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Les nigauds de l'oubli et autres saloperies

Publié le par Yv

Les nigauds de l'oubli et autres saloperies, Ilaria Gremizzi, Éd. Castor astral, 2013

Lily est une jeune fille de treize ans qui vit dans une petite ville italienne, près de Milan. Son père, Ronnie est coiffeur, sur le déclin depuis que des visagistes ont pris le marché, sa belle-mère, Jeanne, complète la famille. Un jour, Ronnie décide d'héberger Franz Pellicia, un tueur à la retraite en cavale. Une relation étonnante et quasi à sens unique s'installe entre Franz et Lily qui lui pose beaucoup de questions auxquelles il ne répond pas toujours.

Lily est une jeune pré-ado en plein questionnement en Franz sera son interlocuteur bien malgré lui parfois ainsi que Rex, le réfrigérateur-miroir, qui lui ne lui répond pas... quoique, certains jours...  "Rex, qu'il y avait écrit sur sa porte, en grandes lettres magnétiques. Rex comme le tyrannosaure. Rex le tyran. Pourquoi tyran ? Parce que je m'y voyais. J'étais grosse et je m'y voyais : une masse trapue reflétée dans le lac noir." (p.43) Lily est un peu enveloppée, pas très à cheval sur la propreté : "Il me semblait que la toilette d'une femme se faisait toute seule, comme par magie. Un jour, la magie s'estompait et on devenait de vieilles pies, laides, indésirables -sèches et fragiles comme des meringues, ou grosses et molles comme des boules de pâte à pizza. Jeanne s'enfermait souvent dans la salle de bain, elle verrouillait la porte. On n'avait pas le droit d'entrer, ni Ronnie ni moi. J'écoutais ses bruits, je comprenais encore moins. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire ? Elle ôtait un déguisement ? Elle priait les dieux d'une religion sauvage ? Elle se lavait, tout simplement ? Cela faisait de la mousse ? On n'entendait pas vraiment l'eau couler." (p.101). Ronnie a quasiment démissionné de son rôle de père, préférant s'intéresser aux extra-terrestres et Jeanne est là, qui fait de son mieux ; restent donc Franz et Rex !

De l'avis de tou(te)s ceux qui ont lu ce livre, il est bizarre, étonnant et enthousiasmant, voyez ce qu'en disent Keisha, Clara ou d'autres sur Babelio. Je ne détonnerai absolument pas, ce roman, malgré quelques longueurs, des passages un peu moins intéressants est un pur plaisir. L'auteure, italienne qui écrit en français, joue avec les mots, les expressions, les assonances, les allitérations, les aphorismes, les néologismes, à la manière d'un Queneau (j'ai même parfois pensé à Zazie et écoutant parler Lily, vers la fin surtout, lorsqu'elle bouscule un peu Franz) ; je ne compare pas, évidemment, je note juste les images qui me sont venues à ma lecture. Les dialogues sont gentiment délirants, absurdes :

"-Pourquoi tu ne viendrais pas ?

- J'ai peur des trous.

- Ah bon ?

- Je souffre de trouphobie. [...]

- Je suis désolée. Tous les trous ? La serrure, l'évier, les prises électriques ?

- Les pires jours, oui.

- Depuis longtemps ?

- Depuis deux jours.

- C'est récent. Qui t'a fait ton diagnostic ?

- Moi-même. Devant un bout de gruyère, je n'ai pas tenu le coup. Je suais. Je me suis enfui sur le balcon de Jeanne." (p.236/237)

Une vraie réussite que ce roman. Jubilatoire. Formidable. Et pourtant il ne s'y passe pas grand'chose : ce n'est que la vie d'une jeune fille, ses questions et ses tourments avec en plus des digressions diverses et très variées, sur  le cheval, les visagistes, le maquillage, les extra-terrestres, les poules comme thérapies contre la dépression, des interludes, ... et des titres de chapitres à l'ancienne, très drôles, comme "D'un déménagement qui fut pris pour un meurtre et de mes grands travaux pour devenir femme." Ou encore "Chapitre hors série : Où l'on découvre qui je suis. Présentation un peu tardive de l'héroïne."

Si vous aimez les lectures décalées, un peu étranges, drôles (mais pas uniquement), extra-ordinaires, dans lesquelles l'auteure s'en donne à cœur joie et le lecteur aussi, ce roman est inévitable.

 

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La vie est un tango

Publié le par Yv

La vie est un tango, Lorenzo Lunar, Éd. Asphalte, 2013 (traduit par Morgane Le Roy)

Léo Martin est commissaire dans le quartier de son enfance dans la ville de Santa Clara, à Cuba. Il s'occupe des petits trafics en tout genre, ferme souvent les yeux pour ne pas léser ses copains d'enfance et pour que chacun puisse vivre et gagner quelques malheureux pesos. Léo tente également de vivre entre Luisa sa compagne, Mariana son ex-femme et Mayita, une prostituée pour qui il éprouve un désir et un sentiment ambivalents. Lorsqu'un jeune homme est assassiné dans le quartier, César, son chef lui demande d'enquêter dessus et sur la cause présumée de ce meurtre, un trafic de lunettes.

Après une ou deux rencontres ratées entre les éditions Asphalte et moi sans lien avec la qualité des livres qu'elles proposent, mais juste parce qu'ils ne me convenaient pas, en voici une belle, réussie. Je suis entré tout de suite dans ce roman noir et ne l'ai plus lâché jusqu'au bout : tout me va : le thème, le contexte géographique, l'écriture et le format condensé, 158 pages. Le thème : roman noir, policier sans violence, sans hémoglobine ou cadavre décrit avec minutie. Léo n'intervient que sur des petits trafics, ne voit pas tout ce qui se passe autour de lui, parce qu'il idéalise son quartier et qu'il vit sur ses souvenirs d'enfance. Il a été placé à ce poste de commissaire par un des cadres du parti, a été formé à La Havane puis est revenu travailler à Santa Clara. Son emploi n'est pas de tout repos, seul dans son quartier à en assurer la sécurité, qui lui a déjà valu la séparation d'avec Mariana et de ne plus beaucoup voir leur fille Yanet. Il est en train également de mettre en péril sa relation avec Luisa qui lui reproche ses absences et ne sait pas prendre de décisions quant à sa malsaine relation avec Mayita, la prostituée. Outre ces questionnements, Léo doit faire face à l'enquête demandée par son chef et va découvrir une facette de son quartier qu'il ne connaissait pas ou qu'il ne voulait pas voir. Cette enquête et la vie de Léo tiennent le lecteur jusqu'à la fin sans jamais d'ennui, d'envie de passer des pages, et lui permettent d'améliorer sa connaissance de Cuba. Le contexte géographique est finement décrit, on comprend aisément la difficulté de vivre dans un pays en crise dans lequel on ne peut pas toujours tout dire, dans lequel certains ne peuvent vivre que grâce aux trafics, au travail au noir, où la prostitution est quasiment le seul moyen pour certaines femmes de s'en sortir et de faire vivre leur famille. Fela, la mère de Léo est celle qui fait le lien entre l'avant 1959 et la vie actuelle sous Castro : les idéaux oubliés, la misère pour beaucoup : "Avant, une prostituée était mal vue. Sa famille la reniait. Elle devait oublier père, mère, frères et sœurs et faire sa vie seule, jusqu'à la fin. Maintenant, il faut voir avec quel toupet les mères racontent que leurs filles font le trottoir." (p.48), celle qui tente d'ouvrir les yeux de son fils sur l'état du pays, sur sa vie.

L'écriture est directe, va droit au but et s'attarde peu sur les descriptions des paysages et des personnages, tout juste sait-on qu'untel est dégingandé ou bien au contraire gras ou qu'unetelle a un beau cul et de grandes jambes (les prostituées qui traversent le livre sont les plus décrites). Les tourments de Léo sont écrits également franchement : "Parfois, je me dis que mon problème, c'est la peur. La peur peut être héréditaire. Oui, j'ai la trouille. La trouille depuis cette fameuse nuit où j'ai vu le corps de Pinky porté à bout de bras, dans la foule, atteint par le coup de poignard mortel d'un délinquant. J'ai peur de subir le même sort. Peur de crever. Et peur de tuer aussi, parce que je suis convaincu que cela peut arriver un de ces quatre. Il suffit d'une détente sur laquelle appuyer ou d'une prise de karaté." (p.41/42)

Pas de chichi dans le discours, le langage peut être cru, la violence est décrite, présente, quotidienne, celle des hommes frappant les femmes, celle des gens ne trouvant pas de quoi manger, celle des envieux de ceux ou celles qui "réussissent" fut-ce en vendant leurs charmes, ...

C'est un roman noir social duquel sort peu d'espoir, les personnages semblent résignés, désabusés, englués dans des vies difficiles, dans un pays qui ne bouge pas. On ne peut pas dire que Cuba soit à la pointe de la démocratie et que les Cubains vivent dans l'aisance, ce qui ressort très bien de ce livre. Un très bon roman noir dans la lignée de ce que j'ai pu lire de Leonardo Padura, avec un côté plus actuel notamment dans le langage ; vous auriez tort de passer à côté.

Merci Estelle.

 

thrillers

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L'autre

Publié le par Yv

L'autre, Andrée Chédid, Flammarion, 1969 (Librio, 1998)

Simm est un vieil homme qui rentre chez lui en prenant son temps. Lorsqu'il quitte la bourgade la plus proche de sa maison, il lui reste encore trois heures de marche. Mais au moment où il a salué toutes ses connaissances et où il débute sa marche, une secousse terrible détruit tout. Un séisme fait de cette ville touristique, emplie en cette saison, un tas de ruines. Très vite, les sauveteurs arrivent et quelques jours plus tard, la ville est désertée sans espoir de retrouver des survivants. Seul Simm reste, persuadé que l'étranger qui l'a salué le matin du tremblement de terre par la fenêtre de l'hôtel est toujours en vie, sous les décombres du-dit hôtel. Commence alors une longue période de solitude, à l'affût du moindre souffle de vie souterrain.

J'ai reçu dans ma boîte à lettres l'autre jour, la revue du département de la Loire Atlantique dans laquelle un article m'a plu : les nouveaux collèges construits par cette collectivité territoriale porteront tous des noms de femmes et, celui d'une ville proche de chez moi, s'appellera le collège Andrée Chédid, le premier en France à porter le nom de cette romancière-poétesse récemment décédée. D'où la réalisation d'une vieille envie de ma part : relire L'autre, le premier roman que j'ai lu d'elle et qui m'avait enthousiasmé. A relire des livres qu'on a aimé, on prend un risque, celui de n'y plus retrouver tout ce qui nous avait fait l'aimer. Ça m'est arrivé plusieurs fois, au point de refermer le livre assez vite pour en garder la magie en moi. A peine ré-ouvert ce roman je savais que je ne prenais pas ce risque. Emballé dès le départ jusqu'au bout de l'attente de Simm.

Andrée Chédid pousse son personnage à la solitude, elle le pousse aussi dans ses retranchements, l'obligeant à réfléchir sur l'avenir de l'humanité entre modernisme à tout crin et/ou humanisme :

"Les machines délivrent. J'en ai vu qui creusaient pour découvrir une source, d'autres qui montaient en quelques jours des panneaux de maison, celles qui lient la terre, qui brisent les distances. [...] Tu sais, l'ignorance est une défaite, aussi.

- Notre défaite, Ben, sais-tu où elle est ?

- Peut-être, d'aimer les choses plus que le chemin ?...

- C'est quoi le chemin ?

- Où l'on marche, où l'on avance, où l'on va..." (p.112)

Les thèmes classiques ne sont pas évités, l'amour, la mort, la vie, le sens que l'on donne à sa vie, vus par les yeux de Simm ou de Aga, la petite fille qui vient le soutenir quelques jours. Et pour aborder ces questions, Andrée Chédid use de diverses formes narratives : le roman classique, la poésie en prose, avec mise en page particulière et le théâtre avec dialogues et didascalies.

Un roman fort qui reste longtemps en mémoire et qui, je viens de le prouver, ne perd absolument rien à la relecture, des personnages formidables, Simm en particulier qui n'en fait qu'à sa tête. Un film a été tiré de ce grand roman, mis en scène par Bernard Giraudeau, je suis à l'affût d'un éventuel prochain passage sur une chaîne de télévision, car il me semble qu'il n'en existe pas de copie DVD. Messieurs et Mesdames les Président(e)s de chaînes et programmateur(trice)s, pour une fois, faites quelque chose de bien, programmez de bons films dont L'autre de Bernard Giraudeau !

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Sombre dimanche

Publié le par Yv

Sombre dimanche, Alice Zeniter, Albin Michel, 2013

Je viens d'apprendre qu'Alice Zeniter est la nouvelle lauréate du prix Inter, je recycle donc mon article de début janvier, pour coller à l'actualité. Voyez ce que j'en disais :

Une maison en bois, cernée par les rails, tout près de la gare de Nyugati à Budapest. Là vit la famille Mandy : Imre le grand-père, Pàl le fils et Ildiko sa femme et leur deux enfants Agnès et le jeune Imre. C'est une famille qui vit en dehors des autres, dans les non-dits et les secrets. Du début des années 70 à notre époque, elle subit ou vit les changements du pays, la chute du mur de Berlin, puis l'effondrement de l'URSS et l'ouverture à l'ouest. 

Alice Zeniter place son roman en Hongrie, pays qu'elle connaît pour y avoir vécu. Un pays sans attrait touristique majeur, sans lien à la mer (c'est elle qui le dit), un pays brimé pendant de nombreuses années. Elle fait du jeune Imre son personnage principal. Grâce à lui, elle peut raconter l'histoire de cette famille qui a traversé la seconde partie du siècle dernier. Le grand-père a vécu la guerre, "La Seconde Guerre mondiale [qui] avait été un chaos total durant lequel le pays avait servi de parc à thèmes aux Hongrois, aux Allemands et aux Russes qui l'avaient tour à tour contrôlé. Chacun avait eu son temps de barbarie et chacun en avait usé." (p.31) Puis, la révolte des Hongrois contre les Russes en 1956 qui aboutira à l'invasion de Budapest par l'armée rouge. Suivront des exécutions des opposants ; la répression est terrible et les Hongrois ont peur jusqu'en 1961 où Janos Kadar prononce : "Tous ceux qui ne sont pas contre nous sont avec nous". Alors "Si Kadar acceptait les cœurs tièdes, les cœurs froids à la condition qu'ils conservent un silence poli, alors la maison au bord des rails acceptait Kadar. La peur se fit moins forte, les ventres se dénouèrent. Et Pàl comprit que si l'année 1956 avait été si longue et si terrible, c'était parce qu'elle avait duré jusqu'en 1961." (p.102) Et puis la vie reprend son cours quasi-paisible dans la maison en bois et partout ailleurs dans le pays, jusqu'en 1989 et la chute du mur de Berlin.

Imre grandit dans ce pays en solitaire. D'une unique relation amicale dans l'enfance, il passe à une unique relation amoureuse. A travers lui, l'auteure parle de la difficulté de vivre dans un petit pays brimé dans lequel on ne peut être que "cœurs froids" ou "cœurs tièdes". Ne pas faire de vagues pour (sur)vivre. Imre découvre la vie sans passion -à part peut-être son travail dans le sex-shop qu'il a dû quitter pour une femme- sauf la naissance de sa fille. A part ça, il vit comme avant lui son père dénué de passion lui aussi. Il faut dire qu'il n'est pas très aidé, les non-dits et les secrets sont nombreux dans cette famille et il ne les apprend que très tard, certains par hasard et quasiment tous de la bouche d'une tante qui depuis longtemps a quitté la maison en bois pour vivre. Ne pas savoir ou se taire peut empêcher de vivre pleinement.

Très agréable lecture d'une part pour tout ce que j'ai écrit plus haut, les personnages, bien campés, bien décrits, les relations entre eux ou l'absence de relation, le contexte géographique et historique -personnellement, je ne connaissais pas du tout ce pays, à part quelques vagues souvenirs de livres scolaires- et d'autre part une belle écriture de l'auteure. Simple, directe Alice Zeniter fait mouche à chaque phrase. Elle allie la légèreté, l'humour à la profondeur de très jolie manière. Son livre, qui pourrait paraître un rien plombant si l'on se fie à mes deux premiers paragraphes ou au dossier de presse ne l'est absolument pas. Certes, ce n'est pas non plus un ana ou un recueil de bonnes blagues, néanmoins, A. Zeniter réussit à nous faire sourire par des formules inattendues, des dialogues francs et crus entre Imre et Zsolt. 

Un roman à découvrir d'une jeune auteure que je ne connaissais pas (honte à moi puisqu'elle en est au moins à son troisième) mais que je compte bien continuer à lire.

Merci Aliénor.

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L'hôtel hanté

Publié le par Yv

L'hôtel hanté, Wilkie Collins, Éd. Sol Publishing 90 (Espagne), 2008 (écrit en 1878)

La comtesse Narona vient consulter un médecin anglais réputé pour la finesse de son diagnostic, car elle croit devenir folle. Future épouse de Lord Montbarry, elle vient d 'apprendre que celui-ci a annulé les fiançailles qu'il avait prévues avec une autre femme, Agnès, sa cousine. Celle-ci prend la chose assez philosophiquement, mais lorsque les deux femmes se rencontrent et malgré la bonté d'Agnès, la comtesse Narona ne se sent pas bien, sûre qu'Agnès est celle qui la mènera jusqu'à sa fin. Son ange de la mort en quelque sorte. Le mariage est prononcé et le couple part à Venise dans un palais dans lequel un drame se joue.

Il y a quelques années, en me baladant dans une librairie, j'ai vu les livres de cette collection proposée par Ouest-France, La crème de crime. Pour le prix, j'ai dû en prendre deux ou trois et seul celui-ci a survécu à diverses réorganisations de notre habitat. Ont été publiés également, Gaston Leroux, Edgar Allan Poe, Paul Féval, entre autres. Bouquin pas cher, format poche, présentation minimale, même pas le nom du traducteur. Au moins, le nom de l'auteur, Wilkie Collins (1824/1889), qui je l'apprends très récemment est connu -mais pas par moi- pour ses écrits appelés "romans à sensation" et précurseurs du roman policier ou à suspense (source Wikipédia).

Me voilà donc en présence de mon premier Wilkie Collins et j'avoue n'avoir point été déçu. Classique, efficace, flirtant avec le surnaturel, ce roman se déguste en douceur et est en plus d'un roman à suspense une peinture de la société anglaise des années 1860. Ces Lords qui vivaient aux Indes et revenaient dans leur pays au bout de quelques années fonder une famille, ces grandes familles qui voyageaient facilement et souvent, passaient du temps en France, chez "le peuple le plus gai du monde entier" (p.118) -comme quoi les temps changent, d'abord je ne suis pas sûr que de nos jours un Anglais aurait le même discours, et ensuite aurait-il tort puisque nous sommes, paraît-il, en tête de consommation d'anxiolytiques ?- et en Italie, notamment à Venise. Les tergiversations d'Agnès, ses hésitations ou ses pudeurs, ne voulant pas céder au frère de son ex futur-mari (vous me suivez), et les longues cour et attente de celui-ci sont  un rien désuètes et ajoutent un charme à ce livre.

Wilkie Collins est un malin, il nous prend par la main au début de son livre et ne nous lâche plus jusqu'à la fin : il nous mène là où il veut. Exactement. Son intrigue est très bien menée, les détails sont disséminés ça et là dans le texte qui seront utiles au dénouement. On le sait, on sait même quels sont ceux qui vont servir mais point encore comment et pour qui ou avec qui. Un vrai Cluedo.

Et puis l'écriture est belle, très 19ème avec des tournures dont on n'use plus guère, des paraphrases, des portraits simples et très visuels ; la comtesse Narona, par exemple :

"Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle semblait avoir trente ans. Ses traits : le nez, la bouche et le menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne, malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent d'un manque absolu de douceur dans les yeux." (p.7)

Ou encore celui d'une femme de chambre :

"C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de sa vie, avec des yeux enfoncés, des yeux gris fer. [...] On voyait du premier coup d’œil que Mme Rolland devait avoir sa réputation intacte ; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe : tout était anguleux ; en un mot la vertu, dans cette excellente personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle n'était pas un homme." (p.101)

Daté ce roman, c'est évident, mais très plaisant et puis, c'est comme de revoir un vieux film d'Hitchcock -pas de comparaison dans les dates-, depuis on a fait plus nerveux, plus rapide, plus moderne, mais pas forcément plus tortueux et plus captivant, suggérer étant nettement plus fort que de tout dire ou montrer. Un bémol uniquement pour les coquilles, les approximations de ponctuation à ne point imputer à l'écrivain mais à une mise en page bas de gamme.

 

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El Chino

Publié le par Yv

El Chino, de Sebastian Borensztein, sortie cinéma, 2011, et DVD, 2012

Un jeune homme chinois, Jun, s'apprête à faire sa demande en mariage, sur une barque au moment où une vache tombe du ciel et annihile ses projets.

En Argentine, Roberto tient  la quincaillerie familiale, homme taciturne, bourru aux habitudes fortes qui ne déroge jamais à son coucher à 23h tapantes, qui recompte les clous dans les paquets qu'il reçoit et trouve toujours qu'il lui en manque.

Ces deux-là n'auraient jamais dû se rencontrer et portant, Jun atterrit en Argentine à la recherche d'un oncle ; sans le sou, c'est Roberto qui le recueille.

Mise à part cette vache qui tombe du ciel, qui, aussi étonnant que cela puisse paraître est un fait divers réel, rien n'est excessivement original dans ce film qui reprend les thèmes de l'homme blasé qui s'éveille enfin en rencontrant une autre personne totalement opposée. Dans les films états-uniens, c'est souvent la rencontre d'un homme et d'une femme, une comédie romantique. Là, dans ce film argentin, la rencontre est entre deux hommes (rien de sexuel entre eux, le propos n'est absolument pas là) qui ne peuvent communiquer, car l'un ne parle qu'espagnol et l'autre mandarin. Et ça marche. Je l'ai emprunté en DVD à la médiathèque et l'ai visionné un soir de pauvreté télévisuelle (si si il y en a malgré les nombreuses chaînes) et je me suis régalé. L'acteur principal, Ricardo Darin, (que j'avais déjà vu dans Dans ses yeux) est royal, taiseux avec des yeux très expressifs comme le lui fait fort justement remarquer Mari (Muriel Santa Ana), la charmante femme qui  tente de le conquérir. Bousculé dans ses habitudes, il ne sait plus quoi faire, est capable de péter un câble pour une remarque déplacée, a du mal à cohabiter. En face de lui, Jun (Ignacio Huang) est imperturbable, insondable.

Je m'attendais à une comédie pure mais en fait, malgré quelques scènes très drôles, on sourit plus qu'on ne rit, mais voir les personnages évoluer, changer uniquement parce qu'ils rencontrent un autre totalement opposé à eux est un plaisir. C'est finement joué et filmé, nettement plus que les films étasuniens dont on est abreuvé et qui avancent avec leurs gros sabots. Comme quoi, avec des recettes archi connues, on peut encore faire du très bon cinéma.

DVD emprunté à la médiathèque, en espagnol, version sous-titrée en français.

Dasola en a parlé aussi.

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