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L'île des Justes

Publié le par Yv

L'île des Justes. Corse, été 42, Stéphane Piatzszek, Espé, Irène Häfliger (couleurs) Glénat, 2015.....

Marseille, été 42, le docteur Henri Cohen a monté un plan pour échapper aux rafles. Avec sa femme Suzanne et leur fils Sacha, ils doivent embarquer sur un bateau en direction de la Corse avant de se rendre en Palestine. Mais la rafle est avancée et Henri Cohen se sacrifie pour que sa femme et son fils soient libres. Arrivés en Corse, ils sont pourchassés, comme tous les autres juifs, par un commissaire zélé, Rossi. Le préfet de Corse, lui, au contraire renâcle à l'idée de faire des listes des juifs réfugiés en Corse. Pire, il se prend d'amitié pour Suzanne son fils et le prêtre qui les héberge. Mais Rossi traque et trouve.

Très bel album qui en plus de mettre en images les paysages corses raconte une histoire terrible évidemment, celle des juifs qui ont tout quitté pour tenter de garder la vie sauve. Les Corses ont été parmi les plus solidaires des Français, il faut dire qu'ils ont une longue histoire commune avec les juifs puisqu'iceux ont débarqué sur l'île dès l'an 800 puis ensuite en plusieurs fois, d'Italie notamment. 

La bande dessinée est un bel hommage qui résume assez bien les différentes opinions de l'époque, entre les collaborateurs zélés, les réfractaires aux lois anti-juives et à Vichy tout court, les gaullistes, les maquisards. C'est un peu tout blanc ou tout noir, mais sans doute l'époque se prêtait à des attitudes franches et opposées, surtout chez les Corses dont on connaît le caractère bien trempé -amis Corses, c'est plutôt un compliment sous mes doigts, je suis Breton, d'ailleurs, je brûle d'envie depuis plusieurs années de venir vous voir, visiter votre île. S'il y a parmi vous des hôtes intéressés à l'idée d'accueillir des Bretons bien sous tous rapports. Eh, on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher, des vacances pas chères, je prends...

Bon, revenons à notre BD scénarisée par Stéphane Piatzszek et sans aucun doute piochée dans son histoire familiale puisqu'il dédicace cet album à Henri et Suzanne Cohen, ses grands-parents et dessinée par Espé. L'ensemble est très bon, très agréable à lire, le dessin est clair, propre, les couleurs ocre et bleu pour la majorité, la terre et la mer rendent bien l'ambiance estivale. Une BD à mettre en toutes les mains quitte à en parler ensuite avec les plus jeunes, c'est même un bon support pour parler de la guerre et des l'extermination des juifs, car plus on avance et moins il y a de survivants. Les témoignages sont là pour ne pas oublier, pour ne pas minimiser, pour comprendre toute l'horreur de cette période et ne pas laisser dire que cela n'a pas existé ou de manière nettement moindre.

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Au jour le jour

Publié le par Yv

Au jour le jour, Paul Vacca, Belfond, 2017.....

Eugène Sue est un dandy, un jeune homme qui vit avec l'argent que lui octroie son père, chirurgien riche et célèbre, issu d'une lignée de chirurgiens riches et célèbres. Eugène jouit de la vie, il est l'une des personnalités les plus présentes dans les soirées mondaines. Un jour, pour plaire à une jeune actrice, il écrit une pièce de théâtre. Son goût de l'écriture est né. Sur les conseils de deux de ses amis, il se déguise et décide de s'aventurer dans le Paris populaire, les bas-fonds de la capitale qu'il n'imagine même pas exister. C'est le début d'une prise de conscience et surtout le début de ce qui deviendra l'un des plus grands feuilletons à succès, Les mystères de Paris.

Il y a plein de choses dans ce livre. D'abord le Paris mondain du début et du milieu du XIX° siècle, loin, très loin des préoccupations des ouvriers. Tellement loin que certains n'en connaissent même pas l'existence. Puis, la découverte par l'un des plus éloignés de ce monde du Paris des bas-fonds. Il y a aussi l'amour, parce que pas de roman populaire sans histoire d'amour. Il y a surtout la littérature ; comment naît l'envie d'écrire ; comment la littérature peut plaire aux plus snobs et chics comme aux plus pauvres et même aux illettrés qui se la font lire : elle peut donc momentanément relier les peuples ; comment elle peut également changer les vies, offrir de nouvelles perspectives, bien sûr lorsqu'on en est l'auteur, mais aussi lorsqu'on en est lecteur ; elle ouvre les esprits, oblige à se poser des questions, fait naître des vocations, des rébellions. Ne l'enterrons pas trop vite au profit des séries télévisées, des jeux débiles et des grandes messes sportives, qui, elles aussi peuvent relier momentanément les peuples (cf. les victoires des équipes nationales). Il y a aussi et surtout la belle aventure des feuilletons publiés dans les journaux d'alors. Les feuilletonistes étaient à part la littérature, mal considérés par les puristes qui les jugeaient populaires voire populistes, et pourtant encensés par les lecteurs qui attendaient la suite avec impatience.

Amateurs de romans populaires, d'aventures, de culture, ce livre est fait pour vous. Si en plus vous aimez baguenauder dans les rues parisiennes qui ont bien changé depuis, c'est encore mieux. Lorsque je "monte" à Paris, j'adore y marcher, lentement, en levant les yeux pour ne rien rater des façades, des lieux, je suis un touriste agoraphobe qui ne recherche pas les endroits de rassemblement mais les lieux insolites, les petites rues typiques... On retrouve aussi ce genre d'endroits dans ce Paris du XIX° siècle, mais les rues sont des coupe-gorges, les tripots des endroits sales et pas vraiment aux normes d'hygiène actuelles. C'est pourtant là que vit la majorité des Parisiens, dans des logis miteux, petits et branlants -cette histoire se passe avant les grandes rénovations haussmanniennes.. C'est là que se déroule l'aventure de Rodolphe et Fleur-de-Marie, les héros des Mystères de Paris.

Paul Vacca écrit et décrit tout cela, et comme il le fait avec son humour, sa finesse et toute la tendresse qu'il peut avoir pour ses personnages, toutes ces qualités désormais célèbres depuis La petite cloche au son grêle et Nueva Königsberg -j'avoue une petite préférence pour ce titre-, eh bien, le plaisir du lecteur, le mien au moins -mais je ne doute pas que nous serons très nombreux- est au rendez-vous. L'humour se sent surtout dans les interventions du romancier, lorsqu'il joue l'anachronisme ou la référence : "Bien sûr, Eugène savait qu'il allait subir quelques désagréments, la perte des subventions familiales n'étant pas le moindre. Mais n'était-ce pas le prix à payer pour une liberté enfin acquise ? Il écrirait davantage. Écrire plus pour gagner plus." (p.148). Il lui fait également inventer un air célèbre de nos jours mais encore loin d'être écrit, rendu populaire par une comédie musicale des années 50. 1950, bien sûr ! Il y a tout dans ce livre : de la légèreté, de la profondeur, de l'histoire -romancée, certes, mais qui incite à aller chercher plus loin sur la personnalité d'Eugène Sue et sur son œuvre majeure, il provoque donc la curiosité. Belle qualité. Un vrai roman populaire, l'un de ceux que l'on a plaisir à lire et à partager.

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Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte

Publié le par Yv

Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte, Dimitris Sotakis, Intervalles, 2017 (traduit par Françoise Bienfait)...

Parti faire un reportage sur un soulèvement étudiant en Nouvelle-Guinée, un journaliste néo-zélandais, Robert Lhomme, fait naufrage sur une île déserte. Très vite, il prend conscience que c’est le moment pour lui d’accéder à ses souhaits les plus forts et notamment celui de la réussite sociale et professionnelle. Après mûre réflexion, il décide de construire un supermarché qui rayonnera sur l’île et sûrement au-delà.

Désopilant et déroutant ce roman. Il alterne le meilleur et le moins bon. Parlons tout de suite des choses qui fâchent : le roman traîne un peu en longueur, un homme seul sur une île se répète beaucoup tant dans ses propos que dans ses réflexions et cela se ressent. C’est parfois long, répétitif, à la limite de la logorrhée. Mais, dans tout ce fatras, on trouve de très belles pages et on ressort du roman avec une étrange sensation, celle d’avoir fait la connaissance d’un fou, d’un doux-dingue ou d’un homme qui pouvant enfin laisser libre cour à son ambition se retrouve dépassé par icelle.

La solitude ne pèse pas trop à Robert, tant qu'il est occupé, pour rien au monde il ne reviendrait dans la petite ville néo-zélandaise dans laquelle il vivait, mais il se verrait bien avec femmes et enfants après sa réussite professionnelle. Pendant les moments de pause, il accède à certaines réflexions philosophiques, à des remarques intéressantes : "La vie pourrait être tellement plus belle si, au lieu de la vivre vraiment, nous nous contentions d’attendre un avenir parfait, puisque l’attente renferme une jouissance indescriptible, elle est la ligne imaginaire entre l’existence et le non-existant ; lorsqu’on attend, on ne vit pas, on attend, on attend, et ce point zéro de l’attente nous rend presque infirme, nous maintenant dans une incapacité mentale à agir ou entreprendre quoi que ce soit." (p.82)

Globalement mon appréciation est positive parce que je trouve que l’auteur pousse son raisonnement au bout, jusqu’à l’absurde ; dans certains passages, on est carrément dans ce genre tant le propos devient irréel. Il peut devenir également drôle, franchement. D’ailleurs tout le roman est écrit sur un ton humoristique, désopilant comme dit en quatrième de couverture, ironique. Je ne suis pas un garçon ambitieux, je n’aime pas la compétition, je suis donc assez loin du monde que se crée Robert Lhomme, mais il faut bien reconnaître que nous avons tous en nous des envies, des désirs lesquels, poussés à l’extrême, peuvent nous envahir, surtout si l’on se retrouve seul sur une île. Le mien par exemple serait que mon blog devienne le blog cité en exemple, le truc incontournable que tout le monde de la littérature -et plus large- viendrait consulter et dont on parlerait dans les soirées auxquelles je n'irais pas ma claustro-asociabilité m'en empêchant... enfin, THE blog quoi ! Mais bon, entretenir un blog sur une île déserte..., sans électricité et sans ordinateur...

Qu'en penserait Robert Lhomme, sans doute trouverait-il une solution ?

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Une activité respectable

Publié le par Yv

Une activité respectable, Julia Kerninon, Le Rouergue, 2017....

Alors petite fille de cinq ans, les parents de Julia lui offrent une machine à écrire. Depuis, elle n'a cessé d'écrire, depuis vingt-cinq ans donc, et la romancière aujourd'hui âgée de trente ans, fait une pause et parle de ses parents dévoreurs de livres, de son éducation à la culture et de sa passion dévorante pour la lecture et l'écriture.

Après une première rencontre ratée, il faut bien le dire avec cette auteure (Buvard est classé dans un de mes articles désormais célèbres : Ça coince !), je n'ai pas hésité à la relire et bien m'en a pris. Ce petit livre autobiographique est très réussi. Parfois un peu agaçant pour l'homme mûr que je suis, tous les jours confrontés aux changements d'humeur d'adolescents, lorsqu'elle raconte ses débordements et ses excès d'adolescente, souvent touchante et émouvante lorsqu'elle évoque les relations familiales. On peut se demander pourquoi cette jeune femme commence maintenant le récit de sa vie, et puis on ne se pose plus la question très vite, puisque Julia Kerninon a des choses à dire, à écrire. Sur elle, sur ses parents, sur la littérature, sur la vie tout simplement. Et c'est surtout joliment raconté. Un style affirmé souvent fait de longues phrases, lentes, parce qu'elles décrivent la contemplation de la nature, le plaisir de se retrouver seule avec un livre, de partager des moments forts avec sa mère comme lorsqu'elles visitent toutes les deux Paris et la librairie Shakespeare and Company, habillées de manteaux léopard.

Julia Kerninon aborde aussi la question de la création, de l'écriture et de son besoin de se retrouver seule, loin des siens pour écrire. Seule à Budapest, sans beaucoup sortir et se mêler à la vie locale.

Je ne suis amateur de l'autofiction que lorsqu'il y a un plus littéraire, c'est le cas avec Annie Ernaux, Charles Juliet ou Edouard Levé découvert récemment et d'autres bien sûr que j'oublie. Très franchement, Julia Kerninon apporte quelque chose, malgré sa jeunesse, elle fait preuve d'une maturité certaine et d'un recul évident sur son travail mais garde la vivacité, la fraîcheur, la vitalité et une voix personnelle très intéressante. Ce court récit de 60 pages débute ainsi :

"A cinq ans et demi, j'ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d'une longue et fructueuse série, j'ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d'un aller-retour à la capitale. Pourtant, c'est ma mère qui m'a emmenée -dans mon souvenir en tout cas il n' a qu'elle et moi au moment où elle s'est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m'a fait déchiffrer l'enseigne de Shakespeare and Company."(p.9)

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Le banquier anarchiste

Publié le par Yv

Le banquier anarchiste, Fernando Pessoa, La Différence (traduit par Joaquim Vital), 2017 (1ère édition, 1983)...,

Attablés en fin de repas, deux amis discutent. Alors que la conversation s'éteint peu à peu, le narrateur lance son ami, banquier sur son anarchisme qu'il revendique. Comment peut-on être banquier et anarchiste ? C'est à cette question que le banquier va répondre en usant d'arguments et d'une rhétorique étonnants.

Ecrit en 1922, ce petit texte est la seule fiction parue du vivant de son auteur Fernando Pessoa (1888/1935). En à peine quatre-vingt-dix pages, ce "banquier, grand commerçant et accapareur notable" tente de convaincre son ami qu'il est un anarchiste convaincu, quasiment le seul anarchiste en théorie et en pratique, alors que les autres ne le sont qu'en théorie. Mais revenons au tout début de cet ouvrage, délicieux, une formule que je trouve épatante : "La conversation qui s'était alanguie peu à peu, gisait entre nous, morte. J'essayai de la ranimer, au hasard, en faisant appel à la première idée qui me passa par la tête." (p.7) La suite est le raisonnement jusqu'auboutiste, provocant et absurde du banquier. Le résumer ici serait faire injure à Pessoa mais aussi injustice aux futurs lecteurs pour qui la surprise serait moindre.

Le banquier alors jeune homme veut s'affranchir de ce qu'il appelle les "fictions sociales", c'est-à-dire ces chemins tout tracés selon que l'on naît riche ou pauvre, comte ou roturier, homme ou femme, ... Son raisonnement intellectuel d'abord intéressant et purement théorique qui part de la définition suivante de l'anarchisme : "la révolte contre toutes les conventions, toutes les formules sociales, le désir et l'effort de les abolir entièrement..." (p.18) le mènera vers des décisions étonnantes pour un anarchiste. Le refus de toute contrainte et tyrannie sociales le poussera à des questionnements et des réponses aux antipodes de ce que l'on s'attend à avoir dans un discours anar.

Si ce raisonnement peut faire sourire par ses excès, ses outrances, il fait également réfléchir aux discours auxquels nous sommes malheureusement habitués, ceux vides ou dénués de sens de certains politiciens. Je pourrais sourire et me servir de ce texte pour argumenter dans des dîners entre amis, car dans ces moments-là je trouve qu'il est drôle de défendre une opinion qui n'est pas forcément la mienne juste pour énerver les copains et boire un coup ensuite. Mais à y regarder de plus près, le texte de Pessoa malgré ses énormités et ses contradictions est plus qu'un amusement de fin de soirée tant il fait appel à des comportements de nos jours ancrés dans les mœurs. Finalement, on frissonne de tant de cynisme, et pourtant ce n'est qu'une fiction... que la réalité, presque un siècle plus tard a rattrapé.

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La nuit du second tour

Publié le par Yv

La nuit du second tour, Eric Pessan, Albin Michel, 2017.....

Les résultats du second tour des élections présidentielles viennent de tomber. Le pire est arrivé. David erre dans les rues, entre les émeutes, les voitures brûlées, dont la sienne, et ne parvient pas à rentrer chez lui, seul depuis qu'il a quitté Mina. Mina qui justement, s'est embarquée sur un porte-conteneurs en direction des Antilles, avant ce résultat qu'elle avait anticipé. La mer parfois calme, parfois en colère remue Mina dans ce qu'elle a de plus profond.

Ce n'est pas un secret pour qui suit ce blog : j'aime Eric Pessan, enfin, entendons-nous bien, lorsque j'écris cela, comprenez : j'aime les livres d'Eric Pessan. Je l'ai découvert il y a longtemps avec Les géocroiseurs et juste après avec L'effacement du monde, son premier roman, superbe, que je conseille vivement à tous. Je parle volontairement de ce premier roman, car j'ai retrouvé dans La nuit du second tour, la profondeur, la mélancolie, l'abîme dans lequel ses personnages s'enfoncent se posant mille et une questions. David et Mina sont deux personnes un peu perdues depuis qu'elles se sont quittées, David abruti par son parcours professionnel et sa peur de dire non à son responsable pour garder son emploi, Mina évoluant comme une somnambule, sans vraiment participer à sa vie. Et puis, quelques mois après cette séparation, survient une campagne pour l'élection présidentielle aussi lamentable que celle que nous subissons actuellement (qui pourrait bien se finir comme dans la fiction) : "Des années et des années de débats, de dénonciations, d'appels à l'intelligence, de luttes pour finalement en arriver là. L'addition des crises et des promesses trahies, des dépressions et des chances ratées, des petitesses et des rancœurs, des ego et des arrivismes, plus la conviction profonde que le pire ne se produira jamais ont permis que cela advienne." (p.129) Ces deux phrases peuvent décrire l'élection bien sûr mais aussi la relation entre David et son employeur. Sur fond de violence, de peur, de frustration, David et Mina évoluent, vont au plus profond d'eux-mêmes pour tenter de rebondir et se sortir de ce brouillard qui recouvre leurs vies : "Un jour, quelque chose devait fatalement céder, parce qu'il est plus facile de se rompre que de se transformer, de se déchirer que d'adopter une nouvelle forme. David habite une vie invivable, un champ devenu stérile de n'être pas entretenu." (p.16/17).

Ce roman est assez court, dense, formidablement écrit, les phrases élégantes, parfois très visuelles : "Des nappes de brouillard lacrymogène coulent au sol et lèvent des nuages à hauteur d'homme. Les volutes masquent la confusion, s'improvisent rideau, se tissent et se déchirent net quand un manifestant en jaillit, poursuivi par des policiers en civil." (p.102). L'écriture est sobre et travaillée, va à l'essentiel à l'intérieur de David et Mina, sans pour autant oublier de décrire les arrière-plans : ville en révolte ou océan déchaîné. Quelques chapitres du début et de la fin adoptent une ponctuation et un découpage particuliers marquant à la fois l'urgence de la situation et la déroute de David, Mina et plus globalement des Français accablés par le résultat de l'élection.

J'aurais aimé être plus léger dans mon propos, mais le bouquin est tellement en phase avec ce que nous vivons actuellement et qui n'est pas risible du tout que ça m'est impossible. Fillon sombre par trop de malhonnêteté et Le Pen grimpe haut, très haut, trop haut malgré une honnêteté aussi absente que celle de son confrère. La gauche est divisée comme jamais... J'ai rarement autant craint une élection.

Un roman -pour revenir à mon sujet principal- qui se lit lentement, malgré le feu dans les rues, qui se savoure pleinement et dont les deux protagonistes principaux risquent bien de marquer le lecteur durablement, j'ajoute une qualité littéraire indéniable et évidente, et voilà, un autre coup de cœur de ce début d'année.

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Les vérités provisoires

Publié le par Yv

Les vérités provisoires, Arnaud Dudek, Alma, 2017.....

Céline Carenti, jeune femme d'une vingtaine d'années a disparu depuis deux ans. L'enquête n'a pas permis de révéler quoi que ce soit sur cette disparition. Jules, son frère, finit par s'installer dans l'appartement de la jeune femme pour tenter de comprendre pourquoi sa sœur est partie, où et comment ? Il veut mener sa propre enquête. Jules est un solitaire, vaguement étudiant, menteur acharné. Un soir, le médecin coordinateur du SAMU lui demande d'aller tenir compagnie à son voisin du dessous en insuffisance respiratoire, le temps que les secours arrivent. Jules y va et en remontant chez lui, rencontre Bérénice sa jolie voisine.

Un très joli roman, le quatrième de l'auteur que personnellement je découvre. Le ton est décalé, le roman vif, drôle tout en abordant des thèmes sérieux. Il y est question de l'absence, de la disparition, de la solitude, de l'amour, de la mort, ... "Jules n'est pas guéri car on ne guérit pas de ce dont il souffre, une douleur qui ne s'éteindra pas tant que la vérité ne se fera pas sur Céline, une douleur qui ne s'éteindra peut-être jamais. Il parvient à vivre avec, c'est différent, mais c'est mieux que survivre sans." (p.167)

Jules est attachant et agaçant tout à la fois. On a envie de le secouer pour qu'il se bouge et prenne sa vie en main, qu'il ne passe pas à côté des belles rencontres qu'il fait. Et puis, on comprend qu'il lui est difficile de se lever pour aller étudier. Il est mou, mais son côté décalé, en dehors des normes et des codes le rendent sympathiques. On imagine même que les digressions d'Arnaud Dudek, souvent drôles, simples naissent dans le cerveau de Jules :

"La voisine propose alors de poursuivre la conversation chez elle, devant une tisane aux graines de fenouil -comme deux Français sur cinq, Bérénice croit aux bienfaits de l'homéopathie, qu'il convient de ne pas confondre avec la phytothérapie. Jules n'y voit pas d'inconvénient. Bien au contraire." (p.49)

C'est charmant, tendre et délicat, je n'ai pas assez d'adjectifs de ce genre pour qualifier ce roman, mais le mieux serait de faire une liste d'iceux, c'est ce qui me vient à l'esprit lorsque je parle de mon ressenti pendant et après ma lecture. Ou alors, citer des passages et encore citer, tant je me suis plu dans l'univers du romancier. Un doux moment de quiétude, sans bruit et sans fureur, mais pour autant pas sage et oubliable. Une écriture que j'aime beaucoup qui tant qu'on la lit ravit et qui, une fois quittée laisse un joli goût de revenez-y comme on dit chez moi.

Décidément, beaucoup de belles plumes poétiques, décalées, drôles, émouvantes, tendres, étonnantes, et tout et tout chez Alma.

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Brutale

Publié le par Yv

Brutale, Jacques-Olivier Bosco, Robert Laffont, 2017.....

Le lieutenant Lise Lartéguy, flique à la BRB est fille de flic, sœur de capitaine de gendarmerie et surtout tête brûlée. Le soir où elle surprend des casseurs de bijouterie, elle les prend en chasse en plein Paris, finit par casser la voiture et blesser l'un des cambrioleurs.

Mais Lise est aussi en proie au démon qui sommeille en elle et qui, lorsqu'il se réveille, lui fait endosser un rôle de justicière, de redresseuse de torts.

Le jour où Camille, son frère, est victime d'une fusillade, Lise met tout en œuvre pour retrouver les coupables, quitte à frayer avec des gens du milieu... Attention à La Bête qui sommeille.

Lire un roman de Jacques-Olivier Bosco -JOB pour ses lecteurs- c'est vivre à une vitesse largement réprimandée par les forces publiques. L'avantage c'est que si l'on est pris pour excès de vitesse, on ne peut pas l'être pour ébriété, puisqu'il est impossible de lâcher le livre pour aller boire ; à peine est-il entamé qu'on a envie de le finir et qu'on le finit. Ça va vite, très vite, très très vite, très très très vite... C'en est même fou, tant de célérité et tant d'action dans un roman policier. Lorsqu'une est finie, hop une autre débute et il faut bien des détours violents et agités -et passionnants- pour arriver au bout de cette intrigue. Lise est jolie. Lise est forte. Mais Lise est malheureuse et pas très équilibrée. JOB s'attarde un peu sur l'enfance de la jeune femme, sur ses difficultés relationnelles avec sa mère et son frère. Il ne fait pas un portrait détaillé, mais on en sait assez pour la suivre avec intérêt et souhaiter la voir s'en sortir, même si on se demande bien par quel miracle elle y parviendrait et dans quel état physique et psychique. Le propos de JOB n'est pas de nous faire un portrait psychologique de tel ou tel personnage, non, il est de nous tenir en haleine avec un polar 100% action. Certains passages peuvent êtres durs, violents, à la limite du soutenable, mais peu nombreux, et on peut toujours les passer.

En prime, on retrouve avec bonheur l'un des personnages d'un autre roman de JOB, Gosta, dit Le Cramé, un voyou qui dans le roman qui porte son surnom endosse un rôle de flic ; tout l'inverse de Brutale dans lequel Lise endosse un rôle de truand. Lise est brutale, dangereuse, incontrôlable, sexy, complètement barge et à côté de la plaque, elle obtient toujours ce qu'elle veut. Une femme forte qu'il vaut mieux connaître en littérature. C'est assez rare de voir des filles de ce genre dans le polar, là les mecs ont intérêt de se tenir et de se surpasser pour la suivre. C'est sans doute un peu exagéré ? Oui, sûrement mais on s'en moque, ça fonctionne au-delà de l'espéré. Je me suis laissé embarquer, balader, je suis même devenu voyeur dans ses moments d'intimité et tout cela en en redemandant. Ajoutons une bande-son punchy : Pink Floyd, Amy Winehouse, Metallica, Marylin Manson, AC/DC...

Ah, quel pied un bon polar de JOB ! Je traversais une période avec des lectures un peu mièvres, certaines dont je ne parle même pas dans le blog, parce que je n'avais rien à en dire ni du bien ni du mal, certaines à peine entamées déjà abandonnées... Un livre de JOB fonctionne comme un antidépresseur, un remède anti-ennui. Je peux reprendre mes activités normales de lecteur, je suis reboosté pour un moment.

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Dans le labyrinthe

Publié le par Yv

Dans le labyrinthe, Sigge Eklund, Piranha, 2017 (traduit par Martine Sgard)...

Une belle banlieue de Stockholm, mai 2010, Magda, onze ans, fille de Martin, éditeur et de Åsa, psychologue disparaît. La police après quelques jours de recherches en vient à soupçonner les parents, notamment le père qui s’emporte aisément. Martin, puis Åsa, à tour de rôle racontent les quelques mois précédant la disparition et ceux qui suivent, puis Tom ami et collègue de Martin et enfin Katja l’amie de Tom et également infirmière scolaire dans l’école de Magda.

Je suis à la fois dubitatif, déçu et emballé par ce roman. Déçu et dubitatif, parce qu’il démarre très lentement, que tout peine à s’installer et que l’auteur se noie dans des détails inintéressants qui allongent la sauce sans lui donner de saveur plus épicée. Chacun des quatre intervenants a ses chapitres, d’abord Åsa, puis Tom, puis Martin, puis Katja, cette série dans cet ordre est répétée une seconde fois. Il faut attendre l’intervention de Martin (p.89) pour qu’enfin se dessine quelque chose. Une chose que l’on ne fait encore que ressentir, mais que l’on imagine très différente et surtout plus complexe que ce que l’on pouvait envisager au départ. C’est d’ailleurs la grande force de ce roman -d'où mon côté emballé du départ- que de nous informer par bribes et par recoupement d’informations que l’on glane avec chacun des intervenants. Ils sont tous les quatre liés, ne le savent pas forcément, ne se connaissent pas bien, et chacun a une version des jours qui précèdent la disparition de Magda qui concerne un autre ou plusieurs autres. Ce qui fait que l’on est toujours dans l’incertitude de qui a fait quoi et que l’on se pose beaucoup de questions.

Ces chapitres sont aussi des moments d’introspection profonds, les hommes et les femmes se révèlent, parlent de leur enfance qui, chacune cache une frustration, une douleur vive, difficiles à surmonter. Chacun devient, au fil des pages, de plus en plus complexe avouant ainsi une part de faiblesse, un possible passage à l’acte, plus sombre aussi, à la fois plus simple à comprendre et plus énigmatique.

Mais dans le même temps, le roman est long, si la seconde partie est plus dynamique, que l’on peut enfin s’intéresser aux relations compliquées entre les personnages, la petite Magda semble être oubliée au profit des questionnements adultes. Certes, elle n’est que le prétexte à la construction du roman, mais elle aurait peut-être mérité un intérêt un peu plus grand de la part de l’auteur en lieu et place de ses détails inutiles.

La construction du livre est telle qu’imaginée dans le titre, c’est un labyrinthe dans lequel on peut se perdre et se retrouver, s’ennuyer et quand on trouve la fin être particulièrement heureux et ne penser qu’aux bons moments passés à chercher son chemin.

Un ouvrage noir au possible, à découvrir.

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