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Chaton : trilogie

Publié le par Yv

Chaton : trilogie, Jean-Hughes Oppel, Payot&Rivages, 2002

Une tuerie dans un pavillon de banlieue. Dix corps dont un sans mains ni tête. Un règlement de compte entre truands ? Tout le laisse croire aux policiers lorsqu'iceux découvrent, au sous-sol, un laboratoire et une grosse cargaison de drogue. La commissaire Valérie Valencia ne veut pas s'arrêter aux apparences et creuse pour très vite flairer la piste d'une vengeance d'un homme surentraîné qui a tout perdu quelques années auparavant. Tout cela sur fond de magouilles politiques à la veille d'élections importantes, les présidentielles.

Jean-Hughes Oppel écrit des romans noirs dont aucun ne se ressemble, sauf la qualité qui est là, indéniablement. D'abord celle de l'écriture : l'auteur ne fait pas dans le plat, le déjà-lu mais pour autant évite l'ampoulé, le pompeux. C'est juste, clair, limpide.

Ensuite les personnages qui ne sont pas mièvres ou fades. Certes, ils peuvent emprunter des traits aux stéréotypes, mais cela me paraît bien normal et JH Oppel ne tombe pas dans la facilité. Il ajoute des détails, des qualités humaines mais aussi des défauts, très réalistes.

Enfin, l'histoire, dense parfois technique, et toujours bien détaillée sans que les pages explicatives ne soient rébarbatives. Il faut dire que les affaires politico-financières sont alambiquées volontairement pour que le vulgum pecus ne puisse rien en saisir, mais il y en a eu tant depuis des années qu'on en connaît un peu les mécanismes. Je ne suis pas certain que la lecture de cet excellent roman noir ramène du monde vers les urnes.

Le tout donne un noir serré, vitaminé, dans lequel les flics auront du mal à cerner le tueur, un roman dont le titre énigmatique laisserait à penser à une suite mais que nenni, il est bien complet, construit en trois grandes parties. Excellent, ai-je besoin de le préciser ?

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Le contrat

Publié le par Yv

Le contrat, Ella Balaert, Des femmes-Antoinette Fouque, 2022

Pierre Camus, célèbre écrivain, se tue en voiture en allant porter son dernier manuscrit à son ami Christophe Lambert, éditeur. C'est ce dernier qui est le légataire universel. Avec ce titre, il décide de créer sa propre maison d'édition qui n'éditera que des textes posthumes ou des ultimes textes d'auteurs.

Jeanne, professeure, vit seule avec son fils adolescent. Elle a publié des romans quelques années auparavant, mais depuis, elle ne parvient plus à écrire.

Puis, en parenthèses, il y a Gwenaëlle, qui visite régulièrement sa grande-mère Mado, presque nonagénaire qui ne quitte plus son appartement. Et Nadège comédienne, et Achard réalisateur.

Le plus dur pour moi, ça va être de tenter de n'être point trop décevant dans ma chronique par rapport à ce superbe roman d'Ella Balaert. Qui commence fort : "C'est pourtant la meilleure des choses qui soit arrivée à Jeanne, de se faire abandonner par Thierry. Combien de temps aurait-elle mis à partir d'elle-même ? A ne plus subir les humiliations de son mari ? Il y a des douleurs auxquelles on s'attache, des souffrances dont on aime à gratter la croûte ; il y a des mortifications dont on tire un orgueil démesuré, des rabaissements qui procurent un sentiment de supériorité si intense qu'ils nous consolent d'être traités comme des chiens." (p.17)

Puis qui continue sur le même rythme avec des personnages forts et profondément décrits : la douce et effacée Jeanne, presqu'invisible. Le dandy flamboyant Christophe, cynique. Sans oublier Mado, la presque nonagénaire, sa petite fille et Nadège, et Achard respectivement actrice et réalisateur. Ils interrogent sur la création, sur l'art, la littérature, l'amour, le désir. Mais aussi sur la mort, sur ce qu'on laissera une fois trépassé. Sur les conséquences des sévices subis dans l'enfance : l'agression sexuelle, le viol, l'abandon par les parents, la violence des hommes... Un roman féministe ? Peut-être, mais ce serait réducteur, c'est un roman qui parle des femmes agressées, et qui contraintes ou volontairement relèvent la tête et se battent chaque jour. Ce roman creuse en profondeur ses personnages, de sorte qu'ils vivent avec nous toute la durée de la lecture et même après.

J'aime beaucoup sa construction qui alterne les narrateurs et ouvre des parenthèses avec d'autres. Ella Balaert construit un roman-puzzle dont il est difficile de sortir avant d'avoir posé la dernière pièce. C'est fin et délicat. Tout est dit, rien n'est superflu.

Et pour finir, je suis sous le charme de l'écriture de l'autrice, entre réalisme et poésie. De belles phrases qui vont au cœur des personnages, qui décrivent admirablement lieux et décors. Un style impeccable et élégant dans lequel, parfois, viennent se caler quelques mots rares et beaux. Et comme des clins d’œil, des liens vers les précédents ouvrages d'Ella Balaert, notamment Jeanne, la fille de la Mont-Joli l'un des personnages de Canaille blues, que je vais relire bientôt.

Les personnages, le style, la construction, tout concourt à faire de ce roman l'un des plus beaux que j'ai lu récemment, et si vous ne devez lire qu'un livre de cette rentrée littéraire de janvier, c'est celui-ci !

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Ça coince ! (56)

Publié le par Yv

Le sniper, son wok et son fusil, Chang Kuo-Li, Gallimard (traduit par Alexis Brossolet), 2021

"A Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d'un officier du Bureau des commandes et acquisistions de l'armée. [...]

A Rome, le tireur d'élite Ai Li, dit Alex, s'apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets." (4ème de couverture)

Voilà donc un polar, le premier d'une série, écrit par un journaliste, linguiste, historien, poète et dramaturge ainsi que critique gastronomique -ouf !- taïwanais qui, compte tenu des multiples casquettes de l'auteur promet d'être passionnant et qui me tombe des mains assez vite. Des paragraphes consacrés au choix des armes : les différences entre M24 et M19, voire M14 et M21, qui reviennent dans les passages en italique -procédé que je n'aime pas particulièrement et qui prolifère-, des irruptions de personnages dont on ne comprend pas ce qu'ils font dans le moment... Bref, rien ne me retient. C'est long à se mettre en place et j'avoue ne pas comprendre et ne pas réussir à me laisser porter. Je passe...

La fosse aux âmes, Christophe Molmy, La martinière, 2021

Fabrice, après deux années de vie commune avec Juliette, veut la quitter. Il accepte à contre coeur la soirée au cinéma avec elle, bien décidé cependant à lui dire qu'il rompt. Mais pendant le film, qui l'ennuie, des hommes armés font irruption dans la salle, tirent sur les spectateurs et en tuent beaucoup dont Juliette et Flavien son frère.

Fabrice est anéanti, et sa rencontre avec Clarisse la policière qui entend son témoignange arrive à point nommé pour qu'il ne sombre pas. Il s'accroche à elle. Mais lorsque Clarisse disparaît, il est soupçonné de meurtre, il parvient à s'enfuir.

Pas forcément mauvais, mais très long par moments sans que les apartés apportent un plus à l'histoire ou aux personnages. J'ai eu beaucoup de mal à m'intéresser et à croire à l'histoire de Fabrice, qui, en outre, ressemble pas mal à Ne le dis à personne de Harlan Coben -c'est l'un des deux romans de cet auteur que j'ai lus, les autres me sont tombés des mains, trop ressemblants, mais je me souviens bien de l'adaptation cinématographie de Guillaume Canet.

La fosse aux âmes est décevant, qui ne parvient pas à me passionner. Pas mal écrit pourtant, assez rythmé même, mais je passe à côté...

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La roue (crevée) de la fortune

Publié le par Yv

La roue (crevée) de la fortune, Eric de Haldat, Librinova, 2021

Six longues nouvelles composent ce recueil :

- Le chalut : Felipe M, détective privé est embauché parce qu'un billet censé être détruit a servi à payer un restaurateur. A Felipe de chercher la fuite et de savoir si d'autres billets sont en circulation.

- La mission : trois personnes astucieusement nommées N°1, N°2 et N°3 arpentent les salles d'une exposition avec des lunettes permettant de scanner les objets qu'elles voient. Mais qui est leur commanditaire et pourquoi ?

- Opium : l'immeuble d'Ulysse est promis à la destruction, il vient de trouver un appartement dans les hauteurs de la ville. Lawrence son fennec supporte mal les odeurs émanant d'un pavillon au pied de l'immeuble. Le maire de la ville doit gérer le mécontentement des ex-voisins d'Ulysse, car la démolition de l'immeuble crée d'énormes nuisances.

- Le fleuve : L'impassible, bateau de croisière à la vapeur vogue sur le fleuve emmenant un scientifique objet d'une surveillance serrée. A terre, des guérilleros projettent une action d'éclat pour se faire connaître, au moment où un célèbre cirque s'installe.

- L'amphore : Ugo, pêcheur en Méditerranée remonte une amphore en parfait état. Intrigué, il s'en ouvre à un amateur peu scrupuleux. Sur cette amphore apparaissent des signes qui ressemblent à de l'alphabet cyrillique, étonnant, non ?

- Eldorado : Lola part rejoindre son fiancé Victor qui vient de trouver un emploi à la mine de Châteldor. Le voyage est rude surtout parce que trois lourdauds ne la quittent quasiment pas. Arrivée sur place, c'est la douche froide : il n'y a rien à Châteldor. Excepté un mouvement de grève à la mine...

Six nouvelles enlevées, drôles et aventureuses. Aucun questionnement profond, aucune remise en cause des personnages, point de réflexions philosophiques, non rien de tout cela. Du pur divertissement. Et ça fait un bien fou de lire les aventures souvent foireuses des (anti)-héros de Eric de Haldat, sans arrière-pensée. C'est de l'aventure pour l'aventure et la gaudriole. Et c'est bien fait : l'enquête du détective colle parfaitement au genre, de même que la descente du fleuve un peu poisseuse ou la ville de Châteldor perdue. A chaque fois, l'auteur est juste et l'on se laisse porter. Pour ceux qui connaissent, j'ai retrouvé l'humour et le décalage de Gideon Defoe dans sa série Les pirates. Les animaux peuvent y parler, penser, parfois davantage et mieux que les hommes. En fait, tout peut arriver.

Si vous aimez les histoires linéaires, prévisibles, fuyez. Si vous aimez les surprises, l'humour décalé, la belle langue (parfois des mots à rechercher dans le dictionnaire), venez, vous ne le regretterez pas !

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Dans la tête de Sherlock Holmes. L'affaire du ticket scandaleux (2)

Publié le par Yv

Dans la tête de Sherlock Holmes. L'affaire du ticket scandaleux (2), Cyril Lieron, Benoît Dahan, Ankama, 2021

"Sherlock Holmes et le DR Watson sont sur la piste d'un mystérieux ticket de spectacle chinois, prétexte pour sélectionner une catégorie de spectateurs, dont les "élus" finissent enlevés plus tard dans la nuit. Tous les métiers et couches de la société victorienne semblent ciblés. Cheveux blonds ou roux, yeux clairs... L'apparence serait-elle le seul lien entre les victimes ?" (résumé du Tome 1, p.4)

Second tome pour cette histoire d'après Sir Arthur Conan Doyle, scénarisée par Cyril Lieron et Benoît Dahan et dessinée et mise en couleurs par Benoît Dahan. Si vous n'avez pas lu le tome 1, c'est sans doute dérangeant mais c'est surtout dommage de se priver d'un tel plaisir. Le dessin est toujours très fouillé, précis et empli de détails, ce qui nécessite de ne pas passer les pages trop vite : on s'amuse même à rechercher le détail, le point du dessin qui pourrait échapper au premier regard. Il y a aussi des trouvailles : des pages à recourber parce que le dessin de la page suivante répond à celui qui est sous nos yeux, des pages à regarder en transparence... Et j'aime beaucoup le trait de Benoît Dahan : ses personnages sont vivants, dynamiques notamment Sherlock Holmes, les couleurs sont sublimes et les cases qui jouent à faire des formes, qui sont parfois très bavardes, parfois muettes, qui ne sont parfois pas de cases, qu'on suit avec le fil rouge donc pas toujours dans le sens "normal" de lecture, tout concourt à faire de cette bande dessinée un objet superbe et original.

En outre, le scénario n'est pas en reste, qui nous balade, nous parle de l'époque victorienne, de l'empire britannique, nous laisse des indices, nous embrouille... Bref, excellent album en deux tomes.

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Replay

Publié le par Yv

Replay, Jean-Noël Levavasseur, Ska, 2021

Léo Tanguy est en partance pour l'Irlande pour passer quelques jours chez son ami Sean. Mais sur la route qui le mène vers le ferry de Cherbourg, son vieux combi fait des siennes et se couche dans un fossé. Secouru par deux miliciens et une infirmière des années 40, Léo se demande s'il a fait un bond en arrière avant qu'on lui explique qu'il est en pleine reconstitution du Débarquement de 1944.

Bloqué en Normandie parmi les reconstituteurs, il apprend que l'un de ses pneus a été victime d'une balle, d'où la perte de contrôle. Furetant à droite et à gauche pendant les quelques jours d’immobilisation de son véhicule, il tombe sous le charme de Marie-France, l'infirmière, et sent une tension entre les reconstituteurs.

Léo Tanguy est, comme Le Poulpe, un personnage dont des auteurs peuvent s'emparer à la condition de respecter quelques règles. Il est cyber-journaliste, vit en Bretagne et conduit un vieux combi Volkswagen, a des parents, des amis et ne dédaigne pas jeter un œil sur des histoires troubles.

Cette fois-ci Jean-Noël Levavasseur le plonge dans la Normandie rurale en pleines festivités de commémoration du D Day. Il y raconte les jalousies, les haines, les luttes pour le pouvoir, les ambitions, tout ce qui fait la joie et la bonne humeur dans les petites villes de Province. L'ambiance est à la fête et camoufle un peu tout cela, au moins quelques jours. Léo n'enquête pas vraiment dans ce numéro, il écoute, voit et vit les événements tragiques lorsqu'iceux adviennent.

Balade normande agréable, publiée en numérique chez Ska.

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Le roi du bois

Publié le par Yv

Le roi du bois, Pierre Michon, Verdier, 1996

Un tout jeune homme, au 17ème siècle, garde des porcs dans un champ lorsqu'un carrosse s'arrête sur le chemin. Il se tapit et voit une jeune femme descendre qui relève ses jupes prestement et urine. Le garçon ne peut détacher son regard de la blancheur des jambes, des cuisses et des fesses de la femme, ni du carrosse duquel un notable interpelle la femme pour lui faire presser son affaire.

"Cette apparition éblouissante, la chair blanche et les dentelles, le pouvoir qu'ont les puissants de jouir avec arrogance du luxe et de la beauté, il va désirer les faire siens." (4ème de couverture)

Court texte ciselé de Pierre Michon, comme tous ses textes, c'est quasiment un pléonasme. Une économie de mots pour raconter cette histoire et celle des peintres italiens du 17ème, de leurs mécènes, la famille Barberini notamment, qui nécessite néanmoins si l'on est curieux et/ou pas très au fait des uns et des autres une petite recherche. Personnellement, j'aime bien, je me cultive, je ne savais pas que la famille Barberini, celle du pape Urbain VIII fut une grande famille riche mécène.

Il y est question des difficiles conditions de vie des pauvres à l'époque et de leurs désirs de s'élever dans la société, leur envie de profiter un peu aussi de douceurs, de luxe et de beauté. Quatre siècles plus tard, les choses n'ont pas beaucoup changé, certains -un petit nombre- profitent toujours des richesses pendant que le plus grand nombre trime pour pas grand chose. Pierre Michon parle aussi de peinture, thème récurrent chez lui. Mais surtout tout est dit avec une élégance et une érudition évidentes, c'est beau et prendre son temps est d'une part nécessaire pour ne rien rater et tout saisir et d'autre part pour en profiter le plus  longtemps possible.

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Penser/Classer

Publié le par Yv

Penser/Classer, Georges Perec, Seuil, 1985

Georges Perec est décédé le 3 mars 1982 et ce recueil fut le premier titre posthume de lui édité. "A l'origine de ce volume, se trouve le texte "Penser/Classer" publié dans la revue Le Genre humain peu de jours avant la disparition de Georges Perec"

Ceci étant dit, pour situer l'ouvrage, il m'est bien difficile de le résumer, puisqu'il s'agit de textes très différents, sur, bien entendu, le thème qui donne le titre, mais aussi sur l'usage du verbe habiter, sur une description des objets sur la table de travail de l'auteur... puis des considération sur l'art des listes, des énumérations, sur l'usage de et caetera ou pas...  sur le rangement d'une bibliothèque, sur ce que la lecture entraîne dans le corps. Du futile sans doute, de l'indispensable certainement, tant les livres de Perec le sont.

"Comment je pense quand je pense ? Comment je pense quand je ne pense pas ? En cet instant même, comment je pense quand je pense à comment je pense quand je pense ? "Penser/classer", par exemple, me fait penser à "passer/clamser", ou bien à "clapet sensé" ou encore à "quand c'est placé". Est-ce que cela s'appelle "penser" ? Il me vient rarement des pesnées sur l'infiniment petit ou sur le nez de Cleopâtre, sur les trous du gruyère ou sur les sources nietzschiéennes de Maurice Leblanc et de Joe Shuster ; c'est beaucoup plus de l'ordre du griffonage, du pense-bête, du lieu commun." (p.172)

N'importe qui d'autre écrirait sur ces thèmes serait ennuyeux voire carrément chiant, mais pas Perec qui à l'art d'intéresser et même davantage aux petites choses courantes, aux actes usuels, aux détails quotidiens qui un instant retiennent son attention. Ce n'est pas un roman, ni un essai, c'est un livre à part, que l'on ne lit pas d'une seule traite, qui nécessite sans doute de s'arrêter, de reprendre après une autre lecture plus classique -encore qu'on peut très bien le lire sans autre livre entamé, comme ça, juste pour le plaisir.

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Le cycle de la mort

Publié le par Yv

Le cycle de la mort, Thomas Korovinis, Belleville, 2022 (traduit par Clara Nizzoli)

"Thessalonique, années 1960. Le député de gauche Grigoris Lambrakis est assassiné par les fascistes. Alors que le coup d’État menace, on arrête le "monstre de Seikh Sou", criminel en série qui sévit dans la forêt éponyme depuis quelques années. C'est Aristos, jeune orphelin marginal, qui vivote de petits larcins et de prostitution. Une enquête expéditive et un procès bâclé : le fait divers idéal pour détourner l'attention d'un événement politique majeur." (4ème de couverture)

Neuf narrateurs se succèdent dans ce roman pour évoquer Aristos et la situation politique, économique du pays dans les années qui ont précédé l'arrestation et le jugement du jeune homme. Un copain, une voisine de sa mère, un débardeur (déchargeur de véhicules) plus ou moins collègue d'Aristos, un voisin agent de l’État parallèle, un gendarme, un bourgeois, un de ses patrons acrobate au Cycle de la mort, Lolo un travesti et Sylva une chanteuse. Tous évoquent la difficile enfance d'Aristos, ses fréquentations douteuses, la misère qui sévissait dans les rues de Thessalonique à cette époque. C'est une période violente et dure pour la Grèce : assassinat, attentats, montée de l'extrême droite, coup d'état et bientôt dictature des colonel. L’État parallèle qui évolue avec la complicité des autorités place ses pions dans toutes les sphères de la société l'épie et la noyaute et prépare le terrain à la future dictature.

Autant dire qu'à l'époque, les pauvres ne sont pas protégés, les enfants miséreux qui se prostituent non plus, au contraire. "Que n'ont pas vu mes yeux durant ces années de service. De l'injustice à la pelle. Envers nos plus pauvres concitoyens. Des roustes à coup de martinet. Des punitions, des torgnoles, des offenses pour trois fois rien. Envers des misérables, des mendiants, des petits voyous qui faisaient des petits dégâts, des petits larcins." (p.118) C'est un roman qui, par sa construction de narrateurs consécutifs adoptant un point de vue différent, dresse un terrible constat sur la société grecque de l'époque, sur l'injustice criante et perpétuelle, sur le déterminisme social qui ôte tout espoir de s'en sortir dès le plus jeune âge et qui contraint les jeunes enfants aux vols pour survivre, à la prostitution pour gagner un peu d'argent... Il parle aussi du doute qu'ont eu et qu'ont encore les habitants de Thessalonique sur la culpabilité d'Aristos. Aucun ne le voit en meurtrier -lui-même a nié- mais il fallait un coupable pour détourner l'attention.

Thomas Korovinis use de divers degrés et styles de langage en fonction de ses narrateurs : le bourgeois ne parle pas du tout la même langue que Lolo le travesti. C'est un procédé que j'aime beaucoup qui permet de ne jamais s'ennuyer dans cette lecture, d'autant plus que certains chapitres se recoupent voire se répètent dans leurs témoignages. C'est un roman dense, qui mène parfois au bord de l'asphyxie, tant les propos sont durs à lire, il faut savoir reprendre son souffle entre deux phrases. C'est un roman fort qui ne peut laisser indifférent.

Un ultime conseil après celui de le lire, c'est de bien lire la préface de Clara Nizzoli, la traductrice, qui explique le contexte de son travail mais aussi celui de la Grèce pendant les années évoquées. Utile pour ceux qui, comme moi, sont assez mauvais sur ce thème.

Chez Belleville, c'est toujours un illustrateur de la même nationalité que l'auteur qui fait la couverture, ici, Stamatis Laskos.

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