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L'archipel d'une autre vie

Publié le par Yv

L'archipel d'une autre vie, Andreï Makine, Seuil, 2016 (Points, 2017)

Un jeune homme arrive à Nikolaïevsk pour faire un stage en géodésie ainsi qu'en a décidé le gouvernement. Dans cette ville de l'extrême est sibérien, il remarque un homme qui ne se comporte pas comme les autres et décide de le suivre. Et cet homme raconte comment, quelques années auparavant, en 1952, militaire, il fut contraint de traquer dans des terres difficiles un criminel échappé d'un camp. Pavel Gartsev et quatre autres hommes mènent la chasse mais le fugitif leur échappe régulièrement.

Pff, quel beauté, quel panache ! Ce livre qui traînait depuis un moment et dont je retardais l'ouverture, ce livre disais-je, je l'ai prêté à ma fille qui me l'a rendu quelques jours plus tard en me disant qu'elle l'avait dévoré et qu'il était excellent. J'aime Andreï Makine et me reste toujours en tête ce magnifique roman qu'est La femme qui attendait. J'entame donc la lecture de L'archipel d'une autre vie et ainsi que prévu, je ne peux le lâcher tant l'histoire est belle. Un roman d'aventures digne des plus grands du nom. Du souffle, des paysages à le couper, une traque qui n'en finit pas parce que la ruse du fuyard ralentit ses poursuivants. Une période compliquée dans le pays, Staline est encore au pouvoir, finissant mais toujours là. La paranoïa, la peur, les intimidations, la torture sont érigées en méthode de gouvernement à tous les niveaux et Pavel, le moins gradé du groupe sent bien qu'en cas d'échec, c'est lui qui paiera les pots cassés. Le groupe n'est pas soudé, les hommes se jaugent et se haïssent, chacun jouant pour lui. Les rapports entre eux en ces temps tendus sont formidablement rendus par l'auteur. Tout cela dans des décors incroyables et des conditions difficiles.

Et puis, en marge de l'aventure proprement dite, il y a le cheminement de Pavel, ces questions qui le hantent, de l'instinct guerrier qui poussent les hommes au pire des exactions envers autrui et surtout les femmes. C'est aussi le roman d'un homme qui change, qui ne sera plus jamais le même après cette traque.

Et enfin, il y a l'écriture d'Andreï Makine, superbe, juste, qui décrit les hommes, leurs relations, leurs angoisses et tourments et les paysages : "Une légère brume voilait l'horizon. L'océan uni au ciel était le seul élément qui nous entourait de toutes parts. Et le soleil, déjà bas, renforçait cette sensation de fusion, recouvrant tout d'un poudroiement doré, ne laissant pas le regard s'accrocher à un détail. Nous étions, je le voyais à présent, au point culminant d'une petite péninsule et la hauteur du lieu créait cet effet de lévitation au-dessus de l'immensité océanique." (p.179)

Un grand roman, coup de cœur, assurément.

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Ça coince ! (59)

Publié le par Yv

Un mariage en dix actes, Nick Hornby, 10/18, 2021 (Stock, 2020, traduit par Christine Barbaste)

Tom et Louise suivent une thérapie de couple après un incident de parcours résultant d'une certaine routine mal supportée. Chaque semaine, ils attendent dans le pub avant leur session et commentent les comportements du couple qui les précède chez la thérapeute. Dix séances pour rejouer leur mariage.

Bof, bof, bof... Mais qu'est-ce qui m'a pris, ce matin-là, d'aller flaner dans les allées de cette grande surface culturelle et surtout d'y acheter des livres ? Surtout celui-ci, les autres ça a été. En fait, je me suis trompé de Nick, je croyais que j'avais déjà lu Nick Hornby, mais c'était manifestement un autre. Ne pas se fier à sa mémoire lorsqu'une impulsion d'achat se pointe la cinquantaine passée...

Le livre est hyper dialogué, pas ce que je préfère, ça tourne autour du couple, mais ça ne va pas très loin. J'aime pourtant l'humour anglais, mais là, je le trouve plat, consensuel.

Une -toute- petite lecture qui pourra plaire à des lecteurs qui ont "du temps de cerveau disponible", de ceux donc qui sont recherchés sur TF1 -ceci dit sans aucun mépris, il en faut pour tous les goûts, même si là, bon... quand même !

Le secret de la cité sans soleil, Gilles Legardinier, Flammarion, 2022

Victime d'un attentat alors qu'il court sur les bords de Seine avec son ami Nathan, et miraculeusement quasi indemne, une homme st récupéré par un Groupe auquel il appartient et emmené en Écosse. Là-bas, les responsables du Groupe, lui font comprendre que l'enquête qu'il a mené contre des vendeurs d'armes l'a mis en danger et qu'il doit  tout quitter et changer d'identité.

Contraint, l'homme accepte mais tient à en informer Nathan, lui aussi sorti indemne de l'explosion.

Bon, c'est mon premier Gilles Legardinier ! Ce livre m'a été envoyé en service de presse, et malheureusement -ou pas- ça n'a pas fonctionné. Je dois avouer que les intrigues sur de mystérieux écrits ou des trésors de sociétés plus ou moins secrètes des temps passés -ici, les Templiers et les Cathares- ne m'ont jamais ni attiré ni passionné. Encore une fois, ça fait flop ou pschitt ou les deux, et ce, dès le début. Je peine à m'accrocher à un écrit qui sans être désagréable n'a rien de captivant. C'est assez plat, consensuel. Je veux bien entendre qu'il faut faire plaisir au plus grand nombre, sans doute suis-je décalé dans mes choix et mes goûts et que le consensuel ne me sied point.

Tant pis, je ne doute pas que ce nouveau titre de l'auteur trouvera son public et qu'un grincheux comme moi trouvera d'autres titres qui lui iront mieux.

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Vos entrailles à nos chiens

Publié le par Yv

Vos entrailles à nos chiens, Pascal Thiriet, Jigal polar, 2022

Lydia est libérée de prison au bout de dix mois, quitte l'Iowa et traverse l'Atlantique pour revenir au village, où son oncle Bartolomé, le maire, s'est porté garant pour elle.

Elle retrouve Zia sa tante et Inca sa mère qui vit désormais avec Bartolomé. Puis il y a Andréa, un gamin chasseur-rêveur, et Só un merle qui voit et entend tout.

Des corps éviscérés et pendus sont retrouvés dans les montagnes. Des juges arrivent, André le quasi local et Olivier l'aristocrate amoureux de Maria la prostituée.

Lire Pascal Thiriet, c'est l'assurance de lire original. Il change de style, d'ambiance à chaque livre et là encore. Cette fois-ci, le roman est rural, montagnard, naturaliste et humain. Corse. Il peut être déroutant au départ, et même un peu après, pour bien se mettre en tête les rôles et places de chacun, et comme aucun des personnages n'est expansif, ça n'aide pas beaucoup. Cela renforce le contexte du village où tout se sait mais rien ne se dit, renfermé sur lui-même, qui préfère vivre au rythme des saisons, des animaux et de la nature qu'au rythme imposé par le travail, l'argent et la mondialisation. Les hommes paraissent forts et dominer les femmes, du moins c'est ce qu'ils laissent voir, mais icelles sont indispensables et ce sont sur elles que le village et les hommes s'appuient. Lydia est l'une d'elle, même si elle est partie faire la trader quelques temps. Au plus profond d'elle, elle est du village, des montagnes, elle écoute et parle à la nature, elle est en elle et fera tout pour la sauver.

Roman noir, écologique dans lequel l'auteur habilement, par petites touches, charge la politique du toujours plus de croissance, de développement, de tourisme au risque d’abîmer les territoires. Profondément humain, les personnages de Pascal Thiriet sont ancrés dans leurs paysages. Ils nouent des relations indéfectibles qui les lient au prix d'actes dangereux et répréhensibles, mais jamais pour le petit profit d'un seul, toujours pour la communauté, pour la faune et la flore.

Le roman de Pascal Thiriet est dense, rien ne manque mais rien n'est superflu. Parfois onirique, emprunt des mythes corses et des rêves d'Andréa, il est aussi très réaliste et va au plus court, à l'essentiel. Dépouillé de tout les artifices, de tout ce qui fait qu'un roman peut parfois sembler long -et ça m'arrive tellement souvent de trouver des longueurs-, il touche au plus profond.

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Somb

Publié le par Yv

Somb, Max Monnehay, Seuil, 2020

Victor Caranne est psychologue en prison. Son lieu de travail : La Citadelle de l'île de Ré. Chaque jour, il entend les criminels les plus durs lui déverser leurs fantasmes, leurs pensées. Et chaque soir, il rentre chez lui, à La Rochelle, dans sa maison de bord de mer.

Un matin, il est appelé par la police pour venir sur une plage près de la pointe de la Repentie sans plus de précision. Là, il voit son ami Jonas, prostré devant un corps. La seule chose qu'a pu dire Jonas, c'est le nom de son ami. Charge à lui de le sortir du périmètre. Mais Victor va faire plus que cela. Il va enquêter sur cette mort quitte à bouleverser sa vie.

Un polar qui commence assez mollement, je dois bien le dire, mais c'est pour mieux surprendre par la suite. J'ai bien aimé, parce que je pensais qu'on se dirigeait lentement vers une solution facile et attendue, mais l'intrigue s'avère plus tortueuse que cela. L'autrice cache ses effets, les ménage et lorsque l'on se croit perdu, ou que l'on sent deviner un truc, les pages suivantes expliquent.

Les personnages sont bien décrits, des stéréotypes -normal-, mais avec quelques détails qui leur permettent de se décaler un petit peu. Des relations entre eux, pas toujours saines : amour, haine, jalousie, peur...

Une écriture avec quelques touches d'humour qui allègent l'ambiance. Le tout donne un polar très plaisant d'une auteure que j'avais découverte et bien aimée avec un récit barré : Comment j'ai mis un coup de boule à JoeyStarr.

Somb commence ainsi : "L'homme assis en face de moi avait l'oeil vide, la peau grise et les lobes d'oreilles en escalopes de veau. Les manches de son sweat-shirt gris avaient été découpées très haut, dans le but probable d'exhiber une paire de biceps que deux décennies de pratique quotidienne de la musculation avaient durci façon poutrelles de soutènement." (p.9)

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Philocomix. Métro, boulot, cogito

Publié le par Yv

Philocomix. Métro, boulot, cogito, Jean-Philippe Thivet, Jérôme Vermer, M. La Mine, Rue de Sèvres, 2022

Après le bonheur et la vie en société des tomes 1 et 2, Philocomix s'intéresse au travail. Et, interviennent sur ce thème pour des idées parfois totalement en opposition : Socrate, Pétrarque, René Descartes, John Locke, Adam Smith, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Karl Marx, Simone Weil, Martin Heidegger et Bertrand Russell. Parce que le travail prend une grande place dans nos existences et que souvent, l'on se définit par ce que l'on fait, notre job, davantage que par nos hobbies ou ce que l'on est. Le travail a aussi permis le progrès et la qualité de nos vies actuelles, mais il peut être aussi vécu comme néfaste, comme une aliénation.

C'est Socrate qui intervient en premier pour nous rappeler les fondements de la philosophie : interroger les idées reçues, analyser les termes des énoncés, questionner leur définition et articulation et conclure par son ignorance.  ou la réfutation de l'idée reçue. 

L'album est très bien fait, il aide à réfléchir en appelant les plus grands penseurs, mais n'est pas trop lourd. Le dessin de M. La Mine est léger, drôle et s'adapte à chaque époque et chaque lieu, dans les décors, les couleurs et les mises en scène. La manière d'interpeller les philosophes est elle aussi dans le ton, ils sont parfois moqués, mais toujours parviennent à exposer leurs pensées. On passe de la contemplation préférable au travail de Pétrarque au contrat social de John Locke, en passant par l'aliénation au travail de Karl Marx pour finir par le partage du travail de Bertrand Russell. Tous ont cependant en commun que la consommation à outrance n'est pas souhaitable parce qu'elle donne plus de travail pour pouvoir se payer plus d'objets, le cercle vicieux...

Moi qui ne suis pas philosophe mais qui, pas plus con qu'un autre, aime bien réfléchir sur plein de sujets divers, et moi qui, surtout, n'aime pas le travail -pff, quand je pense à tout ce temps perdu..-, j'ai beaucoup aimé l'album avec un penchant pour Karl Marx, Heidegger et Russell. Il m'offre des arguments -qu'il va falloir que je retienne- et permet d’ouvrir le débat autour du travail, de la consommation, du type de société et de vie que l'on souhaite... Bref, de bien belles discussions à venir.

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Commissaire Kouamé. Un homme tombe avec son ombre

Publié le par Yv

Commissaire Kouamé. Un homme tombe avec son ombre, Marguerite Abouet, Donatien Mary, Gallimard, 2021

Des enfants disparaissent à Abidjan, les mères commencent à avoir peur mais la police n'agit pas beaucoup.

Le commissaire Kouamé est, lui, mandaté pour retrouver la fille d'un homme d'affaires, très gros employeur du pays. Gaëlle, la jeune fille disparue a 16 ans et n'a plus donné signe de vie depuis la veille. C'est le ministre de la défense en personne qui charge Kouamé de la retrouver.

Retour du commissaire Kouamé et de son adjoint, le seul flic blanc de la ville, Arsène, collectionneur de vieilles voitures, qui ne parvient à faire entrer dans le pays que des petits modèles et qui a été mis hors de son propre appartement par l'une de ses conquêtes. A l'inverse, Pour Kouamé, tout roule entre sa femme et ses enfants, même si Fanette sa fille, amis de Gaëlle est... adolescente.

Beaucoup d'humour dans les textes -des expressions très drôles-, des situations décalées, grossies et des dessins vifs, dans lesquels on voit la rapidité de Kouamé, son impulsivité. Il se heurte à une certaine inertie de ses services, à un laisser-aller qu'il ne supporte pas surtout lorsqu'il s'agit d'enfants disparus. Alors, il virevolte, menace, fait arrêter, interroge en usant de la manière forte voire très forte, il bouge, se démène et fait tout pour retrouver Gaëlle mais aussi comprendre pourquoi des enfants disparaissent et qui les kidnappe.

C'est drôle, disais-je, mais les auteurs montrent également le pays, ses croyances, ses coutumes, ses bas-quartiers, la justice à deux vitesses -heureusement Kouamé veille-, la société ivoirienne où les plus pauvres n'ont droit à rien et où les riches se gavent. Bref, une bande dessinée très réussie comme l'était le premier, Un si joli jardin et lisible à plusieurs niveaux.

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Valse à 3 sœurs

Publié le par Yv

Valse à 3 sœurs, Melome Machida, Casterman, 2022 (traduit par Anaïs Koechlin)

Elles sont trois. Trois sœurs. Sumi, 28 ans, "Elle adore les daifaku à la fraise". Tora, 22 ans, "Elle aime boire de l'alcool." Fuji, 18 ans, "Elle adore les kabukiage." Elles vivent seules. Leur mère est morte dix ans auparavant et "au 49Eet dernier jour du deuil", leur père les a quittées pour "s'écouter un peu". Elles s'adorent, se soutiennent, s'engueulent, se fâchent et se réconcilient dans la même seconde. Elles se posent beaucoup de questions.

Melome Machida est illustrateur et mangaka qui fait ses débuts avec cet ouvrage qui a cartonné dès sa sortie a Japon. Il faut dire que ses héroïnes sont très modernes, attachantes et spontanées. Le livre est composé de chapitres qui se déroulent à différentes heures de la journée, de 7h à 18h. Les anecdotes s'enchaînent, ne se suivent pas forcément. Il y a beaucoup de tendresse, d'humour, de la futilité et aussi de la réflexion.  Même moi qui ne suis point féru de manga ni connaisseur du genre, j'avoue avoir pris du plaisir à suivre les aventures du trio. Le dessin tout en rose, noir et blanc est vif et s'éloigne des traits habituels des manga, preuve que le genre est plus varié que ce que je vois auprès des ados qui vivent à la maison. La bonne question est de savoir si ce manga saura leur plaire. Je n'en doute pas puisque l'une est très friande des histoires entre filles et de mangas, et l'autre lit à peu près tout ce qui lui passe entre les mains. C'est le tome 1, en toute logique, il devrait donc y en avoir au moins un autre, peut-être de 19h à 6h ?

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Le cas Annunziato

Publié le par Yv

Le cas Annunziato, Yan Gauchard, Minuit, 2016

Alors qu'il visite le musée national San Marco de Florence, Fabrizio Annunziato, traducteur de son état, est accidentellement enfermé dans la cellule numéro 5, anciennement celle du moine Fra Giovanni da Fiesole, plus connu sous le nom de Fran Angelico ou Le Beato.

C'est dans cet espace réduit que par divers concours de circonstances, ou bienheureux ou malheureux aléas, que le traducteur va passer quelques jours en profitant pour méditer et tenter de finir cette traduction à laquelle il ne parvient pas à s'intéresser.

Petite précision pas nécessaire mais culturelle si comme moi, vous n'êtes point calés sur la peinture italienne. Fra Angelico fut un religieux dominicain et un peintre important du Quattrocento qui fit ses armes dans divers lieux religieux et décora le couvent de San Marco notamment d'une célèbre Annonciation. D'où sûrement le nom du héros de ce livre, Annunziato.

Une fois cela dit, ce qui m'a d'emblée plu dans ce roman, c'est l'écriture, le style de Yan Gauchard. Dès l'entame, je sus que ça allait me ravir et la suite me l'a confirmé. J'aime ces tournures travaillées pour obtenir un bel effet, qui ne ressemblent pas à du langage parlé, sauf parfois lorsqu'elles mettent de l'humour : "Le hasard [...] aurait placé le traducteur trentenaire cellule numéro 3 face à l'éblouissante fresque de L'Annonciation, histoire fantasque où l'ange Gabriel visite Marie et lui apprend que, une petite graine dans son ventre mais de grâce, patience, il faut attendre quelques mois, allongez-vous surtout, du repos, du repos avant tout, les travaux des champs ou de l'étable, c'est fini pour vous." (p.17)

Ce sont aussi des descriptions de personnages décalées, qui personnellement, m'enchantent par des détails : "Toc toc, encore ; la porte, toujours. Cette fois, c'est un homme, tout en ovales, à la parure vestimentaire soignée : costume noir impeccable, chemise blanche discrètement amidonnée, mocassins noirs lustrés comme neufs, et comble du raffinement : un nœud papillon audacieusement vermillon, parfaitement positionné." (p.107) J'aime ce "audacieusement vermillon" et le style qui colle parfaitement au type qui entre dans la pièce, raffiné, distingué et un rien désuet.

L'histoire quant à elle est très lente puisqu'il ne s'y passe pas grand chose et est simultanément riche en trouvailles pour faire rester Fabrizio plusieurs jours dans une cellule de moine, en rebondissements une fois sorti qui parlent de l'Italie de 2002 sous le règne de Berlusconi. Et il y a le cheminement de Fabrizio Annunziato, sa surprenante passivité devant ce qu'il vit. Il subit, mais volontairement et y prend goût. Bref, ce premier roman du journaliste Yan Gauchard m'était complètement inconnu, il m'a fallu une visite à la bibliothèque pour le découvrir. On ne dira jamais assez de bien des bibliothèques.

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L'évidence du vrai

Publié le par Yv

L'évidence du vrai, Viviane Cerf, Des femmes-Antoinette Fouque, 2022

Paris, dans le futur : les températures sont tellement élevées qu'on ne peut plus sortir de jour, sous peine de brûler. Les habitants travaillent et vivent, enfin, vivotent ou survivent de nuit. L'air est irrespirable, la faune et la flore ont disparu. La vie n'est que rivalité qui peut vite tourner à une disgrâce et une mort certaine. L'informatique contrôle tout. Des riches qui eux, vivent à l'ancienne, dans le confort dirigent le monde. Mais il y a une Résistance. Souterraine.

C'est dans cette ville éternellement grise, polluée que se croisent Lia l'informaticienne chargée de la sécurité de l’Élysée, Guillaume physicien qui cherche à assainir l'air, Philippe juge d'instruction et Hector homme ambitieux qui par tous les moyens veut arriver au plus haut.

Devrais-je créer une catégorie coup de cœur de coup de cœur ? Si oui, ce livre en fait assurément partie. S'il prend les codes des livres de SF : une élite corrompue qui dirige des hommes fatigués, réduits à travailler toujours plus et vivre moins, et une Résistance active qui tente par tous les moyens de se rendre visible, il le fait par l’intermédiaire de personnages finement décrits, profonds et une écriture tellement belle, à laquelle on ne s'attend pas forcément dans un roman d'anticipation mais que, lorsqu'on a déjà lu Viviane Cerf (La dame aux nénuphars, Amen), on retrouve avec plaisir, joie et gourmandise. J'aime sa manière de construire ses phrases, ses chapitres. Finesse, délicatesse, jeu avec les niveaux de langage, du plus oral au plus poétique. Il y a des pages qui emportent totalement, en fait le livre entier emporte totalement au point de ralentir sa lecture et d'avoir envie d'y passer plus de temps et de -presque- regretter qu'il ne compte que 400 pages !

Et il y a l'histoire et les personnages créé par l'autrice. D'évidents rapprochements avec notre époque, Hector, l'ambitieux prêt à tout, sorte d'Alexandre Benalla, Lia une lanceuse d'alerte qui rien ne destinait à cela...  et des phrases dures et tellement réalistes : "Ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à l'appauvrissement de la très grande majorité de la population, et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à rendre l'air irrespirable et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à faire baisser très significativement l'espérance et le confort de vie, et ils les poursuivent." (p.368/369) Bien vu également, le moment de basculement d'un personnage, jusqu'ici assez servile parce que privilégié, qui interroge son existence d'obéissance. Et s'interroger dans ce monde où tout moment de vie, voire les pensées les plus intimes sont surveillées, est dangereux. un homme ou une femme qui réfléchit n'est plus aussi malléable et corvéable.

Viviane Cerf réussit une brillante alliance entre une histoire et des personnages puissants et une écriture somptueuse. Ses deux premiers livres m'avaient intrigué, plu voire emballé, je suis encore au-delà avec ce titre et j'espère qu'enfin cette jeune autrice fera parler d'elle. Elle a une personnalité, une écriture et une voix originales qui emportent forcément l'adhésion. La mienne à coup sûr.

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