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Le blog de Yv

Le blog de Yv

Des livres, des livres... encore des livres, toujours des livres. Parfois un peu de musique.

L'ombre animale

L'ombre animale, Makenzy Orcel, Zulma, 2016.....

La narratrice, une femme donc, est morte de mort naturelle, chose assez rare dans son pays pour être mentionnée. Pas de vaudou, pas de tonton macoute avec sa machette. Sa voix s'élève de son abîme pour raconter son histoire. Makenzy, le père violent et alcoolique, Toi, la mère qui subit depuis son enfance comme beaucoup de femmes du pays, Orcel le frère, différent, calme, mutique. D'autres personnages viendront dans ses souvenirs, l'Autre, l'Inconnue, l'Envoyé de Dieu, le Maître d'école, la Famille Lointaine, ... Tous participent à la vie misérable de cette famille et plus globalement des familles du quartier de cette ville.

Makenzy Orcel étant haïtien, on pense bien sûr qu'il a situé son histoire dans son pays, à Port-au-Prince, dans un de ses bidonvilles, les tristement célèbres tontons macoutes dont il parle permettent de s'assurer du lieu. Ce qui frappe avant tout dans ce roman, c'est la forme : pas de majuscule, sauf au noms propres -eux-même des noms communs utilisés comme des noms de personnes, sauf Makenzy et Orcel-, une longue phrase ponctuée seulement par des virgules -et quelques points de suspension en seconde partie. Cette omniprésence de la virgule donne un rythme très particulier au texte, une rapidité évidente, mais aussi peu de temps morts, de respiration, ce qui parfois provoque des insuffisances respiratoires et des besoins d'arrêter sa lecture. Mais quel souffle ! Makenzy Orcel est comme un slameur ou un rappeur qui viendrait nous scander sa prose dans un rythme fou, et nous spectateurs, nous serions à la fois débordés, en manque de respiration et totalement fascinés. Son exercice est magistral, ainsi que le dit l'éditeur, son écriture itou.

Le contenu est dans la même veine, dur, violent avec peu d'espoir, et finalement très beau. Il y est beaucoup question d'extrême pauvreté, d'alcoolisme, de prostitution, de promiscuité favorisant l'inceste, les viols. Les femmes ne sont pas bien loties qui ont souvent des maris violents et alcooliques, qui dépensent le peu qu'ils gagnent à boire ou avec des prostituées. Elles subissent, comme Toi, du plus jeune âge jusqu'à la fin tout cela sans rien dire sous peine d'être frappées : "Toi pleurait toutes les larmes de son corps, c'était tout ce qu'elle était autorisée à faire, pleurer, se soumettre, sa condition de fille vendue par ses parents à un homme qu'elle n'avait rencontré que le jour même de ce sinistre marché ne lui permettait pas d'autres libertés qui de toutes façons n'existaient pas, enjointe de garder une distance raisonnable, comme si elle n'était qu'impureté et déveine, tout lui était interdit" (p.55). Les hommes ne vont guère mieux, ils cachent leur détresse et souvent leur jeunesse abominable dans ces excès : "il [Makenzy] avait déjà assez vu, assez vécu pour ne pas savoir qu'il était trop tard, qu'il n'y avait plus rien à faire, que l'alcool à appeler à la rescousse, encore un verre, et s'estompaient les horreurs de l'enfance, se cicatrisaient les blessures, les labyrinthes de cette ville, mieux valait être bourré, vraiment bourré, enveloppé d'un univers de coton, le monde était subitement d'une admirable beauté" (p.252)

Faire du beau, du très beau avec du laid du très laid, ce n'est pas donné à n'importe quel écrivain -certains dont je tairais les noms font aisément l'inverse- Makenzy Orcel m'avait déjà enchanté avec Les immortelles, son premier roman, L'ombre animale porte en lui la même puissance, la même poésie bien qu'il adopte un style totalement différent. La marque des grands. Assurément.

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Yasmina 18/04/2016 14:45

Je viens de lire je ne connaissais pas du tout cet auteur et suis sous le charme de cette plume. Cette facon poétique de raconter l'indicible, l'horreur & la douleur. Du très grand en effet !

Yv 18/04/2016 18:41

Une belle découverte alors, tant mieux, j'ai lu son premier roman Les Immortelles, plus court, époustouflant, je vous le conseille vivement.

Jostein 01/02/2016 06:47

Une de mes prochaines lectures. J'aime la poésie de l'auteur

Yv 01/02/2016 07:17

Pas toujours facile de s'y retrouver mais quelle belle écriture !

Itzamna 30/01/2016 22:38

Très tentant, merci pour l'idée. Je le rajoute à ma liste.

Yv 31/01/2016 08:54

Eh bien, je te souhaite une bonne lecture

zazy 30/01/2016 18:01

Belle chronique qui donne envie, une fois de plus

Yv 31/01/2016 08:53

Lorsque le livre est bon, l'envie est là