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Les Immortelles

Publié le par Yv

Les immortelles, Makenzy Orcel, Zulma, 2012 (Mémoire d'encrier, 2010)

Contre le plaisir de son corps, une prostituée de la Grand-Rue à Port-au-Prince demande à l'un de ses clients, un écrivain, d'écrire l'histoire des prostituées disparues dans un des séismes que le pays a subi. L'une d'elles se prénommait Shakira, fille d'une vendeuse de bibles, passionnée par Jacques Stephen Alexis, le grand écrivain haïtien, éprise de liberté et que la narratrice principale garde sous sa protection. Shakira devient la prostituée la plus convoitée de la Grand-Rue jusqu'au tremblement de terre.

Texte puissant à divers intervenants : l'écrivain, la prostituée qui raconte, Shakira qui ne peut aimer sa mère et justement, sa mère. Makenzy Orcel réussit le tour de force de parler crûment de sexe, d'amour, de mort, de pauvreté, de liberté avec une poésie incroyable. Son roman est à la fois violent et tendre, cruel et beau. En fait, ce bouquin m'a tellement remué que je crains de ne dire que des banalités. J'ai peur que mon billet ne soit pas à la hauteur de ce que j'ai ressenti et des qualités d'écriture de l'auteur.

Makenzy Orcel ne fait pas dans la pute heureuse et épanouie. Celles de la Grand-Rue, quand bien même elles auraient choisi ce travail, subissent toutes la journée les clients, la saleté, les voyous, la misère, le sordide. Des femmes qui livrent leurs corps totalement et qui malgré tout tentent de garder une part de secret :"En fait, mon nom importe peu. Mon nom c'est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s'en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s'en vont comme si de rien n'était. C'est tout." (p.19)

Le texte est fort : "Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s'il le faut pour te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d'aboyer comme une chienne, d'être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu'avec leur argent ils peuvent même arriver à saisir l'immense infini qu'est le cœur d'une femme." (p.65) L'auteur ne fait pas de périphrases ou de longues digressions. Le style est direct : phrases courtes, mots de vocabulaires simples voire familiers. Il va au plus court. Malgré cela -ou grâce à cela-, ce texte est poétique : "La poésie n'est pas censée comprendre. Seulement sentir. Sentir jusqu'à pleurer ou vomir." (p.25) L'auteur reprend des phrases ou des formules dans divers chapitres, un peu comme le refrain d'une chanson ou d'un poème et ce qui aurait pu être répétition est rappel et insistance sur ces propos, qui permettent également de toujours savoir à qui l'on a à faire en tant que narratrice. La forme aide aussi à croire à ce que j'appelle la poésie du texte. Les paragraphes font une demi-page pour la plupart, aérés. Et comme toujours chez Zulma, le livre-objet est irréprochable.

En plus de tout cela, j'ai pu apprendre qui était Jacques Stephen Alexis (que je n'ai jamais lu) et Grisélidis Réal la dédicataire du livre, une prostituée-écrivain (deux dossiers : ici et ). Ne me reste plus maintenant qu'à lire l'un et l'autre pour parfaire ma culture.

J'espère sincèrement vous avoir donné envie de lire ce petit livre de Makenzy Orcel, j'ai sûrement omis plein de choses que je voulais en dire, mais que vous trouverez vous-mêmes dès que vous aurez lâché le livre que vous lisez actuellement au profit des Immortelles :"La Grand-Rue n'est plus ce qu'elle était. Mais nous, on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grand-Rue. Nous sommes les immortelles." (p.43)

 

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Commenter cet article

Ngilozi 08/02/2016 11:51

Très beau texte, qui décrit parfaitement tout ce que l'on peut ressentir à la lecture de ce livre. Je viens moi-même de découvrir Makenzy Orcel il y a quelques semaines, grâce à l'émission d'Augustin Trappenard sur Inter. Depuis je me régale en lisant ses livres. Sa langue est incroyablement belle et puissante. Elle déclenche à chaque fois chez moi de violentes émotions.

Yv 08/02/2016 12:08

Je viens de publier également sur son dernier roman, L'ombre animale, très beau, très poétique.

DENIS 13/12/2012 16:09

Je prends aussi celui-ci pour la littérature francophone et merci par la suite de mettre le logo et un lien vers mon article récap si possible

Yv 13/12/2012 17:06



ok dès que possible



Theoma 31/10/2012 09:42

oui, tu as su donner l'envie :)

Yv 31/10/2012 10:59



Alors, j'attends ton avis ?



zazy 18/10/2012 16:11

Je dois le commander à la bibliothèque !!

Yv 18/10/2012 19:31



Tu ne devrais pas être déçue



zazy 17/10/2012 21:37

Je l'ai mis en haut de ma liste, ton commentaire conforte mon choix

Yv 18/10/2012 15:17



J'irai donc voir très bientôt ton article ?



clara 17/10/2012 16:36

en effet ça semble un livre très fort ! ( et tu m'as donnée envie!)

Yv 17/10/2012 16:57



C'est un texte fort, qui sort un peu de l'ordinaire



kathel 17/10/2012 14:03

Tu réussis à me tenter...

Yv 17/10/2012 16:49



Chouette...



Aifelle 17/10/2012 11:27

Les livres qui bouleversent autant sont suffisamment rares pour que je note immédiatement celui-ci, même si le thème n'est pas facile.

Yv 17/10/2012 16:49



Thème difficile s'il en est, mais tellement bien mis en mots



Bernhard 17/10/2012 08:24

...je crois tu as réussi - au moins chez moi - j'ai mis le livre sur ma liste des livres à lire.....Merci!

Yv 17/10/2012 16:48



J'espère qu'il te réussira autant que Le dernier Lapon, voire plus.