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Passagers de l'archipel

Publié le par Yv

Passagers de l'archipel, Anne-Catherine Blanc, Ed. Ramsay, 2011

Six nouvelles pour ce recueil qui ont toutes en commun le lieu : Tahiti. Pas la Tahiti touristique, celle de la côte ouest, plutôt l'autre, celle de l'intérieur et de la côte est.

Poerava: courte nouvelle qui raconte l'évolution de la société des atolls dont l'authenticité meurt de l'importation de la société de consommation."...l'alcool et les mirages d'une culture étrangère, elle-même en décadence, dont les lois étaient conçues pour s'appliquer sur de vastes étendues continentales, avaient perverti les coutumes protectrices. [...] ...sur le microcosme de l'atoll, l'adaptation n'était plus depuis longtemps, qu'un pari perdu."(p.9) Cette nouvelle est aussi l'histoire de Poerava, jeune fille pauvre qui vit avec sa mère, ses frères et son père, alcoolique et violent. Les deux femmes subissent jusqu'à l'inéluctable. Magnifique nouvelle qui ouvre le livre de façon magistrale. Écriture poétique, malgré la lourdeur du propos. Une petite jeune fille qui restera dans la mémoire du lecteur assez longtemps.

Lignes de vie: le parallèle entre un vieil épicier Chinois qui, pour passer le temps calligraphie sur de vieux annuaires, cherchant le geste pur, et le tatoueur de la boutique d'en face, qui fait de son métier un véritable art. Superbes descriptions de leurs gestes, nouvelle très lente, très belle.

Raerae: l'histoire de Herenui, "gaucher, métis et raerae"(p.49) (raerae = travesti, homosexuel). A-C Blanc explique que dans la société tahitienne ancienne, le raerae était fêté, célébré alors que de nos jours, il est dénigré, brimé sous l'influence des préjugés occidentaux.

Ces trois premières nouvelles, au moins Poerava et Raerae sont tristes, noires. C'est un constat douloureux de la vie des personnages. On sent qu'A-C Blanc a mis une sorte de distance pour mieux rapporter leurs déboires et leurs malheurs. Mais, dans le même temps, elle comme nous avons énormément d'empathie, de sympathie et d'affection pour eux. Elle les rend attachants, malgré ou grâce à leurs blessures.

Sa place au soleil: Colette est la "brave papetière, un peu timbrée, l'aventurière en pantoufles" (p.92) d'un bourg métropolitain. Depuis un voyage en Grèce, elle ne rêve que de repartir en voyage au soleil. Un jour, elle gagne un séjour pour deux à Tahiti. Dans cette nouvelle, A-C Blanc nous fait toucher du doigt la différence entre la côte ouest, les hôtels de luxe touristiques et la côte est, celle ou vivent les Tahitiens et leur vraie vie hors et loin du tourisme. Les deux premières pages de cette nouvelle décrivent les maisons du petit bourg, où "Vitres et voilages exaltent ce double jeu de l'énigme et de la transparence, proclament tout à la fois que les propriétaires n'ont rien à cacher, puisqu'ils s'exhibent, mais que ce rien même est si enviable et précieux qu'il convient de l'envelopper du plus discret des flous artistiques." (p.89) Ces deux pages sont extraordinaires de poésie, de réalisme et de mystère voilé et il m'est fort dommage de ne pas pouvoir vous les citer entières.

Le sauvetage de tonton Philibert: tonton Philibert est un buveur, qui n'hésite pas, même en état d'ébriété avancée à prendre le volant de son antédiluvienne 404. En quelques mots, l'auteure décrit Philibert et Venucia sa femme : "Tatie Venucia était une grande femme tout en rondeurs, avec un visage sans grâce qu'ensoleillait parfois encore un fragment de sourire, rescapé d'une jeunesse aussi éloignée qu'une vie antérieure." (p.144) " Il [Tonton Philibert]  étayait, sur  de maigres pattes agiles, un petit ventre rond cultivé à la Hinano [la bière locale]" (p.145)

La fourgonnette : un accident bénin de la circulation oblige deux gendarmes à aller voir la notable du coin. Une belle pirouette en guise de fin de recueil.

Ces trois dernières nouvelles sont drôles, plus légères et permettent au lecteur de finir sur un grand sourire.

Dans tout le livre d'Anne-Catherine Blanc, l'écriture est très travaillée, très belle. J'ai résisté -difficilement- à citer beaucoup de passages qui sont absolument magnifiques de justesse et de poésie, mais mon article aurait été trop long. Les descriptions de lieux, de personnages, de situations sont très réalistes. Les histoires sont fortes, elles oscillent entre tradition et modernité dans une sorte d'intemporalité.

J'avais beaucoup aimé L'astronome aveugle et Moana Blues de Anne-Catherine Blanc, tous deux très différents l'un de l'autre. Encore une fois, l'auteure change de registre, sans perdre pour autant toute la qualité de son travail et de son écriture.

Vous le savez, parfois, je m'emporte et je m'enthousiasme. Là, c'est à tête reposée que je vous dis que pour moi, très franchement et très sincèrement Anne-Catherine Blanc fait partie des plus belles plumes que j'ai lues ces dernières années. Si vous ne la connaissez pas encore, ces Passagers de l'archipel, sont un moyen de le vérifier aisément.

D'autres avis : Sarawasti, Lili Galipette, Pascale.

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Du pur amour et du saut à l'élastique

Publié le par Yv

Du pur amour et du saut à l'élastique, Frédéric Pagès, Ed. Libella-Maren Sell, 2011

Max de Kool est un philosophe, obsédé par le passage de son agrégation. Entre deux travaux sur Kant, il rencontre Blandina Blandinova, célèbre top model "doté des plus belles jambes du monde". Malheureusement pour elle, il lui arrive d'écouter Julio Iglesias auquel Max est violemment allergique. Pour faire un point sur sa vie, Max s'isole dans un hôtel qui semble être à l'abandon, en pleine montagne. Mais il est écrit que ce n'est pas lors de ce weekend qu'il aura la paix.

Attention, ce roman est drôle et gentiment intelligent. Gentiment intelligent, parce qu'il est truffé de citations philosophiques, de réflexions qui le sont tout autant et de situations qui donnent matière à penser, sans pour autant être un manuel de philosophie. Drôle parce que Frédéric Pagès se moque des puissants, des intellectuels qui se prennent au sérieux, "ces imposteurs, brasseurs de vent et marchands de prétendus "concepts", qui sont à la philosophie ce que Julio Iglesias est à la chanson" (p.130), de "cette haute société bien nourrie" qui vient dans les vernissages pour "s'empiffrer et entasser dans ses assiettes le plus de victuailles possible" (p.16). Drôle aussi parce qu'il crée des personnages et des situations auxquels on ne s'attend pas.

Venons-en maintenant au titre quelque peu énigmatique qui pourrait se retranscrire de la manière suivante : comment en ne cherchant même pas le pur amour, mais en craignant de le perdre, on peut se retrouver à faire un saut à l'élastique du haut d'un pont. Tout un programme !

C'est aussi, même pas déguisée, une critique de ceux qui veulent laisser la philosophie comme un pré carré aux seuls philosophes, à la seule élite capable de l'entendre. L'auteur prouve -c'est sûr puisqu'il l'a écrit !- que tout le monde philosophe, du moindre quidam à l'agrégé de philosophie, même si Max "n'est pas loin de penser que, si on n'a pas son agrégation à cinquante ans, on a raté sa vie." (p.26)

Plein de références à l'actualité, aux anecdotes plutôt qu'aux grands faits, le livre nous fait sourire -voire rire- tout du long. Max aura énormément de mal à poursuivre sa réflexion personnelle, tant les rencontres -de femmes surtout- le perturbent. Ah Bintou, la sublime Bintou ! "... sublime ? Quelle erreur conceptuelle ! Cette fille est sexy, je veux bien le croire mais sublime, non ! La contemplation d'une bombe sexuelle ne peut pas ouvrir sur l'Infini, mais seulement sur la fornication. Or le sublime est contradictoire avec toute idée de consommation." (p.168)

J'ai aimé ce roman écrit par Frédéric Pagès, journaliste au Canard Enchaîné, connu aussi comme le créateur du désormais célèbre et vivant philosophe, cité par les plus grands (?), Jean-Baptiste Botul. D'ailleurs, l'un des brefs personnages du roman se nomme Tonio Botul et l'une des citations mises en exergue à chaque chapitre est de J-B Botul. Botul dont l'oeuvre contient des titres tels que La Métaphysique du mou, Landru, précurseur du féminisme, entre autres.

Ce roman fait partie de la sélection du Prix des Lecteurs de l'Express, et tant mieux ! Enfin un livre drôle, un peu "barré" il faut bien le dire, mais de qualité avec lequel on passe un très bon moment.

 

rire-copie

 

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L'homme qui aimait les chiens

Publié le par Yv

L'homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura, Métailié, 2011

En 2004, Ivan, vétérinaire-écrivain raté se souvient de ses rencontres, dans les années 1970,  avec celui qui dit se nommer Jaime Lopez et qui lui raconte la vie de Ramon Mercader, l'assassin de Trotski. Dès lors, Ivan commence à fouiller dans la vie de Léon Trotski. Mais à Cuba, dans les années 70, il n'est pas aisé de faire des recherches sur celui que les Staliniens surnommaient le renégat ou le traître.

Voilà donc ce gros roman (671 pages, en comptant les remerciements, importants) ! Celui qui m'a empêché de lire et donc de chroniquer d'autres livres pendant une bonne semaine (j'avais un peu d'avance et donc vous n'avez pas été privé des mes billets. Ouf !) Le lecteur qui, comme moi, se dit que sur une telle quantité de pages, il peut en passer quelques unes voire plusieurs, pour avancer plus vite se trompe. Ce roman est tellement dense, que chaque mot compte et que même si l'on a envie d'aller vite, Leonardo Padura, par je ne sais quel prodige, nous oblige à le lire mot à mot.

Construit en chapitres parallèles, qui parfois s'entrecroisent cependant -un comble pour des parallèles !), Leonardo Padura raconte la vie de Léon Trotski, depuis le début de son exil jusqu'à sa mort, celle de Ramon Mercader, son assassin, et celle d'Ivan.

Le plongeon dans la vie de Lev Davidovitch (Trotski) est historique. Formidablement documenté, Padura narre en détails ce qu'a été l'exil de Trotski, d'abord en Turquie, puis en France, puis en Norvège pour finir au Mexique, recueilli par Frida Kahlo et son mari Diego Rivera. Trotski, sans jamais douter du bien-fondé de sa pensée, de son opposition à Staline, malgré le sort qui lui est réservé, se retrouve souvent en situations délicates. Il souffre, il se pose des questions dues à son isolement, sur sa vie, sur ce qu'il fait endurer aux siens : "Lev Davidovitch [...] avait éprouvé le besoin urgent de presser la main de Natalia Sedova pour sentir près de lui une chaleur humaine, pour ne pas étouffer d'inquiétude, harcelé par cette sensation d'égarement. Mais il se souviendrait aussi qu'à ce moment, il avait réaffirmé sa décision : même seul, son devoir était la lutte. Si la Révolution pour laquelle il s'était battu se prostituait en devenant la dictature d'un tsar déguisé en bolchevik, alors il faudrait l'extirper à la racine et la semer de nouveau, parce que le monde avait besoin de révolutions authentiques. Il savait bien que ce choix le rapprocherait encore de la mort qui le guettait depuis les tours du Kremlin." (p.63)

Parallèlement, Padura raconte aussi l'embrigadement, le lavage de cerveau qu'a subi Ramon Mercader, jeune Espagnol communiste pour devenir le futur assassin de Trotski. Très romancé, puisque très peu de choses sont connues sur ce Mercader, l'écrivain nous livre une version très crédible des assurances et des doutes du jeune homme. Sa transformation est quasi totale, rapide et impressionnante. Il ne vit que pour LA tâche qu'on lui promet : assassiner le renégat.

Et puis, Leonardo Padura invente Ivan, le vétérinaire raté, l'écrivain cubain frustré qui rencontre Jaime Lopez (ou Ramon Mercader ?) sur une plage de Cuba dans les années 70. Ce personnage fictif est là pour nous montrer ce qu'était Cuba dans ces années-là : avant 1989 et la chute du mur de Berlin, très peu de nouvelles passaient à La Havane et sûrement pas celles concernant une éventuelle opposition à l'URSS ; les Cubains ne savaient rien non plus des crimes de Staline avant cette date. Alors, Trotski, vous pensez bien qu'ils ne savaient pas qui il était. On s'étonne tout au long du livre de l'aveuglement total des dirigeants soviétiques et de tous les autres dirigeants sur les crimes perpétrés par Staline. Comment les hommes ont-ils pu fermer les yeux sur tant de meurtres, de folie, sur une telle terreur ? Comment certains ont-ils pu rester fidèles au communisme russe même après avoir connu ces horreurs ?

J'aurais tellement à dire et à citer de ce roman que je crains d'être trop long. Encore un excellent bon point pour vous donner envie : bien que l'on sache la fin, puisqu'elle est historique, Leonardo Padura trouve le moyen de créer un suspense terrible dans les 100 pages qui précèdent l'assassinat de Lev Davidovitch par Ramon Mercader. Comme dans un roman policier (que Padura écrit aussi d'ailleurs ; lisez son très bon Les brumes du passé), on lit ces pages en tremblant (comme Mercader dans les dernières minutes craignant de subir "le souffle de Trotski"), avide d'arriver au geste fatal. Quel talent ! 

Très franchement pour moi, pour le moment, le meilleur livre de la sélection du Prix des Lecteurs de l'Express. La barre est désormais très haute. Surtout ne vous privez pas d'un tel plaisir ! Si vous ne croyez pas à mon enthousiasme -parfois, je m'emporte, je sais-, allez voir chez Keisha, Ys, Tournez les pages, Audrey, L'actu du noir, Moustafette.

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Souvenirs de l'année terrible

Publié le par Yv

Souvenirs de l'année terrible, Georges le Tervanick, Ramsay, 2010

"En décembre 1908, Jules Garçon, jeune écrivain originaire de Saint-Pol- sur-Ternoise, dans le Pas-de-Calais, termine, sous le pseudonyme de Georges le Tervanick, la transcription des souvenirs de Dominique Thelliez relatifs à son engagement dans la guerre franco-prussienne de 1870"(4ème de couverture). Puis, Jules Garçon compile les lettres de son grand oncle, Léopold Foulon, celles qu'il envoie à sa famille depuis le front de Normandie. Tous deux, Léopold et Dominique sont de simples soldats (Léopold est tout de même caporal) qui témoignent de leur guerre. Ce carnet est resté dans la famille de Jules Garçon, transmis de génération en génération, jusqu'à ce qu'il arrive dans les mains d'Anne-Catherine Blanc, écrivain, qui a travaillé plusieurs mois sur le carnet de Jules pour en établir l'édition.

"Quelle triste chose que la guerre !

[...] De temps à autre un engagement avait lieu çà et là ; le cercle de fer que formait l'ennemi était fermé autour de la ville et l'on sentait qu'il se resserrait de plus en plus.

Mais pourquoi restait-on inactif, pourquoi les chefs n'encourageaient-ils plus leurs hommes, pourquoi cet abattement général ?

On en sut bientôt la cause.

Les munitions manquaient." (p33)

Lorsqu'on voit l'équipement et l'état des troupes, mal préparées, on comprend aisément la cuisante défaite de l'empire français. D'ailleurs Jules Garçon fait un constat intéressant : "Que vouliez-vous qu'une troupe qui n'a jamais manié un fusil, fasse en face d'un ennemi formé de longue date ? en beaucoup plus en nombre (sic). Il arriva ce qu'il devait arriver : nos mobiles quand ils voyaient l'ennemi fuyaient de toute part. Ajoutez à cela que les armes données à ces hommes étaient dans un état déplorable. M. Léopold Foulon me conta lui-même qu'il n'avait jamais pu tirer une cartouche avec son fusil malgré que son arme eût été plusieurs fois chez l'armurier !... Alors ?..." (p.139)

Voilà pour l'état général des troupes, mais ce livre est plutôt la guerre vécue de l'intérieur. Entre avancées, reculades, ordres, contre-ordres, les soldats ne savent plus quoi penser. Ils passent leur temps à le perdre, à chercher à se nourrir, à se vêtir, à dormir et à se sécher tant l'hiver est pluvieux. C'est la débandade, les chefs n'y croient plus et les troupes fuient les Prussiens, si bien que Léopold, dans une de ses lettres avoue qu'il n'en a jamais vu et que ses parents pourraient en voir avant lui, s'ils occupent le Pas-de-Calais !

J'ai beaucoup aimé la première partie, celle dans laquelle D. Thelliez raconte sa guerre et sa captivité en Prusse. Jules garçon fait preuve d'une écriture bien agréable. C'est clair et précis. Un peu chargée en verbes au passé simple, qui lui donne un petit côté désuet, mais cela sied à l'époque qu'il décrit et j'imagine à la manière d'écrire en 1908. En sus, quelques dessins de l'auteur illustrent fort bien ses propos.

La seconde partie, les lettres de Léopold, est plus dure à suivre, parce qu'il nomme beaucoup de villes et villages et que je m'y suis un peu perdu. Et puis, je ne suis pas très amateur des romans ou livres basés sur la correspondance par lettres. Mais elle est intéressante également : elle montre l'évolution des pensées et du moral des soldats. Elle montre également le désarroi des gradés et des soldats, la totale improvisation de l'Etat Major et le désastre que fut 1870/1871.

Un travail remarquable qui ne bouleversera pas la Littérature avec un grand L, mais qui est un témoignage vécu de l'intérieur de ce conflit oublié, supplanté, malheureusement, par les deux Grandes Guerres qui l'ont suivi. A découvrir. Merci à B.O.B, à Ramsay et à Anne-Catherine Blanc.

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En cas de malheur

Publié le par Yv

En cas de malheur, Georges Simenon, Ed. Le livre de poche, 2010 (Ed. Originale : Presses de la cité, 1956)

Un avocat parisien de renom, Maître Gobillot, approchant la cinquantaine est réputé pour ses plaidoiries et pour faire acquitter ses clients, même les coupables. Un soir, une jeune femme vient à son cabinet, lui avoue qu'elle a commis un hold up avec une amie et lui demande de la défendre. L'avocat accepte, et gagne le procès. Le jeune femme devient ensuite sa maîtresse.

Ecrit comme un journal que tient l'avocat, ce livre remonte à la rencontre entre les deux personnages. Puis, Maître Gobillot raconte ensuite son quotidien, partagé entre ses affaires, sa femme et Yvette, la jeune femme, qui prend une place de plus en plus importante. C'est remarquablement écrit et mis à part quelques détails prosaïques, l'histoire tient encore bien la route 55 ans après sa première parution.

Je n'ai pas vu le film De Calude Autant-Lara avec Jean Gabin et Brigitte Bardot malgré ses nombreuses rediffusions télévisuelles. Ce qui me surprend d'emblée, c'est que dans le texte, l'avocat est une personne laide, aux yeux globuleux et que Yvette est une jeune femme assez quelconque, pas le sex-symbol qu'était BB à l'époque. Bon, passons sur ces détails pour en revenir au livre. Georges Simenon, la petite cinquantaine lorsqu'il écrit le livre, détaille, dissèque les sentiments et la vie d'un homme du même âge et ayant réussi socialement. L'introspection est poussée loin : "Ce qui me poussait avant tout, c'était probablement une faim sexuelle pure, si je puis m'exprimer ainsi sans faire sourire, je veux dire sans aucun mélange de considérations sentimentales ou passionnelles. Mettons de sexualité à l'état brut. Ou cynique.

J'ai reçu, parfois forcé, les confidences de centaines de clients, hommes et femmes, et j'ai pu me convaincre que je ne constitue pas une exception, qu'il existe, chez l'être humain, un besoin de se comporter parfois en animal." (p.117)

Aujourd'hui, avec la même idée, beaucoup feraient un texte sale, trash, avec force sexe et sentiments qui dégoulinent. La force de Simenon est de tout dire avec élégance voire avec suggestion, mais pourtant, son récit va assez loin. Un peu comme un Hitchcok qui suggère plus qu'il ne montre et qui réussit à faire naître et à maintenir un suspense, contrairement à certains films actuels qui doivent tout montrer pour un résultat pas toujours à la hauteur.

Simenon décortique aussi les rapports mari/femme et les relations "amicales" dans le monde de la haute bourgeoisie qu'il décrit, ce monde des affaires, de la politique, des médias. Ça ne fait pas très envie, les relations sont faussées, juste présentes pour faire avancer sa carrière, pour être en vue, ...  Désillusionné, blasé l'avocat : "J'ai pu me convaincre, par l'expérience, que les "familles comme les autres" n'existent pas, qu'il suffit de gratter la surface et d'aller au fond des choses pour retrouver les mêmes hommes, les mêmes femmes, les mêmes tentations et les mêmes défaillances. Seule la façade change, le plus ou moins de franchise ou de discrétion - ou d'illusions ?" (p.141/142)

Lorsque B.O.B a proposé ce livre en partenariat avec Le livre de poche, j'ai d'abord mis un autre choix et celui-ci en second. J'ai été un peu déçu de n'avoir pas eu mon premier choix et En cas de malheur a tardé à arriver, mais après sa lecture, je peux vous dire que je ne regrette pas du tout et que relire -ou lire- du Simenon, ça fait du bien. Je ne sais pas si écrire a fait du bien à l'avocat, mais voici ce qu'il dit en tout début de livre : "J'essaie de me moquer de moi, de ne pas me prendre au tragique. Pourtant, n'est-ce pas déjà un symptôme d'avoir besoin de m'expliquer par écrit ? Pour qui ? Pourquoi ? Je n'en ai aucune idée. En cas de malheur, en somme, comme disent les braves gens qui mettent de l'argent de côté. Pour l'éventualité où les choses tourneraient mal." (p.11) Et j'ajouterai, pour notre plus grand plaisir de vous lire, Maître Gobillot-Simenon !

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Totally killer

Publié le par Yv

Totally killer, Greg Olear, Gallmeister, mars 2011

New York, 1991. Taylor Schmidt, une charmante jeune femme de 23 ans débarque de son Missouri natal. Toute nouvelle diplômée, elle ne réussit pas à trouver de boulot. Elle écume les bureaux de placements sans succès. Un jour, dans la boîte à lettres de l'appartement qu'elle partage avec Todd Lander (le narrateur), elle trouve une annonce d'un bureau de placement pas comme les autres :

"Des jobs pour lesquels vous seriez prêts à tuer.

Marre des autres agences ? Essayez la meilleure - QUID PRO QUO." (p.37) 

Dans cette agence, il suffit de dire ce qu'on veut faire et on obtient un poste à peu près correspondant, très rapidement. Mais il existe une contrepartie. Un prix particulièrement difficile à payer.

Qu'il m'a été difficile de résister à la première partie du bouquin : la mise en place des personnages, des situations est très longue. Beaucoup de références à l'année 1991 avec des noms de personnes et de lieux a priori connus, mais pas de moi. Loin d'être un spécialiste des Etats-Unis et pas forcément passionné par les années 90, je m'y suis perdu. Heureusement, il y a de bons passages qui permettent de tenir. Et tant mieux serais-je tenté de dire, parce qu'à partir de la page 131, l'histoire s'emballe. Et là, je me suis retrouvé en plein roman noir à la fois grinçant, drôle et dérangeant. Voilà le passage qui, selon moi, fait basculer vraiment le livre : "Tandis qu'il la tenait serrée tout près de lui, Taylor prit conscience de deux choses en même temps. Premièrement, le lendemain était le jour de son entretien de suivi avec le boss de Quid Pro Quo (dont le nom n'avait jamais été mentionné par Asher) et il allait être question du remboursement.

Deuxièmement, ce qu'elle avait pris pour du rouge à lèvres était en fait du sang." (p.135)

Ensuite, Taylor, jusque là, jeune femme ambitieuse certes, mais seulement ambitieuse, passe du côté obscur de la force. Todd, son co-locataire, le narrateur, ne peut que constater que celle dont il est amoureux lui échappe totalement.

L'écriture est plutôt moderne, sans être trash. Rien de bien nouveau, mais à part ces références étasuniennes des années 90 auxquelles je ne comprends rien (qui s'estompent dans la seconde partie au fur et à mesure que le récit s'épaissit), le livre se lit bien et agréablement. J'ai pu trouver dans ce livre des ressemblances avec certains films : Le prix du danger, d'Yves Boisset ou encore Le couperet, de Constantin Costa-Gavras. Surtout avec le second d'ailleurs. Mais j'ai eu également des flashs du premier au cours de ma lecture. Peut-être le constat que certains sont obligés d'aller au bout de leurs limites pour exister ? Peut-être la vision de l'auteur sur le monde des médias et de la justice ? 

Enfin, ce que je peux dire c'est que cette seconde partie est passionnante et que je me suis demandé jusqu'à la fin comment cette histoire pourrait  finir. Je suis d'ailleurs plutôt surpris de la manière dont Greg Olear clôt son roman : une fin bien amenée et assez étonnante.

Pour résumer, si vous passez rapidement les 130 premières pages, vous découvrirez un très bon roman noir, qui franchement vaut le coup que vous fassiez ce petit effort.

dialogues croisés

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La princesse de Montpensier

Publié le par Yv

La princesse de Montpensier, Madame de Lafayette, 1662 (nouvelle édition contenant le scénario du film de Bertrand Tavernier, Flammarion, 2010)

"En 1567, dans un pays déchiré par les guerres entre catholiques et huguenots, Marie de Mézières est éprise depuis toujours du jeune duc de Guise, auquel la lient les serments que se donnent les enfants amoureux. Quand la volonté paternelle lui désigne pour mari le prince de Montpensier, elle se cabre d'abord. Contrainte de se soumettre, elle décide de ne jamais lui céder ce cœur qu'elle a déjà donné à un autre."(4ème de couverture) Puis, la jeune princesse se lie d'amitié avec un ami de son mari, le comte de Chabannes qui tombe amoureux d'elle. Survient aussi le duc d'Anjou, frère du roi, très sensible lui-même au(x) charme(s) de la jeune femme.

Au hasard d'un jeu sur Internet (je crois que c'est sur facebook), j'ai gagné ce livre qui est en fait le scénario du film de Bertrand Tavernier suivi de la nouvelle de Madame de Lafayette. Pour être complet, ce scénario est co-écrit avec Jean Cosmos et François-Olivier Rouseau. Dédicacé personnellement par Bertrand Tavernier, je l'avais un peu laissé à l'abandon. Au hasard d'un rangement je l'ai retrouvé et si j'ai laissé un peu de côté la lecture du scénario, j'ai directement filé vers la fin du livre, vers la nouvelle de Mme de Lafayette. Et quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver grand plaisir à la lire, moi qui fuis les grands transports amoureux et qui ne suis pas totalement amateur du style 17° siècle. Mais quelle femme -et quel lecteur- pourrait résister à un tel renoncement-déclaration d'un prétendant, à part la princesse de Montpensier : "C'est un homme qui n'est capable que d'ambition, mais puisqu'il a eu le bonheur de vous plaire, c'est assez ; je ne m'opposerai point à une fortune que je méritais sans doute mieux que lui, mais je m'en rendrais indigne si je m'opiniâtrais davantage à la conquête d'un cœur qu'un autre possède. C'est trop de n'avoir pu attirer que votre indifférence : je ne veux pas y faire succéder la haine en vous importunant plus longtemps de la plus fidèle passion qui fut jamais." (p.214) ?

Ce qui surprend dans ce texte, c'est d'abord le très jeune âge des protagonistes, puisque lorsque l'histoire commence ils ont 13 ou 14 ans et que celle-ci finit lorsqu'ils arrivent à un peu plus de 20 ans. Ensuite, c'est la morale qui se dégage de la nouvelle qui étonne : il n'est pas question de passage à l'acte de chair. Les élans amoureux se font entre deux portes ou bien sont épistolaires. La morale est sauve, et la femme n'a pêché qu'en pensées.

Dans l'avant-propos, Bertrand Tavernier explique très bien cela, et dit pourquoi, dans son film, il a préféré prendre des options différentes de Madame de Lafayette plus en relation avec notre époque. Je n'ai pas encore vu son film, librement adapté de la nouvelle, pourtant j'en avais très envie. Après cette lecture, je suis encore plus motivé à aller le voir. J'espère qu'il est encore projeté.

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