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Tout autour des Halles quand finissait la nuit

Publié le par Yv

Tout autour des Halles quand finissait la nuit, Gérard Landrot, L'Éditeur, 2011

Hermine, dite Mimine devient prostituée dans un pauvre bordel parisien, par hasard. Puis n'ayant pas de cœur à l'ouvrage, elle devient cuisinière pour les filles plus dégourdies. Ensuite, elle sort du claque pour devenir concierge au 62 rue Montorgueil. Nous sommes en 1938. Elle vivra les années de guerre à cette adresse. De petites combines pour améliorer le quotidien, en actes plus répréhensibles, d'un côté comme de l'autre d'ailleurs, elle mène sa vie au jour le jour, sans jamais penser à un avenir plus florissant ou moins joyeux.

Mimine sort de l'école très tôt, de sa campagne nordiste pour venir à Paris. Elle arrive dans cette période trouble et ne comprendra jamais les enjeux, les causes ni les conséquences de ses actes. Ceux qu'elle commet pour elle-même. Ceux qu'elle commet pour aider des copains. Ceux qu'elle commet pour faire plaisir. Elle découvre alors qu'il peut être facile d'entrer dans la belle société de l'époque sans vraiment se compromettre -du moins le pense-t-elle. Tout brille, tout est artifice, mais tout attire : les belles tables, le champagne, les robes, ...

"Et c'était un peu ma vie résumée : j'étais concierge et pourtant, par hasard, je me retrouvais au milieu des gens les plus importants de Paris." (p.149)

Le lecteur est dans la loge de Mimine et vit la guerre par ses yeux innocents. Un bon moyen pour se rendre compte du quotidien des Parisiens pendant cette période difficile. Il est assez simple 50, 60 ou 70 ans après de prendre une position manichéenne entre le bien (les bons Français résistants) et le mal (les mauvais Français collaborateurs). Il y en eut certes, mais la plus grande partie de la population fut sans doute moins aisément classable. Il fallait bien penser à s'en sortir, à aider ses proches. Mimine, c'est cela. Elle agit au quotidien, pas toujours légalement, elle chaparde, s'approprie des objets ne lui appartenant pas, mais en d'autres temps et d'autres lieux elle eut fait de même : elle n'a point d'opinion politique, notamment sur les juifs et ne sait d'ailleurs même pas ce qu'est un juif. Loin de moi l'idée de dire que les dénonciations de juifs, les brimades permanentes des gens qui portaient l'étoile étaient excusables, mais je ne suis pas sûr qu'elles furent le sport national. Certains s'y adonnèrent assurément, d'autres ne cherchaient qu'à vivre ou survivre sans en arriver à ces recours extrêmes et inqualifiables. Dans son rôle de concierge, Mimine croisera les salauds habituels : les miliciens ou ceux qui veulent profiter de l'exode pour acquérir un logement plus grand, ceux qui veulent absolument faire du chiffre, comme ce commissaire qui lui demande de dénoncer les locataires, ceux qui profitent du marché noir pour bâtir une fortune, ..., mais aussi ceux qui ne peuvent se résigner, qui résistent à l'envahisseur. A la fin de la guerre, elle fera aussi connaissance des "naphtalinards", ceux qui, les derniers jours de guerre  revêtirent rapidement "les uniformes, comme neufs, [qui] quittaient fissa les armoires" (p.238), les plus enragés à se faire justice eux-mêmes : normal, ils n'étaient pas fatigués, ils s'étaient économisé pendant l'occupation !

Gérard Landrot construit son roman à partir de détails, d'anecdotes coincés dans la grande Histoire. Beaucoup de noms de gens qui ont su profiter de cette période, "Hugo Boss qui fabriquait tous les vêtements pour l'armée allemande" (p.121), les acteurs et actrices qui n'ont pas cessé de tourner, les gars du Jeune Front, groupuscule pro nazi, créé et dirigé par Robert Hersant -dont je viens d'apprendre en faisant une petite recherche sur Internet (et oui, même pour écrire mes billets, je me documente. Trop fort le Yv ! = Tournure de phrase on ne peut plus moderne en vue de me ramener du lectorat jeune et dynamique) qu'il était né dans la ville dans laquelle je vis depuis 15 ans ! Personne ici ne s'en enorgueillit. Heureusement ! "Monsieur Armand dit que ce sont des gars du Jeune Front. [...] A Jules qui s'indigne, il confie que leur chef est un petit voyou qui s'appelle Robert Hersant." (p.130)

Gérard Landrot écrit dans un langage parlé qui sied à Mimine. Un peu dérangeant au départ pour qui n'aime point ce style -dont je fais partie : l'absence systématique du "ne" de négation en est la marque la plus nette. Finalement, je me suis habitué à l'écriture, et elle s'accorde très bien avec les restes du langage, la gouaille de Mimine, la proximité des Halles de Paris avant Rungis.

Laissez-vous donc prendre par l'histoire de Mimine, par sa bonne volonté et sa joie de vivre. Gérard Landrot écrit là, la vie d'une jeune femme simple en des temps qui ne eux ne le sont point et qui peuvent briser bien des destins aussi modestes soient-ils. Un roman drôle, touchant, bouleversant qui montre une galerie de personnages pas glorieux, simplement humains, qui cherchent à vivre ou à survivre chacun selon ses convictions, ses goût ou les opportunités plus ou moins bienveillantes.

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C
Non, car la privation de sommeil me rend ENCORE PLUS speed... Surtout si c'est pour prier 5 à 10 fois par jour, dont la nuit... :-(
La lecture de livres, et l'écriture de billets, ça calme bien, me voilà partiellement sauvée !
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Y


c'est un excellent remède



C
Je sors d'une séance de yoga 3 fois plus énervée qu'en entrant ! à cause des mémés dont les ronflements m'ont empêchée de "lâcher prise", de celles qui ont un visage extatique à l'issue du cours,
etc.
C'est désespéré ! ;-)
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Y


A part une retraite dans un monastère (ou un couvent) très isolé, je ne vois pas...



C
Nan mais c'est très bien, hein, il en faut pour tous les goûts, continue !! j'ai juste une patience zéro ou quasi !!! ;-)
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Y


Mais ça se soigne : respire à fond, sois zen, re-respire à fond ! (à répéter autant de fois que nécessaire)



C
Punaise, faut s'accrocher chez toi qd on aime les billets brefs, j'ai comme des sueurs froides rien qu'en ouvrant !! ;-) Je me disais qu'il paraîtrait plus court ici que sur Babelio... quedal !!!!!
:-)
......... qqs mins plus tard.......
super billet, je partage ton avis, ras le bol des jugements à l'emporte pièce a posteriori...
Pour Hersant, je suis allée vérifier ds Wiki à propos des briseurs de vitrines et j'ai sursauté en lisant Vertou - où est née ma maman (elle le savait, je lui ai demandé depuis)...
Un livre excellent, j'ai aimé le mélange petites gens-people croisés par hasard... les anecdotes, le personnage de Mimine, etcBon, et bravo parce que tes billets ont beau être longs, ils n'en
dévoilent pas trop ! :-)
(moi ce sont mes comms qui sont longs !!)
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Y


C'est si long que cela ? Pourtant, je croyais faire sobre ! Zut alors.



S

Autant le proclamer tout de suite, j’ai été littéralement emballé par cette autobiographie présentée comme un roman.
Hermine S, dite « Mimine » raconte sa pauvre histoire : celle d’une gamine tôt conduite à une prostitution pour laquelle elle n’est pas douée et qui devient concierge avant de finir, tondue à la
libération, remailleuse de bas aux Halles parisiennes. Son histoire commence peu avant, et finit peu après la seconde guerre mondiale qu’elle vit comme le petit peuple de Paris.
Elle utilise notre arme nationale, le système D et, si elle fait du mal parfois elle n’est pas méchante : un peu ignorante, ça oui, pas instruite mais dotée d’une certaine intelligence de la survie
; ce livre est le récit de la survie d’une personne ordinaire pendant les années noires
Je m’ennuie généralement beaucoup en lisant une autobiographie, j’évite donc. Je dois cette lecture à un bloggeur, YV, dont la critique avait éveillé mon intérêt, et je ne saurais trop le remercier
de son conseil, car ce bouquin m’a fait passer un moment formidable.
Le style peut choquer dès les premières pages : « Mimine » s’exprime comme une fille de cet état à cette époque doit s’exprimer. En fait, non seulement ça passe mais ça passe même très bien ; ça
passe tant qu’on en redemande au fil des pages. Pour tout dire, il y a bien longtemps que je n’avais lu quelque chose d’aussi frais.
Pourquoi ce style ne rebute-t-il finalement pas ? Parce que l’auteur s’est en fait livré à une odieuse et géniale supercherie : écrire un bouquin assez littéraire, puis le retravailler phrase par
phrase pour le rendre crédible raconté par une « Mimine ». Parfois, il a oublié de retoucher son écriture. Ainsi lorsqu’elle dit « On avait l’impression, pas de s’habituer, non, c’était impossible
mais de diluer la peur qui nous vrillait les moelles », la seconde partie de la phrase est-elle correcte dans sa bouche ? Non, bien sûr. Mais le travail sur un roman au départ littéraire est si
parfaitement réalisé qu’on y croit et qu’on n’a aucune envie de se laisser gâcher son plaisir.
Une découverte remarquable. Précipitez-vous !


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Y


Ça c'est du commentaire ! Je suis ravi que mon modeste billet ait fait naître un tel enthousiasme chez vous. En plus vos éclairages en matière d'écriture sont intéressants : on voit la patte de
l'écrivain. A nous deux, je pense que nous avons fait un bilan exhaustif de ce formidable roman.



S

Acheté sur votre conseil, et bien que ne l'ayant pas encore terminé, je vous assure que ce livre m'enchante.
L'écriture est parfaitement adaptée à un récit qui sent le vrai à pleine sueur.


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Y


Elle est pas mal cette Mimine, non ? Elle nous change de tous les Français Résistants ou Collaborateurs. Et puis, Gérard Landrot a du talent pour nous décrire le Paris de la fin des années 30 et
du début des années 40. Ravi que mon conseil ait été bon.



P

Les pages de Gérard recèlent de merveilleuses découvertes ! Je reviendrai ici...


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Y


Tout à fait d'accord et à bientôt donc.



S

je viens de le commander suite à votre article... Critique à venir donc sur Babelio. Merci de cette découverte.


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Y


Vous me direz à la fin de votre lecture si mon conseil était bon



L

Le style pourrait me rebuter mais le sujet m'intéresse... j'ai comme toi quelques difficultés avec l'absence de négations par exemple mais lorsque l'écriture est habile on finit par facilement
jouer le jeu. Récemment j'ai lu "Que le spectacle commence". La moitié des passages sont écrits de la sorte et passé le premier chapitre j'ai été complètement séduite par l'histoire et n'ai plus eu
de souci à suivre le narrateur.


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Y


ça marche là-aussi : on oublie ce qui nous gène au prfit de l'histoire et des personnages.



A

Un roman d'actualité, comme les travaux des Halles ont commencé.


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Y


Le quartier change alors...



A

Entre le noir et le blanc il y a toutes les nuances de gris et c'est pareil de nos jours. Impossible en effet de juger avec nos yeux d'aujourd'hui des gens comme Mimine. Il me tente bien ce roman,
pour Paris et pour l'époque.


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Y


C'est une belle plogée dans la capitale, un peu déserte ces années-là



A

Pourquoi pas ? si le style est en adéquation avec l'histoire... Et de cette histoire là, on ne parle pas souvent de ceux qui n'y ont rien compris, car avoir du recul sur le moment ne semble pas
aussi facile qu'on l'a dit (ou qu'on le dit). Même si un salaud restera toujours un salaud !


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Y


Exact ! On revient actuellement dans les programmes d'histoire à des considérations probablement plus justes que jadis : à savoir, la grande majorité des Français a tenté de vivre et survivre et
c'est tout. Ni résistance, ni collaboration actives.