spectacles sur tous ces thèmes de manière franche et nette, et je voyais bien Azime en elle.

Le roman est très agréable à lire, parce qu'abordable, même si le langage de Deniz est parfois abstrus pour un vieux comme moi, qui mélange argot, verlan et autre langage vernaculaire auquel je n'entrave que dalle. A. McCarten a le sens de la formule, comme par exemple cette sentence lapidaire après un court laïus sur les philosophes et l'humour : "Je pense qu'on peut en conclure que demander à un philosophe de définir l'humour, c'est comme de demander à Stevie Wonder de vous aider à retrouver vos clés de voiture." (p.40), il y en a plein d'autres tirées des spectacles des apprentis humoristes du livre. Il y a aussi des considération plus graves sur les sujets évoqués plus haut. L'auteur ne prend pas parti, il donne des arguments et des contre-arguments qui permettent de faire un tour assez complet de la question, qui invitent donc à la réflexion. C'est cela toute la force du livre que de nous inciter à réfléchir sur des questions essentielles dans nos sociétés, tout cela avec légèreté et humour.

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La maladie

Publié le par Yv

La maladie, Emilio Sciarrino, Christophe Lucquin, 2015..... 

Région parisienne, un appartement étudiant, un lit dans lequel est couché un jeune homme fatigué, malade, un mal qui le cloue au lit, l'empêche de faire tout effort, chaque geste lui coûte. Il ne s'alimente presque plus, maigrit, est convaincu de sa mort prochaine. Avant de le terrasser cette maladie s'était révélée par une petite fatigue, rien d'alarmant, un épisode de fatigue comme tout le monde en subit de temps en temps. Son compagnon est très présent, le veille, l'accompagne, lui prépare ses maigres repas, lui raconte la vie extérieure. C'est lui qui narre cette histoire, cette période douloureuse de l'accompagnement d'un malade très affaibli.

A travers des deux hommes, leur histoire, c'est une histoire universelle qu'écrit là Emilio Sciarrino : l'accompagnement de son compagnon, l'amour qui permet d'aider l'autre à surmonter les mauvais moments voire l'accompagnement jusqu'à la mort. Le texte est magnifique, à la fois simple et délicat. C'est cette simplicité qui facilite l'universalité du propos : le jeune homme qui écrit, intellectuel, professeur d'université ne cherche pas à faire d'effet de style, il va au plus direct, à ce qui touche d'emblée, l'accompagnement de son ami est naturel, comme l'est l'écriture de ce texte (j'espère que je me fais bien comprendre). Il aurait pu en faire des tonnes dans le pathos, écrire un livre de 300 pages, bien plombant et larmoyant. Non, il est pudique, et ce sont des émotions que son propos suscite plutôt que des larmes faciles. La maladie ne les éloigne ni ne les rapproche, elle est là entre eux, ils vivent ensemble et en même temps sur des temps différents. Lui, par exemple, pour son travail sort dans Paris et c'est la pleine période des manifestations contre le mariage pour tous, il croise alors des foules roses et bleues, se sent jugé et rejeté en tant qu'homosexuel. Il coupe télé et radio (moi aussi c'est fait depuis plus d'un an et qu'est-ce que c'est bien !) mais tente quand même de restituer à son compagnon alité ce qu'il voit et ressent dans les rues, notamment ce contexte de rejet voire de haine des homosexuels par les manifestants, les propos ahurissants qu'ils ont pu tenir :

"La maladie le situe dans le temps, sur un plan que je ne peux pas atteindre. Peut-être que tous mes efforts consistent justement à comprendre son regard, à traverser ses différents états d'esprit. Pour lui, ce qui se passe n'a pas, n'a plus d'importance. Son regard est courbé, concentré à un autre niveau. Cependant, les mots sont devenus mous et imprécis. Leur utilisation mensongère et leur fausse disponibilité me paraissent si graves que je les considère comme des outils très dangereux. La négligence qui les maltraite ou la malveillance qui les instrumentalise obligent à les reprendre en main." (p.78)

Un court récit, très beau, très lent où les moments de doute alternent avec les souvenirs de la rencontre des deux homes et de leurs vacances ou virées mais aussi avec les paysages parisiens et italiens (ils se sont rencontrés à Pise), les questionnements, les conséquences de la maladie sur le corps et l'esprit. Délicat. Élégant. Pudique.

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