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Passagers de l'archipel

Publié le par Yv

Passagers de l'archipel, Anne-Catherine Blanc, Ed. Ramsay, 2011

Six nouvelles pour ce recueil qui ont toutes en commun le lieu : Tahiti. Pas la Tahiti touristique, celle de la côte ouest, plutôt l'autre, celle de l'intérieur et de la côte est.

Poerava: courte nouvelle qui raconte l'évolution de la société des atolls dont l'authenticité meurt de l'importation de la société de consommation."...l'alcool et les mirages d'une culture étrangère, elle-même en décadence, dont les lois étaient conçues pour s'appliquer sur de vastes étendues continentales, avaient perverti les coutumes protectrices. [...] ...sur le microcosme de l'atoll, l'adaptation n'était plus depuis longtemps, qu'un pari perdu."(p.9) Cette nouvelle est aussi l'histoire de Poerava, jeune fille pauvre qui vit avec sa mère, ses frères et son père, alcoolique et violent. Les deux femmes subissent jusqu'à l'inéluctable. Magnifique nouvelle qui ouvre le livre de façon magistrale. Écriture poétique, malgré la lourdeur du propos. Une petite jeune fille qui restera dans la mémoire du lecteur assez longtemps.

Lignes de vie: le parallèle entre un vieil épicier Chinois qui, pour passer le temps calligraphie sur de vieux annuaires, cherchant le geste pur, et le tatoueur de la boutique d'en face, qui fait de son métier un véritable art. Superbes descriptions de leurs gestes, nouvelle très lente, très belle.

Raerae: l'histoire de Herenui, "gaucher, métis et raerae"(p.49) (raerae = travesti, homosexuel). A-C Blanc explique que dans la société tahitienne ancienne, le raerae était fêté, célébré alors que de nos jours, il est dénigré, brimé sous l'influence des préjugés occidentaux.

Ces trois premières nouvelles, au moins Poerava et Raerae sont tristes, noires. C'est un constat douloureux de la vie des personnages. On sent qu'A-C Blanc a mis une sorte de distance pour mieux rapporter leurs déboires et leurs malheurs. Mais, dans le même temps, elle comme nous avons énormément d'empathie, de sympathie et d'affection pour eux. Elle les rend attachants, malgré ou grâce à leurs blessures.

Sa place au soleil: Colette est la "brave papetière, un peu timbrée, l'aventurière en pantoufles" (p.92) d'un bourg métropolitain. Depuis un voyage en Grèce, elle ne rêve que de repartir en voyage au soleil. Un jour, elle gagne un séjour pour deux à Tahiti. Dans cette nouvelle, A-C Blanc nous fait toucher du doigt la différence entre la côte ouest, les hôtels de luxe touristiques et la côte est, celle ou vivent les Tahitiens et leur vraie vie hors et loin du tourisme. Les deux premières pages de cette nouvelle décrivent les maisons du petit bourg, où "Vitres et voilages exaltent ce double jeu de l'énigme et de la transparence, proclament tout à la fois que les propriétaires n'ont rien à cacher, puisqu'ils s'exhibent, mais que ce rien même est si enviable et précieux qu'il convient de l'envelopper du plus discret des flous artistiques." (p.89) Ces deux pages sont extraordinaires de poésie, de réalisme et de mystère voilé et il m'est fort dommage de ne pas pouvoir vous les citer entières.

Le sauvetage de tonton Philibert: tonton Philibert est un buveur, qui n'hésite pas, même en état d'ébriété avancée à prendre le volant de son antédiluvienne 404. En quelques mots, l'auteure décrit Philibert et Venucia sa femme : "Tatie Venucia était une grande femme tout en rondeurs, avec un visage sans grâce qu'ensoleillait parfois encore un fragment de sourire, rescapé d'une jeunesse aussi éloignée qu'une vie antérieure." (p.144) " Il [Tonton Philibert]  étayait, sur  de maigres pattes agiles, un petit ventre rond cultivé à la Hinano [la bière locale]" (p.145)

La fourgonnette : un accident bénin de la circulation oblige deux gendarmes à aller voir la notable du coin. Une belle pirouette en guise de fin de recueil.

Ces trois dernières nouvelles sont drôles, plus légères et permettent au lecteur de finir sur un grand sourire.

Dans tout le livre d'Anne-Catherine Blanc, l'écriture est très travaillée, très belle. J'ai résisté -difficilement- à citer beaucoup de passages qui sont absolument magnifiques de justesse et de poésie, mais mon article aurait été trop long. Les descriptions de lieux, de personnages, de situations sont très réalistes. Les histoires sont fortes, elles oscillent entre tradition et modernité dans une sorte d'intemporalité.

J'avais beaucoup aimé L'astronome aveugle et Moana Blues de Anne-Catherine Blanc, tous deux très différents l'un de l'autre. Encore une fois, l'auteure change de registre, sans perdre pour autant toute la qualité de son travail et de son écriture.

Vous le savez, parfois, je m'emporte et je m'enthousiasme. Là, c'est à tête reposée que je vous dis que pour moi, très franchement et très sincèrement Anne-Catherine Blanc fait partie des plus belles plumes que j'ai lues ces dernières années. Si vous ne la connaissez pas encore, ces Passagers de l'archipel, sont un moyen de le vérifier aisément.

D'autres avis : Sarawasti, Lili Galipette, Pascale.

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Kez 31/03/2011 21:54


Bonsoir, je viens de rédiger ma note sur ce livre. Je partage votre analyse. C'est une très belle écriture. J'ai aimé Colette, le chinois et son voisin tatoueur.


Yv 01/04/2011 10:47



Je crois que celle qui m'a le plus touché, c'est Poerava !



Marie 24/03/2011 08:07


J'ai adoré L'astronome aveugle (j'ai découvert cet auteur grâce à un de tes billets enthousiastes !) alors il faut absolument que je lise également ce recueil de nouvelles ! :-)


Yv 24/03/2011 17:41



Très différents les deux livres, mais quelle belle écriture ! Essaye aussi Moana Blues



Pascale 20/03/2011 08:30


je suis entraine de lire, j'ai retrouvé avec plaisir sa plume, j'avais adoré Moana, je suis d'accord avec toi, une plume sublime légère et caressante, j'admire tout à fait son élégance, je compte
bien lire l'astronome aveugle, lire cette auteure c'est un réel bonheur.
j'en suis à la quatrième nouvelle alors je n'ai que survolé ton billet pour m'attarder seulement sur la conclusion.


Yv 20/03/2011 10:43



Les 3 dernières sont très différentes des 3 premières. mais je te laisse les découvrir.



Hélène 15/03/2011 09:41


Où que je signe ??? Je le note et renote !!


Yv 15/03/2011 11:41



Je pense que ça ta plaira. J'espère, parce que moi, j'ai vraiment beaucoup aimé. La première nouvelle Poerava est sublime de poésie, de beauté, de tristesse,... Bon j'arrête là !