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L'homme qui en voulait trop

Publié le par Yv

L'homme qui en voulait trop, Patrice Pélissier, Presses de la cité, 2011

Jean Deschamps est le conducteur du chasse-neige d'une région d'Auvergne. Le lundi 5 décembre, il part travailler : les chutes du weekend ont été abondantes, exceptionnelles. Il arrive au hameau des Combes, bien décidé à se faire payer un café chez Noémie. Au lieu de cela, il découvre à l'entrée le cadavre de Julia, autre habitante du hameau. La gendarmerie alertée dépêche le major Feyrat et le gendarme Delaire. Ils découvrent d'autres morts : "Si Feyrat ne s'était pas trompé, le hameau abritait six morts. Ce qui était beaucoup, puisqu'il ne comptait que cinq âmes." (p.17)

Roman policier assez classique et plaisant qui après avoir décrit les cadavres, et le hameau ensanglanté (à part cette description un rien macabre, point d'hémoglobine ou d'horreurs qui puisse faire fuir le lecteur) se concentre sur les différents protagonistes. D'abord les gendarmes chargés de l'enquête qui sont obligés d'émettre des hypothèses, bien embêtés qu'ils sont par le manque de témoin et par l'absence totale de motifs : les habitants des Combes étaient paisibles, sans histoires, des gens normaux. On suit pas à pas leurs investigations, leurs questionnements, leurs doutes, leurs différentes versions des faits. On peut noter aussi l'ambition de certains et la peur d'autres de se faire saquer : "Et le général de se souvenir d'une mutation, au fin fond d'une base militaire désaffectée dans l'Est, d'un colonel de ses amis à la suite d'une mauvaise gestion de crise lors d'un passage du président de la République." (p.99)

Ensuite, les morts, parce qu'en parallèle, Patrice Pélissier fait parler Alex, qui ne fait pas partie des morts, mais qui était présent sur les lieux ce weekend meurtrier. On ne sait d'ailleurs où il est, au début du livre. Alex est un homme de trente-cinq ans, dragueur, qui ne vit que sur le dos des femmes qu'il fréquente. Sa dernière conquête en date, c'est Julia, habitante du hameau. Alex raconte son arrivée aux Combes, une semaine avant le drame et fait défiler les jours, à la manière d'un journal intime. Il décrit tout ce qui se dit et se passe dans les maisons des uns et des autres. Nous, lecteurs, possédons donc un coup d'avance sur les gendarmes, parce que nous sommes à l'intérieur du hameau.

Roman classique dans l'écriture, simple, et sans artifices et dans sa construction qui met donc le lecteur dans les confidences bien avant les enquêteurs. Je suis passé par toutes sortes de suppositions sur le nom (ou les noms) du (des) coupable(s), avant de savoir le fin mot de l'histoire. Pas surpris par le dénouement, mais néanmoins pas déçu. L'auteur nous amène doucement vers son épilogue, en semant dans son récit des indices favorisant telle ou telle thèse, sans en divulguer une avant la fin.

Un petit bémol sur une technique qui m'a agacé un peu : à chaque fin de chapitre consacré à ce que j'appelle le journal d'Alex, Patrice Pélissier place une phrase sensée donner du suspense et qui est, à mon sens, superflue, du genre :

"Pas de doute, Jésup venait des tréfonds de l'enfer et nous devînmes ses anges exterminateurs." (p.26)

"... je me fis la réflexion que nous ne tarderions pas pas à être coupés du monde. Sur le moment je n'imaginais pas que ce serait vrai et que cela nous mènerait à notre perte." (p.48)

C'est tout ce que j'ai à reprocher à ce polar très fréquentable, qui encore une fois, fait mentir ceux qui pensent que l'édition régionale est de piètre qualité, puisqu'il est en collection Terres de France, comme l'excellent Ceux de Menglazeg, de Hervé Jaouen.

Claude le Nocher a aimé aussi.

Merci Laura.

 

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La mort n'est pas un jeu d'enfant

Publié le par Yv

flavia.jpgLa mort n'est pas un jeu d'enfant, Alan Bradley, Ed. Le masque, 2011

Deuxième tome des aventures de Flavia de Luce. Cette fois-ci, la jeune demoiselle veut éclaircir le mystère autour de la mort de Rupert Porson, marionnettiste de son état, tué en pleine représentation. Mais Flavia "devra prendre garde à ne pas s'approcher trop près de celui qui tire secrètement les ficelles de cette danse macabre..." (4ème de couverture)

Lorsque Anne, des éditions Lattès et Le masque m'a envoyé ce livre, j'ai à peine eu le temps d'ouvrir le paquet que Mlle Yv l'a emporté avec elle. J'ai donc pensé que le mieux était qu'elle vous en parle elle-même, mais elle est timide, alors, elle m'a glissé ses impressions et m'a autorisé à les reproduire. Je vous soumets donc le fruit de notre collaboration et de nos conversations :

"- Eh bien ce livre il est drôlement bien et même que Flavia elle enquête sur le meurtre d'un marionnettiste qu'a été tué tout près de chez elle."

Non, j'rigole, en fait Mlle Yv, étant âgée de 17 ans, elle parle trop pas comme ça !

"- Oh papa, arrête, t'es relou là ! Tu veux me faire passer pour qui ? Je ne suis plus une gamine !

- Mais tu ne parles pas comme ça à ton père, s'il te plait ! Non mais c'est quoi cette éducation ?"

Après bien sûr, c'est l'escalade et le pugilat assuré, et puis Madame Yv entre en scène et puis Junior Yv aussi et les deux petits, alors je vous dis pas la journée...

Comme je ne vous la dis pas, je vais en profiter pour revenir à Flavia et aux raisons qui ont poussé Mlle Yv a lire et aimer ce roman :

"D'abord l'héroïne -mais non, pas la drogue papa, là t'es lourd !- est sympa, espiègle. Toujours prête à jouer des mauvais tours à ses soeurs et à se rendre intéressante. Le livre est aussi intéressant que le premier et toujours autant accessible. Moi, qui n'ai jamais été fan des Harry Potter -en fait je n'ai pas aimé-, là, j'ai pris du plaisir aux aventures et mésaventures de Flavia. L'intrigue m'a tenu en haleine et les méthodes de Flavia pour la résoudre sont réjouissantes et efficaces. Mais, je pense que ce livre est destiné à un public de jeunes et d'ados et qu'il ne conviendra pas aux adultes ou aux vieux comme papa, ou alors à ceux qui ont l'habitude de lire ce genre de romans. Pour ceux qui lisent des choses plus sérieuses, ce sera sans doute un bouquin un peu léger. Quoiqu'il puisse être aussi un moment de détente.

Alors, ça te va papa, j'ai été bonne ?

- Mais oui, ma fille, très bonne. Ton texte est digne de figurer sur mon blog, il en a l'étoffe !

- Ça va bien, comment tu t'la pètes ! Tiens, pour ta peine, j'espère que j'aurai plus de commentaires que toi. Filles à papa et tous les autres, aidez-moi ! Laissez vos commentaires et ensemble, nous battrons tous les papas trop fiers d'eux (et en plus, ça fera de la pub au blog de mon papa qu'il est trop bon -mon papa, pas le blog, bien sûr ; quoique, les deux finalement !)"

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Samedi 14

Publié le par Yv

Samedi 14, Jean-Bernard Pouy, Ed. La Branche, 2011

Maxime vit bien peinard dans sa campagne creusoise. Entre les visites aux commerçants de la petite ville voisine, les discussions météorologiques au comptoir du rade et les apéros-guignolet avec ses plus proches voisins, les Kowa, la vie s'écoule, paisible. Un matin, on cogne à son huis et il se retrouve en face de compagnies de flics, présentes pour assurer la sécurité des Kowa, parents du nouveau et très controversé ministre de l'Intérieur. Maxime est embarqué sous de fallacieux prétextes, se libère et prend la poudre d'escampette. Et puis, les flics s'aperçoivent que celui qu'ils prenaient pour un pré-retraité tranquille est en fait un ancien terroriste, très recherché. Dès lors, Maxime va jouer, se cacher, risquer sa liberté dans son road-movie sur les rails de France.

Troisième polar de la collection vendredi 13 et il faut bien le dire, voire même le crier fort, troisième succès ! Différent des deux précedents (Close-up et L'arcane sans nom), mais tout aussi réussi. Jean-Bernard Pouy écrit là le roman d'un homme qui a donné pour une cause et qui ne rêve désormais que d'une vie peinarde. On le réveille de sa torpeur, tant pis pour ceux qui ont osé. Maxime est fatigué, certes, souffre d'un lumbago chronique, re-certes, mais n'est pas d'une nature à se laisser alpaguer aisément. Il sillonne la France du sud au nord, de l'est au sud et de l'ouest à l'est en passant par le centre et à nouveau par le nord, laissant fort peu de traces. Preuve qu'il est un homme de goût et de talent, il prend avec lui la Pléiade des romans de Queneau (et trouvera en chemin, sur un vide-grenier son pendant des poèmes du même auteur), et J-B Pouy nous agrémente des poèmes de cet immense auteur tout au long de son livre. Quelle riche et belle idée ! D'ailleurs, toute comparaison gardée, JB Pouy a une écriture qui par moment s'apparente à celle de Queneau, entre belles lettres et mots inventés ou triturés, entre anglicismes et jeux de mots faciles, mais/et réjouissants. Un exemple ? Il y en aurait beaucoup, mais l'une des pages qui m'a le plus plu est la 27 (pas forcément la plus représentative de ce que je viens de dire, mais elle m'a tapé dans l’œil) :

"J'ai aussi eu le temps de me renseigner sur notre nouveau ministre de l'Intérieur. Stanislas Favard, le fiston de Roman et Monique. Qui avait pris, pour fomenter son ambition, le nom de sa mère. De nos jours, il vaut mieux passer pour un Creusois qu'un Polack, le chabichou est plus rassurant, dans nos isoloirs, que le bortsch. Ce type était apparemment un genre de requin aux dents longues et à l'haleine de hyène. Grimpette accélérée dans les sphères du pouvoir. Populiste à cran, extrémiste droitier parfois, chrétien de gauche de temps en temps. Réactionnaire se faisant toujours passer pour progressiste. Cinquième maroquin. Sans parler du nombre de Marocains qu'il avait déjà faits raccompagner dans leur beau pays. Certains le voyaient même à la tête de l'Etat, le jour où il aurait réussi à se faire mieux aimer des Français. Pour l'instant, une grande partie de notre population de veaux en douce stabulation ne le voyais (sic) pas encore comme le grand taureau en chef. Il s'était fait agresser plusieurs fois par des militants en colère. Il s'en foutait. Il fonçait. Comptait sur son impunité. Laminait ses ennemis."

Vous dire que j'ai aimé cette balade croustillante dans les villes les plus paumées, les hôtels miteux est superflu, vous l'aurez deviné de vous-mêmes. L'auteur nous rend sympathique un ex-terroriste (enfin, quand vous connaîtrez ses méthodes, vous verrez qu'il n'a rien à voir avec certains autres aux actions violentes) et se moque gentiment de la flicaille en tout genre, de la guerre des services, de l'ambition affichée de quelques uns d'être calife à la place du calife. Laissez-vous promener -dans tous les sens du terme, parce que certains rebondissements ne sont pas forcément prévisibles-, laissez-vous aller sur les routes par JB Pouy, laissez-vous guider dans les arcanes des services policiers qui se tirent la bourre, laissez-vous prendre au charme faussement indolent et nonchalant du pré-retraité Maxime et cerise sur le gâteau, ne résistez plus au plaisir de lire -ou relire- les poésies de Raymond Queneau (moi, qui suis assez imperméable à ce genre littéraire, j'avoue que je vais aller voir de plus près, mais bon, je suis fan de Queneau, alors ce n'est point une contrainte).

Merci Davina de chez Gilles Paris.

D'autres lecteurs : Choco (qui cite le même passage que moi), Claude Le Nocher.

 

challenge-rentrée-littéraire-2011

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La sérénade d'Ibrahim Santos

Publié le par Yv

La sérénade d'Ibrahim Santos, Yamen Manai, Ed. Elyzad, 2011

Santa Clara est une petite ville paisible où il fait bon vivre. Le rhum y est divin, les producteurs heureux et l'orchestre emmené par Ibrahim Santos joyeux. Un jour, le Président (ici, on peut lire aussi le Dictateur) goûte ce fameux rhum unique et cherche à savoir d'où il vient. Personne , aucun gouvernant, malgré quelques recherches, ne connait Santa Clara, enclave totalement inconnue dans ce pays opprimé par les militaires. Dès lors, le pouvoir n'a de cesse de trouver cette oasis d'innocence et de joie de vivre et d'y faire appliquer des méthodes autoritaires pour rentabiliser le rhum.

La première partie est assez drôle, enlevée : l'opposition entre les habitants de Santa Clara qui vivent dans une sorte de félicité primesautière et les militaires au pouvoir qui viennent les voir emplit son rôle. Ces militaires sont ridiculisés, notamment le passage dans lequel le Premier Ministre (le frère du Président) a du mal à faire son discours, embêté qu'il est par "une mouche à la cuirasse verte et luisante [qui] n'arrêtait pas de se poser sur le bord épais de ses narines. [...] Il levait le bras en direction de la foule et faisait envers elle de grands gestes elliptiques, comme s'il la couvrait tout entière  par la seule paume de sa main. Puis cette même paume venait tapoter avec noblesse sa poitrine décorée. Son autre main bougeait d'une façon nettement moins aristocratique, puisque l'amour que portait la mouche verte à ses narines était à son apogée." (p.55/59)

Jusqu'à l'arrivée de l'émissaire, l'ingénieur agronome chargé de rentabiliser la rhumerie, tout va très bien dans le meilleur des mondes : les agriculteurs cultivent leur canne à sucre pour le plus grand bonheur des buveurs de rhum ; la farce et la fable sont encore joyeuses. Puis, suite à cette arrivée, le livre se fait plus dur, plus sombre. La fable devient critique de la société de consommation, de la soif de progrès et d'avancées technologiques au mépris des besoins réels, du bien-être des populations et du mal que l'on fait à la terre mais aussi aux hommes, donc à nous-mêmes :

"- C'est après la terre  qu'ils en ont, après la terre et ce qui sort de la terre, dit le vieux Ruiz depuis sa chaise en teck. Ces hommes ont trop de pouvoir pour se contenter d'apprécier une bonne bouteille et décamper. [...]

- Tu crois qu'ils veulent réquisitionner nos terres ? se lança Alfonso Bolivar

- Nos terres ne sont plus les nôtres depuis que ces hommes les ont foulées, répondit le vieux Ruiz." (p.132)

Yamen Manai oppose les traditions qui permettent de vivre, chichement certes, mais heureux au progrès et à la course au profit. C'est sans doute banal comme opposition, caricatural sûrement, et un peu facile sans aucun doute, mais il le fait dans une écriture, souvent drôle avec de jolies trouvailles, je l'ai déjà dit, parfois plus noire et toujours très poétique et très liée aux contes. Les personnages ne sont pas en reste : Lia Carmen la belle liseuse d'avenir dans le marc de café, le vieux Ruiz, une sorte d'Agecanonix américain du sud plutôt que breton, Alfonso Bolivar le barbier qui se mêle de tout, Joaquin le jeune ingénieur par qui le malheur arrive est plus complexe que le simple "méchant" de service et  Ibrahim Santos, le joueur de viole, qui à la fin de ses sérénades donne la météo à venir –sans jamais aucune erreur- et donc permet aux agriculteurs de s'adapter aux conditions, cette ville totalement coupée du monde réel qui vit sans contrainte : une sorte d’Eldorado pour les conditions de vie.

Vers la fin, entre deux chapitres apparaissent des apartés : une phrase empruntée à Nietzsche, un passage du Coran ou encore, une nouvelle de 4 pages, un cauchemar de l’écrivain, a priori sans rapport avec le livre puisque très actuel dans l’écriture, mais qui n’est finalement que l’aboutissement de son raisonnement et ce qui risque bien de nous arriver si ce n’est pas déjà le cas.

Si vous ne connaissez pas encore les éditions Elyzad, c'est le moment de vous y mettre et ensuite -ou avant ou pendant, je ne voudrais forcer personne- d'aller voir leur très beau et très bon catalogue ; si vous les connaissez, vous savez que vous pouvez y aller sans risque.

Yamen Manai écrit là son deuxième roman, pas toujours l'exercice le plus facile, mais il passe brillamment le test.

Merci beaucoup Elisabeth.

Moustaphette a lu aussi et la Griffe noire a aimé. Livre qui entre dans les cordes du Challenge Rentrée Littéraire des Agents Littéraires qui, depuis plusieurs mois œuvrent pour la connaissance et la reconnaissance des petites maisons d'éditions.

 

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Rien ne s'oppose à la nuit

Publié le par Yv

Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan, Ed. JC Lattès, 2011

La vie de Lucile fut loin d’être de tout repos. Enfance parisienne dans une famille nombreuse, parents pas vraiment à la norme. Lucile, c’est la mère de Delphine de Vigan, qui, lorsqu’elle est morte a éprouvé le besoin d’écrire sur elle et sur sa famille. "Un matin je me suis levée et j'ai pensé qu'il fallait que j'écrive, dussé-je m'attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d'autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti." (p.48)

Bruyante, parfois exubérante, cette famille a également son lot de morts, plus ou moins violentes, de non-dits, de jalousies, mais aussi de relations fraternelles.

Nous avons des points communs Delphine de Vigan et moi : nous sommes nés la même année, Madame Yv en fait se prénomme comme elle, nous avons deux enfants (une fille –que nous avons tous deux appelée "ma puce" et un garçon), nous aimons Alain Bashung (le titre de ce livre est tiré d’Osez Joséphine, et j’ai repéré deux allusions à cet interprète p.279, l’une tirée de la même chanson et l’autre de Au pavillon des lauriers, sur l’album Fantaisie militaire). J’ai aussi eu parfois la sensation de reculer dans le temps en lisant son livre : je suis, comme Lucile, issu d’une famille nombreuse (probablement plus "classique" que celle de l’auteure) et les réunions de famille à rallonge autant en terme de durée qu'en terme de nombre de convives, je connais aussi.

D. de Vigan s’attèle donc au roman familial vu par le prisme de sa mère : c’est réussi, loin d’être larmoyant, au contraire, elle sait faire alterner les passages vifs avec d’autres beaucoup plus mélancoliques, des passages durs et violents avec d’autres plus légers et anecdotiques. Son livre n’est pas pesant et pourtant, dedans, il y a du lourd : les secrets de famille, les révélations ou les suspicions des uns et des autres, les antagonismes, les rapprochements, …  "Car les années qui ont suivi ne peuvent se raconter sans les mots drame, alcool, folie, suicide, qui composent notre lexique familial au même titre que les mots fête, grand écart et ski nautique." (p.179)

L’auteure intervient également dans son récit pour écrire ses doutes quant à la réussite de son projet d’écriture, pour dire qu’elle craint le regard des autres membres de sa famille, ses oncles et tantes, sa sœur qui tous ont le leur propre et pourraient s’étonner voire s’offusquer de sa manière de voir et d’écrire les événements. Elle se place presque plus en tant que fille de Lucile qu'en tant qu'écrivain, ses interrogations se croisent, car ces deux points de vue font partie d'elle-même. Elle se réconforte en entendant l’une de ses tantes lui dire qu’elle lira avec plaisir "sa" Lucile, et en engrangeant le soutien indéfectible de sa sœur. 

Du contenu du livre, je ne vous en dirai pas plus, parce que ce serait enlever un des ressorts de lecture et parce qu'il est totalement inrésumable (je doute, là, à l'instant même où je l'écris de la réalité de ce mot "inrésumable", mais bon, au moins, il est "parlant"). Par contre, je peux vous dire que j’ai été totalement absorbé par ce livre (437 pages que je n’ai pas vu passer, c’est suffisamment rare pour moi pour que je le souligne), pas pour le côté voyeur, parce que Delphine de Vigan l’évite très habilement mais pour la construction physique et psychique de sa mère, pour la progression de Lucile, plus forte et incroyable que certains personnages fictionnels (c’est ici, que je me dois de placer intelligemment l’adage : "la réalité dépasse la fiction.") Très bien écrit et totalement maîtrisé ce roman (roman et non récit puisqu’il est forcément subjectif, déformé, vu par les yeux de l’auteure). Delphine de Vigan a une plume alerte, travaillée qui retient son lecteur. J’avais déjà eu la même sensation avec No et moi : j’avais bien aimé, même si je trouvais les deux jeunes filles peu crédibles. A la lumière de ce livre et de la vie de Lucile, je m’aperçois qu’elles ne l’étaient peut-être pas tant que cela.

Livre sélectionné pour le Prix du roman France Télévision 2011. Et qui, dernière nouvelle vient de l'obtenir, juste devant mon autre préféré, Sorj Chalandon. 

Très belle journée à Paris, dans les locaux de la télévision pour nos délibérations, très belles rencontres, notamment avec les autres jurés et avec les auteurs. Merci Katia d'avoir tout bien organisé.

Lu aussi par : Leiloona, Clara, Canel, Mango, Sylvie

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Le Petit Sauvage

Publié le par Yv

Le Petit Sauvage, Alexandre Jardin, Gallimard, 1992 (Folio, 1994)

Alexandre Eiffel est le descendant de l'illustre Gustave. Orphelin très tôt, il abandonne sa jeunesse pour se consacrer aux études et devient chef d'entreprise. De la serrurerie Eiffel. Mais un jour, dans les allées du Marché aux oiseaux de Paris, il se fait interpeller d'un :"Le Petit Sauvage, tu es un fou." Et là, il reconnait l'auteure de cette phrase, Lily, une femelle perroquet du Gabon. Celle qui vivait dans leur maison. Celle que son père lui avait offert pour ses dix ans. Il la croyait échappée. Or elle se rappelle à lui, 28 ans après leur séparation. C'est une telle secousse pour Alexandre, qu'il décide de tout plaquer pour retrouver l'enfant, le Petit sauvage qui devrait toujours sommeiller en lui.

Maxime du blog L'épopée littéraire a décidé de faire voyager l'un de ses livres à travers la France, auprès de blogueurs(euses) qui, ensuite, devront écrire un billet. Je suis au début de cette aventure et viens de finir ce roman d'Alexandre Jardin. Je n'ai lu cet auteur que très récemment et n'ai actuellement à mon actif que son dernier livre Des gens très bien, qui a défrayé un peu la chronique lors de sa sortie. Dans Le Petit Sauvage, point de règlements de compte avec sa famille, mais plutôt avec lui-même en tant qu'adulte. 

"Un jour, je m'aperçus avec effroi que j'étais devenu une grande personne, un empaillé de trente-huit ans. Mon enfance avait cessé de chanter en moi. Plus rien ne me révoltait. La vie et l'enjouement qui étaient jadis dans mes veines s'étaient carapatés. Le Monsieur prévisible que j'étais désormais jouissait sans plaisir d'une situation déjà assise, ne copulait plus guère et portait sur le visage un air éteint. Je me prélassais sans honte dans la peau d'un mari domestiqué indigne du petit garçon folâtre, imprudent et rêveur que j'avais été, celui que tout le monde appelait Le Petit Sauvage." (p.13)

Alors, toute la suite du roman consiste pour Alexandre à retrouver son âme et son esprit d'enfant, à la fois insouciant et cruel. Parce que c'est bien connu que les enfants, dans leurs jeux, dans la volonté d'assouvir leurs désirs sont égoïstes et donc cruels. 

Plutôt une bonne surprise cette lecture d'un écrivain, que je croyais, dans ses premiers romans cantonné aux bluettes et autres mièvreries. Le roman est rapide, enjoué mais aussi empli de réflexions sur l'enfance, sur le fait de devenir adulte et sur ce qu'on abandonne en passant d'un état à l'autre. Très bien écrit, Alexandre Jardin surjoue ses personnages en permanence, autant dans le malheur que dans la joie. Quelque peu caricaturaux, ils font néanmoins avancer le lecteur de page en page sans déplaisir, avec le désir de faire ce bout de chemin avec eux. Le désir, ce pourrait être le maître mot de ce roman. Le désir de redevenir enfant. Le désir sexuel également. Le désir de vivre tout simplement. L'auteur joue également avec les codes de la mise en page, ajoute des illustrations, des formes peu usitées dans le roman, tout pour ne pas lasser le lecteur. Comme si Alexandre Jardin avait peur de s'ennuyer sur la longueur et pensait que, comme les enfants, son lectorat avait besoin de renouvellement pour se bien concentrer sur le fond. 

Vraiment intéressant ce roman qui me permet de réviser mon jugement sur A. Jardin -un peu à l'emporte-pièce, je dois bien l'avouer, et pire que tout, sans l'avoir jamais lu ! Merci Maxime et pour être totalement informés, retrouvez autres aventuriers de cette épopée littéraire sur le blog l'épopée littéraire.

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