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Homo erectus

Publié le par Yv

Homo erectus, Tonino Benacquista, Gallimard, 2011

A Paris, il existe un groupe de parole masculin : des hommes qui sans se connaître, se rencontrent le jeudi soir et parlent des femmes, de leurs relatons à elles. Attention, pour faire partie de ce groupe, il ne faut point être heureux en ménage, il faut avoir vécu ou continuer de vivre des amours douloureuses, malheureuses voire maudites. Dans ce groupe secret, chacun est invité à monter à la tribune raconter son histoire.

J'ai craint un moment que Tonino Benacquista ne nous inonde de témoignages, de listes de pratiques sexuelles diverses et de dévergondages et malheurs nombreux. Mais il est rusé et il sort du groupe trois hommes totalement opposés pour brosser leurs portraits et à travers eux faire le point sur les hommes modernes. Philippe Saint-Jean, sociologue-philosophe, prompt à tout intellectualiser, incapable de se débarrasser de son carcan de chercheur et de scrutateur de la société. Denis Benitez, "serveur dans une brasserie", qui sait deviner les femmes rien qu'en les voyant, mais qui voit petit à petit sa libido et son capital relationnel diminuer voire disparaître. Yves Lehaleur, ex-heureux en ménage : sa femme l'ayant trompé avec un strip-teaser, ne pouvant pardonner, il la quitte, prêt à vivre d'autres expériences.

J'ai été un peu dérouté et pas vraiment passionné par la première partie du bouquin qui raconte le groupe de parole, qui étale les vies et pratiques des uns et des autres, excepté le témoignage d'un homme qui vient d'accompagner sa femme dans ses derniers instants :

"Après plusieurs semaines de soins palliatifs à l'hôpital de Villejuif, sa femme venait de mourir dans ses bras. il raconta l'événement comme s'il s'agissait d'une adolescence inversée, à cette époque de la vie où tout est une "première fois" : la première cigarette, la première lettre d'amour, le premier baiser. Dans cette chambre aseptisée, sa femme et lui venaient de vivre une douce et belle série de dernières fois, le dernier rire à deux, le dernier verre d'alcool, le dernier baiser. Il lui avait lu in extenso le roman d'un auteur qu'elle appréciait : le tout dernier livre de sa longue vie d'ardente lectrice." (p.15)

J'ai néanmoins continué ma lecture et bien m'en a pris, parce que lorsque T. Benacquista commence à s'intéresser à ses trois personnages principaux, il les décrit joliment. On entre en eux, en leurs pensées et en leurs désirs des plus simples aux plus inavoués. Chacun peut bien sûr représenter une part de ce que nous sommes, nous pauvres hommes. Chacun en prend pour son grade, mais les femmes aussi, ouf ! Mais jamais méchamment. Tonino Benacquista aime ses personnages et n'a pas l'air d'être misanthrope ni misogyne, bien au contraire. Tous, malgré leurs défauts ont une porte de sortie, un moyen de devenir si ce n'est meilleurs, au moins plus proches, plus à l'écoute des autres et d'eux-mêmes. C'est plutôt notre société qui est égratignée, critiquée, la consommation à outrance, le besoin d'images, la reconnaissance par ce que l'on montre et non parce que l'on fait ou par qui l'on est : "A l'inverse, ce Grégoire, qui redoutait tant de se lier à une femme, non parce qu'elle se prostituait, mais parce qu'elle était grosse, résumait à lui seul une époque décadente où les interdits et les tabous n'étaient plus dictés par la morale mais par les impératifs du profit et la hantise d'un ridicule médiatique" (p.230)

Néanmoins et sans doute dans le but d'étayer la critique de cette société, on n'échappe pas aux clichés sur le couple formé par le philosophe-penseur, loin du vrai monde et par la top modèle aux mensurations parfaites ne vivant que par et pour son image, incapable de lire un article un peu sérieux, mais finalement pas si bête que cela. Un peu agaçant, mais surmontable.

D'aucuns pourront dire que la fin est un peu bâclée ou trop souriante ou trop prévisible, une sorte de happy end où tout le monde aurait sa rédemption. Peut-être ! Sûrement même ! Mais autant je ne suis pas preneur habituellement  d'un genre de final où "tout-le-monde-il-est-beau, tout-le-monde-il-est-gentil", autant là, j'avoue que je suis assez satisfait de cette fin optimiste. Le petit clin d’œil ultime est la cerise sur ce roman agréable mais sûrement pas inoubliable.

D'autres lecteurs et lectrices : Cathe, Alain, Flora, Asphodèle

Commenter cet article

krol 13/08/2011 10:48


Ton billet est très intéressant et finalement m'engage à lire un jour ce livre que j'ai offert à mon fils (un inconditionnel de Benacquista).


Yv 13/08/2011 18:07



Il pourrait avoir moins bon goût



Flora 08/08/2011 11:13


très bonne analyse de ce roman, je partage ton avis mitigé, lecture intéressante mais pas indispensable. Et c'est vrai que tout le monde, hommes, femmes, en prend pour son grade !


Yv 08/08/2011 22:00



Personne n'est épargné, ça en est parfois un peu caricatural, mais bien sympathique tout de même



Fransoaz 04/08/2011 11:45


Après avoir été une inconditionnelle de Benacquista, je suis maintenant plus circonspecte. Le très bon et le très moyen se côtoient dans les derniers livres que j'ai lu.
De cet auteur je conseillerai "La comédie des ratés" , "Saga" et surtout "Malavita", incontournable.


Yv 04/08/2011 13:50



Il me semble avoir lu Malavita et je suis sûr d'avoir lu "Le serrurier volant"



Géraldine 02/08/2011 20:53


Encore un auteur non lu. je vais avoir des complexes, je ne vais plus oser venir ici. Sui-je bête, c'est à cela que sert avant tout la blogo, à découvrir l'au delà de notre propre curiosité.


Yv 03/08/2011 19:51



C'est pas mal Benacquista, je ne suis pas un spécialiste, je dois être à mon deuxième de cet auteur.



Emma 02/08/2011 14:03


Je l'avais noté et ton article me donne encore plus envie !


Yv 03/08/2011 19:48



Vraiment pas mal, à l'occasion.



clara 02/08/2011 08:46


Ton billet est une piqure de rappel... merci!


Yv 02/08/2011 10:53



Et puis, lire Benacquista, ça fait moins mal qu'une piqure.