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Carletti

Publié le par Yv

Carletti, un voyageur moderne, Giorgio Albertini, Casterman, 2023 (traduit par Hélène Dauniol-Remaud)

Toute fin du XVIe siècle, le temps des grandes expéditions dans les terres lointaines, dominées par les Espagnols et les Portugais. Francesco Carletti, un jeune italien de Florence et son père Antonio, tous deux marchands, embarquent pour un long voyage, bien décidés à devenir riches. Leur premier achat sera celui d'esclaves qu'ils espèrent revendre un bon prix. Mais Francesco se rend très vite compte que ce commerce est inhumain et qu'il ne veut pas y participer.

Giorgio Albertini est historien, archéologue et dessinateur et scénariste de bande dessinée. Francesco Carletti a réellement existé, il a laissé des écrits de ses voyages. Si Giorgio Albertini romance quelque peu les aventures du marchand florentin, son ouvrage se base en très grande partie sur les écrits de Carletti.

Prendre la mer dans les années 1590 n'était pas une balade de santé que l'on pouvait d'ailleurs y laisser. Il fallait de solides motivations. Celle des Carletti est au départ de commercer et revenir riches. Puis, les mois passant, Francesco s'éveille à la découverte de nouveaux mondes, de nouveaux visages et modes de vie et c'est la curiosité et l'envie de découverte qui l'emportent. Certes, il reste un marchand, et il cherche le profit, mais plus jamais après sa première et unique expérience dans le commerce humain. Éternel émerveillé par ce qu'il voit, sent, goûte, il se distingue nettement des autres Occidentaux qui méprisent les autochtones, leurs mœurs, leurs croyances et leurs habitudes.

Très bel album quoique un peu long et répétitif parfois notamment sur les mers, au trait clair, aux paysages et personnages soignés qui nous met à hauteur de Francesco, tout à la joie et à la surprise de la découverte, de l'inconnu. Une ode à la différence et au respect de toutes et tous, à l'enrichissement des cultures par le métissage. Une ode qui nous vient du passé, qui nous rappelle que les peuples du globe que les Occidentaux ont soit-disant découverts, vivaient très bien sans eux et qu'ils auraient continué à le faire. Quatre siècles nous séparent de Francesco Carletti, qui pourrait bien encore nous donner quelques conseils sur l'accueil et le respect que chaque individu est censé obtenir d'autrui.

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Colombian psycho

Publié le par Yv

Colombian psycho, Santiago Gamboa, Métailié, 2023 (traduit par François Gaudry)

Bogotá, Colombie, des membres humains sont retrouvés, enterrés en divers endroits d'une friche. Un peu par hasard, le propriétaire de ces membres est retrouvé, vivant, emprisonné pour uxoricide. Le procureur Edilson Jutsiñamuy est chargé de l'enquête, aidé par la journaliste Julieta Lemaza et son assistante, Johana, une ex-guérillera. De découvertes étranges en découvertes macabres, les deux jeunes femmes font la connaissance d'un romancier qui pourrait être menacé par ses romans qui ont une drôle de ressemblance avec l'affaire qui les occupe : Santiago Gamboa.

Sous la quasi ininterrompue pluie colombienne, l'équipe d'enquêteurs se retrouve confrontée à une histoire qui mêle les milices paramilitaires, particulièrement entraînées et efficaces.

Que dire de ce pavé, sinon que c'est un excellent roman ? Foisonnant, qui semble partir dans tous les sens, jouer avec tous les genres et s'en jouer, s'amuser avec les lecteurs et les captiver dans un jeu entre la réalité et la fiction. Que dire d'un auteur qui s'insère en tant que personnage mi-réel-mi-fictif dans sa propre fiction ? Mégalomanie ou envie de s'amuser, de casser les codes ? Évidemment dans le cas de Santiago Gamboa, je penche vers la seconde hypothèse, qui lui permet également de parler de son pays, des années de guérilla, de la corruption au plu haut du pouvoir, des arrangements des politiques avec la justice et avec des gens peu recommandables, pour parvenir à être élus, de milices qui exercent encore un pouvoir certain.

Santiago Gamboa est un conteur hors pair qui nous fait rencontrer un vice-procureur incorruptible et tenace sans une once de violence en lui, originaire d'un des peuples indigènes d'Amérique du sud, les Huitotos, des policiers efficaces, décalés, une journaliste pugnace, une détenue qui souffre d'un trouble dissociatif de l'identité, un détenu démembré et émasculé qui depuis  le féminicide qui l'a envoyé en prison, voue sa vie à Dieu, un gourou, des paramilitaires... Son roman est dense, énergique, sans temps mort malgré son épaisseur de presque 600 pages. Il manie l'humour avec un plaisir évident, l'ironie, le sarcasme, le décalage, l'alternance de belle formule avec du trivial, un sens de la formule qui fait mouche : "C'est fait, collègue, il est sous bonne garde. Il était tout peinard dans sa chambre, du moins avec deux compatriotes spectaculaires de sexe féminin en petite tenue, ou plutôt sans tenue du tout, qui se consacraient à la renommée des services d'escort et de la fraternité latino-américaine." (p.564)

Et son intrigue, alambiquée à souhait, qui nous mène de surprise en rebondissement et vice-versa, qui permet d'explorer la société colombienne, sa justice, tient en haleine le lecteur jusqu'au bout. Bref, du grand art que ce roman de Santiago Gamboa, qui cite abondamment d'autres auteurs, des sud-Américains, des Français... et dont j'ai déjà lu deux autres livres, très différents : Des hommes en noir, un thriller assez dur et Une maison à Bogotá.

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Ginette Kolinka. Récit d'une rescapée d'Auschwitz-Birkenau

Publié le par Yv

Ginette Kolinka. Récit d'une rescapée d'Auschwitz-Birekenau, Aurore d'Hondt, Des ronds dans l'O, 2023

C'est lors d'un témoignage de Ginette Kolinka dans l'école d'ingénieurs où Aurore d'Hondt étudie que la rencontre entre les deux femmes se fait et que l'idée dune bande dessinée naît.

Ginette Kolinka, née en février 1925, déportée et revenue des camps de concentration a enfoui au plus profond d'elle ce qu'elle a vécu. Elle en parle jamais, jusqu'à la fin des années 80 où elle est interviouvée et que les souvenirs remontent en force. Elle décide alors de témoigner auprès des jeunes, de dire ce qu'elle a vécu pour que jamais une telle abomination ne puisse exister de nouveau.

La rencontre est originale parce que le dessin d'Aurore d'Hondt est enfantin, rond, que l'on a davantage l'habitude de voir pour les histoires réservées aux petits, rarement pour une tragédie comme celle-ci. Mais cela fonctionne bien, et l'auteure a réussi à capter et transmettre l'insouciance de Ginette enfant, sa légèreté et sa joie de vivre, comme celle de toute la famille (6 filles et un garçon) qui durera longtemps. Il faudra le premier transfert en train, dans les wagons à bestiaux, entassés, sans rien à manger, sans air autre que celui qui passe par les espaces entre les planches pour une première fissure. Mais le choc, ce sera à l'arrivée au camp et le dessin saisit bien le malheur, la gravité. Il se fait moins rond, les corps se décharnent, moins joyeux. Puis, le reste de la vie de Ginette est évoqué rapidement, son mariage, la naissance de son fils et sa passion pour la batterie dont il fera son métier (Richard Kolinka, batteur de Téléphone), son veuvage...

C'est un très bel album qui ne cache rien de l'horreur et qui à l'image de celle qui l'a initié et qui témoigne inlassablement peut s'adresser aux jeunes. Il permettra d'enclencher des discussions autour de la Shoah bien sûr, mais plus généralement autour de la haine et de la peur de l'autre. Et en ce moment, dire et répéter que la haine mène au désastre et au pire n'est pas superflu.

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Ça coince ! (61)

Publié le par Yv

Partie de chasse entre lâches, Megan Gail Coles, Denoël, 2023 (traduit par Mélissa Verreault)

"C'est la Saint-Valentin sr l'île de terre-Neuve, dans le nord du Canada. Les blizzards sont le quotidien des insulaires, mais celui qui menace aujourd'hui est d'une violence rare. A l'intérieur du restaurant Hazel, c'est une autre tempête qui se prépare. Iris, jeune serveuse, redoute de croiser le regard de son chef à l'emprise malsaine, son collègue Damian cache sa nuit de défonce comme il peut tandis qu'Olive, qui ne devrait pas être là, cherche un peu de chaleur." (4ème de couverture)

Très tenté par ce roman, je déchante très vite. C'est écrit de telle manière que j'ai l'impression que quelqu'un me parle fort, pas loin du pavillon de l'oreille, et me raconte cette histoire. Et la logorrhée est interminable, futile, et fatigante. Voilà, c'est cela, lire ce livre me fatigue. Comme d'être contraint d'écouter une conversation ou un monologue qui ne m'intéresse pas mais que je ne peux pas interrompre, ne pouvant en placer une. Pfff, l'exercice est rude, ma courte chronique sans doute aussi, mais tant pis, les livres, parfois, ne me plaisent pas.

Séraphine ne sait pas nager, Anne-Lise Brochard, Plon, 2023

"Séraphine entretient avec son mari Georges et sa fille de cinq ans Luz une relation complice. Elle virevolte dans un quotidien serein, et, le soir, compte ses points-bonheur. Mais ces petites unités de plaisir récoltées jour après jour se révèlent déroutantes et suggèrent qu'elle n'est peut-être pas l'orpheline et fille unique avec qui Georges pense être marié. En effet, Séraphine a un secret. Bien enfermé à double tour. Un frère, Paul, incarcéré, à qui elle va rendre visite en cachette tous les mercredis. La vie est paisible ainsi. Parfaitement scindée." (4ème de couverture)

Déroutant, pour reprendre un terme ci-dessus. Déroutant, puisque j'ai du mal à comprendre ce qui se déroule, qui est qui. L'idée des points-bonheur ne me semble pas opportune, elle fleurbleuise le texte et Séraphine. Sans doute cela pourra plaire à plein de lecteurs et lectrices. Il flotte dans ce roman une ambiance qui ne me sied point associée à des personnages pas vraiment crédibles. Une sorte d'irréalisme, de légèreté surjouée, un peu comme dans un film ou une pièce où les acteurs joueraient volontairement faux. Cela marche dans l'humour, mais là, manifestement, ce n'est pas le but du livre. Bref, pas pour moi.

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Trafic

Publié le par Yv

Trafic, Galien Sarde, Fables fertiles, 2023

Lorsqu'il croise Manon à Paris, Vincent n'a de cesse de la revoir. Il est bientôt exaucé et leur relation débute, prenant toute la place dans la vie de Vincent qui en néglige son travail. Renvoyé, il consacre son temps à Manon. Ils voyageront en Louisiane, sur les lieux d'un film que Manon a tourné quelques mois auparavant. Film mystérieux qui hante Vincent qui est parvenu à en lire une copie. Il sera aussi question d'un pactole.

Court roman extrêmement bien écrit. De superbes phrases, élégamment tournées, qui, m'ont beaucoup plu. Parfois courtes, souvent longues comme celle-ci : "A la sortie du terminal, ils louèrent une voiture dans une agence concurrencée par d'autres à bout portant, une Chrysler, à bord de laquelle ils traversèrent une bonne partie de la nouvelle ville, toute en hauteur, mirage gris-vert, avant de déposer leurs bagages dans un hôtel bien placé mais mollement sordide, interlope -un jeune homme caressait de manière aguicheuse celle qui pouvait être sa copine dans une petite pièce donnant sur l'escalier qui conduisait aux chambres, l'ascenseur ne fonctionnait pas, resté bloqué dans les années 70, tout comme les meubles et la décoration (inox, formica et velours), la climatisation, très mal." (p.70/71) Cette phrase a en elle pas mal de choses que l'on retrouve tout au long du livre. Je l'ai écrit plus haut, une certaine élégance, une beauté évidente, un rythme chaloupé et quelques jeux avec les mots, que j'aime bien : l'ascenseur et les meubles bloqués dans les années 70,  la concurrence "à bout portant" et l'hôtel "mollement sordide" et qui ont l'avantage d'être très visuels (pour ceux qui, comme moi visualisent leurs lectures).

J'ai aussi aimé l'intrigue, on sent qu'un drame se joue sans vraiment savoir lequel ni de quoi il retourne. Galien Sarde distille les indices à dose homéopathique, joue avec nos nerfs et notre patience. Il use de retours en arrière pour expliquer la situation des deux amants, de zones de flou pour maintenir la tension. Le tout est habilement et subtilement mené.

Dans ce roman très beau, l'histoire tient le lecteur de bout en bout, mais je dois dire que ce qui m'a totalement charmé et convaincu, notamment que Galien Sarde est un auteur très talentueux, c'est son écriture. Je vais peut-être faire vieux con -comme dirait l'autre, j'ai l'âge-, mais lire de si belles lignes, en un français irréprochable, bien que trituré, bouleversé, dansé, agrémenté de mots rares, de nos jours où le vocabulaire a tendance à se simplifier voire m'est parfois devenu totalement abscons -surtout s'il emprunte sans intérêt pour la qualité ou la finesse à d'autres langues-, fait un bien fou. Alors merci Galien et merci Fables fertiles, éditeur que je découvre.

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Elle s'en repentira

Publié le par Yv

Elle s'en repentira, Aline Duret, Palémon, 2022

Camille Mancini a disparu. Selon son amie d'enfance, Cassidy Higgins qui, après avoir tenté d'avoir des nouvelles par le mari de Camille, Gabriel, pousse la porte de la gendarmerie de Carquefou, près de Nantes.

Elle est reçue par l'adjudant-chef Hadrien Velganni qui, dans un premier temps, ne prend pas la jeune femme au sérieux, surtout lorsqu'elle évoque ses visions. Pragmatique et réaliste, le gendarme se laisse pourtant convaincre de commencer des recherches.

Troisième tome de la série avec Hadrien Velganni dont je n'ai lu que le premier, Les ombres de l'Erdre, pas mal, mais un peu attendu. Cette fois-ci Aline Duret a construit une intrigue qui tient bien la route jusqu'à l'ultime ligne. Ma seule réserve viendrait de l'intrigue secondaire, l'intoxication qui touche les gendarmes de Carquefou, qui doit être une sorte de fil rouge entre tous les tomes mais dont je me suis demandé si elle était indispensable. Mais elle ne tient qu'une toute petite partie de l'histoire et ne pèse pas sur le plaisir et l'intérêt de l'intrigue principale. Ah si une autre remarque : "La comtoise en acajou qui trônait dans la salle à manger sonna treize coups." (p.187) Treize coups ? A treize heures, ne sonnerait-elle pas un unique coup ?

Une fois révélée, l'énigme n'est pas si originale que cela, mais c'est la manière de la raconter qui l'est et surtout les enquêteurs. L'opposition entre Cassidy, écossaise exilée en Bretagne, spontanée, pimpante et Hadrien, taciturne et réservé, fonctionne très bien. Et Aline Duret ménage ses effets et le suspense, distillant là des indices, là des surprises ou rebondissements. C'est très bien fait et je ne me suis jamais ennuyé dans ce roman policier très rythmé qui emprunte son titre de la célébrissime chanson du non moins fameux groupe Tri Yann -Jean-Louis Jossic a écrit la préface du roman-, La jument de Michao, que évidemment, histoire de bien commencer la journée -et peut-être même la finir-, je partage ci-dessous

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Le Talisman

Publié le par Yv

Le Talisman, Simon Liberman, Ed. 2024, 2023

Un homme est enlevé par des hommes-bêtes et emmené auprès de leur chef qui lui laissera la vie sauve en échange d'histoires qu'il lui raconte. L'homme, Shéhérazade futuriste, d'abord refuse, mais se voit contraint d'accepter. Il raconte alors l'histoire d'un jeune homme  qui part à la guerre, muni d'un talisman donné par son grand-père.

Très étrange cet album, d'abord par son format dit oblong ou à l'italienne. Puis ce sont les couleurs choisies qui étonnent : une trichromie de blanc, noir et vert, pour un rendu spécial qui renforce la noirceur et l'ambiance glauque. Ensuite, les dessins sont très libres, parfois des cases, parfois pas, parfois un visage esquissé sur une pleine page, parfois un dessin fouillé et dense sur une page itou, parfois seulement du texte, l'album étant très peu bavard. Et enfin, c'est cette histoire bizarre, très étonnante et pour tout dire parfois énigmatique : je me suis longuement arrêté sur certaines pages pour tenter de comprendre et n'y suis sans doute pas totalement parvenu. Simon Liberman dessine un homme qui sombre dans la folie, qui souffre de stress post-traumatique, dans un univers étrange et délirant.

Le tout donne un album fascinant (le dessin et les couleurs y sont pour beaucoup, ce qui est bien pour une bande dessinée), de ceux qu'on repose en se disant "mouais, bof..." et qu'on reprend à peine posé, pour tenter de comprendre ce que l'on n'a pas saisi, pour reprendre une dose de vert ou tout simplement pour le relire parce qu'on ne sait pas bien pourquoi, mais on n'a pas envie de le quitter.

Bref, un album qui ne laisse pas indifférent, qui prouve s'il était besoin l'éclectisme de la bande dessinée et qui me font découvrir une maison d'édition : 2024 et qui se pare d'une belle couverture avec l'homme au fusil en relief et brillant.

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Le gardien de Téhéran

Publié le par Yv

Le gardien de Téhéran, Stéphanie Perez, Plon, 2023

1979, Cyrus Farzadi, 25 ans, se retrouve, par les circonstances, gardien du musée d'arts de Téhéran, musée construit très peu de temps auparavant, volonté de Farah Pahlavi, femme du Shah. Issu des bas quartiers de la ville, rien ne le prédestinait à entrer un jour dans un musée.

En ce mois de mars 1979, la révolution islamique menée par l'ayatollah Khomeini n'est plus qu'une question d'heures. Cyrus s'attend au pire face à l'ignorance et à la morale des mollahs. Il ferait tout pour que les toiles de grands maîtres ne soient pas détruites, mais pourra-t-il les sauvegarder de la destruction ?

Le roman débute par ce mois de mars 1979, puis revient en arrière pour nous faire assister à la construction du musée, puis à l'embauche de Cyrus, en 1977 comme chauffeur chargé du transport des œuvres achetées partout dans le monde, à des prix exorbitants. Le règne du pétrodollar.

J'ai eu peur un moment que l'autrice ne laisse de côté la pauvreté du pays, la censure et la répression contre les opposants au profit de la description des œuvres et de l'occidentalisation de la société iranienne. Mais que nenni, très vite, elle s’attelle à montrer l'énorme différence entre les très riches et les très pauvres. Le faste de l'empereur, pour son couronnement, pour fêter les 2500 ans de l'empire perse, les fêtes où le champagne importé de France coule à flots... pendant que les pauvres ne parviennent pas à se nourrir, vivent dans des taudis et que les opposants sont emprisonnés, torturés par la Savak, la police politique du pouvoir : "Cyrus pense à cette blague qui circule dans toutes les familles : dès lors qu'au moins trois Iraniens sont réunis, l'un d'eux fait forcément partie de la Savak." (p.33)

Bref, tout cela est dit, parfois trop, un peu comme si Stéphanie Perez voulait à chaque fois qu'elle parle du musée érigé à coups de millions de dollars, évoquer la pauvreté pour s'excuser. Ce n'est pas toujours habile si subtil, cela rajoute des pages, certes, mais superflues.

Nonobstant ces remarques, le roman a des qualités comme cette montée de l'islamisme dans le peuple fatigué du régime du Shah et l'aveuglement du Shah et de sa cour : "Mais l'Iran danse sur un volcan. La terre gronde, de plus en plus fort, la secousse menace, l'éruption n'est qu'une question de jours, les flots de colère vont se répandre inexorablement, un magma révolutionnaire et fumant qui menace de recouvrir le pays." (p.108). Les hommes jusqu'alors assez ouverts se referment, obligent leurs femmes à porter le voile, se réunissent à la mosquée. On sent au fil des pages que le mouvement prend de l'ampleur et qu'il sera difficile d'échapper à un changement radical.

Malgré mes réserves, ce roman fluide se lit aisément et il permet d'apprendre sur l'Iran, sur les raisons de la révolution de 1979 qui amènent un régime sans doute pire encore que celui du Shah et sur un homme né dans les quartiers pauvres qui va consacrer sa vie à protéger des œuvres d'art inestimables. Ce roman s'inspire d'une histoire vraie.

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Je suis le châtiment

Publié le par Yv

Je suis le châtiment, Giancarlo de Cataldo, Métailié, 2023 (traduit par Anne Echenoz)

Manrico Spinori della Rocca est un aristocrate d'une vieille famille romaine ruinée, par les dettes de jeux de sa mère, Elena. Manrico, portant beau sa cinquantaine est aussi substitut du procureur, chargé de l'enquête sur la mort de Mèche d'or, un chanteur qui eut son succès quelques années plus tôt, toujours populaire et amateur de jeunes chanteuses. Un milieu que ne connaît pas Manrico, amateur très avisé d'opéra : il est d’ailleurs convaincu que toute expérience humaine, crime compris, a déjà été racontée dans un opéra. Aidé par un trio d'enquêtrices, il va de surprise en surprise.

Après quelques romans noirs dont deux très connus que je n'ai pas lus Romanzo criminale et Suburra, puis un autre chroniqué sur le blog Alba nera, très sombres, Giancarlo de Cataldo livre ici un roman policier plus léger et même parfois assez drôle. Manrico est un substitut atypique qui ne jure que par l'opéra et fait des liens permanents entre l'enquête et les divers œuvres (je rassure les béotiens comme moi, il les met à notre portée). C'est un espèce de dandy, aristocrate désargenté, qui ne se met pas à dos les suspects, il les ménage pour les mettre en confiance et parvenir à leur soutirer des informations. Ce son les trois policières dont la nouvelle Deborah Cianchetti qui foncent et piaffent d'impatience.

Tout cela rend ce polar original. Giancarlo, par ailleurs magistrat à la cour de Rome, outre les opéras dont il parle fréquemment, écrit sur le système judiciaire italien, sur son délitement, la fatigue qui s'empare de ceux censés la rendre et sur le très enviable monde de la télévision. Et tout cela, malgré pas mal de choses abordées et dites, en peu de pages, car l'un des grands talents de l'auteur est d'aller au plus court, hormis les quelques écarts lyriques. Et puis, cette fois-ci, il ajoute pas mal d'humour, dans son personnages principal, dans le duo explosif avec Deborah, dans la relation avec sa mère ludopathe, avec Camillo le maître d'hôtel. Cette fois-ci Giancarlo de Cataldo a décidé de s'amuser avec nous, pour notre plus grand plaisir.

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