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Ma révérence

Publié le par Yv

Ma révérence, Wilfrid Lupano, Rodguen, Ohazar, Delcourt, 2014…,

Vincent, 30 ans, est à la recherche de pognon pour retourner en Afrique retrouver Rana. Il alterne les petits boulots, aime prendre son café dans les bars et c’est là qu’un matin, Bernard un convoyeur de fonds se met à lui raconter sa vie. Une idée germe alors dans l’esprit de Vincent. Associé à son looser de copain, Gaby Rocket un cinquantenaire resté scotché aux années 60, il monte un coup imparable soi-disant.

Une bande dessinée bien agréable qui ne révolutionne pas le genre mais qui sous des aspects comiques aborde des thèmes difficiles comme l’exclusion à cause de la différence : la couleur de peau, la sexualité, la pauvreté. Et en prime, un message à marteler : ce n'est pas parce qu'on a des parents cons et racistes qu'on doit être comme eux. On peut très bien devenir un mec ou une fille bien, tolérant(e) et ouvert(e). Avis aux enfants des nombreux cons racistes  et/ou fachos, homophobes, anti mariage et adoption pour tous, anti IVG,... (malheureusement la liste n'est pas exhaustive) qui nous polluent la vie -pléonasmes en pagaille, oui bien sûr parce que lorsqu'on est raciste, homophobe, facho, anti IVG, etc etc on est forcément con, mais l'inverse n'est pas toujours vrai, je connais des cons pas racistes, etc etc et j'ai potassé le sujet, je viens de finir le Schnock sur Michel Audiard.

Le scénario est bien écrit (Wilfrid Lupano), on apprend le plan pour s’emparer du contenu du camion de convoyage de fonds par bribes, par petites touches ; idem pour la réalité de la vie des personnages. Chacun ne se retrouve pas dans la position qu’il occupe au moment du livre par hasard. Chaque événement, incident forme un parcours personnel intéressant et plus complexe que l’image que l’on peut avoir au début de ces deux mecs un peu paumés. Bon, on sent bien qu'il va y avoir quelques soucis pour cette équipe de bras cassés, et finalement tant mieux, mais je ne révèlerai rien.

Le dessin (Rodguen) est vif, expressif et clair. La mise en page assez classique et les couleurs (Ohazar) proches de la réalité. Le tout forme une bande dessinée avec message très bien amené où les rebondissements ne sont pas forcément là où on les attend et où chacun se révèle sous un jour nouveau pour lui comme pour nous lecteurs.

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Arrestation et mort de Max Jacob

Publié le par Yv

Arrestation et mort de Max Jacob, Lina Lachgar, La Différence, 2017...,

Fin février 1944, Max Jacob est arrêté par la Gestapo. Il mourra au camp de Drancy quelques jours après. Il vivait depuis plusieurs années à Saint-Benoît-sur-Loire où il était très apprécié. Max Jacob, juif converti au catholicisme depuis presque trente ans était poète, écrivain, peintre, compagnon de route de Picasso, résident du bateau-lavoir, ami de Cocteau... Peu connu, il vécut chichement, mourut dépourvu de biens et pourtant toujours soutenu par ses amis fidèles qui tentèrent de le libérer de Drancy.

De l’œuvre de Max Jacob, je dois bien avouer que je ne connais pas beaucoup. A peine des dessins vus lors d'une exposition au musée des Beaux Arts de Quimper -sa ville natale, en 1876 (1876, c'est la date de naissance de Max Jacob, pas celle de ma visite du musée, entendons-nous bien)-, d'ailleurs dans mon souvenir, une belle découverte, et des petits bouts de texte ici ou là. Ce que je retiens surtout de lui, c'est une présence forte et pourtant assez discrète dans le Paris du début de XX° siècle, au Bateau-Lavoir. J'ai lu plusieurs livres sur le sujet dont ceux de Dan Franck, et chaque fois Max Jacob est là en soutien de ses amis, en retrait et indispensable.

Lina Lachgar se concentre sur les dernières semaines de la vie de Max Jacob. Il vit à Saint-Benoît-sur-Loire (merci Keisha), il est alors cicérone pour la basilique, fonction qui lui sera interdite après l'entrée en vigueur du statut des juifs, puisque bien que converti, aux yeux de Vichy, Max Jacob est toujours juif.

Écrit en courts chapitres, très documentés et référencés, illustrés par des photos de Max Jacob et de divers lieux et documents le concernant, ce livre se lit bien. Il n'est pas une biographie du poète mais juste ses derniers moments. On peut rester sur sa faim en se disant qu'on ne sait pas grand chose de sa vie, mais en le prenant du côté positif, on se dit qu'il est plus que temps de se plonger dans une biographie de Max Jacob et dans ses écrits et que c'est ce court livre qui nous y aura incité.

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Nu couché sur fond vert

Publié le par Yv

Nu couché sur fond vert, Jacques Bablon, Jigal polar, 2017.....

Romain Delvès est flic, collègue de Margot Garonne. Tous deux sentent que quelque chose les rapproche sans oser faire le pas. Paul, le père de Romain était le riche héritier de la famille Delvès morte en quasi totalité dans un accident. Paul fut assassiné vingt-cinq ans plus tôt, l'enquête n'a pas abouti, Romain est donc l'unique spécimen Delvès encore en vie. Lorsqu'il est victime d'un guet-apens avec son collègue Ivo Fonzi et que lui seul s'en sort, il décide après sa convalescence de venger la mort d'Ivo. Dans le même temps, Margot se penche sur l'enquête du meurtre de Paul Delvès.

C'est un roman qui débute assez tranquillement avec le rapprochement de Romain et Margot et qui tranquillement également installe une ambiance que l'on ne peut pas quitter. Les deux personnages principaux sont dans une phase difficile de leur vie et ça ne va pas en s'arrangeant. Leur complicité qui semble débuter et qui ne s'amplifie jamais vraiment -au moins au début- est un bon ressort  dans ce roman. De même pour les retours en arrière sur l'enfance de Romain, jusqu'à l'assassinat de son père alors que Romain a six ans.

Contrairement à ce qu'il y a de noté sur le bandeau de couverture -qui doit sûrement faire référence à l'un des romans précédents-, je n'ai pas trouvé le rythme haletant, et tant mieux. Certes, il y a de l'action, des rebondissements, des tensions. Certes les personnages sont rugueux, bruts et peu loquaces. Néanmoins, le rythme  plutôt lent, monte doucement, le romancier prend tout son temps pour accroître le suspense. Il privilégie l'atmosphère au bruit et à la trépidation. C'est très bien fait et ça fonctionne parfaitement, je fus saisi dès les premières lignes jusqu'aux ultimes.

Comprenons-nous bien, j'aime les romans fondés sur le rythme fort du début à la fin (cf. Brutale), mais j'aime aussi ceux dans lesquels l'atmosphère tendue est privilégiée à l'action pure et dure. Et dans ce dernier cas, Jacques Bablon s'impose doucement mais sûrement. Alors, ne comparons pas parce que ce n'est pas mon genre, mais bon un peu quand même, on est plus dans du Simenon qui cherche à comprendre ses héros que dans un film d'action étasunien dans lequel on tire avant de comprendre.

L'auteur qui m'avait habitué à un style mâtiné d'argot change cette fois-ci pour adopter la phrase courte, rapide, peu descriptive et allant droit au but. Un français plus classique qui sied admirablement à Romain et son port un rien aristocratique et à Margot, flicque et mère de famille peu encline à la grossièreté et à la vulgarité. Trait bleu et Rouge écarlate, les deux précédents romans de l'auteur étaient donc plus argotiques en mettant en scène des repris de justice ou des mecs rustiques - vous remarquerez la constante colorée dans les titres. Preuve donc s'il en était besoin que Jacques Bablon se pose en auteur de roman noir avec lequel compter, qui ne réécrit pas toujours le même et qui change de type d'écriture en fonction de ses personnages. Très fort, j'aime beaucoup.

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Jimfish

Publié le par Yv

Jimfish, Christopher Hope, Piranha, 2017 (traduit par Édith Soonckindt).....

1984, Jimfish est recueilli par un pêcheur de Port Pallid, petite ville d'Afrique du sud. Ni blanc ni noir, le jeune homme change de couleur en fonction de la lumière, ce qui le rend difficilement classable dans le pays alors en pleine politique d'apartheid. Jimfish fait quelques travaux dans le jardin du brigadier Arlow, riche propriétaire sous les ordres de Malala le Soviet, un communiste noir aux théories très farfelues qu'il enseigne à Jimfish. Lorsque le jeune homme est surpris alors qu'il enlace la douce Lunamiel, la fille du brigadier Arlow par ce même brigadier, il est obligé de fuir s'il ne veut pas mourir sous les coups. C'est alors le début d'un voyage de dix années partout dans le monde, de préférence dans les zones difficiles, non par choix, mais par destinée.

La première référence qui vienne en tête, à peine ce roman débuté et qui reste tout du long jusqu'aux ultimes mot, c'est Candide, de Voltaire. Cette fois-ci, ce Candide moderne et africain cherche le "bon côté de l'Histoire". Il se retrouve dans toutes les guerres civiles, conflits ethniques, révoltes de la décennie 84/94 : du Zimbabwe à l'Ouganda, en passant par la Roumanie et Berlin est au moment de la chute du mur, puis il reviendra en Afrique, du Zaïre au Sierra Leone en passant par le Liberia... Malala le Soviet serait son Pangloss, son maître à penser malgré une théorie bancale, bricolée : "La colère met le feu aux poudres. C'est l'antidote à la maladie, au cynisme et au doute. La fureur enflamme les masses et les projette du bon côté de l'Histoire. La rage est le propergol du lumpenprolétariat." (p.16). Cette rage revient souvent et les deux expressions, "le bon côté de l'Histoire" et celle particulièrement tordue le "propergol du prolétariat" sont les leitmotiv du roman et de Jimfish. Lunamiel serait sa Cunégonde qui subit beaucoup de revers et d'outrages.

Christopher Hope écrit lui aussi un conte philosophique. Il modernise le concept de l'homme coupable de tous les maux de la terre, capable de faire la guerre pour un bout de territoire ou pour des origines différentes. Il part de son pays qui a subi longtemps l'apartheid et qui, dans les années ou Jimfish est parti sur les routes, l'a aboli. L'Afrique du sud a fait l'inverse des autres pays qui se sont déchirés. Certes, tout n'y est pas rose, mais en 1994 lorsque le roman prend fin, Nelson Mandela est élu président, chose impensable pour Jimfish parti depuis seulement dix ans et qui a vu toutes les horreurs possibles, entre Tchernobyl, la fin de la dictature de Ceausescu,...

Malgré tout cela, comme son modèle littéraire, Jimfish est optimiste et le roman est drôle et profond. On sourit, non pas aux descriptions des événements, mais aux réactions de Jimfish, décalées, comme si ce jeune homme optimiste ne trouvait pas sa place dans l'Histoire. Il ne comprend ni la dictature et les morts qu'elle entraîne, ni l'exécution rapide et parfois sommaire des ex-dirigeants devenus opposants. En fait, il ne comprend pas qu'on puisse justifier la mort d'un Homme, même si lui-même devra y recourir, mais je vous laisse découvrir.

La fable de Christopher Hope est tout a fait réussie, un peu longue peut-être sur la fin -comme pour l'éternité selon Woody Allen, ou Franz Kafkha selon les sources- mais il faut dire que la décennie a été particulièrement riche en guerres, coups d'état, catastrophes... La naïveté de son héros permet de lire sans dégoût cette suite d'abominations. Elle permet surtout à l'auteur de montrer que l'Homme aime détruire et se détruire. Elle se lit très facilement et si l'on ne veut pas se jeter dans Voltaire parce qu'il fait un peu peur -à tort, bien sûr-, eh bien, la bonne idée, c'est de débuter par Jimfish, plus accessible, plus moderne et puis de se lancer dans Voltaire, parce que c'est Voltaire tout simplement.

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Boom, Bust, Boom

Publié le par Yv

Boom, Bust, Boom, Bill Carter, Intervalles, 2017 (traduit par Marie Poix-Tétu)

Bill Carter vit à Bisbee en Arizona, une ancienne ville minière investie depuis des années par des artistes, des hippies. En mangeant les salades de son jardin il se rend malade et se pose la question de la qualité de son sol. Celui-ci analysé révèle des quantités importantes de polluants très dangereux, utilisés dans les mines de cuivre. Il se rend compte que même si la mine est arrêtée depuis longtemps, l'environnement est durablement infecté. Il décide alors d'enquêter sur le monde secret et très rentable des exploitations minières de cuivre particulièrement. De l'ancienne Égypte à l'empire romain, de Bisbee à l'Alaska, il raconte l'histoire de ce métal utilisé partout et par tous.

Passionnante et riche cette enquête -sous titrée Petite histoire du cuivre, le métal qui gouverne le monde- qui refait l'histoire du cuivre depuis sa découverte jusqu'à notre usage actuel dans quasiment chacun de nos gestes quotidiens. Le cuivre est présent partout dans nos maisons : tuyaux de plomberie, fils électriques, dans les voitures, parfois dans les pièces de monnaie, ... Bill Carter fait une sorte de carnet de route, s'arrêtant près de chez lui, dans une ville minière voisine, puis il passe au Mexique, en l'Alaska où un projet de mine pourrait détruire la plus grande réserve mondiale de saumons rouges. A chaque fois, il fait l'historique de la région, de l'exploitation minière locale, des ressources naturelles; et à chaque fois c'est instructif et très intéressant. Les bénéfices et la demande de cuivre sont tels que tous les coups sont permis. Les mineurs sont exploités, se ruinent véritablement la santé pour leur travail et gagnent leur vie difficilement alors que les exploitants engrangent des sommes considérables les classant parfois parmi les fortunes mondiales les plus grosses. Lorsque certains comme à Cananea au Mexique font grève depuis des années pour garder leur travail, le cynisme et l'inhumanité des patrons donnent des frissons : "Je sais qu'ils finiront par être licenciés, chassés et oubliés, le temps que la compagnie emploie de nouveaux travailleurs pour un salaire moins élevé -sans aucune forme d'assurance maladie- et double ses profits. Je sais cela parce que c'est ainsi que marchent les affaires dans le monde actuel. Les travailleurs n'ont plus l'avantage depuis longtemps et ceux qui l'ont aujourd'hui, ce sont les dirigeants d'entreprise, les actionnaires et les hommes politiques qu'ils manipulent." (p.95)

Le monde marche sur la tête en voulant toujours plus, notre consommation a un coût environnemental et humain qu'on ne mesure pas toujours. Évidemment qu'on n'allume pas la lumière chaque jour en pensant aux mineurs exploités qui ont extrait le cuivre des fils électrique, mais ce livre, comme d'autres permet de se poser des questions, de regarder la réalité du monde et de faire des choix de société. Des élections approchent chez nous, que veut-on pour nos enfants et nous-mêmes ? Est-il souhaitable de continuer ce monde dans lequel on obtient tout ce qu'on veut sur un claquement de doigts, lorsqu'on a la chance de gagner correctement sa vie dans un pays riche ? Doit-on confier le pouvoir à ceux dont on sait qu'ils vont en abuser puisqu'ils profitent déjà très largement du système -qu'ils dénoncent souvent- dans leurs postes actuels ?

Ce bouquin remue plus que certains reportages télévisuels ; le pouvoir des mots, des images que l'on se crée en lisant sont souvent plus forts que les images que l'on nous impose, et Bill Carter sait raconter sans être larmoyant. Il raconte des faits, rapporte des témoignages des gens qui veulent simplement vivre décemment. Au travers de cette enquête sur le cuivre, il écrit un livre profondément humain, il s'intéresse vraiment aux gens qu'il rencontre. C'est fort, un peu long certes, mais c'est un livre à poser et reprendre, parce qu'à chaque chapitre on apprend quelque chose. Merci Intervalles de nous permettre de lire ce genre d'essai a priori pas sexy et absolument passionnant.

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Passerage des décombres

Publié le par Yv

Passerage des décombres, Antonin Crenn, Lunatique, 2017....

La passerage des décombres est une plante qui prospère dans les terrains vagues, les ruines. Son habitat est celui que les plantes nobles refusent. C'est dans un coin idéal à sa prolifération, des ruines d'un pont de chemin de fer que le narrateur, enfant au début de l'histoire vient jouer. Les années passent et il continue de venir s'isoler dans cet endroit tranquille avec Titus son ami d'enfance.

Antonin Crenn écrit des textes lisibles en ligne -cliquez sur son nom. Ce petit livre est son premier publié. Très court, 10 pages, mais attention, chez Lunatique quand même, une belle maison qui soigne ses parutions. Belle couverture, belle mise en page, même soin apporté à cet ouvrage très fin qu'à un roman plus épais.

Le texte est très beau, un peu mélancolique, des souvenirs d'enfance, comme des périodes heureuses qu'on ne revivra pas, mais il est aussi positif puisque d'autres beaux moments existeront. C'est une nouvelle touchante, tendre, pleine de douceur. L'éveil à la vie, à l'amour, à la rêverie si importante et pourtant délaissée des vies urbaines trépidantes -que j'aime mon rythme de vie qui m'exclut en partie de cette agitation ! Antonin Crenn écrit simplement les choses de la vie, ne bêtifie pas sous prétexte que le narrateur est un jeune garçon. Il y a longtemps que j'ai passé l'adolescence et l'état de jeune adulte -il y a un mot pour cela ?-  mais j'aurais pu m'y replonger, que dis-je, je m'y suis replongé avec grand plaisir.

A très court texte, très courte analyse, mais beau livre et juste prix : 3€. Ce serait dommage de s'en priver.

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Petite fleur (jamais ne meurt)

Publié le par Yv

Petite fleur (jamais ne meurt), Iosi Havilio, Denoël, 2017 (traduit par Margot Nguyen Béraud)...,

José vit dans la banlieue de Buenos Aires. Marié et père d'une petite Antonia, sa vie se dégrade le jour où l'usine qui l'emploie brûle. Au chômage, il doit s'occuper de la maison pendant que Laura son épouse retrouve un travail de correctrice. José sympathise avec Guillermo son voisin qui l'invite à discuter, boire et écouter du jazz. Lorsque Petite fleur de Sidney Bechet passe, José est pris d'une irrépressible envie de tuer. C'est Guillermo qui en fait les frais, quasiment décapité à coups de pelle. Puis, José rentre chez lui, se couche et dort. Le lendemain, Guillermo est toujours en vie, ce qui laisse José très surpris.

Le plus dur, c'est d'entrer dans ce roman, les dix quinze premières pages peuvent rebuter. Ensuite, il faut se faire au rythme sans trêve possible. Le texte est dense, sans pause facile, ce qui peut faire reculer un lecteur avec mes habitudes de souvent poser et souvent reprendre un livre. C'est un peu comme quand j'allais courir -ça m'a passé depuis, je rassure mes fidèles lecteurs, j'ai abandonné le sport, ou peut-être bien que c'est lui qui m'a lâché- avec un copain qui ne s'arrêtait jamais alors que moi je voulais m'arrêter souvent... Pour faire le fiérot, je le suivais, mais j'arrivais essoufflé et crevé. Heureusement, le livre est court, à peine 120 pages, ça ressemble plus à un 100 mètres qu'à un marathon.

Une fois que ces deux petits écueils sont notés et passés, on peut se laisser porter par cette histoire étrange et originale, assez loin de ce qu'on lit habituellement. Iosi Havilio est fort, maître de son roman de bout en bout, abordant beaucoup de thèmes en peu de pages. En le lisant, il faut accepter d'entrer dans son monde magique, réaliste, cruel et humaniste, ironique (selon tous les adjectifs que je pique à la quatrième de couverture, mais elle est tellement dans le vrai que je ne peux que m'en servir). Les digressions de José sont assez nombreuses sur la littérature et la langue russes, sur le jazz, sur son entrée dans l'âge adulte et sa découverte de l'amour et de la sexualité, sur les sectes et les divers gourous qui prennent le pouvoir sur les esprits et les actes de personnes en difficultés dans leurs vies, sur la vie en général, la mort, la paternité, la maternité, la vie de couple... Tout cela est bien vu, pas toujours très fouillé, mais en 120 pages, difficile de faire une enquête sociologique sur chaque sujet. Non, ce qui est intéressant, c'est que José se pose les questions que l'on se pose tous à un moment de sa vie et pour lesquelles il n'y a pas de réponses toutes faites, chacun devant trouver les siennes.

Petite fleur est un roman très bien fait qui m'a agréablement surpris -et j'adore être surpris par un livre-  après un démarrage en demi-teinte. En plus, il incite à réécouter la Petite fleur de Sidney Bechet, et tout le reste du jazzman. Il débute ainsi :

"Cette histoire a commencé quand j'étais quelqu'un d'autre, un lundi. Comme chaque matin depuis notre emménagement ici, j'ai enfourché mon vélo et je me suis mis à pédaler. A la sortie du tunnel, le visage battu par le vent puissant du viaduc, j'ai imaginé qu'Antonia ne grandirait jamais."

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Le magicien sur la passerelle

Publié le par Yv

Le magicien sur la passerelle, Wu Ming-yi, L'asiathèque, 2017 (traduit par Gwennaêl Gaffric)....

Dans ce recueil de nouvelles, Wu Ming-yi convoque les amis d'un narrateur, qui lorsqu'il était petit garçon, fréquentait le marché de Chunghua : il y vendait des lacets sur la passerelle, à côté d'un magicien. C'est ce magicien qui a marqué tous les enfants du quartier que tous les enfants de l'époque, devenus adultes sont censés évoquer. Le marché renaît alors dans les esprits de tous, comme cet espace dans lequel ils ont grandi, aimé, se sont bagarré, ont rigolé, chapardé, ont appris la vie.

Première remarque, le livre est beau, couverture étonnante et originale, celle qui est sous vos yeux (un zèbre dans un escalier), mais aussi les deuxième et troisième de couverture qui sont un dessin du marché, effectué par l'auteur. Ensuite, eh bien, on retrouve dans ce livre tout le charme de la littérature chinoise : la nourriture, les us différents des nôtres, les nombreuses images provoquées par l'écriture, les paraboles, ... Tout cela pourrait être un récit d'enfance occidental, mais il y a ici une touche asiatique très présente. Elle se trouve sans doute dans la manière de décrire les personnages, moins physique que liée à leurs habitudes de vie, dans celle de décrire leurs faits et gestes toujours symboliques et dans les rapports des gens entre eux. Je manque de précision dans mon analyse, car c'est affaire de sensations, difficilement explicables.

J'aime bien l'idée de nous présenter d'abord le magicien au travers des yeux d'un garçon, puis de convoquer son souvenir par les enfants qui l'ont admiré, mais vingt ans plus tard lorsqu'ils sont adultes. Le récit devient nostalgique, parfois drôle, poignant, triste, mélancolique, fantastique. Tous les personnages ne parlent pas du magicien, mais tous parlent du marché, détruit entre temps. C'est dans ce lieu qu'ils ont grandi en petits citadins. C'est très bien fait. Les neuf nouvelles plus la dernière dans laquelle l'auteur explique comment il est parvenu à cette idée et à cette construction, se suivent, se mêlent... Certains personnages importants dans l'une deviennent une simple silhouette dans une autre, ils peuvent n'être qu'évoqués. C'est beau, c'est simple, fluide, et l'on a presque la sensation d'être dans un roman à diverses entrées. C'est un livre à l'écriture moderne, très fluide et agréable qui bénéficie d'une très belle traduction -autant que je puisse en juger, j'ai fait allemand seconde langue et pas chinois- qui rend cette lecture particulièrement plaisante.

Très beau travail de la maison d'édition L'asiathèque que j'ai découverte l'an dernier à l'occasion de l'année de la Corée. Wu Ming-yi est né à Taiwan. Il est professeur de lettres et auteur de plusieurs livres dont deux romans traduits en français (Les lignes de navigation du sommeil, You Feng, 2013, et L'Homme aux yeux à facettes, Stock, 2014). Un auteur à découvrir qui a des choses à dire et qui les écrit joliment. Commencez par ce recueil de nouvelles, pour vous faire une idée.

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La Panse

Publié le par Yv

La Panse, Léo Henry, Folio, 2017...

Bastien Regnault, vaguement musicien, est sans nouvelles de sa sœur jumelle Diane depuis plusieurs mois. Même s'ils n'ont jamais été très proches, malgré leur gémellité, Bastien décide de la rechercher. Ses premières informations le mènent vers le quartier de la défense à Paris. Ce quartier d'affaires se révèle beaucoup plus intrigant que prévu, notamment dans ses sous-sols dans lesquels une vieille société secrète agirait : la Panse. Bastien parvient à se faire embaucher dans une entreprise de nettoyage, ce qui lui permet d'avoir des entrées dans tout le quartier.

Voilà un roman assez étonnant qui alterne le bon voire le très bon et du plus moyen. Ça part assez fort et je suis entré très vite dans le vif du sujet. Léo Henry distille des informations au compte-gouttes qui posent question et incitent à continuer son histoire. Très vite je me rends compte que je ne peux pas lâcher le bouquin et que la quête de Bastien est diablement intéressante. Le thème de la société secrète qui vit dans les entrailles de la défense est porteur de suspense et j'aimerais en savoir plus mais l'auteur est malin et ne dévoile rien trop vite, m'obligeant à un rythme de lecture rapide pour savoir jusqu'où il m'emmène.

Très bien fait, j'apprends même des choses sur le passé du quartier, ancien bidonville. Et puis, aux trois quarts du roman, la tension est retombée et je n'avais plus qu'une envie : que ça se finisse et que je sache ce qu'il en est de Diane, de la Panse et de tous ses trafics. En fait, le livre de presque 290 pages souffre de longueurs et certains passages mystico-onirico-scientifiques sont superflus, passables très rapidement par un lecteur un peu fatigué et je suis un lecteur qui fatigue vite. D'autres paragraphes, plus descriptifs les rejoignent, ils allongent la sauce sans la rendre plus savoureuse, au contraire. La fin est un peu longuette à survenir, et je dois avouer que j'ai passé les 50 dernières pages rapidement, les survolant pour connaître le dénouement. Ce n'est pas bien, mais faute avouée...

Néanmoins, que cela ne décourage pas les amateurs de polars un rien fantastiques ou branchés sur ce genre de thèmes de sociétés secrètes un peu mystiques, un peu scientifiques. L'écriture de Léo Henry est plaisante, elle tient la route jusqu'au bout. Ce n'est pas le roman du siècle, mais j'ai passé un très agréable moment que je ne regrette absolument pas et c'est la règle numéro une pour un livre. Je ne dirai pas que ce livre n'a que l'ambition de distraire -comment ça ? si je l'ai dit ? Ah zut !- parce que je trouve cette expression méprisante, une telle ambition, c'est très bien lorsque le but est atteint et ce n'est pas si facile. Si vous trouvez La Panse, n'hésitez pas, il peut vous faire le même effet voire encore mieux.

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