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Le printemps des corbeaux

Publié le par Yv

Le printemps des corbeaux, Maurice Gouiran, Jigal polar, 2016.....

Mai 1981, la France est en émoi, l'élection présidentielle est dans quelques jours et le scrutin bien incertain. Qui de Giscard le sortant ou de Mitterrand le challenger sera le prochain président ? Luc Rio, surnommé Louka, vingt ans, marseillais, s'en moque. Son père est mort lors d'un braquage, sa mère est en prison. Après son enfance dans les foyers et familles d'accueil, le jeune homme a monté une combine pour gagner pas mal d'argent. L'informatique est en pleine explosion, lui l'étudie et s'en sert pour monter son arnaque. Mais Louka est intelligent et en veut toujours plus. Un gros coup le tente, mais affronter le Milieu marseillais et les grandes familles de la bourgeoise qui flirtent ensemble depuis ds années n'est pas à la portée de tous.

Maurice Gouiran abandonne son héros récurrent Clovis Narigou pour nous narrer cette histoire d'arnaque et de gangsters sur fond d'élection présidentielle attendue et crainte. Le gros coup de Louka nous amènera également à la guerre 39/45 et à Marseille. On se promènera donc entre ces deux périodes, les actes commis dans l'une ayant des conséquences dans l'autre, mais je n'en dirai rien de plus, pour ne pas déflorer le suspense. Comme toujours, Maurice Gouiran est bien documenté et installe son histoire dans celle du vingtième siècle. Il faut bien se rappeler, qu'en 1981, R. Reagan est président des États-Unis, M. Thatcher, premier ministre anglaise, des libéraux pur jus, durs -M. Thatcher laissera mourir en prison des militants irlandais, le plus emblématique, Boby Sands meurt le 5 mai 1981. En France, Mitterrand est aux portes de l'Élysée, les communistes à celle du gouvernement et les bolcheviks à celles de l'est parisien. Que les plus jeunes d'entre vous ne rient pas, en 1981, certains -les riches, ceux qui avaient du pognon à perdre- pensaient réellement que les Russes allaient entrer dans Paris. D'ailleurs, Reagan et Thatcher ont demandé à Mitterrand de ne pas nommer de ministres communistes...

L'ambiance est morose donc chez les bourgeois. Personnellement, j'avais 15 ans et je me souviens encore de la tête de certains copains au lendemain de l'élection (ben oui, j'étais à l'école privée et entouré de gens friqués, moi qui venais de la cité HLM). A Marseille, Louka fréquente une jeune femme issue de cette catégorie sociale qu'il exècre et dont il veut profiter. La grande force du polar de Maurice Gouiran est de mêler des personnes réelles avec ses personnages et d'en faire un roman au rythme soutenu. Pas un seul moment de relâchement, de détente, on tremble pour Louka en se demandant s'il sera assez fort pour tenir tête à tous ceux qu'il a contre lui. On sourira à l'occasion, notamment lorsque Louka révélera son pseudonyme pour monter sa première arnaque.

Maurice Gouiran aime sa ville, Marseille, mais pas au point d'oublier tout ce qui s'y est passé. pas au point de faire l'impasse sur les comportements de ses habitants pendant la guerre, ni sur ceux de la pègre locale acoquinée aux grandes familles et aux politiciens. Il ne dit pas qu'ailleurs ce n'était pas la même chose, mais sans doute à Marseille, tout est exacerbé. En tous les cas, amoureux de Marseille ou pas, il faut lire les romans de Maurice Gouiran, toujours excellents et intelligents qui au pire rappellent l'histoire de notre pays et au mieux nous l'apprennent de la manière la plus agréable qui soit, la lecture de polars.

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Pas trop saignant

Publié le par Yv

Pas trop saignant, Guillaume Siaudeau, Alma, 2016.....

Joe travaille aux abattoirs. Il doit aussi régulièrement se rendre à l'hôpital pour une perfusion qui lui permet de reculer les effets de sa maladie. Un matin, il décide de ne pas aller travailler. Il fauche une bétaillère avec six vaches, bien décidé à les sauver de la mort et à les emmener à la montagne. En chemin, il s'arrête prendre son seul ami, Sam, un jeune garçon placé chez un couple plus habile aux coups qu'aux câlins. Très vite l'alerte est donnée et les flics du coin se mettent à la recherche du camion et de ses occupants.

Court et beau roman. Beau autant dans l'histoire que dans la manière de la raconter. Guillaume Siaudeau use souvent d'images, fait appel à notre imagination :

"La perfusion est composée de plusieurs couches distinctes de liquide, chacune de couleur différente. Elle ressemble à un arc-en-ciel qu'on aurait mis à plat, et c'est au tour du liquide jaune de faire son job. Chaque couleur est censée soigner un symptôme spécifique, et le jaune a pour vertu de redonner un peu de moral aux troupes. Il faudra attendre la verte pour que le nœud dans l'estomac soit complètement défait, et la rose pour que les pulsions suicidaires s'éteignent complètement. Il restera enfin aux couleurs orange, bleue et mauve à s'occuper des dernières instabilités physiques et psychiques, jusqu'à la dernière goutte." (p.20)

Ces images, nombreuses, donnent une poésie certaine à ce roman, de la mélancolie et un soupçon d'irréalité dans une situation pourtant bien réelle. Tout au long du livre, on y croit, mais reste en nous la sensation que Joe peut vivre un rêve...

Construit en petits chapitres, plein de belles phrases que je ne peux citer ici, il serait fort dommage de les sortir du contexte du chapitre entier, on en perdrait le sel et la poésie, cet ouvrage est un délice, une douceur à déguster ; ça ne prendra pas trop de temps, puisqu'il ne fait que 133 pages, mais restera en vous un sentiment d'avoir lu un roman qui bouscule et émeut. Pourtant, rien de larmoyant, il est mélancolique et joyeux, triste et plein d'espoir, sans oublier un zeste d'humour, notamment lorsque Guillaume Siaudeau parle des forces de l'ordre : "Dix tasses de café vides attendent d'être remplies près d'un panier de croissants. Qui s'est déjà risqué à travailler le ventre vide sait que c'est une belle connerie. Un homme bien nourri en vaut deux. Certains même parviendront peut-être à décupler l'effet d'un croissant, jusqu'à valoir trois hommes. Tout ça n'est qu'histoire complexe de morphologie et d'absorption des sucres." (p.98)

Une très belle plume que celle de Guillaume Siaudeau, j'aime beaucoup son roman, le ton de son écriture qui use de poésie et de considérations on ne peut plus naturelles dans une même phrase, voire même met de la poésie dans ces considérations naturelles. Il a écrit deux autres romans chez le même éditeur, Alma, aux titres qui me laissent en penser le meilleur, mais que je n'ai pas lus : Tartes aux pommes et fin du monde (2013) et La dictature des ronces (2015).

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Monet, money

Publié le par Yv

Monet, money, Henri Bonetti, Cohen&Cohen, 2016.....

Depuis qu'il a été viré de son poste de cadre à la banque, Benoît Thérin rêve de se venger de son ancien ami qui fut aussi son directeur et donc l'artisan de sa mise à la porte, Ludovic Taillefer. Ce même Ludovic Taillefer, lui-même viré quelque temps plus tard, un type imbuvable, est l'heureux possesseur d'un tableau de Claude Monet, exposé dans sa luxueuse villa méditerranéenne. Ce tableau est volé. Entrent alors en scène, Karim Kacem, enquêteur pour la compagnie d'assurances, Nathalie fonctionnaire des impôts qui veut se payer Taillefer, exilé fiscal, Ange, un truand qui veut faire son come-back avec un vol de Monet, plus quelques seconds couteaux...

Tout cela a l'air confus... et rien ne l'est. Le talent d'Henri Bonetti est de ne jamais nous perdre entre les divers protagonistes qui se croisent sans se connaître, puis finissent par se connaître. Ils ont tous en commun cette toile de maître, inconnue et pourtant tant convoitée. Le romancier procède par petits chapitres, eux-mêmes calibrés en courts paragraphes, ce qui fait qu'on a le temps de se repérer dans ses nombreux personnages, et je vous le dis ici, si je ne me suis pas perdu, aucun risque que vous ne le fassiez, tant je me perds aisément lorsque les entrées d'un roman sont multiples.

Je me suis régalé de bout en bout. L'auteur harponne le lecteur dès les premiers mots et ne le lâche plus avant la toute fin, bouquet final de cette aventure formidable. Le rythme est enlevé, alerte, les personnages sont parfois pitoyables, mesquins, désagréables, sympathiques... Certains restent tout du long ce qu'ils sont réellement tandis que d'autres changent parfois radicalement et se retrouvent dans des situations dans lesquelles on ne les attendait pas. Les seconds rôles ne sont pas en reste, bien présents et décrits, comme des seconds rôles de cinéma, du temps des grands polars français : on pourrait presque voir les gueules de ceux qui jouèrent ces rôles et qu'on a tous en tête sans connaître leurs noms.

C'est plein de rebondissements, des choses joyeuses, car ce roman est avant tout joyeux, c'est une aventure qui si elle ne décroche pas de gros rires laisse le sourire aux lèvres parce qu'il faut bien le dire, tous ces gangsters et apprentis gangsters forment quand même une belle bande de loosers.

Hyper agréable à lire, le temps passe à un rythme fou, en fait c'est en arrivant à la fin qu'on remarque qu'on vient de lire 300 pages. Le genre de polars que l'on emporte partout pour profiter de cinq ou dix minutes d'attente ou de temps libre pour avancer dans l'histoire. Un coup de coeur polar.

Et comme toujours dans cette collection Art noir de chez Cohen&Cohen, le livre est très beau, tranches et couverture noires à peine colorées d'une petite représentation d'une toile de Monet et du texte en blanc. Je suis devenu accroc à cette collection...

PS : et ce titre qui sans cesse me met en tête Abba, Money, money, money... Y'a pas de raison que je sois seul à souffrir avec cet air toute la journée.

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Le roi vient quand il veut

Publié le par Yv

Le roi vient quand il veut, Pierre Michon, Albin Michel, 2016 (première parution, 2007)...,

"Parmi les entretiens que j'ai donnés depuis 1984, j'en ai réuni trente. On y trouvera le jeu de masques que ce genre exige, des contrevérités peut-être, de l'incongru, des traits de mauvaise foi, mais sûrement aussi quelques vérités, pas toutes involontaires. Et puis, relisant ces propos, je me dis qu'à défaut de la vérité introuvable, on y trouve enlacés les souvenirs et les lectures qui m'ont constitué : le panthéon aztèque et la chasse à Dieu dans Moby Dick, "le petit roman de trente pages" de Lautréamont et le rasoir d'un théologien anglais, une écoute enfantine de Salammbô qui est ma scène primitive, des lieux et des noms. Melville et Faulkner, Beckett y voyagent parmi des toponymes limousins. Mes morts bavards, Flaubert, Rimbaud et Villon, Giono et Borges, Hugo y fréquentent des prolétaires morts sans discours." (4ème de couverture)

Pierre Michon est cet écrivain entré en littérature en 1984 avec Vies minuscules -que je viens de ressortir, parce que la lecture de ce recueil d'entretiens m'a donné envie de le relire. Il n'est pas un auteur prolifique qui publie une fois l'an son roman de la rentrée, puisque depuis, il n'a fait paraître qu'une quinzaine de livres. J'ai aimé Vies minuscules, et 0.html">Maîtres et serviteurs et Les Onze, j'ai buté sur La grande Beune et suis très tenté par tout le reste ; ce livre d'entretiens est à la fois passionnant, éclairant et redondant (on élimine tout de suite ce qui pêche un peu, cette redondance d'un entretien à un autre, où l'on retrouve des questions similaires et des réponses logiquement similaires elles-aussi, bon pas trop grave, on les lit plus rapidement).

Il vaut sans doute mieux connaître les ouvrages de Pierre Michon avant d'entreprendre la lecture de ce recueil, mais peut-être est-ce là une simple impression et qu'un futur lecteur y trouvera matière à plonger très vite dans les écrits de l'auteur. Bon, je ne vous cache pas que le livre est parfois technique sur l'écriture, qu'il vaut mieux avoir quelques références littéraires, on y parle beaucoup de Flaubert, Faulkner, Rimbaud, Mallarmé, Balzac, mais aussi de Lautréamont, Hugo, Gracq, ... J'ai pu parfois me sentir dépassé, jamais au point d'abandonner la lecture, plutôt l'envie alors de passer quelques pages pour me retrouver plus loin sur des propos que j'entendais davantage.

Pierre Michon s'exprime souvent sur la brièveté de ses romans : "La brièveté est essentielle. J'incline à penser que j'écris des romans courts -densifiés, resserrés, dégraissés- plutôt que des nouvelles. Je rêve d'un roman plus pur que l'autre..." (p.24), sur la quantité impressionnante de documentation qu'il a ingurgitée avant d'écrire : "Je demande à la littérature que j'écris d'être brève, mais je tiens à ce que cette brièveté soit informée de tout ce qui a été pensé et dit depuis qu'il y a des hommes. Et sans aller chercher si loin, pour que le bref soit fulgurant, il faut que sa formulation soit totalement exacte." (p.205/206). Comme quoi la simplicité, la brièveté, c'est beaucoup de boulot ! Et puis, comme je suis amateur des romans brefs, je suis le bon client pour ce genre de propos. Je suis persuadé qu'écrire un roman court, dense et dégraissé, épuré n'est pas plus évident que d'en écrire un long, gros avec pas mal de vacuité ; de même pour la la lecture des-dits romans.

Dans ce livre, il est aussi question de peinture puisque P. Michon a beaucoup écrit sur les peintres et que la contemplation des grands maîtres l'a littérairement sauvé, ce sont eux qui lui ont permis de réécrire après Vies minuscules. Pierre Michon parle aussi de ses goût littéraires, tous ceux que j'ai cités un peu plus haut, avec pas mal de temps consacré à Flaubert et Rimbaud et un chapitre entier, le dernier à Julien Gracq, sans oublier ceux avec qui il se sent des vraies affilnités d'écriture -et plus-, Pierre Bergounioux et Antoine Volodine (que je n'ai pas encore lus, mais, je note, je note...).

Vous l'aurez compris, sans être simple, c'est un livre que je recommande pour comprendre l'écriture de Pierre Michon, l'écriture tout court et pour entrer un peu plus profondément dans l'œuvre de l'écrivain. Une réédition bien vue, sans elle, je serais sans doute passé à côté.

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Un bruit étrange et beau

Publié le par Yv

Un bruit étrange et beau, Zep, Rue de Sèvres, 2016.....

Don Marcus est chartreux depuis vingt-cinq ans. Une vie consacrée à la prière, au silence et à la solitude à la Chartreuse de La Valsainte. Jeune homme, sa vocation fut mal comprise par son entourage, par sa tante notamment qui ne l'a jamais acceptée. Lorsque celle-ci, très riche, décède, Don Marcus, William de son prénom de naissance, doit quitter le monastère pour Paris, pour assister à la lecture du testament, l'argent pouvant servir à la restauration du lieu dans lequel il vit depuis un quart de siècle. William sort alors de sa solitude et fait la connaissance dans le train de Méry, une jeune femme atteinte d'une maladie incurable.

Bande dessinée assez sobre en paroles évidemment, un peu moins lorsque Méry entre en scène. Elle plonge William, isolé depuis 25 ans dans le monde de 2016, futile, violent, abreuvé de nouvelles, d'images, de sons, de technologie. William détonne et surtout a du mal à s'adapter. Puis il réalise que tout ce qu'il tentait d'oublier revient à la surface. Vingt-cinq années d'oubli remises en cause par quelques jours entouré d'autres humains.

Le propos est profond sur la croyance, la foi, sur l'isolement, la solitude et le silence, mais aussi sur la difficulté de vivre avec une échéance fatale à court terme, sur les choix que l'on fait qui impliquent notre entourage. Parfois quelques phrases, des regards, des attitudes -même dessinés- en disent plus longs que de longs discours.

Zep est surtout connu pour Titeuf ou l'excellent Captain Biceps -que j'avoue préférer au gamin à mèche blonde-, des BD rapides, drôles, pleines de couleurs, de mots, de conneries parfois proches du troisième ou quatrième -voire pire- degré -j'adore. Son ouvrage précédent ici chroniqué était Une histoire d'hommes, déjà très différent de ses autres travaux. Il reprend ici le travail des couleurs : les cases brunes, les vertes, les bleues, les violettes, en fonction des lieux, de l'heure, des personnages, des dates... Certaines cases sont vraiment magnifiques, qui pourraient sans doute faire l'objet de sorties en grand format, seules. Tout cela donne un album très classe, sobre.

Une belle histoire avec des personnages forts, qui, dessinés, risquent de rester un moment en tête. Zep épure, je ne serais pas étonné qu'il se dirige lentement mais sûrement vers un ouvrage muet ou quasi muet -comme le fait admirablement son confrère Chabouté.

Rue de Sèvres enrichit son catalogue et Zep nous propose un très bel album, tout en nuances et finesse. A lire au calme, en prenant son temps pour en apprécier chaque détail.

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L'insolite évasion de Sebastian Wimer

Publié le par Yv

L'insolite évasion de Sebastian Wimer, Stéphane Héaume, Éd. Serge Safran, 2016.....

Karlotta-Pietra est une ville-état fortifiée, bientôt fermée par les nationalistes qui y ont pris le pouvoir. La répression y est terrible, aussi beaucoup veulent la quitter. Sebastian Wimer, styliste de mode le projette également avec la complicité de son associé et ami Dimitri Waltz. Un soir, Sebastian vient au secours d'une femme qui se fait violenter, la ramène chez lui et croit reconnaître en elle Agathe, sa femme morte depuis trois ans. Mais les papiers de la jeune femme inconsciente révèlent une autre identité. Aidé de Léos, un étudiant en histoire, Sebastian envisage alors d'attendre le réveil de l'inconnue et de s'enfuir avec elle, mettant en scène un plan lié aux Mémoires de l'empereur qui gouverna la ville des années auparavant.

Quel roman, les amis, quel roman ! Un grand merci à Zazy qui me le prêta, car franchement, j'ai pris un pied monstre et me suis régalé du début à la fin. L'histoire est folle folle folle -comme dirait Bertand Belin, aucun rapport mais ça me faisait plaisir d'en parler- et l'écrin somptueux. Ce que j'aime par dessus-tout, outre cette histoire, c'est l'écriture de Stéphane Héaume et l'ambiance qu'il crée. Bien que son roman se déroule de nos jours, et qu'il soit donc parfaitement contemporain -ce qui, vous l'avez remarqué est une répétition-, par la grâce de l'écriture, les descriptions des personnages, leurs vêtements, leur élégance, leur langage, leur port, leur distinction, les descriptions des lieux, cette ville close à l'histoire dense, ... il a un air d'intemporalité très forte. On pourrait invoquer ici quelques grands noms de la littérature qui ont ce talent, sans vouloir comparer mais juste pour l'inspiration, des écrivains de diverses époques que je ne citerai pas ici, chacun pourra ainsi mettre les noms qui lui viennent à l'esprit.

L'écriture donc est magnifique, travaillée, belle, châtiée ; lisez cela : "Le canal exhalait un parfum doucereux, cette odeur si troublante que l'on ne percevait qu'en hiver et qui ce soir prenait un sens étrange car souvent l'on disait qu'il sentait le sang frais." (p.37), ou bien ceci : "Soucieux de circonscrire cette régression -ou, au contraire, planifiant son maintien (qu'en savions-nous ?)-, le gouvernement avait décidé, au nom du passé, de redonner à Karlotta-Pietra son statut de ville close. Rappelant les conflits dont elle était toujours sortie victorieuse, le président avait annoncé aux habitants cette mise en quarantaine sous prétexte de veiller au bien général. Fallacieuse promesse." (p.25) J'adore ça, quel plaisir de lire de belles phrases, bien construites, sans faute de quoi que ce soit, des phrases avec du sens, qui même lorsqu'elles décrivent des lieux ou des personnages ne sont jamais ennuyeuses, au contraire, elles enjolivent l'action qui suit.

L'histoire maintenant : elle est réjouissante, originale, forte en tensions et rebondissements. Les rapports entre les protagonistes sont admirablement décrits, si bien qu'à part Sebastian dont on ne doute jamais vraiment de l'honnêteté, tous les autres à un moment ou un autre nous incitent à la prudence, à tort souvent... Critique des nationalismes, des intégrismes de tout genre, l'ouvrage pousse à l'extrême les idées et comportements de certains chantres de l'isolationnisme et du repli sur soi.

Mon premier roman de l'auteur et de l'éditeur aux couvertures safran que je brûle d'envie de connaître un peu plus tant l'un que l'autre. Merci Zazy.

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La trève

Publié le par Yv

La trêve, Saïdeh Pakravan, Belfond, 2016 (traduit par Agnès Michaux avec la collaboration de l'auteure)....

9 juillet, minuit, Simon Urqhart, flic, se réveille en plein cauchemar. Une heure du matin, Laurie décide de quitter son ami, violent, qui la laisse partir sans rien dire. Deux heures, Malcolm Wright se fait braquer à un distributeur de billets, puis le braqueur se sauve avec 20 dollars, sans rien tenter de plus. Un étrange phénomène semble s'emparer des États-Unis entiers : une trêve dans les meurtres, les agressions, les morts, les naissances, ... Une pause dans la vie de tous. Nul ne sait combien de temps elle va durer, mais chacun compte bien en profiter.

Imaginez un moment de quiétude, un instant suspendu : plus de mauvaises nouvelles, "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes". Les chaines de télévisions et de radio d'informations ne changent rien, elles n'ont rien à dire mais le disent quand même, en boucle, une action lénifiante sur la population qui sort en masse aux cris de "Vive la trêve".

A travers une multitude de personnages, Saïdeh Pakravan dessine la société étasunienne : les pauvres, les riches, les noirs, les blancs, les latinos, les voyous, les gens honnêtes, les mecs violents, les mecs bien, les femmes indépendantes, les plus soumises qui justement profitent du moment pour accéder à une certaine indépendance, ... Les envies de meurtres et les potentiels passages à l'acte disparaissent peut-être même définitivement sous un flot d'émotion ou grâce à une reprise de conscience, à une rencontre. Le reproche qui pourra être fait à l'auteure c'est que ses histoires ne se rencontrent pas, qu'elles peuvent paraître déconnectées les unes des autres, qu'on aurait aimé plus de liens entre elles, des rencontres ou des croisements. Et puis, finalement, au fil de la lecture, je me dis que c'est très bien comme cela, que tous ces gens vivent ensemble et séparément ce grand événement qui les bouscule. On s'attache à presque tous les personnages -les gentils- et à toutes les situations qui évoluent au fil des heures, certaines, on ne les rencontre qu'une seule fois, d'autres reviennent, comme Simon, le flic ou Jennifer qui vient de quitter Sam son ami violent. Dans certains cas, on espère que le calme permettra de pérenniser ce qui naît pendant cette journée. Dans d'autres, on se dit que c'est juste un temps de repos avant le déchaînement sans doute inévitable de la violence, probablement même exacerbée par ces quelques heures de liesse populaire.

Un bien beau roman qui fait entrevoir un autre monde possible, sans violence ; la haine, la jalousie et les rancœurs sont toujours présentes mais chacun fait avec sans céder à la barbarie, aux excès. Ne fuyez pas, il ne s'agit pas d'un livre gnangnan bourré de bons sentiments à deux sous, mais d'une réflexion sur notre société contemporaine, ultra connectée pour le pire souvent -mais aussi pour le meilleur, la preuve, vous pouvez me lire même loin de chez moi- qui entend et voit donc de la violence 24h/24, même les politiciens en rajoutent pour nous faire peur et voter pour eux et leurs programmes sécuritaires, qui, si ma mémoire est bonne n'ont jamais fait baisser les agressions, au contraire. Saïdeh Pakravan pointe les travers des différentes dérives : sectes, addictions, violences conjugales, ... J'aime bien aussi le point de vue de Simon, le flic, sur cette pratique actuelle, qui veut maintenant qu'à chaque événement malheureux -ou heureux, voyez ces cadenas sur les ponts parisiens-, il faille mettre une bougie sur sa fenêtre, porter un bouquet de fleurs sur le lieu d'une agression ou d'un accident, etc, etc... "Les gens ont la manie de tout transformer en sanctuaire. Pareil quand une personnalité disparaît." (p.333) Comme s'il fallait manifester ostensiblement -comme des moutons, dixit Simon (et moi itou-) ses émotions ou ses états d'âme. On ne peut plus rien cacher, tout doit être montré à tous.

Malgré ses 430 pages, ce roman se lit tout seul, vite, sa construction en courts chapitres alternant les personnages n'est sans doute pas étrangère à cette sensation de lecture aisée. Belfond qui n'était pas mon éditeur favori, remonte dans mon estime après plusieurs textes franchement bons voire excellents.

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Le dernier amour du lieutenant Petrescu

Publié le par Yv

Le dernier amour du lieutenant Petrescu, Vladimir Lortchenkov, Ed. Agullo, 2016 (traduit par Raphaëlle Pache).....

La Moldavie, ce petit pays totalement méconnu, indépendant depuis 1991 est en plein bouleversement. Le SIS, le KGB local, dirigé par Constantin Tanase est persuadé qu'Oussama ben Laden se cache à Chisinau, la capitale. Il coupe les légumes dans le kiosque qui vend des chawarmas. Tanase apprend qu'un lieutenant de la police serait en cheville avec la section terroriste locale, le lieutenant Petrescu. Lorsque le chef du SIS apprend qu'en plus, le jeune lieutenant a pour maîtresse Natalya, la jeune femme qui vient de le laisser tomber, il monte une opération abracadabrantesque pour tenter de se défaire de l'un et de retrouver l'autre.

Si vous ne connaissez pas encore Vladimir Lortchenkov, c'est un tort, vous n'êtes pas encore tombés sous le charme totalement déjanté de Des mille et une façons de quitter la Moldavie. Déjanté de nouveau, totalement décalé, fou, barré, barjot, cinglé, ce roman est l'œuvre d'un mec qui ne peut être lui-même que totalement dévasté. Je n'aimerais pas être dans sa tête... encore que si, à l'occasion, ça doit être un grand moment de délire...

Mais revenons à ce roman qui part dans tous les sens pour le plus grand bonheur des lecteurs. Il faut dire que les services secrets moldaves sont mal partis avec une telle bande de bras cassés. Ils ne sont pas formés, ont, pour les plus anciens les réflexes du KGB. Ils sont sous-payés, alcooliques, fainéants et lorgnent avec envie sur la place de leur supérieur hiérarchique qui, s'il disparaissait inopinément, la leur laisserait. Tout n'est que complot et complot dans le complot, bidouillages, rapports bidons, implications d'autrui si elle sert son propre avancement, ... Seul Petrescu, flic, pas espion, paraît honnête et travailleur.

Le ton du bouquin est à l'humour, l'ironie, la moquerie, la raillerie. C'est très drôle, j'ai ri souvent, Vladimir Lortchenkov ne reculant devant rien pour un bon mot, une blague. Dans le même temps, il assène quelque vacherie, toujours avec légèreté :

"Mais si tu as besoin de justice, va faire ton stage au comité des Droits de l'homme.

- Il y en a un chez nous ?

- Naturellement. Les Américains en ont ouvert un, il y a deux ans.Et juste après, ils ont fermé le bureau de la CIA en Moldavie.

- Comment ça se fait ?

- Ben, pourquoi ils auraient gardé deux organisations identiques dans un même pays ?" (p.126/127)

La farce est grosse et c'est cette grosseur qui la rend irrésistible. Vladimir Lortchenkov est en train, livre après livre, de dresser un portrait peu flatteur de son pays, mais finalement assez sympathique, on a plus l'impression d'être en Syldavie que dans un pays réel. Moi, franchement, si tous les Moldaves sont comme les décrit le romancier, je veux bien aller y faire un tour.

Question, objet, le livre est de qualité de la couverture à l'intérieur, ainsi les toutes jeunes éditions Agullo m'ont déjà habitué. La traduction n'a pas dû être aisée, mais je soupçonne Raphaëlle Pache d'avoir pas mal ri dans son travail, certains livres semblent plus agréables à traduire que d'autres.

Excellent, excellent...

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Par le temps qui court

Publié le par Yv

Par le temps qui court, Michel Butor, La Différence, 2016.....

Recueil de poésies de Michel Butor, choisies par lui-même et préfacé par Jean-Michel Maulpoix, spécialiste de l'écriture lyrique et par Mireille Calle-Gruber qui a dirigé les Œuvres complètes de Michel Butor à La Différence ; tous deux sont écrivains et professeurs à la Sorbonne Nouvelle. Michel Butor, décédé le 24 août dernier est un des grands écrivains français de notre temps. Discret, il eut le Prix Renaudot pour La modification, mais écrivit beaucoup de poésie, d'essais sur la littérature qu'il enseigna aux États-Unis, en France et en Suisse. Les éditions de La Différence ont publié entre 2006 et 2010 ses œuvres complètes en 12 volumes.

Michel Butor ne se cantonna pas dans un genre qui eût pu faire son succès suite à son Prix Renaudot en 1957, il publia alors des essais, de la poésie, des récits de rêves, de voyage, un livre de collages (Mobile), des textes pour des pièces musicales, ... Éclectisme et expérimentation furent alors ses modes d'écriture. Dans ce court recueil de sa poésie, on sent bien son envie de jouer avec les codes, avec les mots, les genres, les formes. De la poésie littéraire, historique, descriptive, plus classique et/ou jouant avec les formes -certes, on est loin des Caligrammes, mais l'exercice ayant été fort bien fait par Apollinaire, on imagine que Butor ne voulait même pas le copier, tout au plus lui rendre un hommage.

Je ne suis ni très amateur de la poésie, ni très habile à dire ce que j'en pense, c'est un genre auquel parfois je suis hermétique, je me disais cela en commençant ce livre, jusqu'à ce qu juste après ma réflexion, je tombe sur ça :

"Les rayons s'allongent

les couleurs s'échauffent

tandis que le fond de l'air

commence à fraîchir

une prune trop mûre

s'écrase en tombant sur un rocher

 

A son parfum

succède celui d'une rose qui vous surprend

comme un hélicoptère

qui viendrait vous observer

mais le silence

n'est en rien troublé

 

Ponctué

par de lointains aboiements

ourlé

par les répercussions des cloches

brodé

par la dernière mouche de la journée

 

Une dame se souvient

d'une chanson de son enfance

elle s'essaie à la chanter

une autre la joint 

mais toutes les deux

déraillent au milieu d'un couplet

 

Qui s'achève

par des éclats de rire

s'estompant

comme les collines de l'autre côté

de l'autre côté des arbres tremblants" (Sérénade)

 

Que vouliez-vous que je fasse ? J'ai continué, et suis tombé sur d'autres poésies aussi belles, légères lorsqu'elles parlent par exemple de la main qui écrit et qu'elles décrivent tous les mouvements d'icelle, des textes en prose profonds lorsqu'ils parlent par exemple de la colonisation (La ligne de partage des sangs, p.57 : un poème à lire, écouter et méditer dont je vais citer une seule strophe : 

"Tu ne peux pas manger ici car tu y étais avant nous ; et tu risquerais de nous couper l'appétit en nous faisant imaginer une prochaine vague de conquérants plus feutrés, plus sournois que nous, qui nous parqueraient ou nous excluraient, nous interdisant nos maisonnettes à l'anglaise et le culte de nos stars pour nous imposer d'autres rites." 

Ce qui précède est magnifique et ce qui suit formidable, vous comprendrez donc que je vous recommande (très) fortement la lecture des poésies de Michel Butor (et le reste aussi, Improvisations sur Michel Butor, par exemple). Au fil des pages, le poète se fait observateur politique, mais un observateur qui s'engage, qui accuse. Il observe aussi la société, ses bouleversements, le monde qui change... Il pratique également aisément l'ironie et l'auto-dérision, ce qui donne à son oeuvre une aura et une portée toute particulières.

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