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Topologie de l'amour

Publié le par Yv

Topologie de l'amour, Emmanuel Arnaud, Métailié, 2014....

Lorsque Laurent Kropst qui vient d'intégrer Polytechnique se balade au parc du Luxembourg, il reconnaît, assis là, seul, Thomas Arville, un ancien du Lycée Louis Le Grand, promis à un avenir brillant, probable successeur de Cédric Villani à la médaille Fields. Laurent s'assied à ses côtés, l'interroge et apprend que Thomas est professeur de maths dans un lycée de banlieue classé en zone sensible. Qu'a-t-il bien pu arriver pour que ce génie des mathématiques qui ne pouvait que devenir un chercheur de renom, qui devait côtoyer les plus grands et les plus illustres scientifiques avant d'intégrer lui-même ce cercle très fermé ne se retrouve à enseigner dans un lycée défavorisé ? Son séjour au Japon et son retour en France après Fukushima avec une compagne japonaise auraient-ils changé la donne ? 

Revoilà Laurent Kropst déjà rencontré dans Le théorème de Kropst il y a un peu plus de deux ans. Cette fois-ci, il est le faire-valoir de Thomas Arville, celui qui recueille son histoire et par son intermédiaire, nous permet de la recevoir nous aussi. Alors merci Laurent Kropst, parce que cette histoire est vraiment très bonne et comme la précédente, elle réconcilie mathématiques et littérature. Vous savez que je suis aussi bon en mathématiques que C. Angot l'est pour faire des phrases compréhensibles, c'est dire si je ne capte rien à la chose. Et bien, malgré mon handicap, je me suis plu à lire les pages consacrées à la topologie des maths, cette "partie la plus conceptuelle des mathématiques [...]. Il n'y a dans cette section des mathématiques pour ainsi dire aucun calcul à effectuer. Il s'agit uniquement de réfléchir à des formes, ou des systèmes de formes, ou des interactions de systèmes de formes, en prenant appui sur l'ensemble des exemples connus accumulés par l'histoire et la pratique des toutes les autres branches des mathématiques. La topologie s'intéresse à des espaces, à des lieux, dans le sens le plus général du terme, et à leurs propriétés, quelles qu'elles soient. [...] C'est une théorie très unificatrice, qui explique avec extrêmement peu d'axiomes un grand nombre de phénomènes." (p.34). La philosophie des maths en quelque sorte ! D'autres pages qui expliquent la méthode de travail de Thomas pour comprendre Fukushima dans tous ses aspects et sa grande capacité à assimiler et synthétiser les informations sont elles aussi excellentes.

Thomas est un homme pur qui ne supporte pas la compromission, le mensonge et cette philosophie de vie le guide très longtemps, ce qui en fait une sorte d'extra-terrestre dans son monde de compétition extrême et dans le monde en général. Seul son esprit le sauve. "Est-ce que la pureté visée par l'adolescence est une erreur, ou est-ce la vie réelle qui d'ordinaire la contredit sèchement dès l'âge de douze ans, un état qu'il convient de fuir, si on en a comme Thomas, à cause d'un don quelconque, la rare opportunité ?" (p.112) Il raconte son histoire d'amour pour les maths bien sûr, mais aussi pour Ayako son épouse japonaise, sa loyauté envers elle et sa tristesse de ne pas la voir épanouie lorsqu'ils rentrent en France. 

Emmanuel Arnaud écrit là un très beau roman (court, 139 pages) avec un personnage hors norme, très attachant. Une vraie belle histoire d'amour à trois personnages, Thomas, Ayako et les maths. Qui Thomas doit-il sacrifier pour vivre ? Il ne peut vivre sans les maths, mais sans Ayako la vie lui est impossible. E. Arnaud décrit la vie d'un homme promis à un bel avenir qui peut se retrouver au plus mal lorsque ses réseaux ne fonctionnent plus, la descente inéluctable lorsque le chemin pris ne convient pas au standing social auquel on se destine. Le monde des élites est impitoyable pour qui ne se plie pas aux mondanités qu'il implique.  

Extrêmement bien écrit, Emmanuel Arnaud prouve là son talent déjà plus qu'aperçu avec son roman précédent. Que ceux qui comme moi, n'entravent rien aux maths ne se laissent point décourager, ils rateraient un très bon roman.

 

 

rentrée 2014

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Laissez parler les pierres

Publié le par Yv

Laissez parler les pierres, David Machado, Ed. de l'aube, 2014 (traduit du portugais par Vincent Gorse)., 

Valdemar est fils unique, enfant a problème, renvoyé du collège. Son père est professeur, sa mère journaliste. Depuis quelques années, ils hébergent le grand-père de Valdemar, plein de cicatrices, des doigts en moins qui raconte des histoires à son petit-fils : mis en prison à la veille de son mariage, accusé d'être un comploteur anti Salazar, jamais ce jeune homme doux et bon qu'il a été ne refera surface, il laissera place à un homme détruit et haineux.

Si le fond du bouquin est très bon, l'histoire du Portugal dans les années soixante, la dictature de Salazar, la forme ne me convainc pas. D'abord, je ne suis pas très friand des romans dont les enfants ou adolescents comme Valdemar sont les narrateurs, c'est souvent une technique pour cacher quelques faiblesses d'écriture. Ensuite, David Machado procède beaucoup par allusions, parle d'une situation ou d'un événement que le lecteur ne connaît pas encore en voulant l'accrocher, le garder dans ses filets : "Il est probable que s'il avait pu deviner les incroyables événements qui allaient se produire le lendemain matin, Nicolau Manuel aurait regardé plus longuement, plus intensément la jeune fille, pour tenter de graver à jamais sa magnifique image dans sa mémoire." (p.59) Un procédé censé donner du suspense -pratiqué dans les polars notamment-, mais qui trop usité devient voyant, facile, masque sans doute des insuffisances de mise en forme et pour tout dire est agaçant. Dans cette phrase, on voit par ailleurs force adjectifs ou adverbes puissants ("incroyables", "longuement", "intensément", "magnifique") qui censés donner du poids à la phrase l'affaiblissent et lui donnent tout d'un mauvais scénario. Un bon bouquin n'a pas besoin de tous ces artifices pour toucher, émouvoir et plaire. Je suis d'autant plus sensible à cet argument que j'essaie -en vain- de me débarrasser de cette mauvaise habitude de coller un adjectif ici, un adverbe là, mais bon, j'ai une excuse, je ne fais pas de l'écriture ma profession. 

Néanmoins, pour être totalement complet, le contexte est très présent, suffisamment fort pour tenir le lecteur, c'est d'ailleurs pour cette raison que David Machado n'avait pas besoin des artifices dont je lui reproche l'usage. Je me dois de dire également que je ne suis pas un féru de l'histoire du Portugal (à vrai dire, je ne la connais pas du tout) et nul doute que ceux qui s'y intéressent trouveront chaussure à leur pied voire chaussures à leurs pieds pour ceux qui ne sont pas unijambistes. 

Mon avis n'est qu'un ressenti personnel, ce bouquin qui pourrait bien faire mouche -il en la densité-, car je suis souvent décalé dans mes choix de lecture. Les éditions de l'Aube sont une petite maison d'édition qui mérite qu'on s'arrête sur son catalogue large et éclectique, tiens d'ailleurs si vous cliquez sur son nom, vous y êtes...

 

 

rentrée 2014

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Lento

Publié le par Yv

Lento, Antoni Casas Ros, Christophe Lucquin, 2014....,

Lento surnommé ainsi à cause de sa grande lenteur est un garçon très étonnant, de par sa naissance déjà : soixante-douze jours ! Laissant sa tête à l'air libre et le corps au chaud dans celui de sa mère, le temps d'observer ; sa mère refuse tout traitement ou intervention pour qu'il accélère le mouvement, elle ne souffre pas et profite de son enfant, et vice-versa. Puis, enfin, il naît et son extrême lenteur pose des problèmes aux autres, pas à lui ni à sa mère. Il prend son temps pour tout sentir, regarder, entendre, toucher. 

Lento est un conte. Un conte poétique et cruel, humain et hymne à la nature, totalement fou ou un peu "barré" et philosophique, léger et profond. C'est une ode à la lenteur, à l'observation des autres, de la vie quelle qu'elle soit, des vies diverses, celles des hommes bien sûr, mais aussi celles des autres êtres vivants, celles des minéraux. Lento est un être ultra sensible, en lien avec les éléments, perméable à toute forme de vie qu'il approche et il fait tout, malgré l'adversité, pour garder ce lien et même l'augmenter autant que faire se peut.

Tout débute par cette naissance en soixante-douze jours : "Il sort d'abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l'instant, il décide d'en rester là. Regarder avant d'aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n'est pas un mouvement anodin puisqu'il implique la mort." (p.7) La suite, Lento la vit à son rythme particulièrement lent, il profite de chaque seconde, décide de vivre pleinement les douze sens décrits par Tom Mook (dont je n'ai pas trouvé de traces, est-il réel ? inventé par Antoni Casas Ros ?) : "La vue. Le toucher. L'odorat. Le goût. L'ouïe. La satiété/La faim. La kinesthésie/ Le corps. La douleur/Le plaisir. La thermoception. L'équilibre. Le langage. Le sens du Je/ Le sens de l'Autre." (p.37/38) Et il ira jusqu'au bout de ses expérimentations, s'imprègne des odeurs dans des pages sublimes de poésie qui décrivent sa rencontre avec A. Il peut regarder son linge sécher tout un après-midi pour voir le vent s'infiltrer dans les fibres, en chasser ou sécher les gouttelettes d'eau. Il est chaque fois en osmose totale -dans le sens premier de ce mot, à savoir le transfert d'une solution vers un autre, à travers une membrane semi-perméable- avec les éléments qu'il observe ou avec les gens qu'ils rencontrent. Mais sa lenteur est un handicap pour les autres qui l'enfermeront et voudront à tout prix lui faire acquérir de la rapidité. Lento, lui, en fait une force, celle qui lui permet de s'échapper des règles qu'on veut lui imposer. 

Admirablement écrit, ce livre parle de tolérance, d'acceptation de la différence. J'ai pu parfois me perdre en des phrases ou des paragraphes plus ésotériques, mais à chaque fois, je retrouvais le fil quelques lignes plus loin, et les quelques passages un peu plus "barrés" ne m'ont jamais ennuyé grâce à l'écriture de l'auteur, poétique, tendre, fluide, qui colle parfaitement au personnage de Lento. 

Antoni Casas Ros a déjà publié chez Gallimard. C'est une première pour lui chez Christophe Lucquin, qui édite un nouveau texte particulier, étonnant et fort ce qui est la marque de fabrique de la maison, de la vraie littérature qui change du prêt-à-lire qu'on trouve sur les rayonnages. Toujours en sa livrée élégante blanche avec un ou des points bleus.

 

 

rentrée 2014

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Le violoniste

Publié le par Yv

Le violoniste, Mechtild Borrmann, Le Masque, 2014 (traduit par Sylvie Roussel)..... 

Ilja Grenko est un violoniste virtuose dans la Russie de 1948, marié à la belle Galina, actrice, ils ont deux enfants Pavel et Ossip. Un soir, à l'issue d'un concert, ovationné, Stradivarius en mains, il est arrêté et emmené à la Loubianka, siège du KGB. On lui reproche d'avoir voulu quitté le territoire avec femme et enfants. Ilja qui ne vit que pour la musique n'a jamais eu cette idée, mais le KGB ne l'entend pas ainsi. Il est condamné à vingt ans de goulag et sa famille est envoyée loin de Moscou dans une zone désertique, tous biens leur sont retirés, Stardivarius compris.

2008, Sacha Grenko, petit-fils d'Ilja et Galina, citoyen allemand est contacté par sa sœur qu'il n'a pas vue depuis dix-huit ans, elle est sur la piste du Stradivarius de leur grand-père et a besoin d'aide. Sacha se lance à la poursuite du violon ne sachant rien de l'histoire de sa famille, il ira de surprise en surprise. 

Excellent roman qui nous met dans le bain dès les premières pages et qui ne nous lâche plus, jusqu'à la toute fin, à peine 250 pages plus loin. La machination est terrible : lorsqu'Ilja est arrêté, le KGB fait croire à sa femme qu'il s'est enfui à l'étranger et qu'elle-même doit partir :

"Elle ouvrit. Un type entra, la bousculant au passage, suivi de deux autres. La porte se referma. Elle reconnut les deux qui l'avaient conduite chez Kourach.

- Fais tes bagages ! ordonna le plus petit. Juste ce que tu peux porter.

Elle ne bougea pas. C'était idiot, mais elle était tétanisée par ce "tu".

- Mes enfants, il n'y aura personne avec mes enfants.

- Tu emmènes tes gosses.

Ils lui agitèrent un papier sous le nez. Les lettres se brouillaient devant ses yeux.

... retrait des droits civiques... les biens d'Ilia Vassilievitch Grenko... restitués au peuple... La femme et les enfants à être déportés. Elle lut "Karaganda". Elle n'avait jamais entendu ce nom." (p.69)

Plus on avance dans le livre, plus l'intrigue se densifie, s'ossature ; des détails s'ajoutent à d'autres, forment une histoire, une cabale diabolique et très solide. La construction du roman qui alterne les chapitres aide à maintenir le suspense et faire monter la tension : un chapitre consacré à Ilja au goulag, un autre à Galina et les enfants en déportation et un autre à Sacha et sa quête d'informations sur sa famille et sur le Stradivarius. Très bien fichu, ce roman noir nous plonge dans la Russie de 1948 et ses dénonciations qui valaient à certains de tout perdre jusqu'à la vie, même en n'ayant rien fait, sur un simple soupçon d'un fonctionnaire zélé. On voyage aussi dans la Russie d'aujourd'hui qui n'est pas encore libérée de certaines habitudes, encouragées même par un président qui joue les gros bras. Et je vous passe beaucoup de détails pour vous laisser la joie de découvrir par vous-mêmes.

C'est aussi un roman sur la recherche d'identité, sur les liens familiaux et l'héritage familial, sur la difficulté à avancer sans connaitre ses parents, grands-parents.

Bref, un excellent roman d'une auteure allemande, sorti fin août qui devrait ravir un bon nombre de lecteurs.

Sandrine aime aussi.

 

 

rentrée 2014

 

polars 2015

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Notre-Dames des vents

Publié le par Yv

Notre-Dame des vents, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.....

Les îles Kerguelen sont situées dans l'océan Indien, loin de toute terre hospitalière, elles abritent la station de Port-Aux-Français, dans laquelle scientifiques, techniciens et militaires cohabitent pour diverses raisons. Joanne, scientifique, arrive sur les îles en 1995, pour une mission de quelques mois : étudier l'impact du réchauffement climatique. 1995, en métropole les grèves se multiplient ; c'est aussi la reprise des essais nucléaires français voulue par Jacques Chirac. Malgré le cloisonnement entre les différents intervenants sur ce site, elle se lie très vite à Alexis, un technicien.  

J'ai du mal à résumer l'entame de ce roman, non parce qu'il ne m'a pas plu, bien au contraire, mais en fait, je ne le trouve pas simple à raconter. Mikaël Hirsch écrit une histoire d'amour assez banale finalement, mais dans un lieu qui lui ne l'est pas et sa grande prouesse est de réussir à faire d'une idylle entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer, un roman original et captivant. La prouesse est même double pour moi qui ne comprends pas grand-chose aux sciences et qui ne m'y intéresse pas plus que cela ; Mikaël Hirsch est soit très calé dans les divers domaines qu'il aborde, soit extrêmement bien documenté, soit les deux. Malgré ses explications de telle ou telle manipulation, expérience, recherche, il n'est jamais rébarbatif, et les références scientifiques, historiques ou géographiques ponctuent la belle histoire d'amour qu'il écrit.  Son vocabulaire emprunte à la science même lorsqu'il parle de la relation entre Joanne et d'Alexis : "L'attente était quasi abstraite, débarrassée de ses oripeaux habituels, de ses justifications improbables qui parasitent l'esprit en suscitant de manière alternative confiance et inquiétude. C'était ici un exercice ramené à sa nature fondamentale, une expérience menée dans le laboratoire des sentiments et des pulsions. Une fois sur le terrain pierreux, les yeux braqués en direction du radôme, Joanne envisageait alors son impatience comme le vortex idéal, enroulant sa spirale dans la direction prévue par la théorie." (p.81) Les îles Kerguelen sont exigeantes, le climat y est dur et l'isolement ne sied pas forcément à l'établissement de très bonnes relations entre les divers habitants, c'est donc un lieu fabuleux , un contexte très présent, un personnage à part entière du bouquin a-t-on coutume de dire ; pour les romanciers une mine d'or, qui peuvent y construire une histoire humaine forte, ce que fait admirablement Mikaël Hirsch.

Il y a un autre aspect important dans ce livre, c'est la référence aux romans d'aventures maritimes, tels Les aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe et Le sphinx des glaces de Jules Verne, deux livres que je n'ai pas lus mais dont je brûle désormais d'impatience de tourner les pages. Comme dans ces romans, on sent qu'un secret, une chose cachée, une vérité à ne pas dire sous-tend les pages du livre de M. Hirsch. Au moment où l'on pourrait perdre un peu patience, trouver l'histoire un peu longuette, notamment lorsque Joanne, mission terminée est obligée de quitter les lieux, il rebondit sur un carnet oublié qui donne une direction totalement imprévue à son histoire, une sorte de second souffle bienvenu qui fait passer ce livre de très bon à excellent, voire même à excellentissime si je n'avais pas peur des superlatifs.

En outre, Mikaël Hirsch est un écrivain dont j'aime beaucoup l'écriture (Le RéprouvéLes successionsAvec les hommes) érudite, savante -encore plus dans ce livre, scientifique pourrais-je même dire, qui colle parfaitement à son sujet, tout en restant fluide, limpide, sûrement la marque d'un grand écrivain qu'après tant d'éloges vous ne pourrez pas éviter. 

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, mais il y a deux jours, je parlais du nouveau de JM Blas de Roblès qui fait lui aussi référence à Jules Verne et aux grands romans d'aventures, une coïncidence ou un signe pour nous faire replonger dans ces grands romans populaires.

Daniel Fattore est d'accord avec moi, comme souvent avec les romans de Mikaël Hirsch

 

 

rentrée 2014

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L'île du Point Némo

Publié le par Yv

L'île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 2014..... 

Un magnifique diamant de Lady MacRae vient d'être dérobé. Martial Canterel dandy richissime, ex-amant de Lady MacRae flanqué de l'incomparable Miss Sherrington, puis son ami Holmes, pas Sherlock, l'un de ses descendants, accompagné de son majordome Grimod de la Reynaudière partent à sa recherche. Le voleur est sans doute l'insaisissable Enjambeur Nô que recherche également Litterbag, le policier irascible et opiniâtre qui suit le groupe, l'aide et le sauve parfois de situations embarrassantes. Tout ce petit monde part dans des aventures rocambolesques, incroyables et jubilatoires. 

Que voilà un roman d'aventures foisonnant, et encore je ne vous ai pas tout dit ! Dans mon résumé volontairement succinct, je ne vous ai pas parlé de Monsieur Wang, directeur d'une usine de liseuses électroniques, un pervers, ni de Charlotte et Fabrice deux de ses employés ; j'ai également omis de vous parler d'Arnaud, l'ancien propriétaire de cette usine qui de son temps, aidé par sa bien-aimée Dulcie atteinte d'une étrange maladie, sorte de comas dont elle ne sort pas, fabriquait des cigares, comme à Cuba où existait dans de telles fabriques des lectures à haute voix pendant le travail ; et il me manque Dieumercie, impuissant dont la femme Carmen tente par tous les moyens de réveiller son sexe endormi. Tous ses personnages divers et variés sont dans ce livre absolument passionnant. Il est un hommage aux grands romans d'aventures de Jules Verne (L'île mystérieuseVingt mille lieues sous les mers, pour les plus flagrants), de H. Melville, RL Stevenson et bien d'autres, Agatha Christie également (Le crime de l'Orient-Express) ou Conan Doyle évidemment avec l'emprunt du nom Holmes voire même M. Leblanc, j'ai trouvé que M. Canterel avait des petits airs d'Arsène Lupin.

JM Blas de Roblès a une imagination débordante dans tous les domaines pour nous emmener loin, très loin et quand on y est, il en rajoute encore un peu pour nous éloigner plus, jusqu'à l'île du Pont Némo, lieu absolument extra-ordinaire que je vous laisse découvrir par vous-mêmes. Il regorge d'idées pour mettre ses personnages dans des situations étonnantes, risquées, drôles (comme les inventions de Carmen pour que son Dieumercie puisse enfin la combler sexuellement) ; à chaque fois une péripétie en amène une autre tout aussi folle. C'est un vrai plaisir  que de retrouver l'ambiance de mes lectures enfantines ou adolescentes. Mais là où l'auteur est malin, c'est que son roman n'est pas qu'une aventure, un récit pour jeunes hommes et jeunes filles, c'est aussi un ouvrage plein de questionnements et de réflexion :

- sur la littérature, la lecture (de grands passages sont voués à la lecture à voix haute dans les ateliers de fabrique de cigares qui ont permis à beaucoup d'ouvrières d'accéder à la littérature), sur l'avenir du livre (Monsieur Wang fabrique des liseuses),

- sur la philosophie, la médecine et la science qui n'en finissent pas de chercher et de trouver des solutions pour tel ou tel souci, qui repoussent ainsi les limites de l'humanité et posent des questions éthiques,

- sur l'écologie, et la manière dont nous traitons la Terre, certains jusqu'au-boutistes pensant qu'elle se régénérera seule,

- sur la politique mondiale, cette course à la croissance dont on ne sait pas jusqu'au bord de quel gouffre elle nous mènera.

L'écriture de JM Blas de Roblès est riche, très riche, tour à tour "vieille France", qui colle aux romans d'aventures auxquels il fait référence, lorsqu'il évoque l'épopée de Canterel, Holmes, Grimod et Lady MacRae : l'écriture pourrait faire penser qu'on évolue au début du XX° et puis on comprend qu'on évolue dans un monde inventé dans lequel la plus grande technique côtoie des us et coutumes du début XX°, un monde néo-rétro : "Après une courte nuit, abrégée par de légitimes récapitulations sur la poursuite qui s'engageait, mais surtout par l'aptitude de Holmes à renouveler son verre de whisky avant d'émettre le moindre avis, ils grimpèrent tous les quatre dans un cab aux alentours de midi. Depuis la réouverture des mines de houille et le retour du coke dans tous les domaines de l'industrie, un épais brouillard pesait désormais sur les métropoles européennes. Autrefois célèbre, le fog londonien avait repris sans peine ses lettres de noblesse, si bien que même à cette heure du jour il réduisait les rues à de lugubres canyons peuplés de silhouette vagues."(p.68/69) ; elle se fait beaucoup plus moderne lorsque l'écrivain s'intéresse à Monsieur Wang et ses employés ou à Carmen et Dieumercie, ce qui personnellement me plaît beaucoup, ce télescopage d'époque tant dans la description des lieux, des personnages, des habitudes, des vêtements que dans l'écriture.

Vous comprendrez aisément que j'ai plongé avec délices dans le roman de JM Blas de Roblès, que j'en suis encore à peine remis, que je le conseille à tous ceux qui veulent lire à la fois de l'aventure, une "critique radicale des idéologies et des gouvernances anonymes, tentaculaires, doublée d'une piquante réflexion sur l'art littéraire" (4ème de couverture), un livre totalement maîtrisé et vachement bien écrit et en plus magnifiquement illustré de cette couverture signée David Pearson (comme toutes les couvertures Zulma). Je le classe dans "Culture polar" et dans le challenge de Liliba, sans que cela le réduise à cet aspect : il est plus vaste, il enjambe plusieurs genres ; un vrai roman d'aventures !

Livre de la fameuse rentrée littéraire 2014 donc pile pour le challenge du même nom de Hérisson.

Hélène est aussi enthousiaste que moi.

 

 

polars 2015

 

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