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La reine en jaune

Publié le par Yv

La reine en jaune, Anders Fager, Mirobole, 2017 (traduit par Carine Bruy)...,

Recueil de nouvelles et d'interludes intitulés Fragments qui se recoupent tous. Des personnages des fragments viennent dans les nouvelles et vice-versa et certains personnages secondaires d'une nouvelle ont le rôle principal dans une suivante et re-vice-versa. Le tout forme une sorte de roman indescriptible, un joyeux mélange des genres original. 

- Le chef d'œuvre de Mademoiselle Witt : My Witt est une artiste trash qui use de son corps pour ses expositions. La dernière en date se met bon nombre de personnes à dos puisqu'il s'agit d'art pornographique.

- Cérémonies : le personnel d'une maison de retraite et les résidents se regroupent au quatrième étage pour des séances rituelles on ne peut moins bizarres, héritées d'un autre temps.

- Quand la mort vint à Bodskär : lorsqu'une équipe de militaires surentraînés est exposée à des étrangetés, la réaction de chacun est parfois inattendue et démesurée.

- La reine en jaune : et revoici My Witt, internée, totalement incontrôlable qui tente justement de se ressaisir.

- Le voyage de Grand-mère : Zami et Janoch débutent un long voyage pour escorter Grand-mère. Un voyage étrange avec une grand-mère qui grogne et montre les crocs.

Sans oublier les Fragments qui séparent les nouvelles et qui en reprennent les différents protagonistes. 

Lire Anders Fager n'est pas de tout repos. Je le savais puisque j'avais déjà lu Les furies de Borås. Bis repetita. Mêmes remarques et mêmes sensations dans ce nouvel opus. Il faut aimer le genre barré, décalé, allumé. Il faut ne pas avoir peur de lire du trash, du dévergondé, du violent et du dur. C’est tout cela l’univers de l’auteur. Et en même temps, ça peut être drôle. Mais ce sont surtout de belles réflexions sur divers sujets :

Qu’est-ce que l’art ? Jusqu’où aller en son nom ? La performance ou l’idée sont-elles déjà une œuvre artistique ?

Mais aussi : l’obéissance doit-elle mener jusqu’au pire ? Doit-on se rebeller lorsqu’on sait qu’un ordre nuit à autrui et finalement à soi ?

Ou encore : comment prendre soin des gens en difficulté, handicapés, internés, vieux ? La maltraitance dans les divers lieux d’accueil.

Il y a aussi des passages de pur irréalité, ou vécus comme tel par moi, car je dois bien avouer que parfois, j’étais perdu et ne comprenais pas trop ce que je lisais, sans avoir pourtant l’idée de passer des pages ou de fermer le livre et de le poser sans le finir. Car Anders Fager emporte le lecteur dans une foultitude de situations, dans son imagination plus que débordante, avec des personnages loufoques –ça c’est quand ils sont sympathiques-, inquiétants ou même franchement flippants.

Mirobole a la bonne idée de sélectionner les textes d’Anders Fager et de les mettre en page de très belle manière. J’aime beaucoup les liens entre les nouvelles et les Fragments, j’aime la façon dont tous les textes a priori indépendants se croisent et se succèdent. Une belle lecture pour se faire un peu peur et surtout pour changer des textes parfois un peu pâlots que l’on peut lire.

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Mangez-le si vous voulez

Publié le par Yv

Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé, Julliard, 2009....

Hautefaye, Dordogne, 16 août 1870, c'est jour de foire dans la commune. Les rues et les places sont noires de monde, l'ambiance est à la fête et aux affaires même si les temps sont durs, la sécheresse sévit depuis un moment et l'eau est rationnée, et plus globalement, la guerre que mène l'empereur Napoléon III contre la Prusse est mal engagée. Alain de Monéys, jeune bourgeois du coin se rend à la foire avant de partir pour le front de Lorraine, à sa demande malgré une claudication sérieuse. Bien connu, il est adjoint au maire et travaille sérieusement à un projet d'irrigation qui servira au plus grand nombre. Cependant, un quiproquo, une phrase mal entendue et c'est le début d'une violence sans nom contre Alain de Moénys qui sera battu, lynché, torturé, brûlé vif et même mangé.

J'aime beaucoup Jean Teulé, j'aime l'entendre parler de ses livres et de ceux des autres, mais je dois bien dire que je n'avais jamais réussi à le lire totalement convaincu. Le magasin des suicides m'a déçu. Je, François Villon ne m'a pas transporté. A chaque fois quelque chose coince. J'ai bien failli me retrouver dans la même situation avec ce roman (basé sur des faits réels) : les débuts sont un peu naïfs, joliment comme si Alain de Monéys était une sorte de Candide qui vivait dans un monde beau. Son arrivée dans le village de Hautefaye est belle, lui sur son alezan, les paysans lui parlant tous de bonne humeur. Les dialogues ne sont pas crédibles, personne ne parle ainsi : "Bonjour Etienne Campot. Ça va Jean ? (...) Qu'allez-vous donc faire à la frairie de la Saint-Roch avec ce boulonnais, les frères Campot ?" (p.13/14). On se croirait au théâtre lorsqu'un acteur fait exprès de mal jouer et de mal dire les répliques. Ca sonne faux, mais c'est sans doute pour donner beaucoup d'informations sur les relations entre la future victime et ses futurs bourreaux, sur l'ambiance du jour, sans être trop magistral.

Heureusement, ça ne dure pas et lorsque la violence s'installe, Jean Teulé reprend une écriture plus sèche et directe. Contrairement à sa manière de parler, même s'il n'élude rien, il n'use pas d'un vocabulaire argotique et reste sobre, ce qui rend son récit très visualisable et ne l'édulcore point. C'est dur, c'est fou, c'est inimaginable, c'est parfois à la limite de ce que peut endurer un lecteur surtout parce qu'il sait que le fait est avéré, que Alain de Monéys en est véritablement passé par là. On est donc face à la folie humaine aux débordements incontrôlés et incontrôlables, aux effets de masse, de foule, et même au-delà. Comment peut-on en arriver jusqu'à molester, frapper, torturer et brûler vif un homme ? Un ennemi on pourrait si ce n'est comprendre au moins entendre certaines raisons, mais un homme du coin aimé et respecté ?

Le roman commence comme une bluette, puis part dans des accès de violence inouïs. L’auteur parle de tous les protagonistes, de ceux qui veulent empêcher le massacre, de ceux qui ne voient plus rien que la personne à abattre et qui n’expliqueront jamais vraiment leur geste. Il joue avec son écriture nous promettant une belle histoire qui dérive très vite dans un déchaînement de violence décrit en phrases courtes, rapides, et dans un vocabulaire courant emmenant son lecteur au bord du dégoût mais aussi l’empêchant de lâcher son livre. Enfin, je pourrais dire que j’ai aimé un roman de Jean Teulé (merci Pierre –qui se reconnaîtra- pour ton prêt). Un livre qui m’a rappelé un autre, du même genre, Un juif pour l’exemple de Jacques Chessex, dur et beau en même temps.

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Colère noire

Publié le par Yv

Colère noire, Jacques Saussey, French pulp, 2017.....

Serge Taillard, un industriel proche du milieu politique dans lequel il s'est fait des amis et surtout des débiteurs, et ex-membre d'un parti d'extrême droite, toujours en lien avec cette mouvance raciste et xénophobe, est retrouvé mort dans son bain. Tout laisse penser à un suicide, mais certains détails étonnent le capitaine Daniel Magne et sa jeune collègue Lisa Heslin. En creusant leur début de piste, ils tombent très vite sur de nombreux suspects qui ont la fâcheuse tendance à mourir. Ils tirent les différents fils de leur enquête qui les mènera loin, très loin de la France.

Ce livre, écrit en 2008 est le premier de la série avec Daniel Magne et Lisa Heslin qui en compte aujourd'hui huit, le dernier sort ce mois-ci. Primitivement paru chez Les nouveaux auteurs, cette plate-forme qui permet aux lecteurs de découvrir des manuscrits et en fonction des retours de les publier ou non, c'est la toute jeune maison d'édition French pulp qui le réédite cette année, avec bonheur. C'est un polar pur qui ne s'attarde que peu sur un contexte particulier. La part belle est faite à l'enquête. Parlons tout de suite des choses qui fâchent avant de revenir au roman. Ce qui me gêne, ce sont des fautes de français, comme ce pléonasme "s'avérer exact" qui revient plusieurs fois et qui lorsqu'il ne s'avère pas exact, s'avère autre chose certes pas redondant mais assez lourd stylistiquement. En outre, je note à deux reprises la maladresse suivante -parce que je ne soupçonne pas l'auteur d'un quelconque racisme- qui fait état de la race noire : "Des Africains. Des Noirs eux aussi. [...] Il n'y avait pas tant d'hommes de sa race qui pratiquaient le tir à l'arc..." (p.343). Je me permets de rappeler ici qu'il n'y a qu'une seule race humaine et que la couleur de peau et l'origine ethnique ne sont que des différences mineures qui ne font pas de nous des gens de races différentes. Désolé les cons, euh pardon les racistes -ah encore un pléonasme. 

Bon cet aparté clos, revenons à ce gros roman de 500 pages, format poche. S'il est centré sur l'intrigue et l'enquête et ne développe pas assez un contexte ou même les personnages, seul Daniel Magne bénéficie d'une description étoffée, les autres passent en second plan sans vraiment qu'on se souvienne d'eux, je me dis que c'est un premier tome qui installe l'équipe et que les suivants doivent nous en apprendre davantage. 500 pages disais-je de pur suspense, qui ne m'ont jamais paru longues. Jacques Saussey construit lentement son enquête, elle prend son temps, celui de parler des lieux, de la profession de la première victime et s'intéresse -même trop succinctement, comme dit plus haut- à chaque intervenant. Au fur et à mesure de l'avancée des enquêteurs, les raisons du meurtre semblent s'obscurcir, sauf pour le lecteur qui en sait un peu plus que les policiers, par des incursions dans l'intimité de certains protagonistes importants que les policiers ne connaissent pas encore. Patiemment, Daniel Magne met les pièces qu'il découvre dans des tiroirs et au fur et à mesure qu'il en ferme un, il en ouvre un autre qui le mène dans une direction insoupçonnée : entre les affaires politico-financières, l'extrême droite très liée aux précédentes, les compromissions, les services rendus ; cette enquête à tiroirs donc, est bourrée de rebondissements et de ramifications nombreuses poussant les enquêteurs loin de France.

Lorsque l'on croit l'enquête est finie, il reste encore presque cent pages à lire et l'on se demande bien ce que va dire l'auteur, c'est sans compter sur son obsession à fermer tous les tiroirs qu'il a ouverts, ce qu'il fera de main de maître, nous laissant avec des enquêteurs fatigués mais parvenus au bout qui reviendront donc pour d'autres aventures, que je suivrais très volontiers dans l'ordre.

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Suite française. Tempête en juin

Publié le par Yv

Suite française. Tempête en juin, Emmanuel Moynot, Folio, 2016 (Denoël, 2015), d'après le roman d'Irène Némirovsky, Denoël, 2004..,

Juin 1940, les troupes allemandes sont aux portes de Paris après la capitulation belge. Les Parisiens prennent peur et certains fuient. Parmi eux, le couple Michaud dont le fils est à la guerre, employés de banque, dont le patron monsieur Corbin fuit lui aussi avec sa maîtresse Arlette Corail. Il y a aussi la nombreuse famille Péricand dont l'un des fils, prêtre, est chargé de convoyer les jeunes délinquants de la fondation créée par son grand-père, mais aussi Gabriel Corte, écrivain hautain et désagréable et sa maîtresse. Ils croisent beaucoup d'autres gens que la peur a envoyés sur les routes bientôt surchargées. Il faut pouvoir s'arrêter pour manger et se reposer, mais la moindre chambre minable est prise d'assaut.

Irène Némirovsky est morte en déportation en 1942. Ecrivain, elle avait consigné dans des carnets ce roman qu'elle voulait en cinq volumes "sur le vif". Elle n'y parviendra pas, arrêtée avant, seuls deux romans sortiront de ses carnets, publiés en 2004 uniquement, ses filles les ayant conservés sans les lire pendant cinquante ans. Son roman recevra de nombreux prix, sera traduit et récompensé un peu partout dans le monde.

Ceci étant dit, j'avoue une certaine déception. Le livre n'apporte rien de bien nouveau. Les histoires des différents protagonistes, on les a déjà vues ou lues. J'essaie bien de me dire qu'elles ont été écrites quasiment en direct et ça force mon respect, mais à part cet élément important, l'ensemble est assez plat et fade. Je ne sais ce qui tient du roman ou de l'adaptation BD, mais les personnages ne me semblent ni sympathiques ni profonds. On ne sait rien de leurs liens, de leurs relations, à peine esquissées, c'est le contexte qui domine. Pourtant Irène Némirovsky a pris des gens totalement différents vivant la même tragédie, mais évidemment pas de la même manière. Il y a matière à construire une histoire et des relations fortes entre les personnages, des questionnements, enfin bref, un roman choral avec de vraies personnalités aux parcours différents qui peuvent se croiser, s'opposer, se rencontrer voire se combattre. Rien de tout cela dans cette adaptation en roman graphique, chacun vit la guerre de son côté.

Sans doute faudrait-il juger cette bande dessinée sur l'ensemble, au moins sur la base des deux romans écrits et publiés mais je crois que seul le premier, a été adapté par Emmanuel Moynot pour le moment. Sans doute même faudrait-il parler -comme du roman- d'une petite partie d'une saga en cinq volumes et dont ce premier tome serait la présentation des lieux, du contexte et des personnages, avant d'entrer dans le vif du sujet. C'est donc muni de ces précautions qu'il faut lire mon humble chronique. Néanmoins, on a le droit d'être déçu par ce qui est présenté comme un roman inévitable, plutôt d'ailleurs par son adaptation graphique puisque je ne peux juger du roman que je n'ai pas lu.

Réédité chez Folio, Tempête en juin, se présente en un petit format qui cependant ne nuit pas à la qualité de lecture, une version poche pas chère pour vous faire une idée... 

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Autoportrait

Publié le par Yv

Autoportrait, Edouard Levé, P.O.L, 2013.....

Edouard Levé, né en 1965, le premier jour de l'année et suicidé en 2007, le 15 octobre, est un artiste conceptuel, peintre, photographe et écrivain. Autoportrait est une suite de phrases sans lien toujours évident entre elles, qui, cependant, mises bout à bout dessine un portrait assez précis de l'auteur. 

 

C'est en lisant Charlie Hebdo à la bibliothèque municipale que j'ai découvert le nom de cet écrivain. Dans un article signé Yannick Haenel, icelui expliquait que lors de ses lectures publiques, il finissait toujours par des extraits d'Autoportrait d'Edouard Levé qui faisaient rire, mais il notait que depuis quelques temps, les passages qui habituellement faisaient rire avaient perdu cet effet et résonnaient étonnamment dans notre monde actuel. Muni de tous ces excellents arguments, je vais à la librairie et explique mon choix à la libraire qui paraît surprise qu'Edouard Levé puisse faire marrer, elle a lu Suicide et l'on se rapproche plus de Cioran que de Bigard. Un clin d'œil plus tard assorti d'une demande "tu me diras si tu as ri.", je sors de la boutique et quelques semaines plus tard, je me lance dans la lecture. Et surprise, j'ai ri. Mais pas seulement. Edouard Levé écrit des phrases souvent courtes qui s'enchaînent parfois sans lien apparent. Le procédé peut paraître déroutant mais on parvient cependant aussi bien que dans un autoportrait détaillé à se faire une idée précise de l'auteur. Car il n'élude rien, n'évite aucun sujet et va au plus court, à la phrase épurée, sèche a priori sans émotion -mais sait-on jamais, il y a celles qui résonnent dans le lecteur justement par cette simplicité. Au lecteur justement de faire le lien entre toutes les informations données ou de ne pas le faire et de lire ce court livre comme une suite de faits. Personnellement, j'ai lu ce bouquin, crayon à la main soulignant à tour de bras toutes les phrases qui me ressemblent, me correspondent ou dont j'aime le son, le ou les sens ou la consécution. 

En ce grand jour -le plus grand de l'année, eh oui, le 14 janvier est le jour qui a vu la naissance de gens vachement bien dont moi- je vous livre ici, en vrac, certaines de ces phrases qui m'ont plu pour les raisons ci-dessus évoquées :

"J'oublie ce qui me déplaît.

La compétition ne me stimule pas.

Je ne m'aime pas. Je ne me déteste pas. Je n'oublie pas d'oublier.

Je préfère m'ennuyer seul qu'à deux.

Je n'ai besoin de rien.

Je ne cherche pas les honneurs, je ne respecte pas les distinctions, je suis indifférent aux récompenses.

Je suis irrégulièrement intelligent

Le manque de sommeil me gêne moins lorsqu'il fait beau que lorsqu'il pleut.

Je trouve parfois le juste mot d'esprit une heure plus tard.

Le niveau sonore trop élevé d'un restaurant gâche mon plaisir.

J'utilise la première moule pour décortiquer les suivantes.

En me contredisant, j'éprouve deux plaisirs : me trahir, et avoir une nouvelle opinion.

Adolescent, le nazisme me paraissait appartenir à un autre temps, mais plus je vieillis, plus ce temps semble proche."

Une petite préférence pour ces deux dernières dont la pénultième que je ne me suis pas contenté de souligner, mais que j'ai encadrée. 

Voilà pour cette lecture réjouissante et cette très belle découverte, merci donc Yannick Haenel -un jour il faudra que je le lise lui-aussi-, que je vous recommande chaudement -et jour de mon anniversaire, vous ne pouvez pas refuser-, en plus, en sa version poche chez P.O.L, il ne coûte que 5€. C'est cadeau pour un tel bouquin, que je relirai et que j'offrirai sûrement.

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Arrêt non demandé

Publié le par Yv

Arrêt non demandé, Arnaud Modat, Alma, 2017.....

Dans son autoportrait qui clôt ce recueil, Arnaud Modat nous apprend qu'il est "beaucoup moins que la somme de ses personnages." il ajoute "physiquement, je me situe entre Roger Moore et un glissement de terrain. (...) Si j'étais une fleur, je serais bien embêté pour me servir des digicodes, mais sinon, un coquelicot." (p.139/140) Son portrait chinois qui continue sur deux pages est aussi barré que l'ensemble de ses histoires. 

- La mer dans le ventre : les joies de la famille et plus particulièrement des fêtes de famille vues par un enfant qui n'hésite pas à digresser, à apporter sa pierre à l'édifice familial en pleine démolition.

- Raoul : Aurore, la femme du narrateur est enceinte et lui absolument pas prêt à être père. En plus, il ne veut plus faire l'amour à Aurore et vont consulter une sexologue.

- Tapage nocturne et neige précoce : le voisin de dessous met sa musique très forte et empêche Henry et Chloé de dormir, Chloé qui doit se lever tôt. Aussi demande-t-elle à Henry d'intervenir, ce qu'il a du mal à faire.

- J'existe (je ne fais que ça) : lorsqu'un gars diplômé ne trouve comme boulot qu'une mission courte consistant à répondre aux lettres envoyées au Père Noël, ses réponses ne sont pas très académiques.

- La dernière nuit du hibou : Cézar Garcia est au bout du rouleau. Avant de se suicider, il appelle tout son carnet d'adresses, même les gens perdus de vue depuis le CE2.

- La fourchette à poisson : un producteur hollywoodien est spécialisé dans les figurants, mais attention, pas n'importe lesquels, les meilleurs. Ceux qui font tellement bien leur boulot qu'on ne les remarque pas.

Attention, ce recueil de six nouvelles plus un autoportrait est hautement fréquentable, voire même indispensable. J'ai ri comme je ris rarement en lisant. D'abord franchement dans les deux premières nouvelles, avec une mention particulière pour Raoul dans laquelle j'ai frôlé le fou rire. Le style, les tournures de phrases, les mots rendent cette histoire irrésistible : "Avant qu'elle ne tombe gravement enceinte, Aurore et moi faisions l'amour chaque lundi soir. Le reste de la semaine, nous nous aimions sans les mains. Ce n'était pas toujours simple. Il m'arrivait de songer à la culbuter en dehors de la fenêtre de tir. Parfois j'avais envie d'une tendresse buccale au beau milieu d'un week-end, par exemple. J'étais même susceptible de bander un mercredi, journée consacrée traditionnellement à la course à pied et à la restitution des documents à la médiathèque." (p.29) Je pourrais la citer toute, tant j'ai aimé cette histoire on ne peut plus banale, la peur de la paternité qui approche, mais tellement délicieusement racontée.

J'existe parle de la difficulté à trouver du travail et de l'obligation de prendre ce qu'on trouve pour payer les factures et La dernière nuit du hibou de la séparation, de la mort, de la dépression. Icelles font état d'un humour noir, très noir, donc très drôle. A chaque fois, Arnaud Modat parle de thèmes banals : la rencontre, la solitude, l'amour, la séparation, la vie de couple, la mort, la famille, mais il le fait avec un angle de vue personnel qui rend les situations décalées, barrées. Toutes ses nouvelles sont excellentes -même si mon petit faible pour Raoul est bien présent, c'est dire qu'elle est encore mieux qu'excellente. 

Certains lecteurs ont peur dès qu'on parle de nouvelles, je leur dis, n'ayez crainte, Arnaud Modat vous emmènera dans son monde, vous rirez franchement, parfois jaune mais vous rirez sur des situations que vous avez pu vivre ou vivez ou vivrez. Avec certains écrivains, on peut rire de tout, sans pour autant rester léger, Arnaud Modat pose de bonnes questions, y répond parfois mais laisse chacun libre d'y apporter ses propres réponses. 

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Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

Publié le par Yv

Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, Antoine Choplin, La fosse aux ours, 2017.....

Tomas Kusar est garde-barrière à Trutnov en Tchécoslovaquie au mitan des années 1970. Vaclav Havel travaille dans la brasserie de la ville, Tomas Kusar y passe tous les soirs boire une bière. Ils se lient d'amitié et jouent aux échecs.  Vaclav Havel, dramaturge, dissident, futur président de la république, est surveillé par le pouvoir. Tomas et lui échangent beaucoup, puis à son tour Tomas est inquiété, obligé de quitter sa gare et les trains qu'il aime tant.

Beaucoup de douceur, d'humanité, de tranquillité dans ce roman qui pourtant parle de dissidents, de gens qui s'opposent au pouvoir en place et qui sont arrêtés, interrogés, emprisonnés. Mais leur soif de liberté est plus forte, ils courbent l'échine, le temps que l'orage passe et qu'ils puissent se relever sans crainte. Pas pour revendiquer une quelconque fierté ou de vagues avantages le jour où leur combat sera gagné. Non, Tomas est modeste, discret et le restera jusqu'au bout. Lui, c'est un homme de la nature, il aime les arbres, les fleurs, il photographie les écorces simplement sans se douter que ses clichés peuvent être formidables. Antoine Choplin écrit admirablement ces passages : "Les blessures d'écorces, voilà ce à quoi il se consacrait ces derniers temps lors de ses promenades, photographiant les plus singulières d'entre elles. Discrètes ou béantes, sculptées en relief ou en creux, traits d'élégance ou plaies difformes. Et c'est au tronc des bouleaux, clair et soyeux, qu'elles lui semblaient, plus que sur les autres essences, prendre toute leur force." (p.79/80).

D'une manière générale, ce roman est beau, humain, foncièrement humain : Vaclav et Tomas se parlent peu, tout passe par la description de leurs attitudes, pas les non-dits. C'est une amitié forte qui se forge dans des moments difficiles. Naturel aussi, j'en parlais plus haut, car Tomas ne peut rester loin de la forêt. Il ne peut respirer que s'il y a des fleurs, des oiseaux et/ou des arbres autour de lui. Tout découle naturellement dans l'ouvrage, comme si le romancier se contentait de nous relater des évidences, . La simplicité en littérature demande du travial et n'est pas le plus aisé à obtenir, Antoine Choplin y parvient. On a l'impression qu'il nous chuchote son texte à l'oreille ou qu'il le lit tout bas à quelques privilégiés rassemblés dans une pièce confortable. Un tel roman si sensible, si humain, si discret, si simple ne peut se déclamer, il nécessite du calme. Tout cela est étonnant parce que le thème n'est pas particulièrement joyeux et calme, Vaclav Havel a quand même fait des séjours en prison, ses camarades itou, mais sans rien occulter et en ayant l'impression qu'il en dit peu, Antoine Choplin réussit cette prouesse.

Bon, j'arrête là, parce que je sens que je vais partir dans une dithyrambe tant je suis encore sous le charme...

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Ce que tient ta main droite t'appartient

Publié le par Yv

Ce que tient ta main droite t'appartient, Pascal Manoukian, Don Quichotte, 2017....,

Karim et Charlotte forment un jeune couple qui s'apprête accueillir son premier enfant. Quelques mois de grossesse encore. Charlotte souhaite un baptême œcuménique, aussi Karim, vaguement croyant doit-il rencontrer l'imam. Le soir de son rendez-vous, Charlotte sort avec ses deux copines pour faire la fête, Karim doit les rejoindre ensuite. Mais ce soir-là, à la terrasse du Zébu blanc, c'est le carnage, un converti à l'islam tire dans la foule au nom d'Allah. Peu de survivants. Pas Charlotte. Karim décide alors de partir pour la Syrie, de prendre le chemin qu'empruntent les terroristes-convertis, mais Karim le fait pour se venger. 

Roman coup de poing, qui, malgré quelques maladresses -dont le titre auquel je ne m'habitue pas-, est très fort, ne peut laisser personne indifférent, révulse, énerve, attendrit, met en colère, ... tout cela simultanément ou consécutivement. Si je parle de maladresses, c'est que je trouve ça et là, plutôt au début du roman quelques facilités que je n'aime pas, des phrases toutes faites : "Gaziantep est l'une des plus vieilles cités du monde. Comme une putain, elle s'est laissé prendre au long de son histoire par le monde entier." (p.133) ou des références à des émissions de télés débiles (Les Chtis, les Anges, ou celles d'Hanouna) qui peuvent être gênantes pour les lecteurs qui ne les connaissent pas et qui datent ce roman ne lui permettant pas une intemporalité que j'aime retrouver dans les romans, qui leur insuffle une force supplémentaire tels Palestine de Hubert Haddad ou Les échoués, le précédent roman de Pascal Manoukian, pour n'en citer que deux. Je crains que lu dans quinze ans, ce roman ait pris un coup de vieux, alors qu'il a tout pour rester un roman fort à lire et relire, ce qui est le cas du premier roman de l'auteur.

Passées ces deux réserves, ce roman est tout sauf confortable, d'une puissance rare, il pousse à la réflexion et instruit. En effet, Pascal Manoukian, décrit les villes et pays que Karim traverse, expose leur histoire souvent très riche culturellement. Il ne tombe pas dans l'écueil facile de l'opposition binaire : les bons et les méchants. Evidemment, il ne fait pas l'apologie de Daech, il combat leur idéologie basée sur une certaine vision du Coran en citant lui même des extraits du livre : "Si vous vous vengez, que la vengeance ne dépasse pas l'offense", "Ne détestez rien, car ce que vous détestez pourrait faire votre bonheur" (p.281). Il s'oppose intelligemment en bâtissant son roman tel un journaliste qui veut réellement faire son travail : montrer aux gens la réalité. Il faudrait que chaque futur combattant de Daech lise ce roman pour comprendre ce qui l'attend. La réalité est terrible alors que les vidéos postées par l'organisation terroriste sur Internet vantent une espèce de paradis, de monde idéal. 

Le romancier décrit très bien le parcours d'un jeune tenté par l'aventure, l'embrigadement, le lavage de cerveau, l'entraînement et les humiliations jusqu'au dernier geste. Il n'aligne pas les lieux communs mais oblige à la réflexion et explique comment certains en sont venus à prôner une guerre sainte, il remonte à la première guerre mondiale, au génocide des Arméniens par la Turquie. Il parle aussi de la perte de confiance dans les médias traditionnels et d'Internet : "On leur raconte tellement de conneries à la télévision qu'ils ne croient plus qu'en Internet." (p.206), ne prenant même pas le temps de décoder les informations, prenant tout pour argent comptant. 

Encore une fois avec un thème douloureux, Pascal Manoukian réussit un excellent roman, un de ces livres dont on se dit en le posant qu'il restera longtemps en nous et qu'on le conseillera à tous ceux qui aiment lire autour de nous et même aux autres. 

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11 ans

Publié le par Yv

11 ans, Jean-Baptiste Aubert, Christophe Lucquin, 2016.....

Kevin, 11 ans pense au suicide. Mal dans sa peau. Père violent et souvent alcoolisé. Mère froide et distante. Seule sa petite sœur, Inès retient le garçon. Kevin n'aime pas son prénom ni l'école dans laquelle il ne trouve pas sa place. Alors, pour combler ses manques, il écrit dans des cahiers. Ses questions, ses doutes, ses peurs, ses envies... 

Très beau texte, qui malgré son thème pas gai ne sombre jamais dans le larmoyant et le noir. Kevin est un enfant fin, intelligent qui se pose beaucoup de questions et qui énonce simplement, sans tergiversations, ses expériences, les événements qu'il vit. Pas de violence directe, elle est présente, mais pas décrite de manière malsaine, juste pour faire du trash. Non, Kevin est malheureux et l'on n'a pas besoin de scènes de violence pour le comprendre. Il ne veut de mal à personne, d'ailleurs il l'écrit : "Si je m'en vais, ce n'est pas pour vous faire du mal, c'est pour moi-même ne plus avoir mal." (p.74)

L'écriture de Jean-Baptiste Aubert est fine, sensible et délicate, de celles qu'on aime à lire, qui disent beaucoup simplement, sans artifice. Elle va au plus profond des êtres et de leurs questionnements. Kevin existe, il est réel, on l'a déjà rencontré, craint parfois parce que sa situation n'est pas de celles que l'on rencontre tous les jours, plaint souvent voire même aidé. Mais Kevin est aussi un enfant, insouciant, qui fait preuve d'humour et de détachement, heureusement pour lui serait-on tenté de dire. 

Le texte est tout simplement beau et touchant. Kevin est un jeune garçon attachant, un peu comme le Courgette de Gilles Paris. Tous deux auraient pu se rencontrer au foyer -puisque Kevin y fera un séjour- et auraient sûrement sympathisé. Il me touche particulièrement de par ma profession auprès d'enfants en difficulté mais aussi tout simplement parce qu'il touchera n'importe quel lecteur sensible qui aime les beaux personnages. Et le fait que l'histoire soit racontée par son point de vue, soit celui d'un enfant de 11 ans n'est absolument pas un point négatif -et pourtant, je ne suis pas fan du genre-, au contraire, j'ai vraiment ressenti que Kevin me parlait à moi, comme s'il était en face de moi.

Un roman fort que je vous conseille. Un coup de cœur pour moi, lu en quelques heures, sans le lâcher.

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